‹ Vie de Madame de Krudener;Chapitre 14 sur 38 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

i»o». — tmos.

Voyage à Genève. — Le docteur Gaj. — Lettre (le Madame de Kriideoer au docteur Gajr. — Projets maternels. — Voyage à Lyon, — Valérie. — Projets de retour à Paris. — Lettre au docteur Gay. — Dcipbiue. — Sidonie. — Vers à Sidonie. — Lettres de Madame de Kriidencr. — « EWgie en prose du docteur Gay. — Chateaubriand. — Ducis. — Lettre à Madame Armand. <-«• Lettre à Mademoiselle Sophie de Kriidener, •— Départ pour Paris. — Valérie* — Bernardin de S.^- Pierre.-— Apparition de Valérie. — Stratagèmes d^auteur. ^Madame de Krîîdenrr et les magasins de modes. — Le baron Portai ..—Succès de Valérie.— 'Lettre à Madame Armand.-- <^uelques mots sur Valérie.— Jacquet Tmbert Galloix. — Voyage à Riga. — Lettres de Madame de Krudencr. — Séjour à Kosse. — Lettre a M. L. P. Bérenger. — Etat moraî de Madam« de Krûdener.' — Son état spirituel. — Sa conversion. — Les. voies de Dieu merveilleuses de simplicité.

PRÈS avoir consacré deux mois au deuil et à la retraite, Madame de Krûdener partit pour se rendre à Genève. La marquise de Pelleport, mère de Madame Bernardin de S. '-Pierre, l'accompagnait Bonne, active, dévouée, Madame de Pelleport s'occupait des détails de ménage et d'administration , et épargnait k son amie tous les soins de la vie réelle. Il ne s'agissait donc plus pour elle* que jouir de ce repos, de cette vie idyllique si long-temps et si ardemment désirée dans

un lieu de son choix. Genève et son lac ratliraient Lien vivement, mais Lyon lui offrait aussi des charmes. A Genève, Madame Armand, Madame Rilliet-Huberd et Madame Archer ; à Lyon , la famille de Vallin , et le mouvement d'une grande ville; après mûres réflexions, Lyon l'emporta. Elle s'en exprimait clairement dans une lettre a son médecin de Paris, le docteur Gay. Ami de l'abbé Raynal, de La Harpe et d'autres littérateurs, le docteur Gay avait percé dans le monde où il rappelait un peu le bel esprit, la vanité et la philanthropie de la coterie encyclopédiste. Sensible, généreux, irritable, susceptible, rongé d'ambition et de prétentions aristocratiques , il avait rendu à Madame de Krûdener quelques services dont il comptait bien se payer en se faisant un piédestal de sa reconnaissance pour briller dans la haute société où il se trouvait encore trop méconnu. Madame de Kriidener acceptait ce patronage et faisait d'ailleurs grand cas des talens et du cœur de son docteur, auquel elle écrivait* :

« Plus je connais votre caractère , plus je l'apprécie » et je le mels au rang de ceux qui ont été donnés » au monde pour honorer l'humanité. Oui , mon » cher ami , j^aime à me dire que mon àme qui a » besoin d'enthousiasme , trouvera toujours de quoi

* GenèYe, le 17 septembre 180»«

» s'exalter sur ces qualités , sur œs vertus si belles

» que j'admire en vous. — Ah ! croyez que c'est Lien

» le langage de mon cœur qui s'honore de votre

» amitié. La vie, comme je vous l'ai dit souvent,

» m'a à-peu-près tout révélé et je n'en apprécie que

j» mieux les véritables biens , la vertu , l'amitié , la

» nature sentie par une âme pieuse et élevée , voilà

9 les biens réels qui seuls font Tobjet de mes désirs.

« Partout où je les rencontre, je les aime. Je sais

» combien l'amitié est une chose rare, l'amitié comme

» je l'entends : elle est le garant des vertus comme des

» sentiinens. Jugez si la vôtre doit m'être précieuse.

» Je satisfais ici à une des passions de mon âme ; je

» vis à la campagne ; j'ai trouvé un site enchanteur ;

» le lac, des vergers dignes de Théocrite et de Vir-

9 gile, d'antiques arbres, une maison commode

» propre et riante , voilà ce qui compose mon ha-

» bitation. Je me suis plue à y arranger votre ap-

» parlement : Je vous ai placé en face du Mont-

» Blanc. Vous serez entouré de beaux gazons et des

» vagues de ce beau lac qui enivreront votre imagi-

. » nation et vous feront rêver. Vous savez que vous

» m'avez promis de venir me voir et j'y comjpte. Le

» détour n'est pas grand et la saison est encore belle ;

» je viens de faire une course charmante à Vevey

» qui est un séjour de délices; je soigne ma santé

^ qui est grâces au ciel assez bonne. Je vais vous

9 dire deux mots de mes affaires, j'espère que nous

» en causerons plus longuement ensemble. Uempe-

» reur s^est chargé de toutes les dettes de feu mon

» mari ; je n'ai donc plus d'embarras de ce côté , et

» il me laisse une terre qui , jointe à mon bien , me

» donne une très-belle fortune. Mon désir est d'acheter

» une petite possession près de Lyon, le pays m'a

» enchantée. J'y trouve tout ce qui me flatte et a bon

» marché. J'espère embellir cette petite propriété ,

» et y voir mes amis quelquefois, et vous, cher Gay.

» Voilà mes espérances , vous y aurez vos livres ,

» votre appartement, une nature enchantée. Nous

» passerions nos hivers à Paris. S'il était possible de

» réaliser ce plan vous m'enchanteriez. Vous n'êtes

» pas obligé, pour vivre, de professer votre art , c'est

» donc plutôt un moyen d'être utile : Vous le serez

» d'abord à une amie , puis a Lyon. Votre séjour

» chez moi ne vous ruinera pas.... J'ai un apparte-

y ment pour vous et le lait de ma vache, les fruits

». de mon jardin et les poissons de la Saône qui cou-

» lera sous vos fenêtres : voilà ce que j'ai à vous

» proposer. Vous me direz oui ou non , avec franchise,.

» car si la moindre gêne entrait dans l'amitié, ce .

» ne serait plus la véritable. On me demande trente

» mille francs d'une campagne charmante , qui n'est

» à vendre que parce que le propriétaire quitte la

» France. La maison seule vaut davantage. »

Madame de Krùdener, mère tendre et pleine de sollicitude, avait une autre pensée en se rapprochant de

Lyon . Sa fille y avait été Tobjet de beaucoup d^atléntions et d'hommages. Plusieurs occasions s'étaient présentées pour elle de faire de brillans mariages , mais elle n'avait jamais pu se décider a quitter sa mère , qui désirait son établissement , sans vouloir Finfluencer en rien. La possibilité de se fixer près d'elle , à Lyon , rendait plus probable un consentement ardemment souhaité par un homme dont la position et le caractère répondaient à tous les désirs de Madame de Krûdener.

Ce plan eut le sort de tant d'autres plans formés par elle. En automne, elle se rendit à Lyon pour y passer l'hiver. Peu à peu , les séductions du monde reprirent leur empire ; la danse du schall fut essayée de nouveau et obtint de grands, succès. Sa fille y avait la plus large part , et c'était pour elle que Madame de Krûdener s'y prétait. Malgré la santé et la fraîcheur qu'elle avait retrouvées par les soins du docteur Butini , elle savait qu'elle n'était plus pour long-temps, en possession des grâces de la jeunesse et elle visait à se procurer des avantages plus durables en se faisant un nom dans les lettres. Dans ce but , Valérie avait été soumise aux critiques de plusieurs hommes de goût , corrigée et retravaillée avec soin; mais M.°* de Krûdener n'ignorait point que le succès a d'autres élémens que le mérite , et elle tenait trop à réussir pour ne pas s'y préparer par tous les moyens possibles. Ne pouvant exploiter à son gré ses

innombrables connaîssances et ses amiliés anciennes et nouvelles au profit de son araour-propre d'auteur, elle avait, dans le nombre, fait un choix de prôneurs et de patrons dévoués qui devaient la seconder avec zèle, et au premier rang figurait le docteur Gay. Madame de Kriidener avait compris que pour réussir il fallait être à Paris , et brûlait d'y retourner ; mais elle voulait être appelée , désirée , attendue , et tout fut mis en œuvre pour créer , dans la société Parisienne , ce besoin de sa personne , ou du moins pour faire croire à son existence. C'est ici que le docteur Gay devait signaler son zèle. Pour Tintelligence de ce qui va suivre , il faut savoir que Sidonie est le noqi de l'héroïne de la Cabane des Lataniers et une sortQ de personnification de Madame de Kriidener. Elle écrivait donc au docteur Gay * : ^

«f J'ai une autre prière à vous adresser ;

» faites faire par un bon faiseur , des vers pour » notre amie Sidonie. Dans ces vers que je n'ai pas m besoin de vous recommander et qui doivent être » du meilleur goût, il n'y aura que cet envoi : » A Sidonie, On lui dira : pourquoi habiles- tu la ji province, pourquoi la retraite nous enlève -t-elle » tes grâces, ton esprit? Tes succès ne t'appel- 9 lent-ils pas à Paris ? Tes grâces , tes talens y » seront admirés comme ils doivent l'être. On a peint » ta danse enchanteresse , mais qui peut peindre ce

* 3 janvior 1S03.

» qui te fait remarquer. — Mon ami , c'est à Tamilié » que je confie cela : je suis honteuse pour Sidonie^ » car je connais sa modestie , vous savez qu'elle n'est » pas vaine : j'ai donc des raisons plus essentielles p qu'une misérable vanité pour elle, et pour vous » prier de faire faire ces vers et bientôt : dites sur- » tout qu'elle est dans la retraite et qu'a Paris seu- » lement, l'on est apprécié. Tachez qu'on ne vous » devine pas. Faites imprimer ces vers dans le jour- » nal du soir. Il est vrai que Sidonie a été peinte » pour sa danse dans Delphine. Lisez-le, cela vous » plaira. Mais qu'on ne dise pas que c'est dans Del- * phine qu'on l'a peinte. N'indiquez pas autrement Tè ces vers par l'envoi qu'à Sidonie. Veuillez payer » le journal. J'espère vous expliquer mes motifs. En- » voyez-moi bien vite ce journal où cela sera im- » primé , dans une lettre à l'adresse accoutumée , à » Madame de Pelleport , à Lyon. Si le journal ne » voulait pas s'en charger , ou qu'il tardât tirop , » envoyez moi les écrits à la main, et on les in- » sérera ici dans un journal. Vous obligerez beau- » coup votre amie : elle vous expliquera de bouche » pourquoi elle vous a demandé cela. Vous connais- » sez sa sauvagerie , son goût pour la solitude et » son peu de besoin de louanges, mais c'est lui ren-

» dre un service essentiel

» Que faites-vous ? Que fait Laharpe ? Comment n va votre état ? Avez-vous tout ce que je désire pour

» vous? Conservei-moi voire amitié. J'espère en dix

j» jours votre réponse. Si vous voyez Madame de

» Vertamy, dites-lui que je lui ai écrit ; que je Taime ;

» c'est une charmante femme qui voit beaucoup de

n monde et pourra vous être utile. Dites-lui que j'ai

» Lien de Tamitié pour elle, elle vous recevra à

j» merveille, j»

» * Je vous ai écrit , il y a quatre jours , mon ex-

» cellent ami , et le même jour je reçus votre lettre;

V la mienne était partie, et je ne pus vous dire

» dès-lors combien je désirais ardemment contribuer

» k vous faire acquérir cette réputation que méritent

» vos talens et vos vertus. Oui, digne et excellent

» homme , j'espère bien y travailler. J'attends avec

M impatience le moment où , rendue à Paris , mon

» temps, mes soins et mon zèle vous seront consacrés :

» vous me ferez connaître LaharpC, auprès duquel

j> est déjà un de vos amis. Je travaillerai auprès de

» Bernardin de S. '-Pierre, Chateaubriand, d^me

» foule d'étrangers de ma connaissance , et nous réus-

» sirons, car les intentions pures réussissent tou-

» jours

« » ....** Avez-vous lu Delphine ? Fontanes écrase l'au-

» leur qui a commis sans doute beaucoup d'inconsé-

* Lyon , 6 janvier 1803.

** Lyon, 17 Janvier 1803.

» quences, mais qui ne méritait pas d'aussi injurieu- » ses critiques. Madame de Staël a dit à Sidonie qu'elle » avait voulu peindre sa danse et vous la trouverez » au premier volume. Delphine y danse un pas polo- » nais au bal de Madame de Vernon. Elle a selon la » remarque de plusieurs personnes peint la figure, » les manières de parler, Timaginalion de Sidonie, » et puis elle y a mêlé ses opinions religieuses et » politiques à elle même , car Sidonie a une profonde » piété et se mêle peu de politique. Il est dommage » que celte Delphine si bonne j si généreuse, fasse » tant d'absurdités folles et malheureuses; mais il » y a de très-belles choses dans le roman. Je vous » ai prié d'envoyer des vers à Sidonie , nous les fe- » rons insérer ici. Mais tout en disant qu'on avait » peint son talent pour la danse , il ne faut pas dire » on mais simplement dire : Un pinceau savant pei- » gnit ta danse, tes succès sont connus, tes grâces* » sont chantées comme ton esprit et tu les dérobes » sans cesse au monde : la retraite , la solitude sont » ce que tu préfères. Là avec la piété, la nature

. » et l'étude heureuse, etc., etc., eic Voilà,

» mon cher ami , ce que je vous demande pour elle )» et je vous expliquerai pourquoi * »

C'est sur ce thème que le docteur Gay fit l'agréable amplification qu'on lira dans la lettre suivante de Madame de Krùdener :

« Il est juste , mon cher Docteur , que vous ayez

D une copie de la charmante Elégie que vous m'avez » faite ; je vous envoie celle-ci , je préfère que vous » en ayez une et garder la vôtre.

Que cherches-tu dans la retraite? Paris captivé par tes charmes , par tes grâces , par les dons brillants que le Ciel te prodigua, ne t'offre-t-il pas des cœurs asservis par ton Ame sensible ? Nous le vîmes , nous nous pressâmes autour de loi au jour où tu exerçais la séduction de Télégance , l'empire de la beauté ,* au jour , où , certaine de la palme du génie, tu ne dédaignais pas le prix des talens. Alors même un chantre ingénieux osa marier sa voix légère à la voix grave des sages ^ te fît sourire au tableau riant de ta danse enchanteresse ^ mais ces jeux ne s*évanouissent-ils pas au bruit du coup dont le Ciel t*a frappé? Nos cœurs ne s'unîssent-ils pas à les mélancoliques pensées , n'ont-ils pas dans un silencieux recueillement soupiré ta douleur? Nous ne t'offensâmes point par des consolations languissantes , tributs parés , secours offerts à une sensibilité dramatique: nous t'écoulions gémir^ nous gémissions.

Nous gémissions et tu fuis! Pourquoi fuis- tu ? Le crêpe nous couvre , les arts se taisent autour de toi, l'amour se cache, de ce cortège animé qui ût jadis tes plaisirs et ta gloire ? De ce cortège aujourd'hui disgracié , l'amitié seule, l'amitié douce et plaintive l'appelle et tu fuis!! -

Elle te suit , où te trouvera-t-ellc ? Tu parcours ces monts sourcilleux dont ta plume éloquente a tracé la peinture Tu t'égares, l'âprelé majestueuse des sites, l'austère empreinte du temps, les voiles sombres de la saison rigoureuse ne répondront pas à ton cœur. Les montagnes , le désert ne sont doux qu'à la victime de l'injustice des hommes.

Que fais-tu sur les montagnes et daus le désert ? C'est dans le sein bienfaisant de la nature que l'on cherche un asile contre les passions de Thumanité -, c'est dans le sein consolateur de Thumanité que Ton trouve un appui contre les coups de la nature.

Viens y assez de larmes solitaires ont honoré le noble compagnon de ta vie , tu lui dois enfin un hommage ^ la force et le courage sont amis des vertus.

Viens , nous lui devons aussi un hommage , nous le rendrons à l'aimable objet de son choix.

» Je vous envoie celle Elégie dont j'admire la cou- 9 leur antique et la beauté ; sans m'approprier autre » chose que la douleur que vous observâtes en moi » et que vous voulûtes adoucir , j'ai tant d'autres » choses à vous dire , cher docteur , plus flatteuses » pour vous , mais la place me manque et mon cœur » reconnaissant rend hommage à votre art sublime » et utile à rhumanité.

A en juger par les lignes suivantes , le docteur Gay ne s'en tint pas là et s'obstina à rimer sa prose sans assouvir ni déconcerter la vanité de Madame de Krùdener :

» * Je suis chargée de la part de Sidonie , de té- » moigner au plus aimable des amis ses tendres re- » raercîmens ! Les vers étaient charmans , ils ren- » daient à merveille tout ce qui pouvait l'intéresser ; 9 ils ont été insérés dans un papier^ et elle les a

* Lyon, le 25 janvier 1803.

» VUS ainsi ; ils ont fait à tous ceur qui la connais-

» sent un plaisir réel. Quel heureux don a celui

j» qui les a faits ! comme on voit qu'il est ami de

» Sidonie ! comme il peint ce qu'il veut dire ! c'est

» Tàme qui se charge de chaque coup de pinceau ,

j> et c'est une âme si sublime pour Tamitié que celle

» qu'a cet être auquel Sidonie doit une reconnais-

n sance si vraie.

» Elle a reçu une élégie en prose que vous devez » connaître et qu'elle trouve extrêmement belle ; il » y a un beau talent dans cette manière élevée et D simple , et il faut chérir l'âme qui sait parler une » telle langue.

» On a changé quelques vers , très-peu , et ils^ ont » réussi à merveille , et rempli l'objet qu'on voulait.

» Maison finiraient les remercî mens, cher ami, s'il » fallait vous remercier de tout ce qu'on vous doit ; » reconnaissance* et amitié pour la vie, voilà tout ce » que je puis dire, mais ce que je tiendrai tant que » je vivrai »

Un second envoi, peul-élre du même auteur, lui valut de nouveaux remercîmens.

« Je vous remercie de vos vers, ils sont charmans. » Si vous pouviez par vos relations en avoir encore » du grand faiseur Delille?

a Nlmporte ce qu'ils diraient , ce serait . utile à » Sidonie ; vous savez comme je l'aime. Le monde est

» si bête ! C'est ce charlatanisme qui met en évi- D dence , et qui fait aussi qu'on peut servir ses amis* » Je brûle de savoir votre projet et de travailler comme » je l'espère, de toutes mes forces, à vous être utile.

» Je le fais savoir à Camille Jordan, que Madame » de Staël aime plus que moi ^ car je soupçonne la » chère femme possédée de jalousie de succès , sur- » tout à présent qu'on a cru reconnaître quelques » grâces, quelques charmes de Delphine dansSidonie* » Elle m'aimait assez dans le temps pour peindre ce » talent qu'elle a si bien rendu , mais de la célébrité, » beaucoup trop de succès Tont apparemment refroi- 1» die ; enfin , Camille vous servira chaudement auprès » d'elle.

j) Ne serait-il pas bon de parler de Sidonie à cet » ami de Neuilly * ? Vous m'entendez. Chateaubriand, » qui le voit souvent , l'a déjà prévenu. 11 aime beau- » coup Sidonie et lui marque qu'elle à de prodigieux: 31* succès , et l'invite a revenir. Bientôt je vous en* » verrai une lettre pour lui. Travaillez à l'affaire de » Neuilly; parlez-m'en. Oui, mon respectable ami , » vous aurez la gloire que vos talens et ' vos vertus i> méritent »

Dans le même-temps où Madame de Krùdener travaillait si ardemment a faire connaître au public ses goûts de retraite , son amour inaltérable pour la so->

♦ Ducis.

litude et Thorreur que lui inspirait ce monde qui la fatiguait de ses instances et de son admiration , elle écrivait à Madame Armand :

«t * Ma santé a beaucoup gagné. Nous avons été » entraînés à huit bals de suite. J'ai veillé huit » nuits sans m'en ressentir. Quel bonheur ! mon a amie. Je ne finirais pas si je vous disais com- » bien je suis fêtée ; il pleut des vers ; la considéra- » tion et les hommages luttent k qui mieux mieux. » On s'arradhie un mot de moi comme une faveur ; » on ne parle que de ma réputation ' d'esprit , de » bonté , de mœurs. C'est mille fois plus que je ne » mérite , mais la Providence se plait a accabler » ses enfans , même des bienfaits qu'ils ne méritent )) pas. »

Voici comment elle explique a Madame Armand son départ de Lyon pour Paris : <r Je regarderais comme » une lâcheté de ne pas produire un ouvrage qui peut » être utile, et voilà comme mon voyage de Paris )* devient un devoir , tandis que mon cœur,^ mon ima- » gination , tout m'enlraîne au bord de votre lac , où » je brûle A aller , dégoûtée du séjour de Paris , blasée » sur ses succès , n'aimant que le repos et les affec- » tions douces. Je serais extrêmement heureuse en » passant mes étés en Suisse, mes hivers ici , car j> Lyon a tous les agrémens d'une grande ville

♦ 1." mars 1803.

» On m'aime, on me préconise partout à me faire

» rougir. »

Dans une lettre ^ à sa belle-fille, alors à Berlin y elle exprime les mêmes regrets de se rendre à Paris , et raconte ses succès à Lyon.. ..«•.••

« Avec mes vieux horripios , comme dit Yallin , je » suis ici une élégante. Mes robes turques* ou perses , » mes dentelles , mes diamans me donnent ce genre » de considération qu'obtient cette espèce de magpi- » ficence. L'ouvrage de Madame (le Staël , la réputa- » tion qu'il m'a faite pour la danse , les éloges des » journaux k l'occasion des Maximes , le déluge de » vers , des portraits qui sont venus de Paris me irouj» ver dans différents ouvrages , la réputation déjà faite, » les liaisons avec Cbàteaubriand , Saint-Pierre ; cette » renommée de bonté, de générosité que m'ont faite les a émigrés , et que j'ai peu méritée , mais qu'on a exa» » gérée ; le bien qu'a fait Valérie qui a été lue ici par » Bérenger et quelques autres personnes : tout cela » a valu à la maman, curiosité d'une part, déluge de » vers de province avec invitations, accueil , tout cela » greffé sur force bonté , car les Lyonnais, sont bons a par excellence

» Paris ne me tentait pas : je suis à peu près. blasée » sur les succès, je ne les recherche encore que pour » ma Valérie ; je pensé que cet ouvrage fera grande

* 17 ayriL

» sensation Oh ! comme je crois que vous en serein

» contente ! Comme cela laisse derrière soi Sidonie ! . . . . » Valérie est en deux volumes. Le plan en est simple, » les détails heureux, le style me paraît bon. J'ai » vu pleurer les âmes sensibles , et j'ai entendu dire » aux gens d'esprit qu'il y avait beaucop d'esprit et » de goût. Je crois que Touvrage est bon; il est pieux, » moral et rempli de ce qui parle à l'imagination.

» C'est la réussite de Valérie qui me fait désirer » d'aller à Paris. Vous savez combien il faut faire par » soi-même pour les journalistes , enfin travailler au » succès d'un premier ouvrage .pour faire ensuite pa- » resseusement imprin^er sur sa réputation. Je crois M que Saint-Pierre , Dueis , Chateaubriand et Geoffroy » en parleront avantageusement. Lancée ainsi dans le » monde, la jeune personne sera accueillie partout. » Vous savez qu'il ne suffit ni de l'esprit ni du génie » pour réussir, ni de la bonté des intentions ; tout a » son charlatanisme. »

Bercée de cette douce espérance , Madame de Krûdener arriva a Paris au commencement de mai. Valérie , reVue et corrigée encore a Lyon , fut dé nouveau mise en lumière et confiée à quelques amis éclairés. L'auteur en parle en ces termes : *

« C'est au milieu de cinquante affaires que je vous » écris. Chateaubriand a été enchanté de ma Valérie, et » j'espère qu'elle me rapportera , mais n'en parlez pas

* Lettre à Madame Armand, du 24 mai.

» du tout : je vois de plus en plus combien Timpression » hors de Paris en élait difficile. Après Gheyssière, je » Tavais faite revoir à Lyon , et elle a encore besoin » de corrections. Chateaubriand aussi m'a dit que les » meiUeurs ouvrages imprimés en province ne réussis-

» saient pas Le temps a été des plus sauvages

» ici ; aussi depuis. deuic mois , mes nerfs s'en ressen- » tent-ilb bien. Paris m'ennuie; je soupire après notre

» lac, votre présence et le calme Un été passe

>» sans oiseaux me parait une banqueroute. »

2 août. — (c M. de Saint-Pierre est enthousiasmé » de Valérie, les autres journalistes , gens de lettres , » a«issi : ils prétendent que ce sera une des choses » les plus marquantes qui auront paru depuis long- » temps ; mais tous s'accordent à dire qu'il né faut n pas imprimer actuellement , la saison étant absolu lumen t morte et personne n'étant à Paris. »

En attendant le moment de faire invasion dans la société parisienne , Madame de Krûdener assurée du» succès avait une préoccupation plus digne d'elle et plus en harmonie avec les besoins intimes de son cœur. Sa fille Juliette faisait son instruction religieuse, et sa mère qui Taimait tendrement , suivait , sans s'en rendre compte, les mouvements de l'àme et de la conscience de sa fille et en subissait Tinfluence : mais ce n'était chea elle qu\m écho mensonger que less bruits du monde vinrent bientôt étouffer.

Valérie parut en décembre 1 803 avec la date 1 804.

Toutes les batteries de Madame de Krûdener étaient montées pour saluer son apparition. Aucune ne manqua son effet. Amis dévoués, journalistes, littérateurs indépendans , adversaires , envieuic , chacun à sa manière s'occupa de Madame de Krûdener et de son* livre. Elle-même ne se fit pas défaut , et pendant plusieurs jours se dévouant avec la plus persévérante ardeur à assurer son triomphe , elle courut les magasins de mode les plus v.n vogue pour demander incognito , tantôt des écharpes, tantôt des chapeaux , des plumes, des guirlandes, des rubans à la Valérie. En voyant cette étrangère , belle encore et fort élégante , descendre de voiture d'un air si sûr de son fait pour demander les objets de fantaisie qu'elle inventait, les marchands se sentaient saisis d'une bienveillance inexprimable et d'un désir si vif de la contenter qu'il fallait bien qu'on parvint à s'entendre. Aussi n'étaitelle pas trop .difficile à reconnaître au premier abord ce qu'elle avait demandé. Et si de pauvres jeunes filles abasourdies de ces demandes insolites eurent un moment l'air décontenancé et nièrent l'existence des modes demandées , Madame de Krûdener en leur souriant avec bonté et les plaignant de ne pas connaître eiic*ore le roman de Valérie en eut bientôt fait des prosélytes zélées de son livre. Avec ses emplettes, elle se transportait dans un autre magasin , feignant d'y chercher ce qui n'avait jamais existé que dans sa fantaisie. Grâce à ce manège , elle parvint à exciter dans

le commerce , une émulation si furieuse en l'honneur de Valérie que pour huit Jours au moins tout fut à la Valérie. Des amies, complices innocentes de ce stratagème allaient après elle , sur ses indications , constater son triomphe et en portaient la renommée au faubourg Saint-Germain et k la Chaussée d'Antin.

C'était l'époque où le baron Portai posait les bases de sa grande réputation médicale en s'envoyant chercher lui-même dans les premiers salons de Paris au nom des plus illustres cliens qui n'avaient point réclamé ses soins. C'était l'époque des bulletins des armées, l'époque toujours actuelle des vanités féroces et des amours-propres jaloux de se produ'u*e à^ tout prix.

Au bout de quelques jours , la malicieuse Livonienne , fatiguée de ses campagnes , écrasée d'hommages et de succès , se reposa sur ses lauriers. En recevant avec modestie les complimens de la cour et de la ville , elle souriait intérieurement en se répétant : « On n'a rien à Paris sans charlatanisme. » Elle contemplait ce mouvement avec complaisance en écrivant à Madame Armand.

« * Le succès de Valérie est complet et inouï, » et l'on me disait encore l'autre jour : il y a quel- 9 que chose de surnaturel dans ce succès. Oui , mon » amie, le ciel a voulu que ces idées, que cette

* 15 janyier 1804.

» morale plus pure se répandissent en France, ou » ces idées sont moins connues. Je viens de ?oir )i quelqu'un qui arrive dé Vienne ; il dit qu'on y » vendait à un prix extraordinaire le peu d'exem* n plaires qui y étaient parvenus. Faites demander » à Paschoud les deux Publicistes où Ton en parle. » Il y en a un dont vous serez contente. Je ne » dois point regretter mon séjour k Paris. Je suis. » en marché pour la seconde édition, mais les » libraires gagnent tant et paient si lentement que )>*les profits ne sont pas grands. »

L'histoire et l'apparition du roman de Valérie nous ont arrêté plus long-temps que ne le fera le roman lui-même. Il a pris rang dans la littérature et a supporté répreuve de la critique des maîires de l'art et du public y auprès desquels notre jugement, ne saurait avoir aucun poids. Nous nous bornerons à remarquer qu'on Ut encore Valérie , tandis qu'on ne lit guère les œuvres de Mesdames de Genlis , de Montolien et Cottin. Peut-être la raison en est-elle dans cette pensée de Pascal sur l'éloquence et le style. « Il faut plaire » à ceux qui ont des sentimens humains et tendres. » Valérie a ce mérite. Tel le lut lorsque la vie l'avait seulement effleuré , lorsque la souffrance n'avait pa$ réveillé sa sensibilité et remiié les profondeurs de son àme , qui le reprend au bout de quelques années dans des dispositions toutes nouvelles. Bientôt , il y trouve une saveur inconnue et s'étonne d'être entré dans celle

sphère des sqntimens humains qu'il avait ignora' jusqu'alors. Une citation complétera notre pensée.

Victor Hugo a consacré quelques pages éloquentes à la mémoire d^nn jeune poète Genevois plein de génie qui avait quitté les bords de son beau lac pour languir, souffrir et mourir k Paris, en 1828. Jacques- Ymbert Gallois n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il écrivait à Charles Didier une lettre admirable de style , ou nous trouvons ce qui suit : « Je lisais » dernièrement Valérie de Madame de Kriidener. Je » ne puis vous exprimer les sensations que j'en ai » reçues. Ce livre étonnant m'avait ennuyé jadis, » maintenant il m'a déchiré. C'est que Gustave est;y comme moi, victime d'une passion dévorante , ou » plutôt d'une énergie de sensation qui le dévore et 3» qui s'est portée sur un élément naturel : l'amour , » tandis que cette même énergie luttant dans mon » âme avec le vide y enfante des fantômes. Je lisais 7» ce roman aux premiers rayons du soleil du prin- » temps dans les vastes et tristes allées du Luxem-' > bourg. A chaque instant je m'arrêtais anéanti*. »

Madame de Kriidener vit commencer l'année 1804 à Paris où son fils était attaché à l'ambassade russe. Les jouissances de famille et les enivremens de sa gloire littéraire auraient satisfait son cœur et son amourpropre , si sa mère ne lui eût manqué. Elle se dé-

^ Littératare et philosophie mêlées , par Victor Jlugo.

cida à la rejoindre k la fin de janvier. Elle traversa lentement FAllemagne^ s^arrétant a Berlin quelques semaines. Ses biographes déjà cités et la Biographie Universelle entr'autres Vy font demeurer quelque temps , afin d'expliquer son intimité avec la reine de Prusse. Nous rectifierons ces erreurs.

Au printemps, elle eut le bonheur de retrouver sa mère ; mais elle avait à subir de nouveau cette vie de Riga, si fatigante de mondanité. Elle désirait en vain s'y soustraire par la lecture et l'étude ; l'influence du climat , l'absence d'émulation et le manque de sympathies la paralysaient. « Je n'ai personne )» qui me presse , qui m'entoure, qui soigne mes pa-

» piers et arrange mes affaires A l'excepCion de ma

» mère , je vivrais cent ans ici sans trouver un ami. » Rien n'est froid comme ce peuple , il n'a aucune » idée des charmes de la confiance et du bonheur » social. »

Pour se délivrer de Tennui des conversations frivoles qui la fatiguaient, elle avait pris le parti de jouer , mais elle le faisait sans intérêt , perdait et se le reprochait ; puis Madame de Wielinghoflf passait Tété à la ville , dont la poussière et le mauvais air étaient insupportables à sa fille. Cependant , sa santé n^en souffrit point.

« * J'ai conservé le mieux qu'après Dieu je dois

* Juin 1805.

» k rimmortel Butini , écrivait-elle à Madame Âri» » mand , et sans être complètement guérie , je n'ai » presque plus de spasmes, mais beaucoup de lan* » gueurs qui se dissiperaient peut-être à la campagne,

» et dans un genre de vie sans aucune gêne

» Juliette abandonne tous ses talens ; le seul qu'on )» ait ici, c'est celui de se moquer de tout le monde , » cela la décourage aussi. Gomment ma mère a-t-elle » fait pour rester aimante et bonne , sans égale , gé- » néreuse , noble, élevée ? C'est un miracle au mii» lieu du monde qu'on voit : oh ! comme le ci£ur )> soupire après la douce joie de la Suisse, et les » joies simples. »

Avec le soleil et le retour des beaux jours , elle reprenait courage et se rattachait à la vie ; elle pardonnait aux Livoniens leur insipidité , et s'épanouissait à l'espérance et aux joies faciles qu'elle savait si bien se créer. Elle se réjouissait de retrouver à Kosse les lieux qu'elle avait décrits dans Valérie : un intérêt plus grave Ty rappelait. « Ma terre ne me produit » rien depuis quatre ans ; les récoltes ont été mau- » vaises. L'homme qui Ta en ferme est un vieillard » à cheveux blancs qui sert depuis 22 ans. Ce vieil- » lard a perdu, les années dernières, ce qu'il avait » amassé. Il est vrai que par* une trop grande bonté, » il nourrit un tas de gens de sa famille et se ruine. » On veut que je le renvoie, mais il gémit, il est » âgé , il est père de famille , il est honnête et mé-

•)» nage mes paysans. Je suis tranquille avec lui et » peux espérer que mes serfs ne sont pas vexés. Je » vous avoue que ce sont de si grandes considérations » que je ne puis me décider à le renvoyer. »

La bonté de Madame de Krudener trouva à Kosse un aliment , et le temps qu'elle y passa fut employé au soulagement de bien des misères. Le vieux Ix)* rentz fut maintenu dans son emploi , au détriment de Tadministration , mais au grand avantage des pau^ vres , et Madame de Krudener revint le cœur léger affronter les rigueurs de Thiver auprès de sa mère. Elle entretenait avec la France quelques correspondances destinées à y raviver son souvenir et à briller encore de loin aux yeux de ses anciens admirateurs. Deux lettres à M. Bérenger, de Lyon, imprimées dans divers recueils , nous montrent la même exaltation de sentiment , la même religiosité vague déjà signalées dans les correspondances littéraires de Madame de Krudener. En voici un écbantillon : #

« Riga en Livonie, le 10 juin 1805,

» Ne croyez pas, mon cher Bérenger, que je vous » oublie. Non , tant que j'aimerai la douce piété et y les sentiments élevés , et les vertus aimables , et » tout ce qui charme la vie , votre image , celle du » noble et bon Camille Jordan , et celle de Ducis , » et celle encore de l'adorable Bernardin de Saint- ♦» Pierre, se mêleront aux rivages bien- aimés de la

>» Saône et du Rhône. Qu'ils sont enchanteurs ces » bords riants de la Saône , ces délicieux environs j> de risle-Barbe ! Que d'ombrages heureux , que de » vallées mystérieuses y quels points de vue roman- » tiques ! Quels lieux , et quels amis ! Je me com- » pose de tout cela une douce et touchante poésief , D qui me fait rêver et quelquefois répandre des lar- » mes. J'oublie alors que je suis loin de vous et de n la ville que j'aime le plus au monde , de ce Lyon » bâti tout exprès pour mon imagination et pour mon >» cœur. C'est à Lyon que ma vie , oublieuse des » soins pénibles ; semblait couler avec la Saône tran- » quillement , paisiblement , sur les mollet prairies. » D'un regard j'étais en Suisse , j'entrevoyais le Va- » lais.... D'un regard je franchissais les Alpes, et je » volais en Italie. Je traversais leurs sommets blan- » chis par les neiges, et leurs solitudes si calmes,

» et leurs torrents si nombreux et si purs En

fi suivant le cours impétueux du Rhône , j'étais d'a- » bord h Vaucluse , qife vous avez si bien célébrée )• dans vos Soirées ; je revoyais idéalement la rade

» et le port de Marseille En face, le Sapé et

* ses noirs sapins m'offraient le religieux séjour des » des enfants de Bruno ; je la revoyais cette Char^ » treuse , qui m'a inspiré le morceau que vous me » demandez , et que je vous envoie corrigé , des » bords de la Baltique , en vous écrivant à onze » heures du soir , éclairée par un demi-jour qui res-

» semble à la plas belle aurore : dans deux heures , • je reverrai le soleil brillant sur les flots comme D dans le ciel. .

» Ainsi donc, du fond du Nord, Timagination , » cette superbe faculté, me ramène souvent auprès » de mes amis ! Oui , Tamitié me rend les illusions

» de la patrie de mon cœur Français, comme

» la nature vous traite en enfants gâtés! Sentez-vous » bien tout votre bonheur? Quel peuple dans Tuni- » vers a plus de grâces à rendre à cette Providence y divine qu'osent nier des insensés, dans Vorgueil-

» leuse impiété du délire ! Non , non , je ne suis

» point aux bords de la Baltique ; non , je n'habite » point mes forêts de sapins , je suis sur d'autres ri- » vage^ moins déserts , moins arides , je suis dans ce » tant doux pays quon ne peut oublier , comme di-

» sait Marie Stuart J'y suis, j'y vole sur les nua-

» ges fugitifs d'Ossian ; ces nuages se dessinent comme » des montagnes, comme des escadrons; je les ap- » pelle , je leur donne des fionis , des noms dont le » souvenir est dans mon cœur pour l'éternité. mon » cher Bérenger ! ne me croyez pas folle ; on ne l'est » pas quand on aime éperdument la France et les » Français. Ainsi, les longues habitudes de mon cœur » ne peuvent être effacées. Eh ! comment , sans in- » gratitude , oublierais-je que la Providence m'a fait » retrouver la santé en France ? Ma fille, ma Juliette )è mourante en Dauemarck , où elle naquit , m'a été

» conservée à Paris. C'est à Lyon que ma convales-

» cence fut prompte et ravissante ! J'y ai jtrouvé des

» amis vrais , des âmes en harmonie parfaite avec

» la mienne , des hommes éclairés qui m'encoura-

» geaient , qui me présageaient des succès, qui ne

ji m'ont pas "trompée Enfin , c'est à Lyon que

» j'achevai Valérie. J'avais entrepris cet ouvrage à

» Genève , inspirée par les beautés mélancoliques du

» Léman et de la Grande-Charireuse. Je vous en lus

» la moitié ; je fis la même confidence à Vallin et à

ji Camille Jordan. On me pressa d'achever, et j'achevai

» ce romanesque, mais très-fidèle tableau d'une passion

» sans exemple > comme sans taclie. Ce n'est pas le

» désir d'étaler de l'esprit , qui m'a inspiré ces pages

» que je crois touchantes, et auxquelles vos journaux

» daignent accorder quelques éloges : non, certes. Ce

» qu'il y a de bon dans Valérie appartient à des senti-

» mens religieux que le ciel m'a donnés , et qu'il a

» voulu protéger en faisant aimer ces sentimens

» Vous l'avez lu , sans doute , cet autre roman dont

» l'héroïne^ d'ailleurs si généreuse et si bonne, épou-

» vante tant son sexe par le suicide Malgré les

» beautés dont il étincelle , il ne doit pas réussir. . .

» Et la religion est là debout pour frapper de mort

» cette doctrine , d'autant plus efîrayante , que le ta-

» lent qui cherche à la propager est immense. Ati

» reste , une inconséquence n'est pas une intention ;

» et pourquoi croire que Madame de Staël ait voulu

» faire un livre dangereux ? Elle qui fait son étude » de la morale , et qui croit si fermement à la perfec-yt tibilité dans ce siècle élrajige ? Rendons plus de jus- » tiçe aux beautés qui se trouvent dans l'ouvrage. Je » ne vois , dans Delphine , que la triste victime d'une » passion forte et malheureuse , et dans ses dernières » actions^ que les inconséquences d'une tête qui ne » raisonne plus. Une femme honnête, avec une àme » artlente , environnée de la perfidie du grand monde , » tombe , avec toute sa candeur , dans les pièges de

» l'amour et du malheur Et si Delphine est si

» terriblement punie , l'auteur, par ce talent d'effrayer » ainsi sur les suites du vice , n'a-t-il pas deviné le » secret de la morale et atteint le but du romancier ?.. » Je vois , au reste , par le succès de ma chérissime » Valérie , que la piété , l'amour pur et combattu , » les touchantes affections , et tout ce qui tient à la » délicatesse et à la vertu , émeut et touche plus en » France qu'ailleurs, plus à Lyon que dans aucune » autre ville.

» 11 est temps de vous parler un peu de moi , rela- » tivement h ma santé.... Je vous dirai cela demain, » le voyageur qui doit vous porter cette lettre restant » ici quelques jours de plus. Ce retaixl donnera le » temps à ma fille de faire un petit envoi a mes amis » de thé et d'essence de rose , que nous tenons des » caravanes qui nous arrivent par Cachemire.

» Personne ne vous est plus sincèrement attaché que

la baronne de Krudemeb. »

Madame de Kriidener s'est peinte dans cette lettre telle qu'elle était en 1805, à Tâge de trente-neuf ans.

Que si en faisant connaître son esprit et son cœur nous n'avons pas réussi à lui attirer toute la sympathie de nos lecteurs, nous ne saurions nous en étonner. Nous le sentons , v les derniers traits de notre récit peuvent lui aliéner les natures bienveillantes mais droites de cœur qui ne pardonnent pas à la duplicité. Auprès d'elles, Madame de Kriidener ne trouvera grâce ni par son amour éperdu pour la France et ses flatteries aux Français qu'elle mystifiait si gaiement ; ni par son déplorable savoir faire et ces ignobles détours pour •fausser l'opinion ; ni par ce continuel étalage des sentimens religieux et de la piété que le Ciel lui avait donnés , qui n'aboutissaient en dernière analyse qu'à l'oubli de Dieu et de sa sainte loi ?

Cette loi à la main, chacun a le droit de condamner ces actes et de les détester ; mais qu'il s'arrête la ! La parole de Jésus à la femme adultère nous interdit tout jugement sur cette pauvre pécheresse. Quç celui qui fut toujours exempt d'hypocrisie lui jette la première pierre ! A elle, comme à chacun de nous, il faut une conversion, une nouvelle naissance. Il lui faut entendre celte parole : Réveille-toi df entre les morts, toi qui dors y et Christ t' éclairera, A cette voix elle se lèvera , et elle ressuscitera; elle vivra, car elle aimera.

Voici y je me tiens à la porté et je frappe , dit Jésus , si qiielqu^un m'ouvre, j'entrerai et je souperai avec lui et lui avec moi.

C'est cette œuvre d'amour, à l'égard de Madame de Krûdener , que nous allons raconter. Elle fut simple dans ses moyens. Rien n'y devait flatler l'amourpropre et l'imagination. Mais c'est cette simplicité même que nous admirons. Qu'une lumière éblouissante resplendisse sur le chemin de Damas : qu'une voix du ciel retentisse pour humilier et confondre Saul de Tarse, nous en sommes pleins d'admiration et nous adorons les voies de Dieu. Mais qu'une âme qui a entendu mairnes fois les doctrines du salut , qui connaît l'histoire de Jésus et sa vie, soit, à la millième fois qu'elle en entend parler, rendue tout-à-coup attentive ; que des moyens jugés sans aucune valeur humainement , tels que jamais notre sagesse ne les eut imaginés, aœomplissent à un moment donné l'œuvre voulue de Dieu ; cette œuvre n'en est pas pour cela moins grande , moins merveilleuse , ou moins digne de la toute-puissance de Dieu. Telle fut la conversion de Madame de Krûdener.

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