‹ Vie de Madame de Krudener (volume 3)Chapitre 8 sur 34 · IG · texte numérisé non relu

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» ner devant le Dieu de mon ame , de le prier de » me guider , de me forlificr, de me donner du cou- » rage, de la palicnce, do la fidélilc, cl les acccnls » de CCI amour que demande l'évangile ! Chacun » presque se décourage. Les gens qui ne connaissent » pas, comme moi, les devoirs de celle cliarilc, » que je n^ai encore apprise que si imparfailement , » m'en veulent : les envieux de la croix me déchi- » rent ; les aveugles qui ne voient rien , au-delà de » leurs passions, me supposent des vues politiques. » Ceux qui n'aiment pas la vérité craignent mon in- » fluence : ceux qui connaissent Tenipirc du ridicule, » et qui , dans le monde , n'ont que le néant des » conceptions du monde , veulent m'alteindre par le » ridicule.

» Diles , mon enfant , pour passer au travers de » tout cela, pour naviguer sur cette mer orageuse, » que deviendraient ma fail)lesse , mon incapacité et >» ma fragilité humaine? Que deviendraient-elles au » milieu des plus rudes conihats et des déchiremens » de Tàme (|ue me font éprouver les peines des aii- » très et les injustices de ceux qui devraient le mieux » me connaîire ?

» Que ileviendrais-je sans la prière, si je ne cher- » chais des secours et des forces dans Celui qui mou- » rut sur une croix d'ignominie pour expier nos for- » faits, qui nous aime si profondément et qui ap- » pelle ceux qui veulent l'aimer à suivre ses traces,

■j»^ à souffrir , à aimer , à liiiier par la prière et les » larmes et à bénir ceux qui les persécutent.

» Je cherche donc quelques momens pour la prière, » chère enfant, j'en ai tant besoin, et je vois autour » de moi des lettres de toute TEurope ; que faire , » comment répondre ?

» Ne me jugez donc pas , croyez que je vous aime , » je ne m'excuse pas , je pourrais être plus exacte ,

» mais vous aimez à me pardonner Je laisse

» ma lettre comme elle est ; il m'a fldlu la reprendre » à plusieurs reprises : pourrcz-vous la lire? Etcs-vous » de retour de Munich? Ne croyez pas que notre » ange d'empereur Alexandre ait été fâché de vous » voir chez moi, à Paris, ce sont des conies. Je ne » sais rien de lui , et je ne suis pas cionnée qu'on » cherche à me nuire, mais comme je ne veux qu'ai- » mer, par devant tous, Christ mon Dieu, le reste » n'est que sujet de réflexion: le Seigneur fait tou- » jours triompher la vérité. »

A peine les processions des pèlerins avalent-elles cessé que l'on vit commencer celles des malheureux ouvriers, renvoyés des fabriques françaises. De pauvres enfants, pales, exténués, des femmes épuisées, et manquant des vclemens les plus nécessaires ; des familles entières renvoyées des fabriques par des maîtres rédiiits eux-mêmes à la plus dure extrémiié , passaient sous les fenêtres de Madame de Kriidencr , conduites par les gendarmes, de station en station.

Il ne leur était pas permis de mendier, car une main inflexible les poussait, en disant : « Marche ! marche!» Si seulement, il leur eût été donné d'entrevoir un terme à leurs misères ! Mais , non , arrivés dans leurs communes où la famine exerçait déjà les plus grands ravages, repoussés, mal vus par les autorités dont ils venaient compliquer l'adminislralion et absorber les ressources , ils étaient regardés avec un œil de haine par leurs concitoyens effrayés de cet accroissement de population <pu faisait bienlôt hausser le prix des denrées et mettait en péril le salut de tous sans pouvoir les sauver eux-mêmes. Mais au moins au Hoernlcin et à Unlerhollz , des cœurs compàlissans sympathisaient à leurs détresses... Là ils entendaient le lan<ra"e de Tamour , de la commisération et comment en aurait-il été autrement ? n'étaient-ils pas ces pauvres que Jésus aimait, ces petits qu'il accueillait, ces affamés qu'il nourrissait, pendant son passage sur la terre ? N'élait-ce pas Lui qui les poussait à la porte de ses enfants , pour qu ils en eussent pitié? Madame de Kriidener pouvait-elle la fermer, sans repousser Celui qui les envoyait? Chacun de ces exilés n'élait-il pas la vivante image de Celui que les siens mêmes n'avaient pas reçu? Chaque victime de la sévérité, ou de l'arbitraire d'une adminislrallon, qui ne pouvait se conformer au code sacré , ne lui rappelait-elle pas ce Jésus qui n'éprouva que des insultes, et des mépris de la part des princi-

paux de sa nation? Elle aurait frémi de leur refuser l'assistance qui lui était demandée.

La flamme divine qui brûlait dans son cœur s'en- Iretenant dans ses sublimes élans par la contemplation de l'amour sans bornes de Jésus , elle ne croyait jamais pouvoir en approcher. En faisant trop aux yeux des hommes, trop au prix de ce qu'ils ont droit d'attendre , à peine croit-elle faire assez : plutôt que de ne pas atteindre le but elle est prête à le franchir , et si elle mesure le devoir c'est dans la crainte de rester en deçà, jamais de le dépasser.

Un jour, Madame de Krùdeuer vît entrer au Hoernlein dans la chambre des pauvres une femme souffrant de la faim, à peine vêtue et pour comble de misère , atteinte d'un cancer qui avait rongé la partie inférieure de son visage , que dérobait à peine aux regards un linge dégoûtant. Les pauvres eux-mêmes ordinairement pleins de commisération pour leurs semblables s'éloignaient d'elle avec horreur. Madanjc de Krûdener l'aborde avec bienveillance et après lui avoir témoigné sa vive compassion l'embrasse au visage.

— « Que faites-vous, ma mère , lui dit ^ladame de Berckheim , « ne savez-vous pas que ce mal est con- » tagieux , qu'il peut se communiquer?

— « Chère Juliette , ne me gronde pas. Pense que » depuis tant d'années , cette pauvre femme n'a reçti » que des marques de repoussement de ses sembla-

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» blés. Ne fallait-il pas qu'elle sut que les chrétiens » aiment leur prochain ? »

Elle ne se montrait pas moins tendre et compatissante aux misères de ses frères. Des distributions de soupe et de vétemens avaient lieu conslanmient chez M. Lachenal à Unterholtz, et y attiraient une foule considérable : le gouvernement balois ne pouvait s'y op|X)ser, mais il mit un gendarme à la porle de Madauïe de Kriidener pour ren)pé<:her de parler de TEvangile aux pauvres qui entouraient la maison. Ces gendarmes , il faut le dire , se montraient en général compaiissans et bons pour leur prisonnière, puis Madame de Krudener, privée de sa liberté extérieure, trouva bientôt une nouvelle occasion de continuer son œuvre, en organisant avec plus de régularité le travail des pauvres qu'elle avait retirés dans la maison. C'était un vérilable hospice où chacun recevait avec empressement de sa main les moyens de se rendre utile. « Il y avait » seize jours que je ne l'avais vue, écrit Madame Ar- » mand, je trouvai sa chambre tapissée de toutes sortes » de choses qu'elle reçoit pour les pauvres et pour en » faire travailler d'autres. Elle n'a plus le temps » d'écrire et presque pas celui de lire ce qu'on lui » écrit. 11 vient de partout des personnes intéressantes » pour la voir , l'entendre et Tadmirer. »

Le 21 novembre 1816 , Madame de Krûdcner ayant atteint sa cinquante-troisième année, ses amis se réunirent pour fêter ce jour et lui donnèrent des ca-

deaux qui la comblèrent de joie. Des provisions de lentilles et de haricots , des véiemens de pauvres et des étoffes, la mirent en mesure de suffire, pour plusieurs jours , aux besoins et au travail de ses nombreux protégés. M. Lachenal lui avait permis de disposer toute sa maison pour y loger des malades. Lorsqu'elle fut pleine, il fallut se resserrer encore. M. Kellner fit le premier Tabandon de son lit à une pauvre femme atteinte d\m cancer. Cbacun imita cet exemple à son tour , en slmposant quelque privation. La joie de ces sacrifices était si vraie, qu^on n'attendait qu'une occasion d'en offrir de plus excellens.

Madame de Kriidener ne cessait de prier pour ses ennemis et de demander pour eux tous les biens qu'elle pouvait leur souhaiter. Mais elle aurait voulu pouvoir faire mieux encore pour la gloire de son maître. Le commandement si admirable de Saint-Paul qui est à la base de nos obligations, exigede nous plus que de l'amour , des prières et des bénédictions. Aimez vos ennemis; bénissez ceux qui vous maudissent; liriez pour ctux qui vous maltraitent et qui vous persécutent , c'était la vie de Madame de Kriidener, mais celle parole : faites du bien à ceux qui vous haïssent, elle brûlait de Taccomplir et demandait à Dieu de lui en accorder la grâce. Or, un jour, le maire de Grenzach-Horn qui avait monué lieaucoup d'acharnement à persécuter Madame de Kriidener au Hoerideinj

se trouva mal en revenant de Baie , à peu de dislance de la maison de M. Lachenal. On Ty porta sans connaissance. Les soins les plus affeclueux lui furent prodigues. Quand il revint à lui, il se trouva l'objet de compassions si tendres , il vil dans tous les yeux tant d'intérêt et d'amour, on mit tant de délicatesse à ne lui rappeler en aucune manière , sa conduite passée qu'il en éprouva l'embarras et la confusion que Saint-Paul a en vue quand il dit : « Si ton en- » nemi a faim, donne-lui à manger; s il a soif, » donne-lui à boire; car en faisant ainsi, tu amas- » seras des charbons de feu sur sa tête. » 11 retourna chez lui profondément touché.

Cependant , la persécution qui s'attachait à Madame de Krûdener , sur le territoire balois , ne manqua pas d'exciier une détestable émulation chez les autorités badoises.

Le bailli de Loerrach, sachant qu'on avait envoyé des gendarmes à Unterhollz , de son chef, ou à l'instigation de la police baloise , crut devoir en envoyer aussi au Hoernlein jx>ur empêcher M. et Madame de Berckheim et IMadame Armand d'y exercer leur charité. Ces gendarmes étaient à la charge des habilans de la maison et se montraient très-durs envers les pauvres. Ou les renouvelait chaque jour. Quand elle venait au Hoernlein, Madame de Kriidener avait toujours pour eux quelque bonne parole et souvent elle eut la joie de les ramener à des sentiments

plus doux et même de les faire entrer complètement dans ses intentions bienveillantes. Les autorités badoises n'y comprenaient rien, grondaient leurs employés et cherchaient un homme capable de résister à toutes les séductions de la charité : elles trouvèrent enfin celui qu'elles cherchaient : c'était un caporal de gendarmerie au caractère dur et impitoyable qui se faisait craindre dans tout le pays. Sa venue annoncée pour le lendemain , répandit Talarme parmi les pauvres logés au Hoernlein. Madame de Krûdener les trouva dans la désolation et s'étant informée du sujet de leurs craintes , elle les rassura, puis elle alla se mettre à genoux pour demander à Dieu de l'assister , lorqu'on vint l'avertir que le redoutable caporal était arrivé. Elle descend aussitôt et le trouve occupé à chasser les pauvres à coups de plat de sabre, en proférant d'effroyables jurements. ïlllle s'approche et lui frappant sur l'épaule :

w — • Que faites-vous, mon ami, vous ne savez pas » que c'est ici que les gendarmes se convertissent?

Le caporal se retourne et demeure ébahi en voyant le regard plein de douceur et de bienveillance de Madame de Krûdener , qui reprit aussitôt :

« Je le vois, vous avez bien des péchés à vous repro- » cher, de graves péchés, de terribles méfaits. N'a- » joutez pas à tous ces reproches de votre conscience, » celui de séparer ces pauvres affamés de leur mère. 1) Laissez, laissez, je vous en conjure, les anges de

» ténèbres mcllre leur gloire clans le mal. Pour » vous , vous avez une âme à sauver et elle peut- » être sauvée. Oh! éeoutez, je vous en supplie , je » vous en conjure , cher ami , écoutez la voix d'une » femme qui, elle aussi , à commis Inen des péchés ; » elle vient vous dire, ce qui peut-être ne vous » a jamais été dit : C'est que Jésus est l'ami des » pécheurs et des gens de mauvaise vie. Il est venu » cherclier et sauver ce qui était perdu. C'est pour » vous aussi que son sang à coulé sur le calvaire. Il » vous appelle, il vous tend ses bras, il vous ouvre son » cœur , il veut vous pardonner vos péchés , tous vos » péchés, sans en excepter un seul. Laissez- vous ai- » mer par ce Dieu qui est venu vous chercher, parce » que vous ne pourriez pas retourner à lui! »

Le caporal ne répond rien. De grosses larmes roulaient dans ses yeux et il se détourna pour les essuyer. — « Venez , cher ami , reprend Madame de » Krûdener, nous allons lire la parole de Dieu et » prier avec nos pauvres. Venez, vous prierez aussi » et votre àme sera bénie.»

Il la suit, il écoule , et se met à genoux pendant la prière. De profonds soupirs sortent de sa poitrine et le service achevé, il retourne à son poste , mais ce n'est plus pour maltraiter les pauvres. Il assisle aux distributions et veille avec patience et douceur à l'observation et au maintien de Tordre le plus parfait. Il avait été touché par la grâce de Dieu.

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