‹ Vie de Madame de Krudener;Chapitre 11 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

lYtit. — isoe.

Uaclame de KrocV. — Embarras de M. de Krttdener. — Noble résolution de Madame de Eriidener. — Rapprocbemeat. — Lettres de Madame de Krudener. <«- Riga, — Arrivée à Berlin. — Départ pour Leipsick — Lettre k Bernardin de S.'- Pierre, — Style épistolaire de Madame de Krudener. — Voyages en Allemagne. — Retour a Riga, en 1794 — La société de Riga et Madame de Krudener, -— Séjour à Ko«e. — La langue £stbonienne« — Le comte de Stackelberg et Catherine II* — Les serfs Esthoniens. — Retour à Riga. »- Départ pour la Suisse. ->• La société de Lausanne. — > Course à Génère. ~- Passage du général Bonaparte. — La danse du scballa décrite par Ma-* dame de Staël« -— M. Quirin de Cazenove. ~- Invasion de la Suisse par les Français, — Soboenboff. — Hommage anx Suisses et '^ l'Avoyer Ste^er. — L'abbé Becker. — M. de Kriideuer est nommé ambassadeur à Madrid, puis à Copenhague. -« Réunion à Muniob.— Mademoiselle Juliette de Krtidener. — Lettre de Madame de Krudener. — Dresde* — Là comtesse â^ "Wattsdorff. — Séjour à Tœplita. — Départ pour Berlin. ^ Les maximea improvisées.

ONSIEUR et Madame de Krudener vivaient séparés à Pétersbourg , où Madame de Wietinghoff avait rejoint sa fille ; mais ils avaient quelques relations communes et entr'autres Madame de Krock. C'était une femme d'esprit, vive et pleine d'imagination ; c'est elle qui répondait plus tard à Madame de Krudener qui lui conseil'^

lait de chercher ilans la prière un remède aui: désappointemens et aux épreuves de celle vie. « Com- » ment voulez-vous que je prie encore; j'avais de- » mandé à Dieu de me faire gagner à la lolerie ^ et » il ne Ta pas fait ! » Combien , sans s^en douter y n'ont pas mieux compris le but de la prière et. se retirent avec dépit quand Dieu leur refuse le bien qui les perdrait !

Madame de Krock s'était trouvée à Paris en mêmetemps que Madame de Krûdener qui lui demandait souvent des nouvelles de son mari. Un jour, elle lui fît sa question accoutumée : « Vous avez, vu M. de Krûdener , comment Tavez-vous trouvé ?

— « Assez bien, mais préoccupé ; je l'ai pressé , tourmenté , et j'ai fini par comprendre qu il est dans un assez grand embarras pour vous rendre votre fortune et pour mettre ordre à ses affaires, toujours dérangées par les sacrifices qu^il a fails pendant son ambassade de Suède. »

Madame de Krûdener ne fît aucune réflexion et changea d'entretien : le lendemain elle se rend chez M. de Krûdener, et sans lui lasser soupçonner qu'elle connût son embarras fînancier , elle se jette à ses genoux , s'humilie , demande son pardon et se déclare prêle à le suivre partout ailleurs qu'à Copenhague dont les souvenirs du passé lui rendraient le séjour trop amer. M. de Krûdener, touché de la spontanéité de cette demande, l'avait accueillie et d'accord avec elle,

il décida qu^elle se rendrait a Berlin pour y soigner sa santé.

Le désir de réparation , le regret d'être éloignée de son fils , avaient eu une grande part dans le retour de Madame de Krûdener, mais si -son amour-propre trouva quelque satisfaction dans Félan généreux qui la poussa à confesser ses fautes , nous ne saurions nous en étonner. Elle se flattait que ce premier pas dans la carrière- du devoir et du sacrifice était un commen* cernent de guérison , et elle avait pour s'y alFermir une immense confiance dans TafTection de son amie. Elle le lui exprimait sous mille formes dans ses lettres dont voici quelques fragmens :

« Riga, 1/' Octobre 1792.

» Avec quelle impatience ma chère , maf meilleure n amie, j'attends de vos nouvelles. Qu'il me tarde » surtout d'avoir votre décision sur la proposition d'où » dépend en si grande partie mon bonheur. Oh ! » mon amie , qu'il me tarde de vous serrer dans mes » bras , que j'ai besoin de votre douce indulgence , » de vos soins ! Que je serais à plaindre si vous ne » m^entouriez pas, amie chère et bien-aimée

» Depuis trois jours je suis à Riga , j'ai eu l'inex- » primable douceur d'embrasser mon fils, M. de ^ » Krûdener est resté II Pétersbourg, mais je l'attends » dans une quinzaine. Nous partirons ensemble. Je » pars à peu près seule pour Berlin , où sans perdre i> de temps il faut que je me mette entre les mains

» d'un bon médecin, car tous les autres médecins » disent que si je négligeais cet hiver, ils douteraient )» de ma guérison qui est encore à espérer mainte- 9 nant. J'ai un engorgement à la rate, j'ai eu une » forte coqueluche, ma poitrine est faible et je suis » vraiment bien malade , mais Dieu me fera la grâce » de me remettre, je vivrai avec mon amie , soignée » par elle , corrigée de ma trop grande vivacité , je » serai plus pour son bonheur..

» Quant à vous, mon amie, vous ^oyez que notre » contrat est pour la vie. Ne nous séparons plus , » chère et bien-aimée amie. Ah ! partes sur le champ. » Il me faudrait des volumes pour vous peindre Paul » et le charme de son caractère. Tout l'esprit de son » âge. et saillant dans tous les âges lui est propre....»

« Riga, 25 Novembre 1792.

» Quel moment vous m'avez» donné, excellente et » bonne amie. Par la lettre que i'ai reçue hier , j^ap- » prends que vous êtes partie ! J'ai Vespoir de vous )» serrer dans mes bras , dans peu ! J'ai l'espoir de » ne plus vous quitter ! d'être toujours avec ma » meilleure amie. Concevez-vous mon bonheur? Ah ! » mon Dieu ! exaucez ma prière , faites que je la

» revoie cet le amie si chère »

« Riga, 20 décembre 1792.

» Chère et respectable amie, j'ai reçu hier la )i lettre qui m'annonce votre arrivée à Berlin. Ohl » mon amie , concevez par voire cœur les sensations

» du mien. Âpres TafFreuse distance qui nous a sé- » parées , il n'y a plus qu'un pas entre nous. Je prie » Dieu qu'il m'accorde la grâce de vous serrer dans » mes bras et pour toujours ! Ah ! je ne vous quitn terai plus jamais. Il ne m'est plus possible d'y » songer seulement

» ... Sophie reste ici ches la sœur de mon mari. J'ai » vu le pUuvre StakiefT à Pétersbourg ; il est maladif » et bien triste

» ... Que je me réjouis de nos levures. Âh! ma » chère amie , quel changement s'est fait en moi ! » Comme je suis mieux ! Sûrement l'espoir de vous » revoir y a beaucoup contribué et la vue de mon » fils et l'espoir de sortir de ce climat où mes cram- » pes me faisaient tant souffrir. A présent que je ne » souffre presque pas depuis deux mois y le pays ne » m'afflige plus autant. Vous savez avec qu'elle ten- » dresse j'aime ma mère et combien j'ai de raisons » pour l'aimer; je ne puis songer sans beaucoup de » douleurs à la quitter , ainsi que mes bonnes

»» sœurs Oh! ma mère, mon incomparable mère,

» pardonnez k votre fille si elle peut désirer de vons » quitter ; mais le malheur , la terrible mélancolie » que j'ai éprouvée, avaient presque aliéné ma raison, » et le désir de rétablir entièrement ma santé, ce » bien si précieux , m'excuse »

La coqueluche de son fils la retint encore plusieurs jours. Le 13 janvier 1793, elle se croyait près

de partir et annonçait son départ pour le lendemain* L'espérance de revoir son amie l'avait presque guérie. «... Je parle aussi haut que les autres per- » sonnes sans tousser, je mange, mon pouls qui » n'était jamais naturel est l)on. Dieu me fera la » grâce de me conserver ce bon étati Jugez de ma » reconnaissance et de mon bonheur , puisque j'étais » préparée à traîner une vie languissante selon toute » apparence et qu'on m'avait prédit de terribles » maux. Oh ! mon amie , remerciez avec moi le i^ Dieu de bonté et de miséricorde. »

Quatre semaines s'écoulèrent encore avant la réu* si ardemment désirée. Le 8 février , Madame dé Krùdener arrivait à Berlin.

Elle avait , enfin , retrouvé son amie ; elle touchait à ce bonheur si rêvé. Mais le bonheur ici bas, ce n'est souvent qu'un fantôme qui s'évanouit dès qu'on veut le presser.

Heureuse de sa retraite qui la délivrait du souvenir de ses dernières agitations, Madame de Krùdener avait espéré rester complètement ignorée à Berlin. Sa santé lui faisait une nécessité de fuir le monde, mais le baron de Krùdener n'avait pu éviter d'aller faire sa cour aux princes et aux princesses, ni d'en recevoir des invitations. Madame de Krùdener se dispensa des présentations et dîners de la cour ; mais elle ne put esquiver de même les petites réunions improvisées exprès pour elle chez la princesse de Sacken, le comte

de Schullembourg et le comte de Ncsselrode. En vain, chacun se mit en frais de politesse et d'amabilité pour lui plaire. C'était du repos , de la solitude qu'elle demandait. Au bout de quinze jours , la fatigue la prit si fortement , qu elle supplia son mari de la conduire à Leipsick , où il la laissa pour retourner à son poste.

Madame de Krûdener habitait à Leipsick une maison agréable donnant sur un grand jardin. Outre M. et Madame Armand qui l'accompagnaient, elle y retrouva d'anciennes relations et des émigrés français qu'elle avait connus dans l'opulence et dont elle déplorait et aurait voulu soulager Tinforiune. Privée depuis longtemps des lettres de Bernardin de S.*- Pierre, elle l'invita à rompre un silence qui l'inquiétait. Elle lui racontait en peu de mots ses souffrances, s'informait de son état et le pressait de venir la joindre en Suisse. Nous ne reproduirons pas cette lettre souvent réimprimée, où se rencontrent des incorrections bien excusables chez une étrangère, mais non cette prose lâche , flottante , décousue , sans nul souci de la publicité qui caractérise les lettres à Madame Armand. L'idée qui se fait jour comme elle peut et qui pose le pied plus ou moins gauchement dans la phrase sans craindre d'ëij déranger le pli , le cri de rame qui pleure et qui espère, qui souffre et qui se réjouit , y fait place à un sentimentalisme guindé. Ce n'est au fond qu'une épitre de l'auteur futur

son imagioation et aux rêves enchanteurs du passé , elle leur rappelait assez imprudemment les charmes du soleil du midi. Sans trop s'embarrasser de leur inspirer contre leur patrie les préventions qui la rendaient ellerménie si malheureuse , elle ne se gênait point de faine entre le climat des Pyrénées et celui de la Livonie des comparaisons peu avantageuses à ceUe*ci« Toute sa spontanéité se manifestait librement dans ces entretiens.

Au mois d'octobre. Madame de Krûdener se rendit à Kosae , terre seigneuriale qui lui appartenait depuis la mort de' son père. Une maison entourée de trois lacs commuiniquant entre eux ; dans Tun de ces laos aux rives riantes, une île couverte de grands arbres; tout près de là une colline à pic , couronnée d'antiques sapins ; et pliis loin une ; autre colline d'où l'on découvre une vue magnifique , célèbre dans tout le pays; telle était la terre de Kosse, où Madame de Kiiidener allait se retremper dans la contemplation d'une nature pittoresque et sévère qu'elle savait admirer.

La terre de Kosse , dans le gouvernement de Werro en Livonie , est habitée par une population d'Esthoniens. Leur langue est l^ornée et assez différente de la langue lette. Un jour Timp^atrice Catherine H, discourant dans soni cercle intime sur la douceur des langues, les lUis exaltèrent l'Italien ^d'autres le Grec:

« U em est une autre que vous oublie^* dit le comte

» dç Stackelberg ; elle est pourtant douce et mélo* » dleuse* Dans cette langue , ces mots Lien simples : «t Passez le pont, » se disent : laize, taizé se lé » huUah !»

— < C'est charmant, c'est délicieux^ s'écria l'im* » péralrice. C'est plus doux . que l'Italien. » Taïzé , » taizé se lé hullah ! » Et daûs quelle langue se trôu- ? vent ces mots?» . ,

•-r-.it Dans la langue Esthonienôe, repriile comte.»

L'Estbonién s'aidressant k son mailre ou a sa maî^ tresse lui dit : « Zénigbé lelé koungué : Zénigué « lela mate : Gvfmà et doré maître , grande et dorée mère. »

Au temps .où Madame; de Krtidener se rendit a Kosse , lorsquhane dame impatientée donnait un soufflet ou des coups» de bâton à son domestique, celut?ci baisait le bas de sa robe en disant : « Merci ma dorée s> mère! » Il témoignait ainsi sa. reconnaissance de la faveur qu'elle lui accordait en le châtiant elle-même. Madame de Kriâdener sut mieux la mériter. ElUë n'avait jamais vu de près ses paysans, dont ell& ne parlait pas la langue , mais elle travailla iavec zèle à leur développement; , fonda , dota des écoles, et iiiirpduisÂt a Kosse •. ]f moculation:. ISMe fit plus , en receviant chez, elie^ parens^ :enfans, nourrices, pen^ dant tout le temps- nécessaire potir garantir le succès de l'ojpération. . « • ,

Une portion considérable de ses> revenus furent

aiTectés à d'autres améliorations qui lui attirèrent les bénédictions des habitans de Kosse. Après un séjour à Riga , Madame de Krûdener en repartit au printemps de 1796, s'arrêta en diverses villes d' Allemagne, < et après avoir passé cpelque t^nps avec son fîk eu son mati, elle' se rendit à Lausanne qu'elle attei^ gnit au mois de ^décembre. Un^ respectable et savant ecclésiastique, nommé l'abbé Becker j • l'accompàgnûit. EMe sMtait iogée à la can>pagne de' la^ solitude, dont le nom lui plaisait^ mais d'où le froid la cbassa ^ et îeèle s'établit alors aux Grottes, ancienne derûeui« dé Gibbon , connue de tocis les visiteurs de celte belle contrée.

• Lausanne pt)ssédait k cette époque «ine^ société aussi agréable que distinguée/ Mesdames de [Mohtolteu^ Necker, d'Ariens, 4Jè Palier, de CHarrière, Vulliainaa, de Constant, de Polier de Boltens , y cultivaient les lettres avec des succès ^variés. Un grdnîl nombreide Français émigrés apportaient dans la société cetle gaieté -vive qne lès plus grandes infortunés n'avaient pa&.Ié pouvoir d'émousser , et que «'alléraieirt point: les. plus dures privations. Madame de Staël venait dp quitter Lausanne, dont elle avait goupvewié et cbai^méxJa'so»^ dété, lorsque Madamede K^rikllenca^ y fit. s^niappari*tion. Sitôt qu'elle vit sa .oonnris^ former vetqufelleeot trouvé devant qui étaler 8es^g^acBs jçtfsdn enjOuemenri^ tous ses projets de retraite et de studieux» loi^irsl s'é* vanoùirent; Briller^ élre 'flktéèict 'adiaûrée >■ devint,

comme jadis, son unique peiisée, et elle abjura cornue autarit de fruits de Tennui et des climats glacés de U Russie^ tous les plans dont elle faisait un si bel étalage dans ses lettres à Madame Armand. Avec la santé , elle avait repris toute sa fraîcbeur :

• « Une physionomie ravissaïue ; un esprit facile et » léger ; des trait& mobiles , qui expriment toujours » le sentiment et la pensée ; . tme taille moyenne et » parfaite; des yelax bleus, toujours sereins, tou- » jours vife , dont le regacd pénétrant semblait vour » loir , cotmme disait ai bien Diderot., tnivCTser le » passé où l'avenir ; des. cheveux cendrés retombaut )» en boUeles sur ses épaules ; quelque chose de » neuf, de' singulier, d'iûiprévu. dans ses gestes eét » ses mouvements; » tejs étaient les avantages . attribués à Madame de K.rûdener par un, de ses biographes.

Lorsque la fatigue des fêtes et des bals ^obligeait au repos. Madame de Kriidener partait pour Genève avec Madame Armand. IJx , l'élégante ambassadrice redevenant bonne femme pour quelques jours visitait avec son amie de respectables bourgeoises qu'elle enchimtait par sa gracieuse simplicité. Un livre . nouveau venait-il. a paraître, elle remportait à la Boissièire, <^rs si belle. et si fraîche; la lecture et la solitude la charmaient et doublaient le prix d'une matinée de printemps. Son été se partagea entre Laus^mne.,, Çhamouny et Satigny, où elle fît

quelques séjours chez M. Dussand, avec Madame Armand. Le dimanche 22 ociohre 1797 , elle y entendit un sermon de l'excellent pasteur Cellerier sur ce texte : Revêiez-vous de la charité.

Le 22 novembre, elle se retrouvait à Lausanne pour voir passer , k 1 heure du matin , Bonaparte partant pour la conquête de Tltalie. Le lendemain y elle donnait à souper , avec accompagnement de proverbes. Chaque jour , dé nouveaux divertissemens s'ipiprovisaient par ses soins ou en son honneur. Madame de Kriidener excellait dans la danse et surtout déns une danse figurée dont elle a donné la description- dans Valérie. Elle se reconnaissait aussi dans la description que fait Madame de Stqël de la danse de 'DèJphine et revient avec complaisance sur cette peinttire dans quelques lettres que nous citerons plus tard *.

^ Voici ]a description de Madame de Staël :

« Jamais la grâce et la beautë n^ont prodalt sor une assemblée nombreuse un effet plus extraordinaire. Cette danse étrangère a un charme dont rien de ce que nous avons tu ne peut donner ridée. €*est un mélange d'indolence et de vivacité, de mélancolie et de gaité tout à fait asiatique. Quelquefois , quand Tair devenait plus doux, Delphine marchait quelque pas la tète penchée, les bras croisés comme si quelques souvenirs , quelques regrets étaient venus se mêler soudain à tout Téclat d'une fêie, mais bienlM reprenant sa danse vive et légère elle s'entourait d'un schall indien qui, dessinant sa taille et retombant avec ses longs cbeveMx, faisail de toute sa personne un tableau ravissant.

» Cette danse expressive ^et pour ainsi dire inspirée exerce sur l'Imagination un grand pouvoir; elle nous retrace et les idées et les

Mais plus elle se croyait sure de produire tout Fenivrement causé par Delphine au bal de Madame de Yernon , plus elle craignait d\iser ladmiration en la provoquant sans me^re. Un soir donc, chez Madame d'Ariens , elle se refusa au désir qu'on lui témoignait de lui voir exécuter la danse du schall : tandis qu'on s'empressait autour d'elle pour vaincre sa résistance, une autre Madame de Knidener, velue comme elle, le cou nu et les cheveux flottans, entre dans le salon, se met à exécuter tous ses pas , ses gestes et ses fuites simulées aux grands applaudissemens de l'assemblée. Us redoublèrent quand on fut. parvenu à reconnaître M. Quirin de Cazenove. Madame de Krùdener applaudît de la meilleure grâce du monde , mais elle persbta à réserver la danse du schall pour d'autres temps.

Ces divertissemens allaient d'ailleufê bîenl6c prendre fin. L'émigraticMi française atteinte à Lausanne par l'orage révolutionnaire , se hâta de s'j soustraire. La révolution s'était acquîis de chauds partisans dans le pays de Vaud ; pour les aider à secouer le joug de Berne», l'ariilée française s'apprêtait à envahir la Suisse. Madame de Krùdener quitta Lausanne le 15 janvier 1798, accompagnée de l'abbé Becker et de

sensations poétiques que, sous )e ciel d'Orieftt, les plus beaux yers peu?ent à peine décrire. Quand Delphine eul fini de danser, de si vifs applaudissemens se Grent entendre qu'on put croire un moment tous les hommes amoureux et toutes les femmes subjuguées. »

M. de VaiUn, éimgré français, qu'elle* avait <^onim à Lelpsick y et doiii l'amitié loyale n^ lai iît lamais défaut.

Au mois de juillet , elle eut la douceur de passer quelques Semaines avec son amie Madame Rîlliet* a Lindau, sui^ les Lords du lac de Constance: Mais la gn^re ' menaçait de transformer la malheureuse Hélvétie^ en un vaste «amp^ iL fallut cBre adieu >k ces lieui si aimés. Les calamités de la Suisse, «avaienti viveiûent ému Madame de Kriidener; elles lêsia-re** tracées dans un morceau : sur le jardin de Schoeiiliofr^ quelle «visita de Toeplita* -.'.;'

X « • ; • . k'. • é • • ;•* A mesure que mon imaginàtioti » se reportait vers la Suisse y je m enfonçais dans un ^ étroit vallon^ oii cburent des eàust vives sur lesh^ » queltes est.jeléuâ pont fornié d'une arche ^elW ».S6ul semble soutenir. Soûs le pont s'âèvent dé » grands arbres ; robscuriié doone* a toutes jics^fdrme^ » quelque chose ;de gigantesque. Ces nouveaux- Thermo^ » pyles me transportaient en Suisse. Us me rappcdaîecit î» luiUe traits d'héroïque bravoure, de, généreux d«- » vouement qui l'ont illustrée. Je pensais à vous, toa- » chantes victimes de tout âge et de Aouté conditian , » à vous, vierges douces et tendres, à vous, femmes }^ courageuses que les horreurs de la guerre, lesapfppo- » elles de la mort n'effrayèrent pas; à v6us, VjeîllaVds » qui rappeliez^ de vos faibles voix les antiques vertus » de THelvétie et ralliâtes ceux qu'on égarait, à v(wis^

» infortunés et nobles habit ans d'une obscure chaumière » de rOberland qui vous dévouâtes à la ttiort sîprès là y bataille de Thun quand vous crûtes la liberté perdue. » Ombres généreuses, vous méritez les hommages de » tous ceux qui aiment la vertu ! Des larmes brûlantes » coulèreiit de mes yeux et un frisson de terreur s'em- » para de moi au^ souvenir de tant de forfaits. L'obs- »curité du vallon était devenue complète. La lune » s'était cachée et j^àvançais mes mains poufr me guider. » Elles; touillèrent un sarcophage qtie là Itftie venant » à* paraître écftairait à moitié. C'est ici,' me disais-je, ». que poQit Tendre auguste et «michante Timpression » «produite par ' ces ' lieux , il faudrait supposer les »' cendres d'un honime vertueux. Alors toh image, » vénérable et courageux Steiger s'offrit k moi avec » lai majesté qui paralysa les* bras Sacrilèges de tes 9 ennemis lorsque après • cette Journée brûlante qui » vçïiait de décider l'&néantissemént de ton pays, tu » t'eridèrmissut* une pien?e, accablé par la- fat-îgue et » ringS?atitudè des tiens* Si tu avais reçu le coup i mortel, «ton heureuse patrie à laquelle tu rap- » portes tes vertus et tes talents et qui va te recôn- » quéi^ir^ combien n'aurait-elle pas eu à gémir! Ses es- » pérçmces se seraient évanouies dans le tombeau; tous )i ceux qiù ont besoin d'immortaliser les grands sou«- » venirs auraient alors réclamé tes cendres , ils auraient >» imaginé dans des sites heureux , adaptes par leur » nature et sublimdment caractérisés, un tombeau ren- » fermant tes restes, héroïques »

Madame de Kriidener passa Thiver à Munich avec Madame Armand^ M. de Vallin et Tabbe Bècker.

De faux rapports répandus avec art par une femme admise imprudemment dans rintérieur de Madame de Krûdener y portèrent quelque trouble; Madame Armand se décida à retourner à Genève. La calomnie ne fut dévoilée qu^après son départ. Peu de temps après le vieil abbé Becker tomba malade. Madame de Kru* dener lui a consacré un souvenir dans un de ses écrits : « En quittant la Suisse , envahie par les » Français , Epictète , Platon , Simplicien et une » foule d'autres hommes illustres fuyaient avec nous » et de crainte d'en oublier quelques-uns , ce qui n lui était déjà arrivé^ il les tenait toujours dans » ses bras et dans ses poches. Cette escorte me » faisait quelque fois mourir de rire, jusqu'à ce que , » peinée de son embarras, je lui conseillai de se » faire une ceinture de ses philosophes , ce qu'il y exécuta. Bon et sage ami du bien et de l'étude ! > Vous , qu'une maladie cruelle retient loin de moi » et dont les leçons me suivront toujours, quand » vous lirez ces feuilles, vous verrez que mon àme » ne vous oubliait point. » Malheureusement Fabbé Becker était atteint d'une maladie mortelle à laquelle il succomba au mois de juin. M. de YalUn devait rentrer en France. Madame de Krûdener resta seule et privée de tant d'appuis^ elle sentit se réveiller avec force ses sentimens pour son mari et pour son fils qu elle avait quittés depuis - prQS de. trois ^ps.

M. de Krudener , nommé à l'ambassade de Madrid y attendait depuis long-temps Tordre de s^y rendre et sa femme celui de le rejoindre ,* mais tout-2i«coup il fut renommé à Copenhague. Madame de Krûdenev ne pouvant y aller , on décida que la réunion aurait lieu à Munich, d'où. Madame de Krudener se rendrait à Dresde avec sa nièce et sa belle-fille , alors à Lubeck.

Or ) il se fît une conspiration dans la société in^ lime de ces jeunes personnes , afin d'obtenir de M. de Krudener Tajournement de cette réunion. On essaya vainement de Ty décider et malgré Téloignement que lui avaient inspiré la vie nomade et les fautes de Madame de Krudener , la petite coterie de Lubeck dut se soumettre. Madame de Kriklener ignorait ces difficultés lorsqu'elle se rendit de Tœplit^ a Munich où l'attendait son mari. Sa fille Juliette l'accompagnait. Ce n'était pins un enfant y à peine une jeune fille. Elle réunissait la gràoe des deux âges. « Timide » et non craintive , pale mais rougissant à la moindre y émotion , un son de voix délicieux y un parler si » pur, une expression si candide qu'elle semblait n n'avoir vu que le Ciel. » Tel est le portrait qu'en traçait sa sœur , juge aussi remarquable, par l'étendue et la distinction de son esprit que par la vivacité des sentimens.

L'impression délicieuse que produisait Mademoiselle de Krudener se refléta bientôt sur sa mèare qui , rayon-

— Tenante de joie , sayoùrait avec ravissement son triomphe maternel. M. de Kriidener ne pouvait se lasser de contempler sa fille. Il Finterrogeait', il lui faisait réciter des vers. Tout était compris et rendu avec une justesse de tact et une vérité qui end^ntaient son père. Plus d'une fois, il remercia avec effusion Madame de Krùde' ner de ses soins éclairés pour ce délicieux enfant. «J'ai » été enchantée de notre entrevue, écrivait-elle, et én- ». chantée de mon fils. Je bénis la Providence d'avoir » *re\lu mon mari , d^avoir vu son amitié pour moi » et d'avoir renouvelé la mienne. Je suis très^cbn- 9 tente de Sophie ; je ne vis que danis mon intérieur; » j'évit^e^ la sociiàé ; .Juliette! me donne un Bonheur » iiloiji.- Docile , appliquée', douc« , rangée , sensible, » voilà son portrait. ^ i .

. Tout l'hiver se passa dans cette retraite, dont Madame de Krùdener ne sortit que pour fêter le mariage de sa nièce. Elle vivait dans son. œrclè intimé. Peut-être les gens frivoles et méchans en étkient moins soigneusement exclus que les ennuyeuic et les seigneurs allemands, fiers de leurs 3St quartiers ; mais la miéilleure amie que pût avoir Madame dé Krùdener^ était la comtesse de . WattsdorfT qui l'accompagna à ■ ToepUtz au printemps.

. M. de Kriidener tv\\ nonimé. a Berlin h cette époque et sa femme quitta Toeplitz pour le rejoindre. C'est

» ■ *. Dresde^ le â^9 déoembse 171>^. '

en ce monient que Mademoiselle Sophie de Kriidener, voyageant en posle avec sa belle-mère , lui parla avec éloges des maximes de La Rochefoucauld. Madame de Krûdeiier dit que rien n'était, plus facile que tf en faire de semblables, et elle en, improvisa 8ur4e-champ qui parurent si jolies à Mademoiselle de'.Krûdener qti'elle demanda la . permission de les écrire ; msàs les pensées, allaient > plus vite que la plume. Ge£ amusement av^it bientôt rempli un. cahier qui a été im{»^iaié en divers temps et divers lieux , sous le 4itre des Pensées dfune Dame Etrangère oii Pensées inédites de Madame de Krudener.

,N<His en avons cité déjà plusieurs; en voici èncorç quelquesrunes :. . '

— ce 11 en est des amitiés du monde comnaè des petits diamar\is , qui brillant sans dvoir dé valeur. »

T- « Si le peintre , le poète , l'homme! . de génie enfin sont enlJiiableSy c'esit bien moins pour la gloire qui vies atteoit : que pour le sentiment du beau qu'ils portent en e^x^ »

\ — *- « Il y a. dés regards qui sont des paroles, et ide$ vôU qui sonjti de la musique, a» ; .

.: — ::« Ceux ; qui se re^rdent tiyre vèrroat qu'ils pi^épacenîiî . soytveirt eisix-même*; le^ naaux dbnt ik se

— it Les âmes froides n'ont que de. la ménapire ; les SwQs ten4jt*es onV dôS' sq^venifiSj M^M passé pour eJles ,n'çst ipqiiiV DofoFtîi iln^e^t; qu ab^fcnt; .)t :^ !

— K Les âmes fortes aiment , les âmes faibles désirent »

— « C'est faire un grand tort à ceux que notis Aimons dé vouloir leur ménager des surprises ; nous leur voulons l'espérance. »

— « Il y a tant d'êtres qu'on pourrait aider avec si peu !.... mais il faut avoir s[u descendre dans les petites conditions pour savoir ce qu'op peut avec peu': la poussière dès fleurs suffit a l'abeille.

— - « La délicatesse est la grâce de la sensibilité. *

— If Llmagination est une enchanteresse qui s'occupe de tous les âges de la vie; elle a des hochets pour les enfans, mais aux génies supérieurs elle donne la clé du ciel pour que leurs regards s'enivrent de félicité. »

—^ it Faire le bonheur de quelqu'un , c'est le rêve le plus délicieux de l'imagination èl du cœur , mais ce n est qu'un rêve pour la plupart des hommes ; ce n'est pas tout de donner , il faut faire recevoir , ce n'est pas tout de valoir beaucoup^ il faut être ap^ précié de même ; pour mArir là dàlte il faut le sol de l'Afrique ; pour fais e naître certaines qualités , il faut du moins le sol sur lequel elles puissent 'germer. »

— « L'amitié est un capital qui s'abcumule toujours; l'amour au contraire place à fonds perdus tout ce qu'il doiine. » -

— « H y a des hommes qui Vivent fie tout^oé qui fait pressentir la continuation de la Vie; Jls dévinem

la vertu et l'admirent quand ils la trouvent. Ils contemplent le ciel Qt se sentent pins heureux de la grandeur de la nature ; ils croient à Tamitié et à Tamour, même en ne réprouvant pas, U y a d'autres hommes qui se croient plus avancés que les premiers; les moyens de honheur ne sont pour eux que des moyens de parvenir; ils croient se jouer de tout ce qu'ils sacrifient, ils se dégradent de plus en plqs, et finissent par ressembler à ces automates si vantés qui ont tous les traits de l'homme hors les hattemens de son c^ur. »

Page 1