CHAPITRE XXÏI
Rencontres clin'ticiines. — Délibération du conseil tTAaran. — Tolérance des deux clergés. — lettre de Madame de Kriidcncr. — Elle attire la ieunossc.
— Un dimanche à Suhr. — Téinoignag^e des cufans. — Invitation de Madame de Diosbacli. — Départ d'Aarau. — Séjour au chûtrau de I.icbeprp. — Prédications. — Leur effet. — Retour au riocrnleiu. — Les jiéleriuj d'Dinsiedlen. — La pulémii[ue de Madame de Kriidcncr. — Visites des touristes.
— William Allen. — La vieille pèlerine. — La grâce de Dieu. — Libéralité des aumônes de Madame de Kriidener- — Accusation injuste de M. Parisot. — Défense touchante de Madame de Krndener. — Etablissement à UnteiLoltz. — Lettre à MaileniMiselIe Cocbelet. — Disette qui chasse les ouvriers des fabrii^ucs. — Leur détresse. — L'amour des pauvres. — Trait de charité de Madame de Kriideuer. — La fête de Madame de Kriidener.
Amour des ennemis. — Le maire de Grenzach-Horn. — Intolérance. —
Les gendarmes badois au Hoerulein. — Un persécuteur acharné. — \ ictoirc de la charité.
u milieu de ces foules qui accouraient avides de Venlendre , Madame de Krùdencr avait bien souvcnl Tindicible joie de discerlîWligneT des amcs élues et ensci<:nces par TEspril du r^T^ Seigneur. Un rapide couj>d'ocil , ou quelques ~^ mois Cl entretien iui rc^eJalent ces trésors cie grâce , d'espérance , d'amour , dons exquis, souvent ignorés de ceux mêmes qui les possèdent, que le chrétien aime à trouver chez ses frères, parce qu'ils lui font éprouver un avant-goût de la communion dont les Saints jouiront dans les cicux. Des liens clcrncls
se resserraient clans ces monicns fugitifs. Celui qui n'a jamais éprouvé les douceurs de celte rencontre de deux âmes si intimement unies en Dieu sans s'clre jamais connues jusqu'alors , ignore tout ce que ce monde déshérité renferme encore de bonheurs purs et de célestes joies.
Cependant la foule des campagnes qui affluait à Aarau, donnait des inquiétudes sérieuses aux magistrats. Une multitude chaque jour plus nombreuse envahissait la ville : rien n'était calculé pour cette éventualité. Le conseil se réunit le 1 8 avril , pour y aviser , et la proposition de fermer les assemblées fui mise ca déhbéralion.
Le clergé répondit dignement à sa mission en prenant avec chaleur la défense de la liberté. Curés et pasteurs recommandèrent également la tolérance et obtinrent qu'elle fût décrétée.
Voici quelques mots d'un lettre écrite d'Aarau, par Madame de Kriidener : *
« En venant ici , je n'y connaissais pas une
» àme ; dès que j'ai été ici , il s'est présenté du » monde , et tant , et tant , que le canton entier pour » ainsi dire est venu à moi.
« On ne peut méconnaître les grandes voies de miy* séricorde du Dieu qui veut avant les grands chàliw mens, faire avertir son peuple et sauver ce qui peut
* 20 Avril 1816,
» être sauvé. Il donne à tout ce monde un tel attrait » pour moi , un tel besoin de m'ouvrir leur cœur , de » me demander conseil, de me confier toutes leurs « peines , enfin , un tel amour , qu'il n'est pas éton- » liant que les gouverncmcns qui ne connaissent pas » rimmcnse puissance que le Seigneur accorde aux » plus misérables créatures qui ne veulent que sa » gloire et le bonlieur de leurs frères, n'y compren- » nent rien; plus la terre s'enfuit sous nos pas, plus » je méprise, plus je hais ce que les hommes ambi-
» tionnent, plus j'ai de pouvoir sur leur cœur
i) Priez pour moi , afin que je sois fidèle à tant de » grâces , le Seigneur a exaucé l'ardent désir que » j'avais conçu dès ma conversion de lui amener des » âmes
» Il fallait auparavant que je connusse bien des » douleurs, que je me les attirasse moi-même, enbu- » vaut avec le monde à la coupe des vertiges, pour » juger du néant de tout , pour apprendre d'autant » plus à aimer et à plaindre les autres et pour sentir » en me prosternant avec la plus profonde reconnais- » sauce ^ combien était grande cetle miséricorde si « immense qui cherche les pécheurs et leur donne les » trésors de son amour, »
Chaque jour Madame deKriidener avait de nouvelles occasions de répondre à la confiance dont elle était l'oljjet. Ainsi elle reçut la visite de plus de quarante jeunes catéchumènes qui vinrent spontanément lui
demander ses conseils et ses exhortations après avoir passé leurs examens. Qui pouvait mieux qu'elle, leur parler de leurs privilèges , leur montrer les pièges de la route , les regrets d'une première désobéissance et les joies d'une communion constante avec le Sauveur. Ces jeunes filles sortirent le cœur pénétré de sa tendresse et de la sagesse de ses leçons.
Le lendemain était un dimanche * ; Madame de Krùdener avait espéré goûter quelque repos, en se retirant dans le beau village de Suhr , chez un de ses nombreux amis. Le meunier du village avait désiré fêter ses hôtes en leur offrant de partager son modesle dîner ; mais la nouvelle s'en était répandue et avait attiré une foule considérable qui remplissait la maison. Il fallait parler : Madame de Krùdener crut pouvoir se soustraire à celle fatigue et à la grande chaleur en descendant au jardin ; mais inutilement. Des femmes, de jeunes filles la suivent et l'entourent : chacune voudrait un entrelien particulier sur son état spirituel , puis , dès qu'il est commencé , la foule accourt , se presse ; il faut encore parler pour tous. Le bailli de Suhr, ému de ce spectacle , suppliait Madame de Krùdener de venir s'établir chez lui.
C'est peut-être à Suhr, qu'elle produisit une profonde impression sur un jeune homme venu de forl loin
* 21 Avril,
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pour rcnlcndrc cl qui dès-lors renonça an commerce, pojir annoncer l'évangile ; il nons racontait qne lorsqu'elle parlait , elle avait quelque chose de si enlevé à la terre , qu'elle lui semblait lumineuse. « Son » éloquence rappelait les plus beaux temps de la pro- » phétie. Sa simplicité , Tonclion , la puissance de y> sa parole, l'émotion qu'elle causait à son auditoire, » me transportaient au temps de la prédication de » Néhémie. »
Le 22 , plus de cinquante jeunes filles qui n'avaient pu trouver place au culte du malin sollicitèrent une quatrième prédication qui leur fut accordée. C'était le don par excellence de Madame de Rriidener que l'enseignement de la jeunesse. A toute heure , elle en faisait ime bien touchante expérience. Tantôt c'était nn enfant, nommé Jaggy , âgé de douze ans, qui, rentrant cliez ses parens , répondait a l'offre qu'on lui faisait de lui donner à souper : « — Non, j'ai eu » le meilleur de tous les soiqDcrs, mon cœur et mon. » esprit sont pleins , je n'ai jamais été si heureux ! » El il allait se mettre à genoux pour rendre grâces à Dieu. Ou bien, une jeune fille, de onze ans, qui disait à sa tante : — « Permets-moi d aller à ces » prières. Ah ! si tu savais comme on s'y fait du » bien, on peut bien se passer de manger pour » aller là ! »
De nouvelles assemblées de petits garçons et déjeunes filles devinrent nécessaires ; pour satisfaire à ces
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besoins nouveaux. Le conseil de ville se rasseiuLîa encore, el, celle fois, comme à Bàle , les résultais de celle mission commençanl à inquiéler le monde, il fut décidé qu'on prendrait quelques mesures de police, dont reffct devail être d'entraver les réunions : en même temps, madame de Krijdener recevait une invitation Irès-pressanie d'aller passer quelque temps chez Madame de Diesbach, au château de Liebegg. Elle raccepta.
Si les adieux furent douloui-eux à Aarau, en revanche, Tarrivée à Liebegg fut un jour de fête, pour le village de Suhr , dont les habitants s'étaient portés à la rencontre de madame de Kriidener. Dès le lendemain, la foule était si considérable, à Thcure du culte, que le château ne pouvait la contenir. Il fallut se transporter dans une vasle grange. L'après-midi , elle était devenue trop petite; Fauditoire avait envahi le grenier à foin, heureusement vide dans cette saison. Les heures s'écoidaient sans que cette foule, altérée de la parole de Dieu, s'en montrai rassasiée. Madame de Krudener, MM. Jaeger et Kellner, prirent la parole tour-à tour. La nuit mettant un terme à ces exercices pieux, les paysans regagnaient leurs villages, enchantant des cantiques, dont les modulalions en se perdant au travers des collines et des bois voisins formaient un effet ravissant.
Les jours suivants , les mêmes scènes se renouvelèrent. Plusieurs milliers de personnes assistaient au culte chaque jour. Les consciences étaient profondé-
ment remuées. Des objets, recelés ou volés, depuis long-temps furent rendus a leurs propriétaires. Ni le mauvais temps, ni la distance, ne purent ralentir le zèle des auditeurs.
Cependant , le mois de mai allait finir , M. et Madame de Berckbeim qui étaient restés au Hoernlein avec Madame Empaylaz avaient aussi besoin d'aides, et rappelaient Madame de Krûdener qui les rejoignit le 1." juin. Madame Armand resta seule à Liebcgg. A peine ces amis goûtaient-ils la joie de se trouver réunis , pour rendre grâces de tant de misères soulagées et savourer les douceurs de l'intimité , que leur Maître les rappela à l'œuvre.
Dès le lendemain , Madame de Krûdener entrouvrant sa fenêtre pour admirer la campagne, fut surprise du spectacle qui s'offrait à ses yeux. Une longue file de pèlerins couvrait la route. Us allaient demander à Notre-Dame des Ermites , d'intercéder pour le pardon de leurs pécbés ou la remercier de quelques bienfaits. Dans ce but , ils avaient entrepris de longs et pénibles voyages : ils semblaient avoir transformé cette douce parole du Sauveur : Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés et je vous soulagerai, et vous trouverez le repos de vos âmes, en celle autre : « Allez à la statue » d'Elnsiedlen , vous tous qui êtes travaillés et cbar- » gés, et elle vous soulagera et elle donnera du » repos à vos âmes. »
Etait-il possible a des disciples de Jésus de ne pas dire à cette foule affamée de justice et de paix , ce qu'ils savaient des compassions ineffables , infinies et gratuites, que le Sauveur répand en tous lieux avec tant de largesses, sur tous ceux qui le cherchent ? D'ailleurs la misère , l'âge , la fatigue de ces malheureux les recommandaient à la commisération des habitans du Hoernlein , dont l'occupation constante pendant les mois de juin et de juillet , fut de tendre une main fraternelle aux pèlerins et de leur distribuer des secours.
La tendance générale des esprits qui recherchaient les consolations de l'évangile après tant de désastres, était toujours plus marquée et s'entretenait par les craintes sérieuses et très-vives qu'inspirait l'avenir. La saison avait été mauvaise depuis trois mois : les pluies ne cessaient point ; les blés pourrissaient dans les champs. La vigne ne faisait aucun progrès ; le pain se vendait dix sous la livre. Le grand duc de Bade ordonna des prières extraordinaires , deux fois par jour, dans toutes les églises de ses états. La consternation était générale. Le nombre des pauvres croissait d'une manière inquiétante et le Hoernlein ne pouvant contenir tous ceux qui y accouraient, M. Kellner eut l'idée de les réunir en plein air. Le gouvernement Badois s'en irrita; les articles injurieux et les calomnies contre Madame de Kriidener recommencèrent. Un jour qu'elle était pressée, par un de ses amis, de se justifier, elle répon-
dit : « J'ai à soutenir une polémique IVicu anlrcnicnt » imporlanlc , c est contre ma vieille nature , mon » découragement et ma paresse. J\ii appris de Ta- » pôtrePaul à marcher dans la bonne et dans la mau- » vaise fortune. »
M. et Madame de Bercklieim et Madame Armand avaient quitte le Hoernlein pour aller se reposer à Wangenried. Outre les pauvres et les malheureux , Madame de Kriidener recevait constamment la visite des touristes allemands, français et anglais qui parcouraient la Suisse et elle ne manquait pas roccasioii de leur parler de la seule chose nécessaire. Le 29 août, William Allen fut conduit au Hoernlein par Spiltler et a parlé de celte visite en ces termes dans un journal : « La Baronne habitait dans une pauvre » petite maison. Nous la trouvâmes faisant du thé » ou du café dans une petite chambre à un lit. 11 » y avait là trois hommes et trois femmes sans nous » compter"^. Un homme respectable et intéressant, » conseiller d'Etat , sa femme , un autre jeune homme » de manières très-agréables qui portait une croix » noire suspendue au cou , un troisième [)lus âgé , qui » était un de leurs disciples; ce dernier avait prêché le » matin en plein air à trois ou quatre cents personnes. » La Baronne était vêtue de blanc avec un bonnet
* Messieurs Laroche, Empaylaz , Jaeger. Mesdames Laroche» de Kriidener, Empaylaz.
« plat. CVst une personne d'un ccrla'm âge , pliilôt » grande et mince ; elle a beaucoup de vivaciié dans » ses manières ; elle parla français avec grâce et alx)n- » dance , et resta debout tout le temps de notre » entretien. Elle nous dit que le bonbeur qu'elle » goûtait dans cette pauvre demeure était bien supé- » rieur à celui quelle avait goûté dans les gran- » deurs ; que si nous voulions faire Tœuvre de Dieu, » nous en trouverions bien quelque occasion là où » nous étions ; que les temps présents n'étaient pas » ordinaires , mais que le Tout-Puissant avait une fi grande œuvre sur la terre ; qu il s'était opéré dans » ce lieu un grand nombre de conversions, spéciale- » ment parmi les pauvres, quelques-unes aussi parmi >i les riclies; que l'homme n'a autre chose à faire que » d'aller à Christ, en toute sincérité de cœur, pour » devenir quelque chose ou rien , suivant son bon » plaisir.
» Elle nous dit encore que l'œuvre de la religion » s'affermit dans le silence et la prière. Interrogée, 9 je crois , par Martin , si elle comptait retourner » à Paris , elle dit qu'elle ne savait rien , si ce n'est » qu'elle était dans la main du Seigneiu', à sa dis- » position. Elle dit aussi en passant que quelques per- » sonnes lui avaient attribué la Sainlc-Alliance, mais » que c'était une grande erreur, car c'était le Sei- » gneur scnlcmcnt qui l'avait inspirée. Elle lient des » réimions de prière chaque jour , qui sont cxcessi-
» vement nombreuses. Elle parle avec beaucoup d'é- » nergie , et pour mon compte, j'aurais désiré avoir » une conversation plus longue avec elle, s'il n'y » avait pas eu là tant de personnes. »
Quelques autres visiteurs laissèrent à madame de Krùdener de douces impressions *, mais plus souvent encore , et surtout le dlmanclie , il venait des moqueurs et des ennemis de Tévangile, insulter par des cris et des blasphèmes ceux qui se réunissaient au Hoernlein. Quelquefois on pouvait en être informé d'avance , et, pour éviter un scandale , madame de Krùdener et ses amis, se transportaient dans quelque village des environs, où l'œuvre de l'évangélisation trouvait encore à s'accomplir. Le 1 5 septembre, elle adressa des exhortations pleines d'amour à une vingtaine de pauvres femmes , du village de Wielen, qu'elle trouva agenouillées, disant leur chapelet, sur les dalles du vieux cloître de Crescho ne. Elle s'adressa si vivement à leurs consciences, qu'elles en furent profondément touchées.
Un autre jour, madame de Krùdener vit dans la foule qui écoutait l'exhortation de M. Kellner, une femme d'un grand âge, qui, au lieu de prêter l'oreille, récitait son chapelet , à genoux ; madame de Krùdener s'approcha d'elle et lui demanda si elle avait compris le prédicateur.
* M. de Marchangy, avocat-général, entr'autres.
— » Oh ! non , madame , ce monsieur parle alle- » mand cl mol je parle français.
— » Eh hlen ! venez avec moi , dans ma cham- » hre, et nous canserons ensemhle. Vous paraissez » hieu fatiguée.
» — Ah oui ! j'ai déjà fait trois lieues aujour- » d'hui , et il m'en faut faire encore quatre, pour ac- » complir la pénitence de ce jour, et,- à mon âge c'est » hien rude.
» — Quel âge avez-vous ?
» — J'ai quatre-vingt et douze ans, ma bonne dame ; » oui, quatre-vingt et douze. Je suis de Tan 1724 : » comptez ! Voici la cinquantième fois que je fais le » pèlerinage à Notre-Dame, je suis mie pauvre pé- » cheresse : j'ai beaucoup de péchés à me reprocher, » et plus j'avance en âge , plus j'en découvre que » je n'avais pas vus. On m'a dit que pour mériter » mon pardon je devais faire pénitence et aller en » pèlerinage. Je crois que c'est la dernière fois que » je pourrai faire ce voyage; j'espère que j'obtiendrai » mon pardon ! — Hélas ! mon Dieu , si je ne l'ob- » tiens pas , je suis une femme perdue ! !
» — Le Seigneur vous a envoyé ici , chère amie, » pour vous faire entendre des choses qui soulage- » ront votre cœur. Vous avez l'air agité : calmez-vous, » je vous en prie et écoulez avec attention ce qtie » j'ai à vous dire. Savez-vous lire?
» — Oui, Madame.
» — Faiics - moi le plaisir tin lire ces paroles. » Elle lut dans le nouveau testament qui lui était » présenlé ;
n Voici rAgneau de Dieu^ qui ôle les péchés du » monde. — Et quand Jésus eut pris le vinaiqre il » dit : — Tout est accompli : et ayant baissé la tête il » rendit l'esprit.
Alors Madame de Kriklenrr s'appuyant sur ces déclaralions lui montra que Thomme ne peut en aucune nianière se sauver lui-même , mais que Jésus donne j^raluilement son salut. Chaque parole pénétrait dans le cœiu' de la pauvre vieille : elle semblait Lors d'elleniêmo à la pensée de ce don graluit. Tont-à-coup elle se lève et va précipitamment jeter dans la cheminée le chapelet qu\'lle tenait à la main.
« — C est fait ! c'est fait ! s'écrie-t-ellc, nies pé- » chés sont pardonnes ! Jésus m'a sauNce î Je vais nie » remettre en route , mais ce n'est plus pour aller à » Notre-Dame-des-Ermitcs. Je retourne chez nous , » pour dire à tous mes voisins , que c'est Jésus , et » Jésus seul , qui a sauvé la vieille pécheresse ! »
Madame de Kriidcner s'agenouilla avec elle, pour rendre i^ràccs à Dieu , et lui remit un nouveau testament, que la pauvre vieille baisa , avec l'expression de la plus vive reconnaissance et elle partit pleine de joie d^avoir atteint le but de ses pèlerinages. Nous ne savons si elle parvint en Belgique , sa patrie , mais ses yeux avaient entrevu la patrie céleste , et elle sa-
vait que Jésus y a préparé la place de quiconque l'invoque cl se confie en Lui.
La misère croissait de jour en jour et Madame de Rriidener pour faire face aux plus pressans besoins avait eu recours à tous les expédions d'une ingénieuse charité. Ses parures et ses toilettes avaient été vendues \ ses diamants seuls lui avaient rapporte une somme de trente mille francs qui fut dépensée à nourrir les malheureux et tout ce qu elle pouvait tirer de Russie était aussi consacré à cet usage. Cela n^empéchait pas qu'on ne l'accusât d'encourager la fainéantise, et de nos jours, celte accusation a été répétée avait acharnement, par M. Parii-oî, dans la Biographie Universelle. « L'abondance des aumônes » qui passaient par ses mains, encore plus que l'onc- » tion de son langage et l'élévation de ses pensées , » rendues par elle et par ses amis , attirait les vi- » sileurs par centaines et quelquefois par milliers. » L'hiver venu , on en compta jusqu'à 4,000 par w jour , qui presque tous étaient des pauvres , des » mendians , des fainéants , et des aventuriers. Elle » ne pouvait , va-t-on dire , faire le triage du bon )) grain et de l'ivraie ; mais , si elle ne le pouvait, » pourquoi ne pas remettre les fonds, qu'elle attirait )» en si grande quantité , aux administrateurs des » établissements de charité? Pourquoi ne pas com- » prendre, que par ses dons irréfléchis et prodigués » sans intelligence, elle encourageait la paresse, l'im-
» prévoyance , l'inlempcrance et rautlace à mentlier ? » Pourquoi former à plaisir des rassemblemenls in- » quiétans? Pourquoi surtout par des tirades impru- » dentés , et qui ne faisaient que trop éclio, exagérer » la misère du pauvre, l'indifférence et Tinsensibililé » du riche , connue si la guerre du riche et du » pauvre n'était pas assez imminente ? »
Un jour qu'on la reprenait vivement de sa trop grande largesse et de son manque de discernement et qu'on l'accusait de s'attirer ainsi le mauvais vouloir des autorités, elle répondit :
» — Je ne cherche personne. Je voudrais vivre dans la » retraite la plus ahsolue. On vient à moi. Puis-je re- » pousser le pauvre qui a faim, Torphelin sans ressource, » l'àme angoissée et travaillée par le péché? Je me de- » mande : Qu'aurait fait le Sauveur dans les circonstances » où je me trouve ? La réponse est claire , et avec le » peu de forces qui me restent, j'agis. Que Ton veuille » me pardonner la seule ambition qui me reste, celle » d'imiter mon Sauveur. » Et ses larmes coulaient en prononçant cette touchante confession. Sa lettre à M. de Berckheim que nous citerons plus tard a d'ailleurs fait une éclatante justice de ces reproches. Cependant M. et Madame de Berckheim désiraient se réunir à Madame de Krùdener et la petite maison du Hoernlein ne pouvait recevoir tant de monde. L'offre de M. Lachenal de transporter une portion de la petite colonie dans sa campagne de Unlcrholtz permettait à Madame de
Kriulencr de continuer sans faligue , son œuvre au Hoernlein. Elle avait négligé depuis long-temps sa correspondance avec ses amis , et s'en excusait dans une lettre à Mademoiselle Cochelct :
» Chère enfant , je suis loin de vous avoir oubliée ; » je pense à vous avec Tinlérét dont vous-même ne )> doutez pas un instant; je vous aime, c'est tout dire. » Mais si vous connaissiez ma vie , les centaines de » misérables et d'élres souffrants qui me réclament ; » la misère, le malheur , le désespoir qui , sous mille » formes, suites hideuses du péché, couvrent maintc- » nant une terre de ruines et de désolation, et ne » sont que le commencement de ces justes et terri- » hles châtiments par lesquels l'amour infini veut » encore sauver ce qui peut être sauvé ; alors vous ne » vous étonneriez pas de mon silence.
» Vous me verriez ainsi que ma fdle, occupée à cn- » tendre les secrètes douleurs de lame, à consoler, à » ramener le désespoir au pied de la croix, à porter » des vêtements , ou des secours , ou des aliments, a. » ces malheureux qui assiègent ma porte, le travail » manquant partout. Il faut calmer leur faim ainsi )) que leurs douleurs ; on ne peut le faire qu'en leur » disant d'aller par la prière , le repentir et l'espé- » rance , se laver dans le. sang de la rédemption et
» aux pieds du Sauveur 0 mon amie !
» Quand j'ai un moment à moi , ne pensez-vous » pas que j'ai besoin moi-même de me prosler-