CHAPITRE VIII
flSO». — flSOS.
Madame de Krudener «Hoiguée de Dieu. — IlIutioBS de ta piétif. — Une mort subite. •— Révc'lntion morale chet Madame de Krtidener. — Terreurt de la mort. — Désolation. — Le cordonuinr Morave. — La joie cbréticane. — Entretien salutaire. — Rcpcntance et conrersion. -— Madame Blaii. *- Lettre à Madame Armand. -— Les fruits de la foi. — L*amour des âmes. — Lettre k Madame Armand. — Bonlieur du Chrétien. -— Epreuves. — - Wiesbaden. —^ Koenigsberg'. •— La reine de Prusse et Madame de Kriidencr dans les hôpitaux. •— Relation ignorée. — Le g-rand-duc Georges de Mecklembonrg-. -— Dresde. — Klein -Welk. ~- La comtesse Werther. — • La princesse de Reuss. .— La comtesse de Hohentbal. •— - Journal de Madame de Krudener. — Hernhut • ^ Kaafman. — Gocrke. -— Les érêques Quandt et Risler. -— Course a Bautsen . — Dresde. — Combat contre le monde. •— Jung Stilling. — Le grand-duc Gbarlcs-Frcdértc de Bade. — Lettre à Madame Armand. — - La margrave douairière de Bade. — La cour k Carisrube. — Séjour en Wurtemberg.— Retour k Carisrube. — • Visite des pauvres malades. — Amour des pauvres. •— La jeune servante. — Humilité de MadanM de Kriidencr — La princesse de Solms-Brauufcls. — Lettre» de quelques gens du monde — Le comte Wielhorskj. —^ Otbilde ou le souterrain* — - La reine Ilortense k Baden. •— Attachement de Madame de Krtidener. — Lettre de la reine de Prusse.-.- Otbilde.
ous avons vu jusqa a présent Madame de Krudener absorbée dans Tanaour égoïste et dans le culte de sa personnalité , se recherchant toujours elle-même , et toujours , par conséquent , s'éloignant d'avantage de Dieu.- Si elle se retourne un moment vers lui , c'est par dé-
goût, par ennui , ce n'est jamais le repentir ni l'amour divin qui la pressent. Renoncer à soi, porter sa croix,
suivre Jésus , voilà ce qu'elle ignore. Loin de renoncer à elle-même, c'est a elle seulement qu'elle pense : loin de vouloir porter sa croix , elle ne prétend que se soulager de son fardeau. Elle tente quelquefois de s'élever vers Dieu , mais c'est par une aspiration d'orgueil bien plus que par humilité. Si elle essaie d'échanger les folles voluptés du monde contre les jouissances de l'àme ; c'est que blasée et dégradée à ses propres yeux , elle espère trouver dans cet échange plus de bonheur et plus de dignité. En un mot, les vanités du monde, les succès littéraires, l'enivrement des passions , l'exaltation des idées religieuses ne sont pour elle que des formes différentes du culte unique auquel elle entend consacrer toutes ses facultés , et dont elle est à la fois le temple , l'adorateur et l'idole.
Et comment en eût-il été autrement ? Jamais elle n'avait compté que stir elle-même. Jamais elle n'avait reconnu et confessé que, fille de la race déchue d'Adam , elle ne pouvait tirer de son propre fonds que corruption et misère. L'orgueil l'avait menée où il mène le genre humain tout entier , à la stupide et honteuse idolâtrie de soi-même : et comme tous les autres membres de cette race dégénérée , elle serait restée dans les ténèbres, enfant de colère comme les autres y si la miséricordieuse main du Sauveur ne s'était étendue vers elle.
Un jour , Madame de Kriidener s'était levée fati-
guée de sa mélancolie et des vagues regrets du passé. De sa fenêtre • elle regardait flotter les nuages d'automne que le vent chassait lentement sur la Dûna , lorsqu^un gentilhomme Livonien qui passait devant sa maison la salue, chancelle et tombe frappé d'apoplexie soué ses yeux. C'était un de ces hommes que sa coquetterie agaçante avait distingué dans la foule de ses adorateurs. On le releva mort.
Au premier moment, cette chute parut coïncider avec la surprise qu'il avait témoignée en voyant Madame de Krùdener. Elle en fut Jjouleversée et se sentit profondément troublée. Cette ardente soif d'hommages qu'elle avait ressentie lui apparut lout à coup comme la plus audacieuse folie et le plus violent défi à l'Etre seul digne d'être adoré. Le jugement de Dieu était entré dans son âme et la remplissait d'inexprimables terreurs. Elle se croyait à chaque instant menacée d'uncmort subite , sans réconciliation, sans pardon. La clarté du jour l'épouvantait. Elle se renferma dans son appartement , dont elle fit fermer avec soin toutes les croisées pour en baimir la lumière. Craignant d'être écrasée sur le seuil de sa porte , elle n'osait plus sortir. Le jour , elle s'effrayait de l'attente de la nuit , et la nuit se passait dans des détresses d'àme, telles que tous les siens en étaient désolés. Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi. Son cerveau était affecté et sa santé cruellement ébranlée. Toutefois, avec le temps, ses angoisses
devinrent moins aiguës ^ et la laissèrent silencieuse et morne.
Tel était Tanéantissement où était plongée son àme que tout ressort moral paraissait brisé et que toute réaction de la volonté semblait devenue impossible chez elle lorsque s^accomplit la crise salutaire de sa régénération. Dieu qui avait choisi des péagerset d^obscurs pécheurs Galiléens pour convertir le monde , et qui se ^rt presque toujours des choses faibles pour confondre les fortes, réservait à un pauvre et cliétif artisan, cette victoire que toute la sagesse et toute l'éloquence du monde n'auraient pu remporter. C'était un (X)rdonnier de Riga. Madame de .Krûdener l'avait fait appeler pour lui faire une commande. Elle ne le regardait point , tandis qu'il prenait ses mesures ; mais il lui adressa une question , et pour lui répondre , elle écarta ses mains qu'elle tenait sur ses yeux. L'air serein et joyeux de cet homme lui paraissant une insulte à sa douleur , elle lui répondit brièvement et retomba dans sa tristesse. Mais au bout d'un instant :
— « Mon ami , êtes-vous heureux , lui dit-elle ? »
— « Oh ! Je suis le plus heureux des hommes ! » répondit-il.
Madame de Kpûdener ne put rien ajouter ; mais son expression radieuse et le ton avec lequel cette réponse avait été faite la poursuivirent. La nuit , elle ne put dormir. « Il est heureu^ç ! le plus heureux des hommes! » et moi la plus malheureuse des créatures \ » se répé-
tait-elle constamment. Semblable à un poison subtil , la pensée du bonheur de cet homme avait ravivé sa douleur et rendu les plaies de son àme plus cuisantes. Dès le matin , elle voulut se rendre chez lui pour s'informer des motifs de sa joie.
Le pauvre cordonnier faisait partie d'une petite communauté de frères Moraves. Il avait une foi simple, humble et vivante à TEvangile et jouissait de cette paix qui surpasse toute intelligence, dont parle S.'- Paul. Les souffrances de Jésus, sa mort, son sacrifice expiatoire et sa résurrection étaient ses délices de tous les jours et il y puisait l'oubli de toutes les misères terrestres. 11 était convainquant^ non à force d'arguments mais par l'assurance de sa persuasion et de sa foi qui lui rendait son Sauveur présent lorsqu'il en parlait. En l'écoutant s'exprimer avec tout l'enthousiasme de la reconnaissance et de l'amour , Madame de Krùdener est saisie d'un trouble inconnu. L'amour divin qui dormait en elle frémit et se réveille. Elle se sent aimée. Le Dieu vengeur dont elle redoutait la foudre , a fait place an Dieu mourant par amour pour le pêcheur. Cette croix où l'excès de la souffrance s'ajoute à l'excès de l'ignominie, ce calice où l'ingratitude et la trahison distillent toute leur amertume , ce calvaire d'où la gloire et la pilié sont absentes et d'où Dieu lui-même se retire et détourne ses consolations, lui ont tout révélé. Désolée et baignée de larmes, elle se prend à aimer son Sauveur de
toute la force dont elle était contrainte de haïr son juge. Dieu lui est apparu sous des traits si doux qu'on ne peut le craindre sans Taimer et si saints qu'on ne saurait l'aimer sans le craindre. Elle s'écrie comme Thomas : Mon Sauveur et mon Dieu !
Dès le lendemain, elle retourna chez le cordonnier. Puis , elle fit la connaissance de quelques autres Moraves , parmi lesquels elle distingua Madame Blau. Née dans l'aisance, Madame Blau suffisait par son travail a l'entretien de six enfans. Mais elle avait conservé de sa première position une certaine élégance de manières et une instruction solide qui attirèrent Madame de Krûdener. Dans ses plus pressantes détresses , elle n'avait d'autre recours que la prière , et jamais le seigneur ne l'avait laissée sans réponse. « C'est l'être le plus heureux que j'aie » vu de ma vie, écrivait Madame de Krûdener. Elle » désire la mort avec ardeur , mais seulement pour » être affranchie du péché ; elle est persuadée qu'elle » jouira d'un honheur céleste, inexprimahle avec son » Sauveur et son Dieu ; mais elle s'en remet à lui » et ne demande point la mort. »
Enfin , Madame Blau supportant ses maux de nerfs et les acceptant comme une grâce la touchait profondément. Chacun des Moraves de Riga l'élonnait par ce contentement d'esprit qu'elle avait si vainemeut désii'é se donner jusqu'alors. La cause en était toujours cette même foi, ce même amour. En peu
de temps , elle avait plus acquis dans Thumble société des frères que dans les fcerdes les plus brillans , et au milieu des sommités intellectuelles de l'époque. Elle se hâta de faire part de sa découverte h Madame Armand et la supplia de ne pas se donner de trêve qu'elle n'eût trouvé comme elle le repos de son âme en Dieu !
ji Oh ! ma honne Armand , priez , priez comme un » enfant ! Si vous n'êtes pas encore dans ce hienheu- » reux état , priez , demandez cette grâce divine que » Dieu accorde toujours pour l'amour de son fils ; vous » l'obtiendrez, vous sentirez que Thomme ne peut être » heureux ni dans ce monde , ni dans l'autre , sans » Jésus-Christ , sans la croyance que le salut ne peut » être accordé que par lui
» ...... Les vérités religieuses sont tout ce qu'il y a
» de plus simple, de plus sublime ; mais l'orgueil de » l'homme aime mieux récourir à sa raison que de » s'humilier , et comment l'homme peut-il tout com- » prendre? Priez et vous obtiendrez, dit le Sauveur ; » cherchez et vous trouverez : priez avec un cœur sim- » pie , tout vous sera clair. Pénétré de ces grandes » vérités, mon cœur s'est ^élancé vers vous; j'ai dé- » sire pour vous aussi la paix du cœur , ce sublime » bienfait. Ma bonne Armand , vous n'avez pas péché » comme moi. Mille écueils m'ont fait faire naufrage. » Mais nous avons tous besoin de la miséricorde de » Dieu. »
En donnant si)n cœur à Dieu, Madame de Kriidener l'avait ouvert à son prochain. Ce n'était pas seulement ses amis qu'elle désirait initier à ses glorieuses espérances : elle eut voulu sauver du naufrage auquel elle avait échappé tous ceux qui luttaient encore sans gouvernail contre les écueils où elle avait failli se. briser. Elle voyait ces écueils , elle mesurait les abîmes qui menaçaient d'engloutir cette société frivole qui l'enlourait et croyait qu'il suffirait de lui signaler le péril pour le faire éviter. Ce sentiment la dominait dans le salon de sa mère. Au lieu de l'indifférence, de l'ennui, des exigences qui naguère l'avaient isolée et éloignée de ses semblables, elle n'y apportait qu'une pensée de charité. Elle voulait indiquer à tout ce qui l'abordait la -véritable route du bonheur ; elle brûlait de convertir les cœurs à Dieu, et défaire aimer celui qui s était révélé à son àme comme l'amour par excellence. Sa foi ne connaissait point d'obstacles et ne concevait pas qu'il pût y en avoir. N'était-elle pas un miracle vivant de cette grâce qu'elle prêchait ? Aussi abordait-elle ce sujet avec tous ceux qu'elle voyait, en leur racontant les joies qui l'inondaient. Elle s'humiliait devant tous d'avoir cru que des mœurs douces, un caractère facile, des inclinations bienveillantes , une sensibilité délicate , une disposition à l'attendrissement, pouvaient tenir lieu de la piété et de l'obéissance , dont ils n'offraient qu'un simulacre trompeur. Elle détestait ces illusions ; chacun l'écoutait et
avait l'air de souscrite à sa condamnation. Mais lorsqu elle disait à de vieux militaires , à des hommes et des femmes usés dans le. monde et dans ses vains plaisirs : « Savez-vous que nous avons un Sauveur qui » est mort pour nous , que Dieu s'est fait homme et » nous a rachetés ?.j> elle voyait la surprise se peindre sur les visages. Le silence , et trop souvent les objections du rationalisme , ou le sourire de l'incrédulité étaient la seule réponse qu'elle obtînt. Toutefois, elle s'affligeait sans perdre courajge. Elle avait eu le privilège de confesser son maître : ce cri d'étonnement et de joie de l'enfant prodigue qui rentre dans la maison paternelle après une longue absence et d'amères douleurs , avait réjoui les anges dans les cieux.
Mais ce n'était pas en paroles seulement que devait se manifester la vie nouvelle de Madame de Krudener. Elle s'appliqua à mettre de l'ordre dans lemploi de son temps , de sa fortune, dans l'administration de sa terre. Toutes les vaines correspondances et les commérages littéraires avaient été remplacés par l'étude de la Bible. Plus elle en pénétrait l'esprit, plus sa vie réfléchissait au-dehors la sainte espérance qui la remplissait. « Chère Armand , vous n'avez pas d'idée du bon- » heur que me donne cette religion sainte et su- » blime : Je vais comme un enfant m'éclairer, me » consoler , me réjouir , me confier dans ce Sauveur » bienfaisant. Quand j'ai des embarras, je le prie » et il les dissipe ; quand je suis mal jugée ^ je vais
» à lui , je pense comme il a souffert et il me con- » sole ; quand je vois l'ingratitude des hommes , je » pense que nous devons faire le bien , comme l'ar- » bre sain porte des fruits, sans nous embarrasser des » suites et sans vouloir de la reconnaissance. Comme » l'enfant va à sa mère, ainsi mon àme va à cette » source de misériaorde qui guérit tous les maux. » Quand je sens l'empire du péché , des mouvemens » de vanité , la folle envie de briller atix yeux des » hommes , je vais à lui et je le prie de me guérir : » mon âme est affranchie de toute passion. L'amour , >» l'ambition , les grandeurs me paraissent une folie ; » les trop fortes affections, même le plus légitimes, » me paraissent néant auprès de ce bonheur pur et » céleste qui vient d'en haut. Cependant j'aime en- » core , je le sens , trop passionnément ma fille et » ma mère , et même Tamitié. »
Souvent quand elle se promenait par un beati jour et qu'elle comparait les félicités de sa vie actuelle avec ses anxiétés et ses agitations passées , quand elle goûtait ces divines harmonies de la nature vivifiées, sanctifiées par la grâce, elle se seAtait écrasée sous le poids de la reconnaissance « et qu** est-ce encore que » cela , écrivait-elle , en comparaison des folies, des » innombrables péchés de ma vie anéantis par l'amour )» de mon Sauveur? C'est lui qui a fait qu'il n'y a » pas une pensée en moi qui ne soit pour lui plaire , » le servir, lui tout sacrifier, lui qui me donne de ne
» vouloir exhaler qu'amour sur tous mes semblables , u qui ne me présente dans Favenir que des lueurs » de félicité !
» Oh, mon amie! si les hommes savaient quel » bonheur on goûte dans la religion, comme ils fui- » raient les soucis et les travaux que leur cause la » recherche de biens funestes ! »
Cependant l'hiver de 1806 avait rendu a Madame deKrùdener ses maux nerveux , épine journalière dont l'incessante fatigue aiguillonnait sa chair encore faible. 11 faut à l'homme la souffrance pour que Jésus-Christ lui -profite, comme il lui faut Jésus-Christ pour que les souffrances lui profitent. Le chrétien oublierait sans elles , qu^il n'est pas dans ce monde pour jouir et être rassasié de biens , mais pour y apprendre douloureusement le chemin du ciel. Forcée de se jeter aux pieds de la croix , Madame de Krùdener se relevait toujours plus forte et plus sereine.
Dans l'été de 1806, les médecins l'envoyèrent aux bains de Wiesbaden, en Allemagne. C'était au moment où les armées françaises envahissaient la PrusSe. La guerre avait couvert l'Allemagne de ruines. Une de ses plus nobles victimes, la reine Louise de Prusse, se rencontra sur la route de Madame de Krùdener. C'était à Koenigsberg. Après les désastres d^Iéna et d'Auerstaedt, la Prusse se vit à deux doigts de sa perte. La reine Louise n'était plus, à Koenigsberg, la jeune princesse brillante de grâces et d'enjouement qui cinq
ans auparavant recevait au milieu de sa cour les liom mages un peu contraints de Tambassadrice de Russie. L'adversité l'avait grandie en la couronnant * de la véritable majesté. Madame de Krûdener en fut frappée, et une sympalhie réelle resserra bien vite entre elles des liens durables. Elles se consacrèrent au soulagement des victimes de la guerre et passèrent dès-lors leurs journées auprès du lit des malades et des blessés dans les hôpitaux militaires.
Par un admirable instinct , la reine de Prusse dont la vie avait éié si pure devinait ce que le pécheur n'apprend ordinairement que par Thumiliation du péché. Elle aimait comme s'il lui eût été ^beaucoup pardonné , et pressentait ce qu'une douloureuse expérience avait si cruellement révélé a son amie. Moins éclairée sur la doctrine chrétienne, la reine accueillait avec joie des enseignemens où Madame de Krûdener répandait l'attrait d'insinuation qui lui était propre. Elles se quittèrent à regret , mais leurs âmes restèrent unies par les liens indissolubles de l'amour chrétien. Le tumulte de ces jours avait favorisé , en la voilant, cette intimité qui demeura mystérieuse pour l'entourage de la reine, car les précieux témoignages que nous en avons recueilli sont restés ignorés de ceux même qui devaient le mieux les connaître. Ainsi, le frère bien- aimé de la reine Louise, l'excellent grand-duc de MecklembourgStrélilz, partageait cette ignorance quand il nous faisait dire : « Madame de ^
» Krûdenef n^a jamais exerce là moindre influence » sur mon angélique sœur de Prusse , ni sur lé Roi » son époux qui jugeait parfaitenient cette femme si » tristement célèbre. Quant à Tempereur Alexandre , » en revanche , elle s'en était tellement emparée , que n la Sainte -Alliance que l'Empereur proposa et fit » réussir ne doit être considérée que comme l'on* 'i vrage de cette femme ; soyez sûr qtie je né le di- » rais pas si je ne le savais positivement. »
La Reine avait quitté Koenigsberg : Madame . de KrMd0ner, mêlée a la vie bruyante et' pleine d'émO;tions d'une place de guerre 9 éprouva le besoin du repos et de la retraite. Elle se reqdit à Dresde , auprès d^une amie , Madame £.uge1geu ^ . née de Mân^eulTel) d'où elle se dirigea vers les établissemens des frèfes Morayes. Le 3 décembre 1806 , elle enf.rait à Klein-Welk ^ où elle fuit reçue piar la comtesse Werther avec cette politesse que, la. piété reljèye et ei^ioblit. ,La princessBe. de. Reuss^ que Madaqae de Krûdéner avait connue autrefbis dansi le monde, se réjouit de la voir et la félicita cordialenient de 0è qu'abandonnant ^es. vaine$ {K)ursuites, elle avait consenti à n'être aux yeux ..d^s homoaea qu'une pécheresse. objet des compassiolaà infinies ida Dieu. Les progrès de la reine de Prusse dans la piété^v remplirent de Joie la princesse de Reuss, qui était > sa tante. Une intéressante malade ,. la comtesse de Hobenthal, doat la vie offrait quelques traits de.ites-
semblance avec celle de Madame de Krûdener y reçut aussi sa visite.
« J'y allai le soir. On m^avait parlé des grandes » douleurs de la malade. Elle ne peut voir qu'une » seule personne à la fois. Plus de monde dans la » chambre lui ôte la respiration. On ne peut Tap- » procher sans augmenter ses souffrances. A la pa- » ralysie se joignent des angoisses continuelles et des » douleurs au cœur qui* la font quelque fois crier. » Je n'oublierai jamais Timpression que j'éprouvai en » entrant dans sa diambre. Je m'attendais à voir j» une personne maigre ^ exténuée; je vis un ange » habillé de blanc : ses nobles traits avaient une ex- » pression céleste. La paix, le repos du Ciel se pei- » gnent sur son beau visage. Quel entretien que celui * de cette ime éprouvée et enseignée à Golgotha, aux » pieds de k croix! Pendant les angoisses de son » corps , elle éprouve de la joie , jamais d'ennui ; » elle s'épure par la souffratice. Elle a été assaillie » par le doute : c^est au travers de mille tentations » qu'elle est arrivée au repos, remplie de FEsprit du » Père et de l'amour de son Sauveur. Elle me comn muniquait son calme.... Que de clarté!.... Que » de simplicité ! . . . . Oh ! je suis bénie , mon Dieu , » de toutes tes grâces et particulièrement de ce que » tu m'as fait connaître des âmes qui m'humilient » en me faisant voir ce que je suis. Mais je suis n rachetée par Christ , mon maître , mon Dieu ^ mon
» Sauveur ! Que je vive et que je meure pour toi , » que je t'appartienne , et avec loi je posséderai toutes » choses; la grâce, la réconciliation avec le Père, » lé don de ton Esprit, la paix en toi, la paix aux » pieds de la Croix. Amen! Amen! »
De Klein-Welk, Madame dé Krûdener se rendit à Hernhut, où elle fut accueillie par la veuve du docleur Kaufman et par le missionnaire Goerke de retour du Groenland. Mais ce qui la charma , ce fut sa visite à Bethelsdorf , séjour des vieillards , où elle vît Quandt , son éompalriote , et Risler , alors âgé de 88 ans , qui avait connu le maréchal Munich du temps de l'impératrice Elizaheth : tous deux avaient hlanchi dans répiscopat, et s'attachèrent k lui. peindre les joies de la vie cachée avec Christ en Dieu, qu'ils goûtaient par avance. Rien de plus serein, de plus joyeux que l'abord de ces hommes vénérables , la plupart usés dans les travaux des missions et si bien préparés à la rencontre de leur Maître.
Pendant que Madame de Krûdener était chez les Moraves , elle fut appelée elle-même à faire une œuvre de mission auprès d'une jeune femme qui venait de perdre son époux : la comtesse E,.,., française, isolée h. Bautzen , se croyait abandonnée de Dieu ; Madame.de Krûdener accompagna la comtesse Werther à Baulzen et fut assez heureuse pour inspirer à la jeune veuve les sentimens de résignation et de confiance qui lui manquaient.
A son retour à Dresde ^ Madame de Krûdener se croyait adfermie contre les pièges d'un monde qui Tavait si long-temps captivée; mais elle en avait trop aimé et suivi les maximes pour n^étre pas souvent exposée à lui faire des concessions : c'était toute une étude que d'y marcher en Qirétienne. Tantôt reprise dans sa conscience pour son infidélité à confesser le nom du Sauveur , tantôt se reprochant de le faire avec un zèle trop ardent et sans douceur, elle avait sans cesse a gémir sur ces mouvemens impétueux et cette vivacité qui sont l'humiliation et le péché des nouveaux convertis.
Des maux de gorge assez vioiens l'obligèrent bientôt a une retraite absolue et elle comprit que sa placé n'était pas au milieu des salons : ce temps de souf-^ france lui fut précieux.
Madame de Krûdener désirait vivement s'instruire avec les hommes pieux qui pouvaient l'éclairei:. Jung Stilling se distinguait alors comme un des théosophes allemands qui produisaient le plus d^impression sur les masses* Sa pratique heureuse et brillante comme oculiste attirait la foule à Carlsruhe , où il s'était fixé* Le grand duc Charles- Frédéric de Bade, homme vraiment pieux et plein de zèle pour Tavancement dé la religion 9 l'avait nommé son conseiller aulique et le consultait sur toutes sortes de sujets : il avait alors 68 ans. La bienveillance chrétienne de Jung Stilling le portait quelquefois à exalter trop vivement les dons
de ceux fixez qni il reconnaissait une véritable piété. Le digne Baumeister , pasteur à Béthelsdorf , en avait prévenu Madame deKriidener, en lui disant : « Aver- » tissez bien Stilling y que moi, Baumeister, je le fais ]i prier de ne pas vous canoniser sainte. » Madame de Krûdener se le tint pour dit. En arrivant à Carlsruhe y elle alla voir StilKng et trouva le moyen d^étre admise dans l'intérieur de cette famille respectable où elle s'établit avec sa fille. Sa belle-fille vint l'y rejoindre. Dès le premier jour , elles purent admirer cette sérénité, cette joie sans dissipation ni I^éreté, ce sérieux exempt d'humeur et de tristesse qui étaient rhabitude de la maison Stilling. Le maître, sa femme et ses enfans étaient fort occupés , et Madame de Krûdener se mit aussi k visiter les pauvres et les malades pendant une partie de la journée; l'autre était consacrée à des travaux littéraires et à la correspondance.
Madame Armand était fort inquiète des difficultés qu'elle rencontrait dans la direction de son fils Charles. « Priez Dieu , lui écrivait son amie , de vous donner » du calme. le sais combien il est difficile d'en avoir, » mais Dieu rend tout possible. Chère amie, il vous » ^prouve dans son amour. Les plus beaux diamants » sont ceux qui sont le {dus taillés : la perle naît de la » souffrance de la coquille. Pensez donc a ce que souf- » frit pour vous celui qui, fils de Dieu , fut lui-même » sans tache. 11 vous aime : la vie ici bas n'étant » qu'une préparatiour , il vous forme parmi ses élus
» pour jouir d^ineflables biens à ses pieds. Âllez-y » loujours , porte:^y votre àme toute entière , hûm- 7è ble , sans titres , remplie de péchés , et dites : » Seigneur , vous donner de la force pour toutes
» choses Pourvu que vous nxayeii pour agréa-
» ble , que vous me pardonniez et me sanctifiez , » vous m'aiderez à avoir tout oe dont j'ai besoin , » car vous êtes le plus tendre des amis. Certaine^ » ment vous trouverez ainsi le repos. Ne vous bou- » leversez pas. Priez pour Charles , ne lui dites que » peu , car nous ne changeons rien par nos paroles. » Les hommes sont tous plus ou moins mauvais, U » ny a que la grâce divine qui puisse faire ce que » vous désiren. ^
Mademoiselle Stilling eut une grave maladie pen<« dant laquelle Madame et Mesdemoiselles de Kriidener se consacrèrent à la soigner coma>e les membres de «a famille. Elles auraient voulu ne jamais sortir de cet intérieur si intime. Mais Madame de Kriidener eut peut-être cédé en cela , à cette volonté propre qui est le plus grand obstacle k notre avancement ; elle dut y renoncer pour se faire présenter à la Margrave de Bade, mère de Tlmperatrice de Russie. L^éclat et le mouvement de la cour de Bade ne le cédaient point h ceux; de la cour de Prusse. La Margrave recevait souvent la visite de ses filles les Reines de Bavière et de Suède , TElectrice de Hesse et la duchesse de Brunswick^ qui y apportaient toute Tétiquette de leurs
diverses résidences. La présence de Fauteur et de Phéroïne de Valérie à Carlsruhe était une bonne fortune pour les Altesses Royales, qui la recherchaient avec un empressement, dont elle ne put se défendre par égard pour la mère de Tlmpératrice. « Cependant au bout de quelques semaines elle voulut se soustraire à cette gène en faisant un séjour dans le royaume de Wurtemberg. Mais la correspondance déjà très active qu'entretenait Madame de Krûdener avec les communautés moraves et d'autres amis, excita les craintes et les soupçons de la police Wurtembergeoise : on ouvrait ses lettres ; on les brûlait souvent après les avoir lues k la poste , ainsi que cela se pratiquait dans beaucoup d'endroits; l'ennui de cette surveillance la décida a retourner à Carlsruhe.
La cour étant partie pour une autre résidence, Madame de Krûdener se consacra activement à visiter les pauvres. Elle l'avait entrepris plusieurs fois sans pouvoir vaincre des répugnances enracinées par ses habitudes et ses goûts d'élégance. Un jour en rentrant chez elle, k Dresde, elle avait écrit ces mots dans son journal : « Peut-être aurais-je dû rester plus » long-temps auprès de cette pauvre femme. Oh ! » combien je sens que je suis mauvaise ! Comme la » véritable charité me manque ! Je pensais à Jésus , » que rien n'arrêtait , dont toute la vie ne fut que » bénédiction , amour et sacrifices. Et moi ! que » de choses me sont encore pénibles ! Dieu seul
» est bon! Lui seul peut nous régénérer par son » Saint-Esprit. »
La visite des hôpitaux de Koenigsberg à la suite de la Reine ne l'avait point aguerrie contre les inévitables dégoûts attachés à l'exploration des réduits de la misère , mais à Carlsruhe elle remporta sur elle-même une victoire complète. Elle grimpait dans les greniers les plus infects pour se livrer aux soins les plus rébutans avec une grâce et une dignité si tendres qu elles gagnaient tous les cœurs. L'amour lui avait fait voir son Sauveur dans la |>ersonne des pauvres ; plus elle sVtachait à lésus-Christ , plus elle les aimait. I]s lui devenaient chers et sacrés et comme objets d^une znéme charité et comme de vivantes images du maître qu'elle servait. En chacun d'eux elle se plaisait à retrouver celui qui n^avait pas un lieu où reposer sa tête. Elle ne pouvait voir un malheureux pécheur sans se rappeler celui qui s'est fait péché afin que nous fbssions rendus justes : k ses yeux, chaque infortuné était un portrait de Jésus humilié, condanmé et souffrant.
Un jour elle vit dans le vestibule de la maison qu'elle occupait une jeune servante qui balayait en pleurant. Elle descend et la questionne avec intérêt. Née dans l'aisance, la jeune fille avait eu sa servante et n'avait jamais imaginé qu'elle se trouverait un jour chargée de « gros ouvrages » ; mais ses parens étant morts ruinés, elle avait dû se placer
comme servante pour avoir de quoi vivre. « Ce n'est » pas le travail qui me peine , ajoutait-elle en san- » glottant, j'aime l'ouvrage, mais c'est Thumiliation, )» il me faut balayer devant la maison , dans la rue, » et tout le monde me voit ! . . . . »
Madame de Krudener lui prend avec douceur le balai des mains et se met a balayer la rue. La jeune servante stupéfaite, la regarde, puis veut l'empêcher. « Mon enfant , lui dit-elle sans céder a ses instances , « il n'y a aucune humiliation k » faire une œuvre utile. De plus 'grands que vous » et moi l'ont fait. La Vierge Marie qui descendait » de plusieurs rois a balayé comme vous le faisiez » tout à l'heure , et le Fils de Dieu, Dieu lui-même, » qui s'est fait homme pour nous sauver, a voulu » pendant trente ans vivre dans une condition bien » humble. Lui aussi aura pris le balai des mains de n sa mère pour la soulager , car il était soumis à ses » parens ; il était doux et humble de cœur. »
Rien ne démentait celte profession touchante d'humilité dans la vie de Madame de Krudener , et l'on ne pouvait l'approcher sans êlre édifié par sa douceur et son désir de sainteté.
Madame Coitin et Madame de Genlis venaient de tirer de la poussière, les légendes et les chevaliers du moyen âge. Mathilde obtenait le plus grand succès en France et en Allemagne. La princesse de Solms Braunfels , sœur de le Reine de Prusse , et plus tard
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Reine de Hanovre, raconta uu jour à Madame de Kriidener que l'on venait de trouver dans les fondemens d'une vieille tour un bracelet d'or portant le nom de la comtesse de Westembourg. Suivant une tradition assez accréditée , cette comtesse aurait été. renfermée sept années dans le souterrain de cette tour.
Madame de Krûdener avait achevé depuis peu ' sous le titre de Lettres de quélqi^es gens du mandCy un roman resté inédit, dont le comte Wielhorsky a fait le plus grand éloge à Monsieur Sainte- Beuve. « Il y avait entr autres , disait-il, une scène » délicieuse de déclaration d'amour a travers un y tirage de bonne aventure. » Le coté sérieux et religieux de l'ouvrage était- si habilement traité en vue des personnes du monde , qu'il est fort a regretter qu'il n'ait pas été publié. M. Sainte-Beuve pense qu'il a été détruit. Quoiqu'il en soit , Madame de Kriidener s'empara de la donnée que lui avait fournie la Princesse de Solms , pour montrer la puissance des consolations et des joies chrétiennes , même dans un souterrain ; elle en fit d'abord une nouvelle , puis un roman, auquel elle donna le nom d'Othilde ou le Souterrain. Ses filles, qui étaient ses seules confidentes , lui faisaient part de leurs critiques ; souvent , après s'être défendue avec autant d'énergie que d'enjouement , elle leur soumettait le lendemain un chapitre complètement nouveau et d'une invention
parfaitement originale y au lieu de celui qu'elles avaient condamné.
Au mois de mai , elle rejoignit à Bade son ne- Teu , le baron Louis de Krûdener , qui y était retenu par les suites d'une chute. Elle y rencontra pour la première fois la reine de Hollande y qui désirait vivement connaître l'auteur de Valérie. La reine Hortense avait le sentiment du beau et se sentait attirée vers les idées religieuses; elle recevait Madame de Krûdener chez elle , le matin, sans cérémonie , et aurait voulu se l'attacher ; mais Madame de Kriidener tenait trop à sa liberté et avait une trop grande horreur des cours pour se rendre à ses instances et la suivre k Paris : la sincère affection qu'elle lui avait vouée lui inspirait les lignes suivantes :
« Si j'avais des trônes à demander au Ciel pour elle, » la verrais-je heureuse ? Non , elle a besoin de bien » plus. La haute souffrance fille du Ciel a éprouvé » cette àme angéliquc ; elle a presque succombé sous n tant de douleurs amères : je l'ai vue en idée , se- » parée de ses enfans, et je la connais, j'ai senti tant » de choses !' Mais aussi j'ai vu s'ouvrir devant elle » les vastes domaines d'une félicité inébranlable. * »
Dans une lettre à la Reine de Prusse, Madame de Kj'udener lui parla avec enthousiasme de la Reine
!! 'UtAn h Midemoiselle Gochelet , 10 déi^embre 1810.
de Hollande et la Reine de Prusse lui répondit : « Ce que vous me dites de la Reine de Hollande » m'a extrêmement intéressée ; tous ceux qui la con- » naissent l'aiment et lui rendent justice : l'amitié » qu'elle veut bien avoir pour moi m'a bien agréa- » blement surprise , et je voudrais qu'elle sût le prix » que je mets k êlte distinguée par elle.
Madame de Kriidener passait ses matinées chez la reine Horiense et lui lut Othilde dont elle fut enchantée.