‹ Vie de Madame de Krudener;Chapitre 12 sur 38 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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Bonnes r^olutions de Madame de Krûdener. — "DitfievAtéi ]pratil{nes..<«— X<ettre de Madame de Kriidener. — Son inexactitude Tainemeat combattue. •— Dîners , ' <iiFl<>°^^t^"^- «"^ Séjbfir à |ttf«u -^ L<4ttrea de |fad^«ie dé: JSl^cNn«t« — Sa société à Berlin. — Le comte Alexandre 4e Tillj^ — Ti^lj et Bivarol. -^ Fête donnée à la grande dublfesse Hélène de, Merklémbbnrg'. — Vers de Ti)Ij. — Panl I-.*'.et \e titre de citoyen. — ^ Upe,déD|(^d inoipportone. -*- Belle conduite de M. de Kriidener. —' t)ançers de sa résolution. — Béconf-

. jiense. — Lettrç' de Madame de. Kràdener*'-^ Sut! .erreur snrdéibùt et !ta effets de la prière. — Jean- Paul Blchter. -— La princesse Louise Badziwill née princesse de Prusse. — Théâtre de socii^é. -— La Reine de Prusse. — Sollicitude maternelle. — Sage direction de la Providence. — Lettres de Madame de Krûdener. — Résignation. — • Mort de Paul I." — Départ pour TœpUts. — Erreurs des biographes — Lettre de M. de Kriidener à sa fename. ^ Lettre de Madame de Kriidener.

N se rendant à Berlin , Madame de Krûdener était résolue a subir sans murmurer toutes les fatigues d'un genre de vie qui ne répondait point à ses goûts. «C'est le repos, le soleil, » l'amitié qui font mon bonheur, » écrivaitelle , « mais je suis touchée de l'affection de )» M. de Krûdener, je désire le voir heureux et je veux » tenter, si j'en ai les forces, de satisfaire aux » exigences de ma place. ^ »

* Berlin, 13 mai 1800.

Son mari 9 appréciant ses bonnes intentions , l'en-» tourait de tout ce qui peut charmer une femme habituée aux agrémens de la vie. Elle avait une maison charmante , et aurait voulu s'y renfermer entièrement ; c'était impossible. La famille royale était nombreuse et avant d'avoir été présentée aux différentes cours, selon les règles de l'étiquette, le courage de Madame de Krudener était épuisé. En vain essayait-elle de s'y ployer de bonne grâce , de fréquentes attaques de nerfs qui la saisissaient parfois au moment de faire sa toilette , désorganisaient toute sa vie ; la contrainte n'y apportait aucun remède.

« J'ai repris les bains cette année et ils m'ont fait » beaucoup de bien. J'ai revu Toeplitz qui m'est » cher à tous égards en me rappellant le séjour que » nous y fîmes ensemble , puis le bien que font ses )» oux, puis la liberté dont j'y jouissais n'étant assujettie » à aucune gène. Vous savez combien la gène m'est » funeste. Je regretterai toujours l'état le plus médio* » cre, le plus entravé en fait de ressources pécuniaires ^ avec la liberté^ au brillant esclavage des cours et » à la peine si sensible que me causent les visites, )» les présentations et leur gène. J'ai eu des moments » affreux et de poignants regrets d'avoir assujetti ma » vie a un semblable supplice , mais la religion » m'a sauvé ; elle a séché les larmes amères que je » versais en secret : elle m'a présenté le channe se- » cret des sacrifices pénibles. Je me suis dit : Elle

» me soutiendra et empêchera que ce faible corps

» ne soit entièrement énervé Quand je me di-

» sais que je ne suis venue ici que pour me parer, » éire dans le monde , perdre mon temps qui m'est * si précieux et renoncer à tout le bonheur que me » donnait la liberté , une espèce de morne douleur » s'emparait de moi. Ma vie utile et doucfe , la société » de ma fille , le charme que nous avions k exister » ensemble, k travailler, a lire^ a jouir des innocens » plaisirs de la vie se retraçaient a moi, et de* dé-» » vorants regrets et une inexprimable douleur me » saisissaient dans le fond de mon àme, surtout en » passant devant un petit jardin ou une maison simple, j» Quoique le sourire auquel je forçais mes lèvres ne » montrât pas mes chagrins, j'allais jusqu'à me re- » procher intérieurement d'avoir sacrifié une vie où 9 je pouvais travailler , faire du bien , écrire pour ji d'autres mes réflexions et perfectionner ma fille, » d'avoir sacrifié tout cela , dis-je , à ce monde si » méprisable où je n'étais évaluée que par mon n rang, tandis que je n'y donnais pas une ombre » de bonheur a personne. »

Madame de Krûdener était à plaindre assurément, et c^était bien sa vie et ses souffrances qu'elle avait en vue lorsqu'elle avait dit : « Des gens qui seraient » désolés d'attirer sur nous un malheur réel , se croient » en droit de nous accabler journellement de mille 9 petits déplaisirs et font de tout cela à la fin, une

j» montagne plus rude à passer que ne Teul été une » calamité réelle. * •

Il ne lui aurait fallu qu'une chose pour avoir raison, c'est de n'avoir pas elle-même empoisonné la vie de M. de Kriidener par de véritables peines. Celles qu'il lui imposait, bien malgré lui, pouvaient-elles entrer en ligné de compte avec ses propres torts, et d'ailleurs n'en soufïrait-il pas autant qu'elle-même ? Il fallait toute la patiente raison de son mari pour prendre son parti de tant de contrariétés,. Ainsi l'exactitude était à peu près impossible k Madame de Krûdener et malheureusement le roi de Prusse y tenait a l'excès. Lors des réceptions de la cour , la baron de Krûdener prévenait , avertissait , suppliait , prenait toutes les précautions que peut inventer un diplomate consommé pour la réussite d'une négociation importante ; toute son habileté y échouait : l'ambassadrice faisait invariablement attendre toute la légation. Impossible de s'excuser auprès du Roi en lui racontant les mille contretemps qui occasionnaient ces retards. Le véritable et lie souverain contretemps pour Madame de Kriidener était l'air de Berlin et surtout celui de la cour. On arrivait tard , ce qui produisait un mauvais effet dont le blâme retombait tout entier sur l'ambassadrice.

Moins gênée chez elle, elle y était charmante , et

* Pensées d'ane dame étrangère.

déployait dans les dîners diplomatiques toute la grâce de son esprit. Sa conversation originale , pleine de saillies et de mots heureux était vivement applaudie; mais k peine son mari s'était-il mis à jouer au tric-trac , qu'elle se dédommageait de tant d'amabilité en s'étendant sur un sopha où elle se livrait sans réserve k la mauvaise humeur que lui donnait cette affreuse ville et la maussaderie de ses habitans. €etlc conduite imprudente les indisposait avec raison ; . on lui rendait malveillance pour malveillance , ce qui n'avançait point le^ affaires de l'ambassade.

Au mois d'août y elle quitta Berlin pour aller voir Madame de WietinghofF à Riga. « J'ai joui du bon- » heur inexprimable d'embrasser la meilleure, la » plus aimable 9 la plus aimée des mères. Ma santé » est grâces au Ciel bonne et a bien soutenu les 9 fatigues de la route. II me reste le sincère désir » de remplir le but de mon voyage en donnant du » bonheur à ma mère et contribuant un peu à celui » de mes pauvres paysans. Mais , mon amie , que » mon genre de vie est loin de répondre à ces doux 9 projets. On n'est occupé qu'à passer sa vie dans les » plaisirs; m'y soustraire paraîtrait d'une bizarrerie » inconcevable. J'espère que je pourrai cependant » peu-a-peu adopter le genre de vie qui convient à » ma santé et à ma conscience ; que je pourrai aller X dans ma terre et que je pourrai enfin ne pas perdre

» ce repos précieux, nécessaire a mon ame comme » l'air à mon corps. * »

Une de ses plus vives jouissances , étalent d'écouter le chaut d'un rossignol qu'elle s'était procuré à Riga. Elle passait de longues et douces heures à suivre les modulations de ce dbant qui la reportait aux rives du Léman. Elle lut alors pour la première fois les discours religieux de M. Necker qui lui firent quelque hien. Dans ses bons jours, elle se livrait cependant un peu plus k la distraction , et quand il faisait beau , elle aimait à entreprendre quelques parties de plaisir avec sa sœur la comtesse Brown.... ..

« Oui , écrivait-elle encore à Madame Armand , il 9 faut après les fatigues du voyage que je me repose » si le Ciel m'accorde la vie, dans un beau climat. » Encore un peu de temps dans le tumulte de Berlin, » puis un peu de séjour auprès de vous et la vue 9 des belles campagnes de la Suisse. Réellement cela 9 me sera nécessaire, car vous aurez: vu par ma lettre 9 de Berlin combien la vie que j'y mène est acca- » blante pour moi. Si je l'avais entreprise il y a un I» an, il n'y aurait eu aucune possibilité pour moi » d^y suffire ni de l'entreprendre seulement. Mais, 9 grâces au Ciel , les bains de Toeplitz m'ont for- 9 tifiée, et quoiqu'aux dîners je souffre presque à 9 me trouver mal , cependant je puis soutenir la sor-

* Septembre 1800»

» ciété sans éprouver ces terribles angoisses de mes » nerfs , mais je souffre toujours beaucoup. Vous » sentez que des sadrifices de tous les jours et pres- » que de tous les moments, seraient insupportables » à la longue. Je m'y suis prêtée, je puis le dire, » avec héroïsme, mais souffrir continuellement serait » impossible, j'espère changer cela. Monsieur de Krû- » dener ne jouit nullement d'aucun bonheur domesr- » tique ni autre. Des dîners, de la représentation, » des visites , voila ce qu'il croit nécessaire plus que » jamais. * »

C'est ainsi que Madame de Krûdener cherchait à justifier les répugnances et les caprices qui l'empêchaient de vaquer aux devoirs de sa place. Le séjour de Berlin ne modifia point ces dispasitions fâcheuses. Ce n'est pas qu'elle n'y eût aussi comme à Barèges ou à Lausanne une cour d'adorateurs ou au moins d'admirateurs empressés a lui faire oublier la marche des années qui envahissaient déjà sa jeunesse ; mais l'encens qu^ils lui prodiguaient ne pouvaient la satisfaire. Celte simplicité, cette délicatesse de goût qui l'avaient rendue si séduisante dix ans auparavant, semblaient s'être un peu altérées à Berlin. Ses cheveux étaient toujours charmans mais elle les recouvrait d'une perruque et son teint im peu couperosé lui donnait bien l'apparence de son âge. Elle aurait

* 6 Octobre 1800.

voulu rester jeune et dans ce but elle inventait des modes plus singulières que jolies, plus bizarres que gracieuses qui étonnaient tout le monde sans plaire à personne. Ne sachant se contenter d'être une femme bonne , aimable el spirituelle , elle cherchait un dédommagement dans les souvenirs d^un passé si plein de regrets et de charmes , et s'entourait volontiers des personnes qui pouvaient le lui retracer. La duchesse d'Escars el sa fille Mademoiselle de Nadàillac, depuis comtesse de Podenas , le comte et la comtesse de Caraman née de Mérode, le dianoine de Hatzfeld, le chevalier de Gentz, Van der Bourg, le comte Alexandre de la Tour du Pin qui racontait si plaisamment les plus terribles histoires, et le marquis de Rivarol, formaient sa société habituelle. Elle y avait admi^ encore un homme que ses ridicules mé» moires ont livré au mépris des uns et à Id pitié des autres. C'était le comte Alexandre deTilly.

Rivarol lui ayant contesté sa qualité et son nom y il en résulta une sorte de petite guerre de société à laquelle Madame de Knidener mit peu d'intérêt quoiqu'en ait pu dire Tilly. Mais elle voulut bien se prêter k sa vaniteuse fantaisie cPobtenir une décoration de Russie ; et dans ce but elle consentit à le charger de faire des vers en l'honneur de la grande duchesse Hélène de Mecklembourg a laquelle elle donnait unp^ fête dont elle a reproduit lordonnance dans Valérie.

Dans un divertissement, entremêlé de couplets^

Mademoiselle Sophie de Krûdener y berceuse du petit prince Paul , était censée Fendorniir par des chansons. Tilly rima tant bien que mal Téloge du roi et de la reine de Prusse :

Couple adoré d^poux-amans Dont IMndostructible puissance Repose sur des sentiroens D^aroour et de reconnaissance, Puissiei-Yous sourire à ces jeux Dont nos cceurs vous ont fait hommage Comme un encens gu^on offre aux Dieux Dont vous êtes l'image.

L'empereur Paul était aussi loué en ces mots :

De ton aïeul, d'un illustre Empereur

Que rame un jour soit ton partage.

Il ennoblit le sceptre, au tr6ne il fait honneur,

£t simple citoyen, il eût orné notre Age.

Ces vers stupidement adidateurs avaient été approuvés sans observation , lorsque Tilly arrive blême et haletant chez Madame de Krûdener. Quelqu'un lui avait représenté que rien au monde n'empêcherait l'illustre empereur d'émouvoir sa belle àme d'une vive colère en se voyant décerner le titre de simple citoyen comme une possibilité , un mode de vivre , presque un éloge. L'auteur de ce couplet , lui avait-on dit , pouvait bien s'attendre à terminer ses jours sous le ciel de la Sibérie : ce u'était nullement le compte de Tilly qui changea le vers malencontreux contre celui-ci:

£t dans un rang obscur, il eût orné notre âge.

Tilly fut nommé chevalier de S.*-lean-de-Jérusalem

par l'empereur de Russie , grâce a ses vers. On les applaudissait encore lorsqu'un secrétaire d'ambassade s'approche de M. de Krudener et lui annonce un courrier de Pétersbourg. Il se relire un moment pour prendre connaissance de ses dépêches. Elles ne portaient rien moins que l'ordre de déclarer immédiate^ ment la guerre à la Prusse. Cette mesure aussi désastreuse qu'imprévue consterne au premier abord M. de Krudener. Retiré dans son cabinet , il pèse rapidement toutes les conséquences de la résolution qu'il va prendre ; mais son parti arrêté , il retourne l'air serein et ouvert, faire les honneurs de l'ambassade à ses illustres hôtes. Sitôt après le départ de la famille royale , il s'enferme dans son cabinet et écrit à Tempereur pour lui annoncer qu'il n'a point exécuté et n'exécutera point ses ordres et lui en déduit les raisons, se soumettant à toutes les suites d'une désobéissance qu'il croit seule digne de son zèle et de son dévouement. Toute la légation , jusqu'au service personnel de M. de Krudener, est expédiée en courriers en diverses directions.

Sous un autocrate plein de caprices et de bizarreries et fort jaloux de son autorité , la Sibérie était la seule perspective offerte à M. de Krudener pour prix de sa désobéissance. 11 l'envisageait de sang froid et s'y préparait ; mais son cœur était déchiré de la pensée d'y entraîner sa famille. Pendant plusieurs semaines d'un travail continu ^ il garda son secret. Le sommeil l'avait

quitté et sa santé en recevait une sérieuse atteinte , quand il reçut, enfin, une lettre autographe de Paull.", pleine de marques d'estime et de témoignages de Êiveur : « Je savais bien , lui disait Paul , que vous » étiez un ministre zélé et habile, mais j^ignorais que » vous fussiez si aimable et si galant .pour les dames. » Ma fîUe Hélène m'a conté la fête magnifique que » vous lui avez donnée, etc. »

Les distinctions, les honneurs lui furent prodigués. M. de Krûdener n'en trahit point le motif et ne le révéla à sa fille qu'après la mort de l'autocrate. Cependant Madame de Krûdener , toujours aveuglée sur elle-même , voyant les grâces pleuvoir sur son mari , s'imaginait, par une inconcevable vanité, qu'elle n'élait pas étrangère à ces avantages. « Vous le dirai-je, a:rivait-elle ,' a son amie: « c'est dans l'humilité de » mon cœur, car vous savez que je n'ai point d'orgueil, » le chrétien en pourrait-il avoir? Je crois que Dieu » a voulu bénir mon mari depuis que je l'ai rejoint* » 11 n'est sorte de biens et de faveurs qu'il n'ob- » tienne. Pourquoi ne croirais-je pas qu'un cœur pieux » qui prie le ciel avec simplicité et confiance de l'ai-* » der à ix>ntribuer au bonheur d'un autre ^ nel'ob- » tienne?

Oui, sans doute, un cœur pieux et confiant obtient tout et contribue par ses prières au bonhenr de ceux qu'il aime, mais quel est le bonheur qu'il leur désire s'il est pieux? C'est Dieu, que nous ne possédons qu'en

nous détrônant nous mêmes ^ dès-lors loin de rechercher l'estime , les respects , les honneurs , nous nous réfugions dans notre abjection comme dans le seul asile contre Forgueil, la plus grande de nos misères. Madame de Krùdener manquait de lumière , mais ce peu de foi^ qu'elle avait dans la prière était déjk une grâce excellente. C'était la vérité qui cherchait à se faire jour dans ses ténèbres.

La rencontre de Jean-Paul Richter, que Madame de Krùdener vit quelque fois à Berlin, fut plutôt une satisfaction de curiosité qu'une relation intéressanté; mais nous n'aurions pas compléta la liste des notabilités qu'elle voyait habituellement, si nous omettions de nommer le prince Radziwill et sa femme née princesse de Prusse. Celle-ci était agréable, simple^ bonne, pleine d'esprit, et Madame de Krûdener aurait formé avec elle une intimité charmante si sa position d'ambassadrice de Russie le lui eût permis , et si elle n'avait eu le tort de se donner quelque peine pour lui plaire : or , dès qu'elle cherchait Ji plaire, elle n'était plus elle-même et ne pouvait qu'y perdre. Sujette aux maux de nerfs comme la . princesse Radziwill , elle lui avait dit un jour : « C'est un état affreux; on se croit 9 toujours dans les antichambres de la mort. » L'idée de faire antichambre , où que ce fût , n'était jamais venue à la princesse , qui la trouva aussi désagréable que prétentieuse. Ce fut a une fêle

donnée par elle au roi et à la reine que Madame de Krûdener et Tilly jouèrent la feinte par amour. Mais il fallait au roi de Prusse et a la cour autre chose que du marivaudage , et malgré la supériorité des acteurs, cette pièce fut peu goûtée. Puis il y avait ce soir-là une cabale contre Madame de Kriidener, qui avait encore à se défendre contre une robe d'un satin rose vif qui l'éprouvait beaucoup.

Plusieurs biographes ont antidaté l'intimité de la reine de Prusse avec elle de ce séjour à Berlin, mais il n'y eut alors entre ces deux femmes que des rapports officiels et insignifiants, au grand regret de Madame de Kriidener, qui professait pour la reine une vive admiration. Les mêmes causes qui l'empêchaient de réussir auprès de la princesse Radziwill , nuisaient aussi à ses rapports avec la reine. Le roi Frédéric-Guillaume III avait horreur du bel esprit et le langage un peu élégiaque de Madame de Krûdener dès qu'elle s'écoutait parler, avait quelque chose de tendu et d'apprêté qui contrastait trop fortement avec le ton de la cour.

Les soucis d'amour-propre n'étaient pas les seuls qu^elle portât au milieu des fêtes et des plaisirs. Sa fille Juliette, qui, par une grâce spéciale de la Providence , avait traversé , sans rien perdre de sa candeur , les salons brillans où si souvent les choses simples et honnêtes perdent leur saveur , était pour elle une préoccupation constante.

EUe lui avait conservé avec un tact maternel exquis, toute celle fleur de grâce naïve sans rien sacrifier du développement de son intelligence. Semblable à une glace qui réfléchit toutes les images, elle pouvait être ternie par un souffle. Madame de Kriidener faisait tous ses efforts pour la garantir de ce souffle empoisonné dont elle-même avait si douloureusement ressenti les atteintes, mais elle n'en avait point la puissance. La considération et les respects dus à Fambassadrice de Russie, ne pouvaient inspirer la réserve qu^elle eût voulu commander au monde à regard de sa fille. Elle sentait que Tamour maternel Teût sauvegardée, si la dignité de Fépouse n^eùt fait défaut à la mère , et mesurait par cette amère expérience la grandeur des biens qu elle avait sacrifiés.

Si celte peine cuisante et intime n^était pas toujours bien caractérisée aux yeux même de Madame de Krûdener ; si trop souvent elle s'en distrayait et rejetait sv$ d'autres causes son malaise et sa souffrance; par un admirable procédé dont la Providence a le secret , elle se trouvait ramenée à ce point de départ et elle était forcée de se reconnaître ou de se fuir ; elle cherchait alors les consolations de Dieu.

Dans un de ces momens , elle écrivait à Madamç Armand qui venait de traverser de douloureuses épreuves : tf Oui , mon amie , comptez toujours sur » la Providence, eUe existe, elle vous bénira, vous

» êtes son enfant chéri , vous travaillez sous les in- » fluences de cette grâce que rhomme ne peut mé- » connaître et vous aimez la vertu. Courage ! chère » Armand y cx)urage ! le honheur est loin du luxe et » des grandeurs.

» Ah! remerciez le Ciel de m'avoir donné

)i de la religion. Sans elle, mon caractère qui se ré- » fugie maintenant dans la mélancolie , serait devenu » noir , haineux y peut-être aussi misérable que ceux » qui m'inspirent du mépris par leur légèreté. Ac- • tuellement quand ma triste place permet que je » fuie , Je me retire chez moi. A la vérité , j'y suis » presque toujours troublée , mais il me reste quel- » . ques inomens que je passe avec ma fille , quelque- » fois dans mon jardin. Là quand mes larmes sont » prêtes à couler et que je souffre de^ nerfs , je me » dis : la Providence ne me donne-t-elle pas mille » fois plus que je ne le mérite ? Que méritons-nous, N nous si exigeans de bonheur, nous si portés à la lé- » géreté, à la vivacité, à l'offense? Abaissons nos » têtes, le monde nous méconnaît, il est insensé, » il ne recherche que le brillant; il ne nous par-

» donne ni la raison, ni la folie Dieu, voilà

» notre témoin , notre juge. Un être doux qu'il a doué » d'un sens juste , d'une àme sensible , trouve mille » sources de joie, et vit des regards du Ciel qui » voit ses efforts. Oh ! mon amie! au milieu de ces n efforts, mille choses me raniment. J'ai renoncé à

» tout ce que je pouvais attendre peut-être ; je porte » dans la société la plus profonde indifférence ; je ne » dis rien. On me croit malheureuse ; je ne le suis V point ; j^ai de la religion , des enfans charmans , des » amis 9 une àme élevée et sensible : sans doute, je » ne puis aimer ni ces gens , ni ce climat , ni Téloi* » gnement des Ibeaux pays , mais je suis reconnais- » santé de ce que j'ai , et souvent je suis heureuse. • Vous voyez, chère amie, combien la Providence » est bonne ! »

Dans ses moments d'abandon où elle se sentait sous la main de Dieu et où elle acceptait sa volonté elle était forte contre toutes les contrariétés et s'étonnait elle-même de la douceur qu'elle ressentait à certains sacrifices attachés à sa position. Elle raconte elle-même fort gaiement Tune de ces misères lorsqu'elle dit a Madame Armand dans une de ses leures : < J'ai les matinées assez à moi ; je tache de » former mon caractère et j'en ai de fréquentes oc- » casions dans les contrariétés répétées que j'éprouve. » Par exemple, ma chambre est un passage qu'on » traverse sans cesse, et souvent en sortant je ne » puis la fermer à clé. La maison est remplie d'in- » solens. Croiriez-vous que Ton me refuse à la cuisine » le moindre service et que je suis chez moi sur le » pied d'une gouvernante tout au plus. Je sais que » chasser les gens ferait de la peine à mon mari , • et sans perdre de ma dignité, je fais semblant d'i-

» gnorer et de ne pas voir. Tout cela tient à ce que » le cuisinier est un homme à grand talent. Eh bien ! » mon amie y je ris de ces misères , je me dis com- » bien la susceptibilité pourrait empoisonner ma vie, » je force au respect ceux qui m'approchent. Une » àme pieuse 9 indépendante des petites passions^ est » au-dessus des princes et des rois. »

Malheureusement Madame de Krudener n'était pas toujours aussi forte contre les misères de sa situation. Dès que ses nerfs étaient ébranlés, toute' cette quiétude d'àme disparaissait : et elle ne parle plus que des dîners accablans, des réunions de cinq cents personnes dans un air méphy tique où il faut à chaque instant trembler de tomber par terre.. Elle se tourmente de la pensée d'immoler sa vie sans coûter une larme, sans exciter d'autre émotion qu'un dérangement passager et elle avoue que la. religion seule , dans ces affreux momens, la sauve du désespoir. «Eh bien! » ajoute-t-elle , malgré ce tableau, malgré des mo- » mens déchirans, et ces convulsions que ma fille » seule voyait, troublée au milieu de mes maux de » nerfs par une toilette et devant paraître aux heures » qui m'étaient le plus incommodes, n'ayant personne » à qui parler , me reprochant d'avoir ma fille pour » témoin de ce que j'éprouvais , me méprisant de » pouvoir trouver quelque fois un moment de plaisir » dans le monde que j'ai en horreur et où je vis en » esclave , je ne regrette pas ce que j'ai fait. Ajouter

» au bonheur de M. de Krûdener était une chimère ,

» mais je Tai crue possible ; au moins me voit-il

» avec plaisir quand même nous nous entendons peu

» et que nos goûts diffèrent, et ma fille ne me trouve

» point ridicule. * »

Le jour même où Madame de Krûdener traçait ces lignes, Paul I." mourut assassiué. Sa mort fit évanouir les espérances de fortune ; il fiillut penser à payer des dettes , diminuer de la représentation et des dépenses de l'ambassade. Madame de Krûdener repartit pour Toeplitz emmenant sa fille et sa belle fille, nommée dame d'honneur de la Grande Duchesse de Mecklembourg-Schwerin, sœur de l'empereur. Alexandre.

Quelques biographes , et M. Schnitzler entr'autres , ont l'air de croire que les rapports de M. et Madame de Krûdener étaient toujours altéi^és par le souvenir de ses fautes. Il n^en était rien. M. de Krûdener avait été large et généreux dans son pardon et sa correspondance avec sa femme ne donne aucune prise à ces suppositions. En voici une preuve entre beaucoup d'autres :

« Berlin, ce 9 juillet 1801.

» Mille remerciemens , ma chère amie , des lignes » que vous avez bien voulu m'adresser en date du 3.

* Berlin, 12 mars 1801.

» Puisque mes lettres vous parviennent plus promp-

» tement lorsque je vous les envoie sans intermé*

» diaire à ToepUtz , je prendrai à l'avenir toujours

» cette voie. Vous avez maintenant revu Paul. J'es-

» père que vous en êtes contente , peut-être est-il en-

» core chez vous , en ce cas je vous prie de l'em-

» brasser pour moi. Madame de Sagraitzky et Ma-

» dame de Kotschoubey viennent de nous quitter.

)» La première a eu les larmes aux yeux en prenant

» congé de nous. Elle a été reçue sans façon , sans

» rien qui la génàt. — «c Votre manière est vraiment

» celle des bonnes gens, nous a-t-elle dit, et je

» ne Toublierai jamais. » Ces dames se trouvèrent à

» Charlottembourg , le roi a eu la politesse de se

» détourner de son chemin et de leur parler. Elles

» partent en général pénétrées des bontés qu'on a

» eues pour elles , et vous pouvez juger à quel point

» elles V ont été sensibles , puisque Madame de Sa-

» graitzky a vaincu sa répugnance naturelle pour les

» cours et a été deux fols à celle de la princesse

» Ferdinand. Je ne saurais vous exprimer les cent

» mille et mille choses qu'elles m'ont chargé de

» vous dire de leur part.... Nos voyageurs le comte

» Kaunitz , d'un côté , et Macdonald de l'autre ,

» sont encore ici. Je vais demain au premier dîner

» ministériel de Bournonville. Toute notre maison a

» été invitée hier à souper chez la princesse Ferdinand.

» Il y avait toute la cohorte française. La princesse

» n'a pas paru , elle a un peu de fièvre de rhume : » on nous a assuré cependant que c'était sans con- » séquence, La princesse Louise me fait bien re- » gretter de n'avoic pu aller moi-même en courrier » à Paris, mais peut-être n'aurait-elle pas été aussi » sensible pour mon zèle que pour celui d'Oubril, » que j'ai fait hausser de deux pouces au moins en » lui rapportant qu'on s'en souvient. 1] brûlé de » recevoir quelque nouvelle commission. Si vous en » trouvez l'occasion , je vous prie de me mettre aux » pieds de la princesse.

y M. et Madame de Komondig sont arrivés il y a » quelques heures. Ils vont à Toeplilz et parlent de- » main pour se rendre par Potsdam , Worlitz , Wit- » temberg , etc. Ils n'ont pas encore de logement et » se sont adressés- pour cela a un médecin. Permettez » que je vous recommande la lettre ci*joinle. Adieu , n chère amie , portez-vous bien et pensez quel- 9 quefois avec amitié a votre tout dévoué et sincère D ami. »

« Vous me demandez , écrivait à la même époque Madame de Kriidener à Madame Armand qu'elle engageait à la rejoindre, « si mon mari ne vous ver- » rait pas avec déplaisir : non assurément ; il est trop » bon , trop sensible aux bonnes qualités pour être » jamais indifférent pour vous. Je vous ai dépeint les » longues habitudes de son rôle politique, ses succès , » le charme qu'a pour lui Factivité. Trente années des

» mêmes travaux y tout ce que les honneurs ont de

» séduisant , peuvent bien dominer son caractère et

» le rendre inaccessible au vrai bonheur peut-être,

^ qu'on ne confond que trop avec la gloire et les

» biens de Topinion, mais son excellent cœur n'a

» pu changer. Il est loyal , juste, élevé et vérita-

» blement bon. >»

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