CHAPITRE VI
tSOt. — Û999,
Toeplits. — Le prince Radsiwill et la prioceuc Iioaîse — La priucMSO Glary* Le prince Henri de Prusse. — Le prince de Lijj^ne. — Emploi de la journée*
— Théâtre de société» -— Projets de voyage en Suisse mis à exécution. — Lettre de M. de Kriideuer. — Réunion à Coppét de Mesdames de Staël , Rilliet- Huber f Neckcr de Saussure et de Kriidener. — Madame de Kriidener à Paris.
— M« de Chateaubriand* — Hommage de Pauteur du Génie du Christianisme à Madame de Kriidener. — Visite inopportune de Madame de Staël. — Embarras de Madame de Kriidener. — M. de Cli&tcaubriand et Madame de Kriidener. -— 1802 et l8l5. -> Opinion de M. de Chateaubriand en iS^o* '— Travaux littéraires. ^- Madame de Kriidener et la poésie. — Plaisantftrie de Vanderbourg. — Bergasse. — • Garât .~-£ntratnemeuts. — Lettres de Madame d« Krudener. — Projets de retraite.— Mort de M de Krudencr.-^Stériles regrets.
Toeplilz , Madame de Kriidener relrouva le prince Radziwill et la princesse Louise , amie intime de la princesse Clary , fille du feld-maréchal prince de Ligne e^ dame de Toeplitz , le prince Henri de Prusse , frère du grand Frédéric , et bien d'autres illustres personnages dont les égards et l'empressement durent la consoler des hauteurs de son cuisinier de Berlin. Sitôt le seuil de l'ambassade franchi , Madame de Krudener rentrait en possession de tous ses charmes et de tous ses
moyens de plaire comme par enchantement. Elle devint le centre de cette brillante société. Dès le matin, on se réunissait chez elle pour peindre à l'huile, sous la direction du prince de Ligne, quelques traits de la vie de la princesse Clary . Il en avait expliqué les sujets dans une suite de couplets que le prince Radziwill devait chanter à la fête de la princesse. Le reste de la société de la princesse Louise y réunie à une autre troupe d'amateurs distingués, devait jouer une comédie de circonstance. Parmi les acteurs, on distinguait la I)elle princesse Dolgorouki et la comtesse Féodor Golowkin. Le prince Henri assistait a 'toutes les répétitions, dirigeait le jeu des acteurs et les éclairait de ses conseils pleins de goût.
Ce genre de vie adopté, un peu en dépit des médecins peut-être , avait cependant réussi à Madame de Krùdener qui voyait avec terreur avancer la saison et le moment de rentrer à Berlin. Elle méditait les moyens de s'y soustraire par un voyage en Suisse. Le désir d'un établissement brillant pour sa fille Juliette , recherchée presqu'enfant par un excellent parti, entrait pour beaucoup dans ce projet. Les grands avantages attachés à cette union devaient influer sur les goûts de sa fille, peu empressée de conclure ce mariage que sa mère désirait sans oser trop le montrer. Madame de Krùdener écrivit donc à son mari pour lui annoncer que les médecins lui ordonnant de passer rhiver dans un climat plus doux , elle comptait
partir pour la Suisse. Elle lui demandait en même temps la permission d'emmener sa belle-fille et le priait de lui faire connaître au plutôt sa volonté à Toeplitz ou Bareith , où elle attendrait quelques jours sa réponse. Mais elle partit avant le retour du courrier. En quittant Bareith , elle écrivit à son mari qu'elle prenait son silence pour une preuve de son consentement et continua son voyage.
Elle fondit en larmes en revoyant la Suisse. Après s'être arrêtée au Kamelhodf, chez M. de Zollikoffer, elle se rendit à Neuchatel, dont M. de Gaudotlui fit les honneurs. A Genève , enfin , elle reçut les lettres de M. de Knidener, renvoyées de Toeplitz, Bareith et Bamberg, lorsqu'il n'était plus temps de s'y conformer,
ic Custrin, 27 août 180t.
» Votre lettre du 18 août, lui écrivait - il , m'a » vivement affligé , ma chère amie. Après la con- » versation que nous eûmes sur le même sujet, je » n'ai plus craint , je vous l'avoue , une nouvelle sé- » paration. Vous ne sauriez vous dissimuler combien » elle nuit aux intérêts et au bonheur de nos en- » fans , et je vous dirai avec la franchise que mon » amitié vous doit , que le devoir vous a assigné votre )i place au sein de votre famille réunie. Vous sem- » blez y voir une source d'épargnes, comme s'il » pouvait y avoir de l'économie à étîjblir deux mé- » nages au lieu d'un. La dépense que je fais n'est » pas une dépense d'agrément, ou pour ma famille,.
» c'est celle de mon poste, sur laquelle voire pré-
» sence n'influe que peu. Enfin , je vous ai déclaré
» plus d'une fois , que vous êtes maîtresse d'en ré-
» gler le taux , de voir le monde que vous voudrez
» ou de ne voir personne. Vous alléguez votre santé,
» c'est une objection à laquelle .personne n'est en
j» droit de répondre. Permettez seulement que je
» vous observe qu'on se persuadera difficilement que
» vous rétablirez dans les montagnes de la Suisse une
» santé qui souffre du climat salubre et assez mo-
» déré de Berlin ; mais votre résolution est prise et
» je sais que mes remontrances ne vous ébranleront
» point. Je me dois ces observations a moi-même,
» et mets sur votre conscience les suites que votre
» détermination peut avoir pour vous et pour nos
» enfans Vous aurez vu par la date de cette
» lettre que je me trouve encore arrêté à Custrin,
» ce qui m'embarrasse beaucoup. Puisque vous aviez
» irrévocablement décidé de quitter ma maison ,
» pourquoi remettre de m'en instruire jusqu'à votre
» départ ? Comment Sopbie me joindra-t-elle ? Il
» se serait trouvé des occasions plus convenables
» h. Toeplilz, je doute qu'il y en ait de plus loin.
» Toujours faudra t-il qu'elle voyage avec des per-
» sonnes qui me sont inconnues , ou qu'elle traverse
H l'Allemagne .seule. Je vous prie de me l'envoyer
» par la route la plus directe , seule plutôt qu'avec
» des personnes d'une réputation équivoque , et en
» engageant pour ce voyage une femme de cham- » bre bien recommandée et un domestique
» Puissiez-vous, ma cbère amie, n'avoir jamais
» à vous repentir de la résolution que vous avez » prise , et qui va de nouveau rendre éu-angers l'un » à l'autre les membres de notre famille , nos pro- » près enfans. Je fais les vœux les plus sincères pour » votre santé et pour votre bonheur. J'embrasse ten- » drement Juliette , et suis de cœur et d'âme voire » sincère et dévoué ami. »
Tant d'indulgence et de bonté auraient certainement troublé la conscience de BÉidame Krûdener , si le bonheur d'êlre en Suisse et de n'être plus à Berlin , n'eussent pas absorbé toutes ses facultés.
Une des premières visites de Madame de Krûdener en arrivant à Genève, fut consacrée à Madame de Staël au château de Coppet. Cette entrevue , longtemps désirée , un peu gênée au premier abord par le souvenir de quelques rivalités de société, devint bientôt tout ce qu'elle devait être , grâces à la présence de Mesdames Rilliet-Huber et Necker de Saussure ; Madame de Staël mit bientôt à l'aise Madame de Krûdener j>ar sa franche cordialité et la conversation deviot aussi facile qu'intéressante.
L'asile offert par Madame de Staël aux nombreuses victimes de la proscription avait conservé à Coppet toutes les traditions de la société française. Là, se continuait et se transformait la conversation française y
« cet art charmant^ » si bien décrit par M. le duc de Noailles * , « dont les règles ne peuvent se dire, » qui s'apprend a la fois par la tradition et par un ji sentiment inné de Texquis et de l'agréable, où la » bienveillance , la simplicité , la politesse nuancée, » l'étiquette même et la science des usages , la » variété des tons et des sujets, le choc des idées » différentes, les récils piquants et animés, une » certaine façon de dire et de conter , les bons mots » qui se répètent, la finesse, la grâce, la malice, » l'abandon , l'imprévu , se trouvent sans cesse mêlés » et forment un des plaisft les plus vifs que les » esprits délicats puissent goûter. »
L'apparition de Madame de Krûdener au milieu de ce cercle d'intelligences d'élite de tous les pays , était une épreuve dont elle se tira à son honneur ; elle y fît même sensation. Littérature, art, philosophie, sciences, psychologie, tous les sujets furent abordés , discutés , quelquefois approfondis dans la réunion de ces quatre femmes si richement ornées des dons précieux de l'intelligence et du cœur. Quelques années plus tard, s'il leur avait été donné de se réunir encore sur la terre, combien leur entretien eût été plein de charmes, ta seule chose nécessaire , en eût fait le sujet , car chacune à son tour, entendant la voix de Dieu , avait répondu à son appel.
* Madame d» Maintenon. Tom. 1 , 91.
On ne s'occupait alors que de liiléralure. Le Génie du Christianisme allait paraître, «f 11 faut absolument » que vous voyiez Chateaubriand a Paris, » disait Madame de Staël à Madame de Krûdener; « je vous » donnerai une lettre pour lui, ou je vous le présen- » terai : on ne comprend un ouvrage que si Ton en » connaît l'auteur. » Ce désir fut réalisé lorsque M."* de Krûdener vint s'établir à Paris , au mois de décembre , dans un petit appartement sur le boulevard des Italiens , près de la Magdelaine. Madame de Staël , fidèle à sa promesse, l'invita à dîner, avec MM. Adrien de Montmorency et Benjâtnin Constant , le jour où M. de Chateaubriand lut chez elle deux fragmens inédits du Génie du Christianismej dont l'un commence par ces mots : «Libre comme l'oiseau des forêts....» C'était un événement à cette époque.
«En fait de relation qu'on aime, dit M. Sainte-Beuve, 9 indiquons encore que Madame de Krûdener connut » M. de Chateaubriand dès l'heure d'Atala. Les illus- » très Mémoires produiront une lettre tout affectueuse, » tout empressçe qu'elle lui adressait de Rome sur la » nouvelle de la mort de Madame de Beaumont. •
M. de Chateaubriand était en effet devenu Tun des habitués du salon de Madame de Krûdener, et soit qu'elle l'eût demandé , soit qu'il se fût empressé de le lui offrir , elle reçut l'hommage du premier exemplaire du Génie du Christianisme deux jours avant sa mise en vente. Par une suite de cette invincible
circonspection qui lui était habituelle, M. de Chateaubriand avait exigé un silence absolu sur la faveur dont elle était l'objet , et Madame de Krûdener n'avait garde d y manquer, mais plus imprévoyante ou moins circons pecte, elle laissa le volume dans son salon a l'heure de sortir pour faire des visites. Sur ces entrefaites. Madame de Staël se présente chez Madame de Krûdener. Décidée à l'attendre un moment, elle entre et prend le premier livre qu'elle rencontre sous sa main. C'était le Génie du Christianisme. Elle l'ouvre, le dévore; sa voilure l'attendait; elle emporte le volume.
Madame de Krûdener rentre bientôt. Recherches, enquêtes, informations, perquisitions ; tout est inutile : le précieux volume a disparu; il faut s'arrêter à la pensée d'une soustraction parfaitement naturelle dans une relation intime , mais fort alarmante pour la conscience de Madame de Krûdener. Elle s'accuse d'avoir commis une indiscrétion involontaire , d'avoir manqué à sa parole, blessé M. de Chateaubriand, élevé peut-être un nuage entre lui et sou- amie. Elle fait chercher un fiacre pour envoyer sa belle-fille réclamer instamment la restitulion de son livre. Ce fiacre n'arrivait pas assez vite. Les haridelles ne pouvaient se hâter au gré de son impatience , et ragilation de Madame de Krûdener croissait de minute en minute. En vain avait-elle recommandé la plus grande célérité et promis des pour-boires. Ce ne fut qu'au bout de de trois heures d'anxiété , que sa belle-fille revint
enfin et put lui expliquer la cause de ses retards. Elle avait trouvé Madame de Staël en tête à tête avec M. de Chateaubriand , tenant le corps du délit , et discutant de la manière la plus brillante les beautés et les défauts de l'ouvrage. L'auteur se défendait, justement ce qu'il fallait pour exciter et raviver l'inspiration de Madame de Staël. Mademoiselle de Krûdener était enivrée , éblouie de tout ce qu'elle avait entendu et rapportait l'indulgence plénière de l'auteur.
Les « illustres mémoires » ne nous ont pas encore révélé ce que pensait, au fond , M. de Chateaubriand sur Madame de Krûdener. Quelques jugemens recueillis à diverses époques semblent assez contradictoires pour qu'il soit difficile de s'en rendre compte. « Je ne » dis jamais une chose entière , et n'ai laissé passer ;i ma vie que dans mes Mémoires, » dit-il lui-méiile.
A le voir empressé et aimable , comme il l'était souvent chez Madame de Krûdener , on aurait pu le croire sous l'impression du charme qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Il savait gré, en général, aux natures plus heureuses , plus naïves , plus abondantes , plus communicatives que la sienne , de lui épargner une portion de la route que sa timidité l'empêchait de faire. Il se comparait volontiers à une lyre et montrait quelque reconnaissance à celui qui la faisait vibrer. Mais hors de là, il y avait des abîmes infranchissables entre ces deux natures. Sincère et véridique, mais sans ouverture de cœur, ne croyant point
ant hommes , défiant sans abandon , froid et sec habi« tuellement, tel était bien M. de Chateaubriand et telle n'était aucunement Madame de Kriidener. Spontanée, pleine d'abandon et de confidences , elle ne croyait point à l'ennui et n'en causait jamais dès qu'elle avait sa liberté. Enthousiaste et sentimentale, elle ne cherchait point à « traverser le fait et l'homme pour leur ôter leur importance. » Elle leur en prêtait bien plutôt et se plaisait à idéaliser les vérités applicables. Toutefois elle avait en partage avec M. de Chateaubriand ce coté aventureux, cet imprévu, cette rêverie fantasque , théorie chez lui , sentinient chez elle , qui établissait entr'eux un lien mystérieux. N'allait- il chez elle que pour y bâiller sa vie moins incommodément? Madame de Krûdener s'y serait-elle trompée? Espérak-elle réveiller un écho plus sonore chez l'auteur à^Atala ? C'était assez dans sa manière pour qu'il soit permis de le supposer; aussi nous ne serions pas étonnés qu'à une certaine époque elle l'eût compté parmi ses fidèles. 11 y reprit son rang en 1815 et chercha à s'étayer de sa grande faveur auprès de l'Empereur Alexandre pour le service des Bourbons. Mais, il faut le dire, à mesure que la faveur impériale et ^ celle du vulgaire firent défaut a Madame de Krûdener, M. de Chateaubriand se dépouilla sans trop de peine des illusions de l'amitié, et Tan 1840, nous n'avons pu en tirer d'autre souvenir que celui-ci : « J'ai connu » Madame de Krûdener mondaine, je l'ai connue dans ;» la dévotion, elle m'a toujours laissé de glace. »
Aveu naif et douloureux de cet homme dont le malheur fut d'éu*e exclusivement voué à la contemplation de sa vaste et nohle individualité !
Revenons à Madame de Krûdener.
Au miUeu de celte atmosphère inlellecluelle et lettrée, elle se sentit électrisée et reprit ses ambitions littéraires étouffées par les orages du cœur ou distraites par de frivoles amusemens. Elle passait toutes ses soirées à écrire. Outre le roman de Valérie, déjà ébauché à Berlin et corrigé à Genève , elle composa Eliza , Alexis et la Cabane des Lataniers. Sa prose élégante , flexible , coulante , rappelait , en quelques endroits, celle de Bernardin de S.*-Pierre ; elle a, dfi même que lui, c^ tour harmonieux, cette grâce élégiaque qui pourrait facilement se transformer en poésie. Et cependant, chose singulière ! jamais Madame de Kriidener ne parvint à faire un vers. Les règles de la versification étaient pour elle un grimoire. Les images les plus poétiques, les sentimens les plus élevés et les plus délicats ne trou-» vaient jamais leur forme convenable lorsqu'elle aspirait à les rendre en vers. Tantôt c'était plusieurs rimes masculines de suite , ou des vers de quinze syllabes, où d'autres incorrections qu'elle soumettait ingénument à ses amis.
— « Vous devriez me corriger ceci, » disait-elle.
— a Mais c'est h refaire , lui répondait-on , la correction est impossible ; il y manque des césures ; il y a des hiatus désolans.
— « Mais quel mal vous font donc ces pauvres petits hiatus? Vous pouvez bien en laisser passer quelques-uns.
Cependant la mélodie d'une phrase, la sonorité ou la grâce d'un mot exerçait sur elle un charme prodigieux. Vanderbourg l'en plaisantait volontiers.
— « Pourquoi, lui demandait-il, intituler cet ou- » vrage la Cabane des Lataniers ? Savez- vous ce que » c'est qu'un latanier? Un vilain palmier maigre, )i n'ayant que des feuilles sèches et sans ombrage , ne )i croissant que sur des îlots rocailleux. »
Souvent il allait plus loin.
— « Vous appelez les courlis harmonieux, le nom » l'est en effet, mais savez-vous ce que c'est qu'un » courlis?
— « Mais, c'est un oiseau.
— « Point du tout , reprenait Vanderbourg très » sérieusement , c'est un gros poisson ! »
Et Madame de Krùdener qui ne se piquait pas d'en remontrer à un membre de l'académie des sciences sentait involontairement son goût pour les pastorales indiennes singulièrement affaibli. Elle abandonna donc la Cabane des Lataniers pour mettre la dernière main aux corrections de Valérie.
La biographie universelle fait dater de cette époque le mysticisme de Madame de Krùdener et attribue à Bergasse la plus grande part dans celte initiation, «irfit, dit -elle, vibrer la corde mystique
» et développa cllez Timpressionnable et vaniteuse » étrangère Ifs idées de commerce intime avec le » ciel. On la voyait fréquenmaent , au milieu d'une » conversation sur la pièce du jour , entrer ainsi su- » bitement en extase : son visage s'illuminait comme » par enchantement ; elle moralisait , catéchisait , 9 anathématisait y prophétisait avec éloquence et poé- » sie , mêlant la Bible a Ossian , tranchant de la Go- » rinne et de la Velléda , * etc. , etc. Tout ce récit est un pur jeu d'imagination , ou le résultat d'une mystification. L'heure de îa conversion et du mysticisme n'avait point encore sonné pour Madame de Kriidener dont la vie et l'entourage étaient alors tout mondains. Son àme uniquement absorbée par le monde, en suivait les lois^ en aimait les voluptés, et l'on ne peut les aimer sans que l'àme se matérialise. Peut-être eût-elle accueilli l'idée céleste , si elle lui eût été présentée ; mais l'intelligence seule l'eût écoutée , et l'entretien en apparence animé et intéressant fût resté stérile ; l'âme étant pour ainsi dire absente , l'idée céleste se fût probablement retirée. Au reste, ce ne fut qu'en 1814 qu'elle connut vraiment Bergasse , lorsqu'il n'avait plus rien à lui communiquer qu'elle n'eût déjà reçu.
Madame de Krûdener habitait alors rue de Cléry. Son salon était très fréquenté par quelques amis de choix , mais souvent aussi par des hommes du monde dont les avantages extérieurs étaient la seule recom-
mandation. Garât sV fesait entendre volontiers. Madame de Krùdener^ cédant aux entraînements de son cœur , s'était laissée captiver de nouveau aux attraits passagers du monde. Ce cœur si souvent désabusé des affections trompeuses qu'on y inspire , avait senti se réveiller des débris même de sa vie, cette soif d'aimer , de s'attacher et de souffrir qu'elle croyait apaisée. Mais de nouveaux liens promptement formés et bientôt dénoués, ne lui laissaient que du vide et des regrets , et les blessures de la médisance s'ajoutaient encore h. d'autres plus profondes et plus amères. Elle le laisse entrevoir a Madame Armand :
« Un abattement, une mélancolie qui est bien avant » dans mon àme, m'oppresse et est toujours ma com- » pagne dans les visites que je reçois *
» Oui , mon amie , convainquons-nous toujours 9 plus qu'il n'est pas en notre pouvoir de conquérir » l'opinion , qu'elle est souvent injuste , que c'est » dans le cœur de nos amis , dans le notre que nous » devons nous retrouver tels que nous sommes. Que » de fois je vous l'ai dit : si nous étions des anges , » nous serions mal jugés ; mais a la fin , il se forme » cependant une opinion générale sur le caractère, » quand on en mérite une favorable. Hélas! vous me fé- » licitez d'être dans des régions supérieures, non, mon » amie , je n'y suis pas. En vain , je voudrais revenir
* 16 Avril 1802.
» au calme , m'éloigner de tout ce qui trouble l'âme ,
» et me contenter de tant de biens que je sais ap-
» précier , je sens vivement cette parole de l'Ecriture :
.» il n'est pas bon que l'homme soit seul. Une dévo-*
» rante mélancolie pénètre quelquefois jusque dans
» le plus profond de ttlon cœur ; les plaisirs me ré-
» pugnent ; je sens couler mes larmes ; je ne suis plus
» aimée ; il me semble que je dois renoncer au
» bonheur ; je ne m'éveille jamais sans cette mélàh-
» colie ; je m'élance dans ce temps qui est déjà loin
» de moi, et je pleure. Dites, ma chère amie, le
» monde mériterait-il un tel sacrifice ? Oh ! non , car
;i le monde ne vous suppose jamais capable d'en faire,
j» Si c'est une vertu , si c'est un devoir , comme je
;i le crois , c'est a cet être seul , qui est infini , qui
» est si bon , si juste , qu^il faut faire ce sacrifice ,
» mais plaignons et ne condamnons pas les âmes ar-
» dentés , faites pour aimer , qui s'agitent et ne trou-
» vent de bonheur que dans ce sentiment de l'amour,
» ne les condamnons pas si elles succombent. Voilà
» quelques mois que je suis à Paris ; je m'y suis amu-
» sée souvent, mais j'y ai eu aussi bien dea^chagrins.
m Aussi ma curiosité est satisfaite. J'ai eu des succès;
» j'ai vu des choses qui m'intéressaient , et je sens le
» néant de tout cela. C'est vers vous, amie chère,
» que j'étends mes bras , et quoiqu'il en puisse arri-
» ver , j'aime mieux être auprès de vous. Il me reste
» cependant un intérêt , c'est celui de vivre quelques
» semaines auprès de mon vieil ami de Saint-Pierre. » J'espère réaliser ce plaisir et me livrer un peu à >i mes ouvrages. J'ai trouvé un appartement dans la » maison qu'occupe mon vieil ami , avec un jardin » superbe et dans un quartier solitaire. J'espère y » vivre fort tranquillement. M. de Saint-Pierre a une » charmante femme et deux enfans, Paul et Virginie.*»
EUe y vivait paisible en effet depuis quelques semaines lorsqu'elle fut attérée par la nouvelle de la mort de M. de Krûdener , dont la santé ne s'était jamais remise depuis la menace de déclaration de guerre qu'il avait su détourner avec tant de résolution. Sa fille aînée et son fils remarquaient son changement et s'en inquiétaient , lorsque tout à coup il fut frappé d'appoplexie et mourut le 14 juin 1802.
Parmi tous les rêves dont se berçait Madame de Krûdener , celui de pouvoir un jour vivre près de lui, adoucir sa vie et alléger le poids des années par sa tendresse , lui faire oublier enfin , le long abandon dans lequel il .avait vécu , se présentait souvent à sa pensée. Elle s'y complaisait et escomptait ce retour tardif au Revoir comme une sorte d'expiation présente de ses torts les plus graves. Mais elle n'avait jamais jugé le moment venu de se mettre à cette œuvre. Elle se contentait de lui témoigner par lettres celte affection de paroles , cette bienveillance caressante , mais
*■ 12 mai 1802.
sans dévouement , qui lui servait à endormir ses remords. Lorsqu'elle se dit et dut se répéter : « 11 n'est » plus temps ! » son cœur fut brisé. Toutes les bontés et Tindulgence et la longanimité de M. de Kriidener lui revinrent en mémoire.
En vain eût-elle voulu lui prouver mieux son repentir et ses regrets. La mort avait pris les devants. Elle s'était jetée eiitre elle et son époux. 11 n'avait plus besoin maintenant d'être entouré de cette tendresse qui eût all^é le fardeau des années. Et c'est alors qu'il se taisait pour toujours , que sa voix , non plus douce et calme , mais, austère et menaçante sembla retentir plus fortement à ses oreilles. En vain se disait-elle qu'il avait pardonné^ et même qu'il n'avait pas eu besoin de le .faire, n'ayant jamais condamné. En vain se rappelait-elle que son retour et ses aveux avaient dépassé tout ce qu'attendait d'elle ce cœur bumble et généreux : l'abandon auquel elle l'avait réduit^ l'éloignement des êtres qu'il aimait, parlait plus baut que son indulgence , et du sein de sa tombe , Madame de Kriidener croyait entendre s'élever de sanglants reproches. Jamais, depuis les, beaux jours de Venise, il n'avait été plus présent pour elle que depuis qu'il avait disparu. Elle approfondissait sa situation passée que son œil distrait avait ^ peine effleurée , elle pénétrait les secrets de cette vie sans intimité découronnée de ses plus légitimes affections. Elle
savourait ramertume de cette coupe qu'elle avait ellemême empoisomiée. Mille détails lui revenaient en mémoire. La discrétion , la réserve , le silence même de son mari la déchiraient. Elle se demandait comment elle avait pu être si aveugle que de méconnaître ainsi son plus prochain devoir , et de s'en décharger sur d'autres. Mais il n'était plus temps de consoler sa victime , par des témoignages tardifs d'amour et de regrets , du souvenir de tant de né* gligence ! !
Madame de Kriidener s'enferma , elle voulut mémQ quitter Paris pour se livrer à sa douleur y mais le souvenir qui la désolait et la poursuivait avec acharnement n'était pas encore le marteau qui devait briser son orgueil et la forcer à demander grâce. Elle n'était point prête à accepter le remède qu'elle aurait dû recevoir de la douleur même , elle foula aux pieds cette nouvelle grâce et repoussa la main que Dieu lui tendait.
.. l IL.l .JA