AU NOM DE LA TRÈS- SAINTE ET INDIVISIBLE TRINITÉ
» LL. MM. l'empereur d'Aulriche , le roi de Prusse et l'empereur de Russie , par suite des grands événemens qui ont si-
gnalé en Europe le cours des trois dcrniires années, et principalement des bienfaits, qu'il a plu h la divine Providence de répandre sur les états dont les gouvernemcns ont placé leur confiance et leur espoir en elle seule, ayant acquis la conviction intime qu'il est nécessaire d'asseoir la marche à adopter par les puissances, dans leurs rapports mutuels, sur les vérités suMimes que nous enseigne l'éternelle religion du Dieu Sauveur;
» Déclarent solennellement que le présent acte n'a pour objet que de manifester, à la face de l'Univers, leur détermination inébranlable de ne prendre pour règle de leur conduite , soit dans l'administration de leurs états respectifs , soit dans leurs relations politiques avec tout autre gouvermement , que les préceptes de cette religion sainte, préceptes de justice, de charité et de paix , qui , loin d'être uniquement applicables à la vie privée , doivent au contraire influer directement sur les résolulions des princes et guider toutes leurs démarches, comme étant le seul moyen de consolider les institutions humaines et de remédier à leurs imperfections.
» En conséquence, LL. MM. sont convenues des articles suivans :
» Article l*"". Conformément aux paroles des saintes Ecritures, qui ordonnent à tous les hommes de se regarder comme frères , les trois monarques contractans demeureront unis par les liens d'une fraternité véritable et indissoluble; et se considérant comme compatriotes, ils se prêteront , £^n toute occasion et en tout lieu , assistance, aide et secours ; se regardant envers leurs sujets et armées, comme pères de famille, ils les dirigeront dans le même esprit de fraternité dont ils sont animés, pour protéger la religion , la paix et la justice.
Art. 9. En conséquence, le seul principe en vigueur, soit entre lesdits gouvernemcns, soit entre leurs sujets, sera celui de se rendre réciproquement service, de se témoigner, par une bienveillance inaltérable , l'affection mutuelle dont ils doivent être animés, de ne se considérer tous que comme membres d'une même nation chrétienne, les trcis princes alliés ne s'envisagent eux-mêmes que comme délégués par la Providence pour gouverner trois branches d'une même famille, savoir :
» L'Autriche,
» La Prusse,
» La Russie j
» Confessant ainsi que la nation chrétienne , dont eux et leurs peuples font partie, n'a réellement d'autre souverain qui celui à qui seul appartient en propriété la puissance, parce qu'eu lui seul se trouvent tous les trésors de l'amour, de la science, de la sagesse infinie, c'est-à-dire Dieu, notre divin Sauveur Jésus- Christ, le Yerbe du Très-Haut, c'est-à-dire la parole de vie.
» LL. MM. recommandent, en conséquence, avec la plus tendre sollicitude à leurs peuples, comme unique moyen de jouir de cette paix , qui nait de la bonne conscience, et qui seule est durable , de se fortifier chaque jour d'avantage dans les principes et l'exercice des devoirs que le divin Sauveur a enseignés aux hommes.
« Art. 3. Toutes les puissances qui voudront solennellement avouer les principes sacrés qui ont dicté le présent acte, et reconnaîtront combien il est important au bonheur des nations, trop long-temps agitées , que ces vérités exercent sur les destinées humaines toute l'influence qui leur appartient , seront reçues avec autant d'empressement que d'affection dans celle saintealliance.
« Fait triple et signé à Paris, l'an de grâce 1815, le 14—26 septembre.
» Signé : François.
» Signé : FnÉuÉRic-GiiiiLACME.
» Signé : Alexandre. »
Notre rcspectaLle ami, M. Alexandre de Stonrdza, alors secrétaire de l'Empereur , confirme rexactilude de notre récit , en attribuant à son Souverain toute la pensée religieuse de cet acte. « Je fus le premier, » nous écrit-il , à copier , et a. reloucher l'acle de la » Sainte-Alliance , écrit tout entier, au crayon, de la » main de rEinpereur. J'ignore si Madame de Krû-
» dcncr a eu quclqn' influence sur la pensée el la » rétlaciion de ce document mémorable ; ce dont je » suis intimement convaincu, c'est qu'il appartenait » essentiellement à la pensée et au sentiment religieux » d'Alexandre. Hors de ces principes chrétiens, -toute » fraternité entre les nations, ne sera jamais qu'un » fantôme et un fantôme sanglant. »
Il paraîtrait, d'après M. Capefigue , qu'Alexandre copia le travail de M. de Slourdza : « J'ai sous les » yeux l'original de ce traité , tout entier écrit » de la main de l'empereur Alexandre , avec les cor- » rections de Madame de Kriidener. Le mot de Sainte- » Alliance est écrit par cette femme extraordinaire. »
Alphonse Rahhe prétend que « Madame de Krii- » dener voulait christianiser le monde, selon les prin- » cipes de rp]glise primitive , qu'elle voulait la paix » universelle , et ne voyait d'autre moyen d'y par- » venir que Falliance des puissances du siècle, ci-
» mentée par la religion Selon d'autres per-
» sonnes , c'est au sortir d'un entretien où cette » femme extraordinaire épanchait son àme avec une » éloquence admirable , que l'Empereur , saisi d'un » transport religieux et philanlropique , enfanta ce » projet. «
Nous ne prenons pas la peine de contredire cette dernière assertion hors de toute vraisemblance. Deux autres témoignages méritent encore d'être rappelés.
Le premier est celui de l'excellent et respectable
Grand-duc de MecklcniLourg - Slrcliiz , frère de la reine de Prusse que nous avons déjà cité au sujet de la relalion de Madame de Kriidener avec la Reine. Il (.< pense que la sainle-alliance que l'empereur pro- » posa et fit réussir ne doit eue considérée que comme » l'ouvrage de Madame de Kriidener. — Soyez sûr, » écrit-il, que je ne le dirais pas si je ne le savais po- » siiivement. » Nous avons déjà exprimé notre sentiment à ce sujet. Le second est celui de Tévéque Eylert qui a rapporté tout au long une conversation qu'il eut avec Alexandre , où Tiniliaiive de la sainte-alliance est altril)uée enlièrenient au roi de Prusse. Voici ce ntorceau :
« Aux jours de Lulzen , de Dresde, de Baulzen ,
« disait x\lexandre à Tévéquo Evlcrt, après lant d'ef-
» forts inuùlos où, malgré le plus grand liéroisme,
» nous ne pûmes, voUe roi et moi, nous soustraire à
» cetle conviction que le pouvoir des lionuncs , était
» pou de cliose , cl que rAllcmagne était j>erdue,
» à moins d'un secours cl d'une bénédiction spéciale
» de la providence, nous chevauchions cote à cote,
» votre roi et moi , sans escorte , sérieux , et livrés à
» iws réflexions. Nous restions muets 1 un et l'autre.
» Enfin, ce plus cher de mes amis rompit le silence,
» pour m'adresser ces mois : — Cela ne peut pas aller
» ainsi; nous sommes dans la direction de lorient et
» c'est à l'occident que nous voulons , que nous de-
» vons iiiarcber. Nous y parviendrons , Dieu aidant,
» mais si, comme je Tespère, il bénit nos efforts réii- )» nis, alors, proclamons, en face du monde entier, » notre conviction qu'à lui seul appartient Thonneur. » Nous nous en fîmes la promesse, et nous nous serrâ- » mes la main sincèrement. Vinrent les victoires de » Kulm, de Katzbach, de Grossbeeren , de Leipsick, » et lorsque , arrivés à Paris , nous fûmes au bout de » notre pénible course, le roi de Prusse rappela nos » saintes résolutions , dont il avait eu la première pen- » sée, et le noble empereur d'Aulricbe, François I", » qui partageait nos vues, nos sentimens et nos ten- » dances , entra volontiers dans noire association. La » première idée de la Sainte-Alliance fut conçue dans » une heure de gravité , elle fut réalisée dans une » heure plus belle de gratitude et de bonheur. Elle » n^est nullement notre œuvre, mais l'œuvre de Dieu. » Le Rédempteur a lui-même inspiré toutes les pensées » que cet acte renferme, tous les principes qu'il procla- » me. Quiconque ne reconnaît et ne sent pas cela» » quiconque ne voit là que des arrières pensées et les » desseins secrets de la politique , n'a point de voix » dans cette discussion, car il serait superflu de l'y » admettre. * »
Quoiqu'il en soit, il n'y a pas au fond désaccord entre ces opinions , et, nous aurons probablement toute la vérité, en attribuant à Frédéric-Guillaume 111, la pre-
* Charaktcrzilge ttnd historische Fragmente aiis dem Lcben Friedrich WiUhelms III, Tom, H, 246, 248.
niière pensée cVadoraiion et de reconnaissance qu'Alexandre développa et formula , dans ce brouillon , mis au net par M. de Stourdza. L'approbation et les corrections sollicitées de madame de KriJdener sont un fait acquis, aussi bien que la signature plus ou moins spontanée de la Prusse et de l'Autriche.
Le seul détail qui nous gène, c'est la difficulté d'accorder le récit d'Eylert avec l'assertion du grand duc de Meklembourg. Frère d'alliance et de cœur du roi de Prusse , comment aurait-il ignoré l'initiative attribuée à ce dernier par Alexandre ? Elle semblerait justifiée par la visite qu'Alexandre fit , le lendemain de la signature du traité , à madame de Kriidener , pour lui raconter avec une grande joie, que ses alliés avaient consenti à signer avec lui. Il demanda que tous se joignissent à lui, pour remercier Dieu de ce bienfait, et M. Empaytaz prononça une fervente prière d'actions de grâces.
Encore un mol sur la Sainte-Alliance , dont le nom désigne , dans la prophétie de Daniel , une alliance formée par les souverains qui régneront au dernier temps. Il y est question des luttes qui auront lieu entre le Roi de l'Aquilon et le Roi du Midi. Ce dernier s'avance avec une armée considérable , mais il est battu à cause des complots formés contre lui par ceux qui Tentourent, et beaucoup sont blessés a mort dans le combat. Quelques autres détails pris isolément ont fait siq^poscr que Madame de Kriidener consi-
dérait les événemens de 1815 comme un accomplissement de la prophétie de Daniel. Nous ne le pensons pas et nous voyons clairement qu'elle ne partageait pas les espérances d'Alexandre d'amener sur la terre le règne de l'Evangile prétlit par les prophètes , lorsqu'elle
lui écrivait après son départ de Paris : « Vos vues
» sont grandes et belles , mais vous ne pouvez les ef- » fectuer encore , il faut que vous ne songiez qu'à » vous régénérer , afin de tout régénérer autour de » vous ; il faut que tout passe encore par une grande » crise. L'Allemagne qui porte en elle le germe de n la destruction sera bouleversée. Les Turcs vont pa-
» raître ; les Anglais ne sont pas sûrs »
Madame de Krudencr croyait peut-être plus prochains qu'ils ne l'étaient les grands événemens qu'elle annonce. Peut-être même se trompait-elle complètement ; mais ce qui est certain, ce qui est beau , c'est qu'elle ne perdait point de vue la sanctification d'Alexandre; qu'elle comprenait qu'il n'y avait qu'une chose nécessaire pour lui, c'était de se tenir dans l'obéissance, et qu'elle avait la franchise de le lui dire sans craindre de le blesser. Cette loyauté et cette fidélité chrétienne ont droit à tout notre respect, en nous prouvant qu'elle n'était ni moins fidèle , ni moins zélée à presser chez les chrétiens le travail du renoncement et de la sanctification, qu'à signaler aux mondains cette plaie du néant de la foi , de Tindifférence et du scepticisme moderne, « cette plaie, dit M. Sainte-Beuve»
— lOi- —
» qu'avec pliis au moins d'auioriic , de génie , d il- » lusion et de hasard ont sondée, adoucie, aigrie, », déplorée et tourmentée tour à tour , ceux qui , en * des sens divers , tendent au même but de la grande » régénération du monde, Saint-Martin, deMaystre, » Saint-Simon , Ballanche , Fourier et Lamennais. »
La veille du départ d'Alexandre, le duc de Doudeauville apporta à Madame de Kriidener le projet d'une colonne destinée à immortaliser la revue de la plaine de Vertus.
Elle portait plusieurs inscriptions sur le piédestal.
Du côté de l'orient :
Je viens bientôt. Oui, Seigneur, viens! La sentinelle attend l'aurore, et Israël attend son Dieu.
A Toccident.
Que toute langue confesse le nom de Jésus-Christ j et que tout genou se ploie devant lui.
Au nord :
Vous , toutes les nations^ louez le nom de VEternel. Vous, tous les peuples, célébrez-le. Voici mon serviteur qui vient d'Aquilon et il prospérera.
Du côté du sud on lisait le récit de la fête.
Au moment de quitter la France, Alexandre demanda à madame de Krûdener de venir le joindre bientôt à St-Pétersbonrg. Il était loin de se douter qu'elle fût alors dans une gène financière qui rendait ce voyage impossible. Toute entière à sa mission, elle avait complètement oublié le soin de ses intérêts terrestres. Ainsi,
le baron de Kri'idener avait obtenu, en récompense de ses services , comme cela se pratique en Russie , une terre , du nom de Mazik , pour un certain nombre d'années. Sa veuve et ses enfants en avaient la jouissance après lui. 11 est d'usage qu'au terme de cette jouissance, on demande une nouvelle 'concession, qui n'est jamais refusée , à moins de motifs très-graves. Le moment de présenter cette requête était arrivé , pendant qu'Alexandre était à Paris. Après avoir prié, pour connaître son devoir , non-seulement pour elle, mais encore à l'égard de sa belle-fille et de ses propres enfantS; fort intéressés à la continuation de ce bienfait, Madame de Krûdener se décida à ne point réclamer, et la terre passant en d'autres mains, elle perdit ainsi une source de revenu. Sa confiance en Dieu était telle qu'elle ne voulait rien demander à d'autres qu'à Lui.
« Etant à Paris, écrit-elle quelques mois plus tard, » j'avais besoin de fortes sommes, pour me défrayer » des grandes dépenses de ce séjour, acconipagnée » d'une suite si nombreuse. Vous pouvez penser ce » qu'elles devaient être, bien que je vécusse fort sim- )» plement, tant de non-invités se trouvaient chez moi » chaque jour ! Nous apprîmes que l'empereur était » près de son départ. Il me le dit lui-même , et » je croyais alors devoir immédiatement le suivre. » Nous n'avions rien ; je. le dis à Notre Seigneur fi- » dèlc. — Vois-tu? Il n'y a rien là. Et le jour sui-
— iOG —
» vant , ou peu après , un inconnu se présente et » demande la permission de loger chez moi. Je l'a- » vais vu une fois, quelque part, et il m'avait frappé. » II entend quelqu'un me demander le paiement » d'un compte. — Permettez- moi, dit-il, de vous » présenter cent cinquante louis d'or. Ils furent aus- » sitôt comptés. L'après-midi , il mit environ quatre » ou cinq mille louis d'or sur mon bureau. — Ils » sont à votre disposition , me dit-il , prenez-les et » usez-en selon votre volonté. Je le remerciai, mais » je n'acceptai que les cent cinquante, que je lui » dois toujours. La grande somme resta encore long- » temps dans mon bureau. Il n'ajouta rien de plus. » Je le racontai le soir à Tempereur, qui me répondit : » — Pourquoi ne m'avez-vous rien dit ?
» Plus tard, après le départ de l'empereur, le Sei- » gneur nous ayant montré que nous devions rester » plus long-temps dans cette ville, nous nous retrouva- » mes, au bout de quelques semaines, dans une position » critique.
» — Demain , dit la cuisinière , je ne cuirai » plus.
» — Eli bien ! dit Empaytaz, nous ne mangerons » plus. Mais le Dieu de miséricorde ne nous laissa » pas arriver jusques-là. Le lendemain arriva le ban- » quier de Carlsruhe, qui apporta cinq mille francs. » C'est ainsi que nous sommes toujours conduits. »
Le 27 septembre , l'empereur Alexandre vint
prendre congé de madame de Kriidencr et de ses amis. Celte séparation n'eut rien de douloureux, l'espérance de se retrouver bientôt et le sincère et vif désir d'Alexandre de se consacrer à l'avancement du règne de Dieu furent le sujet de leur dernier entretien et de leur dernière prière. En partant, l'Empereur laissa à Madame de Krûdener un passe-port de sa main , qui l'autorisait à se rendre en Russie , comme elle le voudrait, avec qui elle voudrait et par la route qu'elle jugerait convenable.
Cependant elle ne put en user aussitôt qu'elle l'avait pensé. L'œuvre qu'elle croyait commencée chez plusieurs de ceux qu'elle avait connus et le désir de voir encore d'anciens amis la retinrent. Au nombre de ces derniers se trouvait Ducis , dont elle avait désiré si ardemment les louanges en 1803. Il avait atteint quatre-vingt-deux ans. Supérieur aux caprices et aux séductions de la fortune, Ducis avait traversé la révolution et Tempire sans rien perdre de sa dignité et de sa noble indépendance. Il avait toujours cherché Dieu , mais il était abattu par la maladie , presqu'aveugle , impotent de la main gauche, lorsque Madame de Krûdener se rendit à Versailles pour lui parler des grands intérêts de son cœur et des joies de l'éternité. En le quittant, elle priait Dieu de faire pénétrer plus profondément dans son àme les convictions et les promesses de la vie éternelle, dont le vénérable vieillard ne se réjouissait que faible-
ment. Le leiKlcmain , elle reçut de lui les vers suivans :
O beats snlitiido!
O sola beatitiiflo !
S. BERyAKD,
Heureuse solitude,
Seule bc'alilude ,
Que voire charme est doux !
De tous les biens du monde,
Dans ma grotte profonde,
Je ne veux pins que vous.
Qu'un vaste empire tombe, Qu'est-ce au loin pour ma tombe, Qu'un vain bruit qui se perd?
Et ces rois qui s'assemblent, Et ces sceptres qui tremblent.
Que les joncs du désert?
Mon Dieu ! ta croix que j'aime, En mourant à moi-même.
Me fait vivre pour loi.
Ta force est ma puissance, * Ta grâce ma défense.
Ta volonté ma loi.
Déchu de l'innocence, Mais, par la repcntance, Encor cher à tes yeux , Triomphant par les armes , Baptisé dans tes larmes.
J'ai reconquis les cieux.
Souffrant , octogénaire , Le jour pour ma paupière N'est qu'un brouillard confus.
Dans l'ombre de mon cire.
Je cherche à reconnaître , Ce qu'autrefois je fus.
0 mon père ! û mon guide!
Dans celte Thébaïde , Toi qui fixas nos pas , A'oici ma dernière heure, Fais, mon Dieu ! que j'y meure Couvert de ton trépas.
Paul, ton premier ermite, Dans ton sein qu'il habite, Exhala ses cent ans.
Je suis prêt; frappe, immole, Et qu'enfin je m'envole Au séjour des vivants.
Après avoir lu ces vers , Madame de Kri'idener fondit en larmes et tombant à genoux , elle s'écria : — «* 0 mon Dieu ! son cœur vit encore et il vit pour » toi ! »
Le 22 octobre , Madame de Kriîdener quitta Paris. Avant de se rendre à Pélersbourg , elle comptait s'arrêter en Suisse , mais elle devait y faire rexpérience de celte parole de Jérémie : Je connais que la vie de l'homme ne dépend pas de lui et quil n'est pas au pouvoir de l homme qui marche , de diriger ses pas.
Le rôle qu'elle avait joué depuis quatre mois, était trop marquant pour n'avoir pas excité l'attention et les défiances d'une politique ombrageuse et peu favorable aux spéculations religieuses. On s'effrayait déjà du grand ascendant qu'elle avait pris sur TEmpereur de Russie, lorsqu'il lui demanda son approbation au traité de la Sainte-Alliance. La diplomatie autrichienne , forcée de subir en apparence, du moins, les dures néces-
sllcs de cet accord spirituel entre les peuples et les rois, que rêvait Alexandre , s'était bien promis d'en neutraliser l'effet : mais il fallait pour cela, éloigner TEmpereur de Madame de Krùdener , et des ce jour , tout fut mis en œuvre pour élever ce mur de séparation. Tandis que l'on devait peu à peu travadlcr sur l'esprit d'Alexandre pour le détacher d'elle , Madame de Krùdener allait se prendre elle-même dans les fdels habilement tendus sur sa route. Pour échapper à ces embûches, pour conserver la confiance d'Alexandre qu'on s'efforçait de lui ravir , il aurait fallu le suivre immédiatement en Russie. Mais Madame de Kriïdencr n'avait d'autre volonté f[ue de faire l'œuvre de Dieu et de parler du salut ; elle ne recherchait point la j^loire humaine. La simplicité de la colombe qu'elle opposait aux artitifices et aux intrigues de la diplomatie, devait bientôt rassurer ses adversaires en leur montrant combien ils avaient tort de la craindre.
A peine arrivée dans le canton de Bàle , à Binningen , Madame de Kriidener reçut la visite de M. Kellner, qui venait lui raconter les succès de l'œuvre biblique fondée sous ses auspices, deux ans auparavant et les progrès de Tévangile en Bavière, en Wurtemberg et en Autriche , par la prédication des curés Booz , Lindel et Gossner. Madame de Krùdener, d'accord avec MM. Kellner, Empaytaz et Spitller, pour répondre à de nouveaux besoins , jeta les fondemens de la société des traités religieux, dont
M. Spiuler devint l'airic. Ils s'occupaient avec activité de cette œuvre naissante, lorsque le baron Paul de Kriidener, nommé à l'ambassade de Russie près de la confédération Suisse , vint passer quelques jours auprès de sa mère et lui demanda de prolonger cette douce réunion en faisant un séjour chez lui à Berne.
Celte proposition acceptée et bientôt réalisée , devait donner l'éveil aux susceptibilités dont nous avons parlé. La foule attirée aux prédications qui avaient lieu cbez Madame de Kriidener devint considérable. La police s'en inquiéta , et n'eut pas de peine à céder aux suggestions officieuses du cabinet autricbien , qui voyait dans cette coniinuation de l'œuvre de Madame de Kriidener , sous les auspices de l'ambassadeur de Russie , la confirmation de ses craintes. Le conseil secret décida qu'il ne serait pas permis à Madame de Kriidener de prolonger son séjour à Berne. En cbargeant de cette communication difficile un des magistrats les plus distingués dont s'bonore le canton de Berne, M. Fiscber, dès-lors Avoyer , le Consed voulut revêlir cette mesure de toutes les formes et l'entourer de tous les égards dûs à la mère de l'ambassadeur de Russie.
En quittant Berne , Madame de Kriidener avait compté passer par Soleure. Son coclier l'ayant mal comprise, prit la roule de Zoffingen. Elle se rappelait qu'il existait à Zoffingen un homme très-
malheureux ; elle le fil chercher. Il arrive , elle lui parle avec une affectueuse sympathie et cet homme qui disait cVahord : « Mon âme est si trou- » blée depuis longtemps que je ne puis prier. » se mit bientôt à prier à haute voix , avec une ardeur et une onction qui ravirent les assislans : « Oh ! » quel bonheur de pouvoir prier Dieu,» s'écriait-il. Il ne. savait comment Texprimer , et partit plein de reconnaissance , laissant ses nouveaux amis dans Tadmiralion de celle délivrance et dans Tadoraliou des voies de Dieu.
A Baie , Madame de Krûdener descendit à lliôlel du Sauvage , qui ne larda pas à être encombré de visiteurs. M. et Madame de Berekheini , Madame Armand et M. Empayiaz, étaient sans cesse entourés d'une foule qui sollicitait instanmient la formation d'assemblées religieuses quolidiennes. Elles commencèrent au mois de décembre et se tinrent dans le salon de Madame de Kriidener à sept heures du soir.
Après quelques minutes de recueillement, on chantait un cantique suivi d'une prière faite à genoux, puis, de l'explication de quelque portion des Ecritures ; la prière , le chant et la bénédiction terminaient le culte. Quelques personnes restaient encore à converser sur des sujets religieux pendant le reste de la soirée. Bientôt l'appartement de Madame de Kriidener devenu trop petit pour la foule des auditeurs, fut remplacé par la grande salle de l'hôtel.
La précVicalion de M. Empaytaz porta ses fruits. Il s'opéra un changement dans ses auditeurs. Des jeunes filles i-efusèrent de prendre part à des diverlissemens mondains au grand mécontentement de leurs familles. Des personnes économes jusqu'à Tavarice, devinrent généreuses et larges dans leurs offrandes pour les pauvres et pour les œuvres religieuses. : leurs parents et leurs amis effrayés les accusaient de prodigalité. Des catholiques se convertirent au protestantisme et une immense rumeur s'éleva contre la prédication de M. Empaytaz. Cependant, on n'osait condamner ouvertement la protégée de l'Empereur de Russie , mais on répandit des gravures qui la tournaient en ridicule. Dans l'une de celles que nous avons vues, elle est représentée debout sur un tonneau au milieu de la place de la Fontaine , entourée de servantes auxquelles elle adresse ces consolantes paroles : « Il » viendra un temps où les maîtres iront eux-mêmes » laver leurs légumes et chercher l'eau à la fontaine » et où toutes les servantes seront vêtues d'une robe » de soie. » Les expressions, les témoignages de joie de ces pauvres servantes sont bien saisis. M. Mahul attribue gratuitement à IMadame de Krùdener un autre trait de ressemblance avec l'école communiste. « Dans les paroxismes de Tenthou- » siasme , Madame de Krùdener allait, dit-on , » quelquefois jusqu à attaquer le lien conjugal comme » incompatible avec la religion. Des épouses et des
» filles abandonnèrent leurs familles après avoir ré- » pandu tout ce qu'elles possédaient parmi les indi- >» gens de la secte. »
Ce propos est une des nombreuses calomnies que la légéretéj plus encore que la baine du monde inventa contre Madame de Krûdencr : ce qu'elle condamnait, non sans blesser certaines susceptibilités, c'étaient les mariages d'argent , fruits d'ignobles calculs ; mais elle prêcbait Tacceptation cbrétienne de toutes les cbarges de l'union conjugale. Voici quelques mots d'une de ses lettres écrite de Baie , à une personne mariée. « — Fait-on son salut, à la façon du monde » et Jésus - Cbrist notre adorable sauveur aurait-il » eu besoin de venir mourir pour les pécbés du » monde , si on pouvait faire son salut en se condui- » sant honnêteuient , même cbrétiennement à la façon » des cbréliens comme il y en a tant ? Mais la » porte est étroite, je ne parle pas même des dis- » ciples. Regardez les cbréliens qui sont dispersés » partout et qui ont une foi vivante , que de tribu- » lations , que de situations qui exercent la foi , dé- » veloppent la patience et l'amour pour Jésus-Cbrist. » S'ils sont fidèles , que d'bumiliations pour faire » mourir , que de croix, pour que ces misérables » pécbeurs puissent être un peu façonnés pour Téter- » nité , puissent babiter et supporter les régions » célestes. Comment la sanctification est-elle donc » possible sans le feu de l'épreuve? Comment le cœur
» nouveau naît-il , si nous ne soufTrons pas ; y
» a-t-il naissance sans douleurs ? Croyez-vous qu'on
» puisse être là Iranquillemenl avec un pelit revenu
)• modique mais assuré , vivre pour ses enfans ,
)• son mari , en travaillant pour eux et leur don-
» nant quelques leçons , faisant même quelques au-
» mônes et faire ainsi son salut. Non, si le Seigneur
» veut vous avancer ici , il faut un mariage fondé sur
» lui iMille choses funestes agitent l'intérieur de
» celui qui n"a pas encore passé par ces morls et
» ces renoncements où la vieille nature menrt par la
» grâce de Jésus-Christ et où l'homme nouveau né
» (Teau et d'esprit connaît la vie divine. Voilà l'homme
» de l'éternité. L'homme de la terre a les craintes,
» les soucis de la terre , les passions et les troubles
» de la terre. La prière est donc absolument né-
» cessaire ainsi que la pratique journalière des mor-
» tifications qui nous viennent d'elles-mêmes. Voilà
» pourquoi il faut que le Seigueur nous ôte tout
» appui, toute fortune, afin que nous apprenions
» à nous confier en Lui seul. Une vie qui paraît
» honnête et morale aux yeux des hommes peut
« nous tranquilliser, sans être une vie chrétienne ni
») avoir les vertus chères à Christ. Au milieu des croix
» et des douleurs , s'épanouit pour l'homme , une
» vie mille fois plus belle , la vie de l'amour. »
Au bout de quelques jours , des aliroupemens se formèrent devant l'hôtel du Sauvage, à l'heure où se
tenaient les réunions. Les chefs des cmcutiers pcncticrcnl clans la maison pour interrompre le service; mais toncbcs du calme et de la paix de ceux qui y assistaient, non moins que de la prédication onctueuse qu ils entendirent , plusieurs acliarnés persécuteurs en ressortircnt croyans. La haine s'en accrut. Le curé de Baie, irrité de la défection de quclques-imcs de ses ouailles, tonna contre M. Empaylaz et le qualifia de faux prophète et de séducteur , tandis que le pasteur Faesch apostrophait du haut de la chaire Madame de Kriidcner en ces mots : « Que veut- elle » donc cette magicienne tant vantée par ses crédules » admirateurs ? Qui l'a constituée juge en Israël?....»)
La haine du monde rendait ainsi témoignage à la grande œuvre qui s'opérait.
Le 5 janvier, après une réunion ircs-nomhrcuse, M. Empaytaz fut abordé par le chef de la police qui lui dit :
— « Vos assemblées ne sont-elles que cela?
— » Pas autre chose.
— » On m'avait dit qu'il y avait du pain et du » fromaiie sur la table?
— )» Vous voyez ce qu'il y a , et c'est toujours » la même chose , lecture , prière et chant.
— » Avcz-vous une permission de rester ici?
— « Nous avons des passe-ports de l'empereur » Alexandre pour aller où nous voudrons.
— « Avez-vous quclqu'inlention cachée en tenant » ces assemblées ?
— « Nous n'avons d'autre intention que de coi>- » venir des âmes à Jésus- Christ. Si vous voulez être » des nôtres, vous serez Lien reçu. »
Cette démarche de l'autorité eut du relentlsssment et excita vivement l'intérêt. Chaque jour l'Evangile faisait de nouvelles conquêtes. La plus remarquable fut peut-être celle de M. Lachenal, professeur de philosophie à Baie. Il avait étudié tous les systèmes de la philosophie allemande, et croyant reconnaître dans ce qu'on racontait de la conversation de Madame de Krûdener quelques doctrines de Jacob Boehme, il vint aux réunions pour en juger par lui-même. Avec ce calme désintéressé et cet esprit porté à la dissection qui fait le propre du savant, il soumit à l'analyse philosophique les discours de M. Empaytaz, mais devant la simplicité de 1 Evangile , toute sa philosophie s'évanouit comme un brouillard du matin. Dès ce moment, il se donna à Dieu et lui consacra sa vie , son temps, sa fortune tout entière. 11 renonça à sa chaire de professeur et devint le compagnon assidu de Madame de Kriidencr.
L'affluence croissant toujours , il fallut tenir deux réunions par jour, et admettre au culte du matin toutes les personnes déjà avancées dans la piété. Mais le culte du dimanche 7 janvier, avait attiré une si grande multitude qu'on ne pouvait s'asseoir, et le lendemain , malgré la rigueur de la saison, on fut obligé d'ouvrir portes et fenêtres, afin que la foule du dehors
put entendre. Le curé de Berne , rexccllcnt M. Dolder, qui était venu rejoindre à Baie Madame de Kriidener, reçut dans ces réunions une telle impression de la présence du Christ et de sa révélation immédiate à ceux qui le cherchent sincèrement et de tout leur cœur , qu'il en conçut les plus grands doutes sur la nécessité d'un Irihunal terrestre chargé de conuïiuniquer et de dispenser la vérité aux hommes. Madame de Krùdeuer évitait autant que possible de heurter les convictions romaines et se contentait de recommander aux prêtres , en toute humilité , de se mettre à la hauteur de leur vocation sainte. Elle comptait parmi les membres du clergé allemand des amis chrétiens dont elle acceptait les directions avec une grande joie. L'évéque Borowski et le prédicateur de la cour de Saxe, M. Doering, étaient de ce nombre. Elle n'opéra donc aucune pression morale sur la conscience de ]M. Dolder , toutefois lorsqu'il quitta Baie quelques jours plus lard , pour retourner à Berne, il y rapporta une vie nouvelle. — « Je suis venu » avec un Pape , disait-il, je m'en retourne sans » Pape. » Il traversa les rudes épreuves inséparables d'un tel changement, avec une sérénité et une joie qui ne se sont point démenties.