CHAPITRE IX
tsos. — iSO».
Tenclaoee de Madame de Kr&dener an mjsticisme; •» Jvaxg Stillîng, •*- Swedenborg^. — Gommuuications avec le monde invisible. —- Oberlin. •— LUUa^ miuisme. — Ses consetfuences fancstes. •— Comment elles se produisent ordinairement. — Frédéric Fontaine > pasteur à S/'-Miarie aux Mines» — Sa renommée. — La voyante Maria Kummrin. — Prédictions.— Visite de Madame de KrAdencr à S.^*'Marie.— Réception qui lui est faite.— Effet produit.— >&xamena-'-Seconde vue de Maria Kummrin.— 'Lettres à Madame Armand. — Voya^^e k Genève. — - Yisîle de Madame de Staël. —- Embarras financier. — M. Gautier de Tournes. — Retour k S«^*- Marie. •— Lettres de Madame de Krudèaer. -«- Prédiction de Maria Kummrin. -^ Délivrance du chevalier d'Ochando. — • Etablissement à Bonigbpim.— Lettre à Madame Armand. •-.- M. Elie Weg«eIiD. ^- Lettre à M< Weguelin. — Gorrespondanc<* avec Madame de Staël, — Affluence à Bouigbeim — Frédéric I." y Roi de Wurtemberg. — Maria Kum» mrin est arrêtée. — Madame de Krudener est expulsée du rojaume âé Wurtemberg. .» Lettre . au prince de Ligne. — Bonne réception dans }e grand duché de Bade* -.- Mt Bignon* <i— M. de NorTias. -» Jug'eiiieat do M, de Norvins,
répoque de son établissement à Garlsruhe ^ chez JiiQg StilUog , la piété de Madame de Krudener était simple, active et sereine. Elle n'avait encore adopté aucune des idées que le monde signale avec quelque dédain chez les mystiques et les illuminés. Cependant y elle avait goûté et compris plusieurs des points particuliers qui faisaient le sujet de ses entretiens avec Jung
Stilling. Elle les avait pressentis, et n'était venue ^ Carlsruhe que pour s'enquérir de ces doctrines d'un spiritualisme d'autant plus attrayant, qu'il répond mieux à notre sensibilité et à notre désir de pénétrer les mystères de l'amour de Dieu.
Jung Stilling lui avait ouvert la perspective des horizons célestes et avait étendu a ses yeux le domaine de Tinfini en lui parlant des relations de ce monde avec la création invisible. Lui-même y croyait et en avait une expérience pratique qui lui rendait admissible et édifiante la possibilité de ces rapports. Il avait étudié et admiré la vie de Swedenborg et s'était fait le, champion de quelques-unes de ses idées : il admettait que certaines intelligences, certaines âmes d'élite peuvent recevoir des impressions en dehors de celles que les sens -apportent au commun des mortels ; qu'elles forment une sorte d'anneau intermédiaire entre le monde physique et le monde des esprits. Loin de voir dans- celte prétention rien qui pût développer l'orgueil , il croyait que ces relations conviennent d'autant plus h. ces natures là , qu'elles sont un devoir imposé d'en haut et une manière de faire valoir un talent confié. Swedenborg qui avait réalisé celte communion d'une manière si intime et si habituelle « ne s'en vantait jamais ; mais » il savait fermer la bouche aux moqueurs, » dit Herder. « A tous ceux qui l'approchaient, il paraissait un n homme d'un esprit joyeux et tranquille , un homme
n qui réellement conversait avec les anges ; c^était le » modèle de la piété non feinte y de la bonté et de H la vérité. »
Swedenborg vivait très-retiré , au contraire de tous les sectaires qui ne respirent que pour se répandre au dehors. Cette vie intérieure, ces communications avec les morts et les esprits excluaient nécessairement celles avec le monde agité et extérieur , où les sens et les apparences jouent un si grand rôle. « Sur la » fin de sa vie , il restait des heures , des journées » entières en communication avec le monde des » âmes ; quand il sortait de son extase , on voyait ses » yeux flamboyer , comme si en effet ils avaient reçu » pour voir les esprits une vue surnaturelle. » Jung Stilling possédait à un moindre degré quelque chose de cette faculté. Il enseignait que Famé est animée de puissances, dont les manifestations sommeillent habituellement, mais qui doivent se réveiller quand notre corps dormira du dernier sommeil et il avait fait l'expérience que ces facultés, généralement oisives, n'attendent pas toujours l'époque de ce réveil pour réclamer leur place au milieu des sensations de notre vie terrestre. 11 partageait cette croyance avec un autre homme remarquable dont il fit faire la connaissance à Madame de Krûdener. C'était Frédéric Oberlin , pasteur à Waldbach au Ban de la Roche , qui alliait ces idées avec une pratique chrétienne des plus dévouées et des plus actives. Phi-
lantrope, administrateur y civilisateur des paysans presque sauvages auxquels - il distribuait à la fois le pain du corps et celui de rame, jamais ces facultés mystérieuses qu'il avait de se mettre en relation avec les esprits invisibles , ne rompirent leur équilibre avec son activité pastorale et chrétienne. Si Tilluminisme n'avait jamais eu d'autres fauteurs et d'autres adeptes que cet homme, il ne serait certainement pas l'objet de l'animadversion non seulement du nponde railleur et léger , mais de la plupart des chrétiens. La simultanéité de quelques erreurs de doctrine avec les faits soi-disant extraordinaires de l'illuminisme , ne suffirait pas à l'eipliquer ; car l'erreur se trouve mêlée encore , chez la plupart des chrétiens , en quelques proportions avec la foi réelle et vivante. Saint Paul le défil^re en disaQt : < Si quelqu'un bâtit;. sur le fonden^eilt » qui a été bâti. par Jé^us-Cbrist , de l'or^.de l'ar- » gent y des pierres précieuses ^ du .bois , du foin ou » du chaupae, l'œuyre de çbacuii ser^ manifestée, » car le jour la fera connaître > parce qu'elle' sc(ra 9 éprouvée par le feu. Si l'ouvrage de quelqi^'un » qui aura, bâti sur Jésus*Ghri$t subsiste , il en re* » cevra la récompense. Si l'œuvre de quelqu'un » brûle 9 il perdra* le fruit de son tii'ayail; mais pour » lui, il échappera, toutefpis, comme aii travers » du feu. * »
♦ I. Cor. ni.
Ce qui compromet donc justement ces doctrines, c^est Tabus des facultés que nous avons indiquées bien plus fréquent que leur usage modéré. Toutes les fois que le procédé lent et sage de l'Esprit a excité Timpatience et la convoitise de Tbomme , toutes les fois que ces révélations ont rencontré chez celui qui en était favorisé ce même désir de s'égaler à Dieu qui s'alluma si rapidement dans le cœur de nos premiers parens , l'erreur se mêle à la vérité , les lumières vacillent et déçoivent celui qui les accueille; il a empoisonné la source où il prétendait puiser la vérité , et sa punition est de ne pas s'en apercevoir. Pour ne pas être ébloui et entraîné par son erreur , il faut non -seulement une foi bien vive et bien humble , mais une vue bien perçante ; * une connaissance intime de la religion , un tact spirituel bien rare ; enfin, un œil simple qui voit les objets tels qu'ils sont , non à force de pénétration , mais a force de candeur. Dès qu'il y a légèreté ou manque de simplicité dans l'examen auquel nous nous livrons , il y a bientôt aussi connivence de l'amour- propre et du cœur, et l'erreur enlace et multiplie les nœuds qu'elle forme de telle manière qu'il devient impossible de les desserrer : l'orgueil s'exalte et tend à faire considérer cette faculté comme une faveur miraculeuse, comme une grâce spéciale et une suspension des lois de la nature en faveur de celui qui en est dépositaire. Sitôt que l'on accepte ce terrain, toutes
les révélations antécédentes perdent de leur autorité et leur effet demeure suspendu. De là ^ les erreurs monsti:ueuses de tant de sectes , et les chutes déplorables qui en tous les temps ont signalé , dans l'Eglise même, les dangers d'une certaine illumination. De là y en dehors du domaine religieux , ces abus du somnambulisme et du magnétisme , dont les sujets deviennent presqu aussitôt qu'ils sont tombes dans cet état , la proie de l'avarice et de la rapacité de ceux * qui les exploitent.
Pour un Swedenborg, un Saint-Martin, un Stilling, et un Oberlin qui auront peut-être bâti quelque fois avec du bois et du chaume , on compte des milliers de rêveurs et de fanatiques dont l'exemple doit nous tenir en garde contre les abus et les excès de l'illuminisme; on compte surtout un nombre déplorable de personnes qui en ont fait un moyen de satisfaire leur ambition sordide ou leur curiosité sacrilège, et nous sommes forcés de mettre dans cette catégorie un homme qui , en 1 808 , faisait un grand bruit dans Ja contrée où vivaient Oberlin et Stilling.
Frédéric Fontaine appartenait à une famille française réfugiée en Prusse, à la révocation de l'Edit de Nantes. Il était pasteur à S.**-Marie aux Mines et ne se faisait remarquer alors, que par son zèle, son activité chrétienne et son dévouement aux pauvres. L'opinion publique allait même jusqu'à lui attribuer un miracle. Un dimanche qu'il était en chaire, le Ciel se couvrit
tout à coup. Les éclairs et les tonnerres se succédaient avec rapidité. Un orage terrible menaçait d'anéantir les récoltes pendantes, espoir du laboureur. Le pasteur Fontaine se mit a prier a haute voix avec tant de véhémence, pour demander h. Dieu d'éloigner le fléau dévastateur, que sa subite disparition parut à la foule une réponse à ses requêtes. Ce fait fut constaté et raconté dans tout le pays et porta jusqu'à Carlsruhe la renommée de piété et de sainteté de Fontaine. On venait de loin pour l'entendre et le consulter comme un saint. Trop sensible peut-être à cette approbation^ son orgueil était exposé à de dangereux assauts. Bien-^ tôt le besoin de répondre à la haute idée qu'on avait de lui, l'entraîna à rechercher l'extraordinaire aux dépens de la vie cachée avec Christ en Dieu.
En ce temps-lh , Fontaine fît la connaissance d'une paysanne extatique d'un certain âge , nommée Maria Kummrin. Celte femme fort simple et d'un esprit borné , parlait dans ses extases comme ayant des in* telligences avec le monde invisible; elle voyait les anges et en recevait des ordres. Plus d'une fois elle avait annoncé des événemens qui eurent lieu plus tard , tels qu'elle les avait prédits. Elle .racontait des faits qui se passaient à une grande dislance et réa* lisait tous les phénomènes du somnambulisme naturel. Elle déterminait d'avance pendant son extase le jour où elle en aurait une nouvelle. A son patois vulgaire succédait dans ces momens d'inspiration un
langage élégant, simple > sentenlieux et grave, accompagné de prières pleines d'onction. En sortant de cet état y elle témoignait ordinairement beaucoup de douleur de redescendre sur la terre et conservait pendant quelque temps Tapparence du recueillement^ sans garder aucun souvenir lucide de ses discours^ ni de se^ visions.
Madame de Krûdener avait souvent entendu parler du pasteur de S.'*-Marie et désirait le connaître : De son côté, Maria Kummrin annonçait, dans une de ses révélations , la visite prochaine de Madame de Krûdener, et parlait de la grande œuvre qu'elle était destinée a accomplir, en termes qui excitaient^ vivement la curiosité des assistans.
Quelques jours après, Madame de Krûdener descendait à la porte du presbytère de S.**-Marie aux Mines où le. pasteur l'attendait , et la salua à son arrivée, en lui faisant l'application des paroles adressées par les disciples de Jean au Messie : « Es-tu » celle qui devais venir y ou devons-nous en attendre y une autre ? )) Â ce langage , Madame de Krûdener reste interdite. On le lui explique. Son imagination , amie du merveilleux , est saisie et frappée. Elle accepte cette révélation mystérieuse avec d'autant moins de défiance que la voyante est plus simple et qu'elle croit le pasteur plus incapable d'artifices.
En entendant, Maria Kummrin lui prédire une haute vocation dans le règne de Dieu et désigner Fontaine
comme Tapotre choisi pour travailler avec elle à la conversion du monde , elle s'humilie. Fontaine Texhorte avec chaleur à ne pas reculer devant l'appel d'en haut. L'un et l'autre s'excitent par la perspective d'une carrière de dévouement , où la gloire de Dieu et le bonheur de l'humanité leur sont proposés comme le terme et la récompense de leurs travaux. Une fois initiée a cette œuvre de divination qui s'accomplissait journellement sous ses yeux y introduite par les révélations de Maria Kummrin dans ce monde invisible dont Oberlin lui avait dévoilé les rapports avec certaines organisations d'élite y Madame de Krùdener se laissa entraîner aux spéculations qui flattaient ses penchons les plus vifs^ Son organisation nerveuse y jointe k cette surexcitation de sensibilité , dont elle a fait l'un des attributs charmans de Valérie , ne la prédisposaient que trop à subir l'influence de son entourage. Sans doute ses expériences chrétiennes et son désir sincère de glorifier Dieu la garantissaient des pièges grossiers; elle eut repoussé avec horreur toute pensée pei^sonnelle d'élévation ; mais comment refuser de concourir à Texécution des grands desseins de Dieu ? Comment ne pas reconnaître dans les circonstances de son appel ce cachet providentiel qui en désigne ici bas les instrumens ?
Cependant , elle scrutait la vie du pasteur Fontaine avec toute la sagacité que l'usage du monde a^ait dé-
veloppee en elle. En le voyant moins préoccupé de ses devoirs d'époux et de père , moins attaché comme pasteur à l'enseignement simple de l'Evangile qu'a la contemplation de l'invisible et à la recherche des dons extraordinaires, elle concevait bien quelques doutes sur la réalité de sa mission : mais elle était ébranlée par l'assurance avec laquelle il saluait en elle et sa fille, les prémices de ces « milliers dont il devait être le nouveau saint Paul » , et craignait de rejeter les ordres du Seigneur en rejetant celui qui parlait en son nom.
Quant à Maria Kummrin, le ciel même semblait intervenir chaque jour pour garantir l'authenticité et la vérité de ses oracles. C'était un spectacle surprenant de la voir se tirer de toutes les épreuves , et devançant l'examen, répondre aux doutes les plus intimes, prévenir les questions, avec un aplomb qui confondait les asaistans. Puis , s'il restait souvent quelques points obscurs dans ses oracles, l'on pouvait espérer qu'une révélation subséquente achèverait d'éclaircir le sens confus, et l'on attendait dans un esprit de soumission. La grande conformité de ces révélations avec la lettre de FEcriture en faisait le caractère habituel. Quelquefois leur sens était plus incertain ; mais Madame de Krùdener sachant par l'étude même de la parole sainte que la pensée de l'homme peut se mêler à un certain degré avec celle de l'Esprit de Dieu , cherchait dans la prière cet Esprit de sagesse et de révélation qui
lai manquait. Toutes choses sont promises au croyant humble. Aussi la paix de Madame de Kriidcner, cette paix que le Seigneur donne aux âmes de bonne volonté ne fut nullement troublée par ces nouvelles lumières : elle se retrouve dans la lettre suivante, écrite à Madame Armand , de Sainte-Marie-aux-Mines * :
« Chère amie, la plus foi^tunée des expériences
» me fait dire que je suis la plus heureuse des créatu- » res. Je ne puis vous dire que de bouche tout ce que * j'ai éprouvé ; en attendant , je prie pour vous et je 9 crois que vous deviendrez aussi, bienheureuse sur » cette terre. Chère amie , pensez que j'ai éprouvé » dans le vrai sens du mot des miracles ; que j'ai » été initiée dans les plus profonds mystères de l'é- » ternité, et que je pourrais vous dire bien des choses » sur la félicité future : non , vous n'avez pas d'idée » du bonheur qui attend tous ceux qui se donnent » entièrement a Jésus-Christ. Persévérez , allez à lui » tous les jours. Tai de sa bonté et de sa miséricorde » la promesse positive qu'il daignera m'accorder mes 9 prières pour mes parens et amis ; je demande a » sa miséricorde les biens de Téternité pour eux. Ah ! » si vous saviez comme il nous aime ! Les temps » approchent et les plus grandes calamités pèseront >» sur la terre; ne craignez rien, restez fidèle en lui. » Il assemblera tous ses fidèles. : son règne arrivera
* 21 Juin 1809.
D ensuite. Il viendra lui-même régner mille ans sur » la terre. Donnez-vous à lui et demandez seulement » la foi et Famour pour lui et pour son père céleste. » Adorez le Père et demandez-lui son Esprit saint....»
Elle écrivait encore à cette amie * , en lui recommandant M. Wepflles, beau-frère de Fontaine. « Le » porteur de cette lettre , homme excellent et véri- » table chrétien, vous en dira plus que vingt lettres; » il est notre ami intime depuis deux mois, et sa » femme est mon amie. Causez avec lui : vous lui » rappellerez ma dernière lettre où je vous disais que » je n'avais éprouvé que des miracles depuis quelque » temps surtout. Il vous détaillera cela et vous con- » vaincra. Cette Providence admirable que j'invoque, » ce Dieu d'amour et de bonté que nous servons » bénira cet entretien , puisqu'il a conduit , sans que » nous puissions nous y attendre, M. Wepffles chez » vous. Ecoutez- le bien, il est dans la vérité. »
A cette époque, «Madame de Krudener avait des raisons pressantes d'^aller k Genève , mais l'embarras de ses affaires la retenait momentanément, et nul de ses amis ne pouvant l'aider , elle se gardait bien d'exprimer son désir ; tandis qu'elle y pensait , Maria ' £[ummrin entre un jour dans sa chambre et lui annonce dans son langage sentencieux qu'elle peut aller à Genève visiter son amie ; que ses soucis d'argent ne doivent
* 15 Août isea.
point rarrêter, qu'elle ne doit se préoccuper que d'être de retour au bout d'un mois. Cette parole était trop bien d'accord avec les pensées secrètes de Madame de Krûdener pour qu elle hésitât à s'y conformer.
Elle partit le 20 septembre , et s'établit a Sécheron aux portes de Genève. Son but principal était de parler k Madame Armand des joies qu'elle goûtait daifs la connaissance et la communion du Sauveur. Madame Armand, déjà ébranlée par ses lettres, se rendit à ses exhortations et entra franchement dans cette voie. Elle fit la connaissance de plusieurs personnes pieuses entr'autres, MM. Gautier de Tournes^ Cellérier, Demellayer et Moulinié. Elle revit aussi Madame de Staël alors à Genève. Un jour qu'elle était chez Madame de Krûdener à Sécheron et que celle-ci lui parlait du calme délicieux dont elle jouissait après tant d'orages :
— • « Ah ! oui , s'écria Madame de Staël , c'^st du » calme qu'il me faudrait ; ce calme après lequel je » soupire et que je ne puis obtenir. >»
Mademoiselle Juliette de Krûdener , qui ne parlait presque jamais devant personne^ reprit timidement :
— « Cependant , Madame , ce n'est pas dans le » calme qu'on avance. »
— «Pardonnez-moi, Mademoiselle, )» reprit Madame de Staël, avec cet à propos qui la distinguait, if par- » donnez-moi^ vous êtes précisément la preuve du » contraire. »
Madame de Krûdener fît , dans une course à Lau-
sanne, la connaissance du marquis de Langallerie qui lui recommanda fortement la lecture des œuvres de M."* Guyon , dont il lui fit présent.
Le moment du départ approchait : ne recevant point de leltres de change de Riga, Madame de Kriidener se trouvait dans l'impossibilité de payer son compte à l'hôtel de Sécheron. Fidèle cependant aux ordres de Maria Kummrin , elle se préparait à partir et avait commandé les chevaux de poste , malgré les représentations de sa helle*fîlle Sophie, moins confiante aux visions de Fextatique. L'argent n'arrivait point. Le départ avait été différé de plusieurs heures et Madame de Kriidener s'entretenait avec un libraire de Lausanne , rhonnêie et pieux Petillet , lorsqu'on lui annonça M. Gautier de Tournes. Ayant appris en passant devant l'hôtel, que Madame de Kriidener n'était point encore partie , il venait lui réitérer ses adieux. Il l'interroge sur les causes de son retard, la presse de questions et elle lui avoue son embarras.
« N'est-ce que cela, répond M. Gautier, disposez » de moi. Cent louis vous suffiraient-ils ? »
Les cent louis furent acceptés , et M."* de Kriidener quitta Genève toujours plus affermie dans sa confiance aux prédictions de Maria Kummrin. De retour à Sainte- Marie , elle écrivait : « Notre bon pasteur n'est point » encore arrivé, nous l'attendons. Notre petite maison » respire la paix. Nous lisons, nous travaillons; le soir, » au thé , nous lisons les Lettres de Madame de Se-
» vigne. Que fait Faimable et excellent M. Moulinié? » Oh ! que je voudrais vous avoir tous au coin de » mon feu * ! »
Tout en conservant quelques goûts lilléraires, la petite colonie de Sainte-Marie-aux-Mines ne perdait aucune occasion de s'occuper d'intérêts plus sérieux. « Chère » amie , écrivait Madame de Krûdener à Madame Armand , « ne vous découragez pas y mais soyez fidèle ; » cherchez à être dépouillée de tout ce qui n'est pas » Dieu ; cherchez-le sincèrement , il- faut que nous » mourions à tout pour qu'il vive en nous^ mais » lui seul opère cette grande œuvre. -A nous de la » désirer et de ne le point contre-carrer. La fidélité » consiste à faire chaque jour ce que nous devons. » Avons-nous des peines ? Avons-nous des efforts à » faire sur nous-mêmes, des sécheresses , des manfi ques de confiance , des craintes pour l'avenir , des » attaches trop fortes ? Allons à lui , demandons » lui sans cesse de l'aimer , de l'aimer sans mesure. ji L'amour absorbe tout : Tout nous devient indifféj» rent quand nous l'avons , Lui. Tous les dépouil- >» lemens se font par lui , et vous savez ce que » dit notre ami Moulinié : « Le Seigneur a la main » légère. » Chère amie, depuis notre retour nous » avons éprouvé plus de miracles que jamais ; il se- » rait impossible de vous écrire tout ce que vos heu-
* Lettre à Madame Armand , 23 octobre 1808.
» reuses amies , si indignes des grands bienfaits de
» DOtr^ Divin maître, ont reçu de lui »
L'un de ces bienfaits dont elle parle fut le retour inespéré du mari de Mademoiselle Sophie de Krû-
. dener, le chevalier d'Oehando^ qui avait été fait prisoi^nier par les Français. Les dernières nouvelles reçues de lui étaient datées du Danemarck. Maria * Kummrin avait prédit son retour et conformément à
* sa prédiction , M, d'Ochando venait d'être dirigé sur la France et se trouvait tout près de Sainte-Marieaux-Mines. Madame de Krûdener était avec ses filles en visite à quelque distance de Sainte-Marie, lorsque la voyante vit en extase qu'il arrivait des lettres importantes qui exigeaient un prompt retour. Le lendemain, Madame de Krûdener reçut une dépêche du ^ Ministère de la guerre ponant ces mots : « Sa » Majesté l'Empereur fait cette seule exception en » faveur de M. d'Ochando , officier Espagnol ; il ac- » corde sa liberté aux demandes du prince Koura- » kine et aux vôtres. » Madame d'Ochando le rejoignit «aussitôt.
Une autre fois, la voyante annonça qu'il y aurait une grande bénédiction attachée à la fondation d'une sorte de colonie chrétienne dans le royaume de Wurtemberg. Le lieu- avait été désigné peu clairement d'abord , puis d'une manière plus nette , et Ton avait enfin parfaitement reconnu un domaine situé près de Bonigheim. Madame de Krûdener dut
céder a ces indications et aux instances de Fontaine qu'elle chargea d'en faire l'acquisition pour elle. Les préparatifs d'établissement durèrent jusqu'au commencement de mars 1809.
« * Comme vous aimeriez ce pays! écri-
)» vait-elle à Madame Armand. La maison est au » milieu des vignes et des bois, au pied d'une mon- 9 tagne qui domine un antique couvent, d'où on a » la vue sur toute la contrée. De là , ou découvre » 62 villes y châteaux et villages. Ma chambre à couft cher a un papier vert avec des hortensias et beaucoup * de soleil. Elle est déhcieuse ; elle voit le couvent , » les vignes , les bois et une nature magiques. C'est » par ordre du Seigneur que nous avons pris cette » maison ; jamais je n aurais osé faire cette dépense : » elle était si délabrée qu'elle a coûté cent louis )» d'arrangement. Maintenant elle est charmante. »
Ce serait une étude intéressante de rechercher par quelles voies Madame de Krûdener se trouva correspondre aux besoins de tant d'àmes préparées d'une manière si diverse k recevoir d'elle quelques rayons de la vérité chrétienne. Forcé de nous restreindre , nous ne pouvons mentionner toutes ces rencontres si variées , parmi lesquelles nous devons pourtant signaler celle de M. Elle Weguelin. Suisse d'origine, M. Weguelin servait dans les gardes Suisses en France : lorsque dans une des plus meurtrières batailles du
* Bonigheim, 31 Mars 1S09.
règne de Louis XV , la mort lui apparut si mena* çante, qu'il fit vœu s'il échappait^ de chercher son salut en Dieu. Tourmenté de l'accomplissement de ce vœu , il ne savait comment s'éclairer , lorsqu'il reçut dans un rêve, l'indication d'un livre qui devait lui montrer la route. Il négligea cet avertissement qui lui fut répété, chercha le volume et la page , où il puisa effectivement la connaissance qui lui manquait. C'était un ouvrage d'Antoinette Bourignon , dont il avait étudié et adopté les doctrines , lorsqu'il fit la connaissance de Madame de Krûdener : nous aurons k parler plus d'une fois de Taclivité et du zèle qu'elle lui avait communiqué. Gomme il lui témoignait son respect pour sa vie si dévouée , elle lui répondait à Strasbourg où il résidait :
•. * « Vous parlez de moi, pauvre et misé-
u rable pécheresse, qui ne fais rien qui vaille, pleine » de manquemens et de défauts : oh ! si vous saviez * avec quelle miséricorde le Seigijeur me porte , » combien je me détruis moi-même, de sorte que je » ne puis recourir à moi pour quoi que ce soit. C'est » lui que nous voulons aimer et célébrer en ne dcman- » dant pour nous-mêmes qu'amour et humilité. *
C'est dans ses lettres à M. Weguelin que Madame de Krùdener développait avec le plus d'abandon ses pensées et ses expériences intimes, sans négliger aucune des âmes avec lesquelles elle pouvait s'en-
* 23 Mars 1809.
trctenir des choses célestes. Ses relations avec Madame de Staël étaient devenues plus intimes depuis leur dernière rencontre a Genève : elle lui parlait de son bonheur , de ^n calme , des joies de la prière et de Tamour de Dieu : elle lui racontait sa vie, mais sans lui faire mention des faits extraordinaires qui Tauraient peut-être étonnée sans Fédifier; Madame de Kriidener avait une haute idée de la sincérité de Madame de Staël et' la croyait faite pour trouver la vérité. Elle admirait cette vive sensibilitéi^ ce bon sens et cette droiture dans une àme passionnée qui frappent dans toute la vie et les écrits de Madame de* Siaël , et confiante dans le succès de la lutte , elle ne la pressait point par un zèle maladroit. « Madame » de Staël se sent très-loin du port. Elle est franche » et vraie. Je crains qu'elle ne s'aperçoive qu'on veut » la travailler ; cela ne vaut rien : il faut laisser aller, » il faut prier, il faut du temps, des dégoûts du I» monde , mille choses qu'on ne hâte pas ; ainsi , » je suis loin de croire qu'on la séduise. Dieu seul j> peut la prendre ; elle ne lui, échappera pas. » Elle répondait dans le même sens aux craintes qu'on lui manifestait qu'elle n'effrayât des âmes mal atFermies par les récits de ses expériences.
¥. Jésus-Christ est le seul grand convertis-
» seur. Tout notre art, toutes nos phrases et les » peines que nous prenons ne sont que l'écume qui » s'évanouit. 11 ne faut pas jeter les perles aux pour-
» ceaux, le Seigneur nous en avertit. Dites bien k » Moulinié que c'est là ma doctrine. »
Le retour de M. d'Ochando et bien d'autres merveilles prévues par Maria Kummrin avaient répandu sa réputation dans toute la contrée. On venait la consulter et lui demander des directions dont souvent on n'avait qu a se louer. Un fait assez curieux ajouta encore à la confiance qu'elle inspirait en montrant tout son désintéressement , et en prouvant bien qu'elle ne conservail^aucun souvenir des prédictions qu'elle faisait dans ses extases. Quelques années avant d'avoir fait la rencontre du pasteur Fontaine , la voyante avait prononcé sur l'avenir du Duc Frédéric de Wurtemberg une parole qui l'avait vivement alarmé. Cette parole avait eu peut-être son ac(K>mplissement , car devenu roi par la Ëiveur de Napoléon , et très-jaloux de son autorité, Frédéric !••' s'irrita du retour de Maria Kummrin dans ses états. La foule qui se rendait en pèlerinage k Bonigheim lui rappelant vivement ses anciens griefs, il y vit une sorte de bravade. Peut-être craignit-il quelque nouvelle menace de la vieille paysanne : bref, la maison de Madame de Krûdener fut cernée par les gendarmes qui se saisirent de Maria Kummrin et la conduisirent en prison.
Madame de Krûdener réclama hautement en faveur de sa cliente. Elle avait trouvé moyen de communiquer avec elle dans son cachot, lorsque le roi de Wurtemberg lui fit signifier qu elle eût à quitter ses Etats
dans les 24 heures. Il fallut partir avec tous les hôtes qu'elle avait généreusement recueilli ; toute la famille de Fontaine habitait sous son toit hospitalier. En cjuittant Bonigheim , elle écrivit au prince de Ligne et à la princesse de Solms. M. Bignon cite quelques mois de la lettre au Prince de Ligne*, dont je ne garantis pas Texactitude :
« C'est jouer de malheur , éctivait-elle au vieux » Prince dé Ligne. Dans le i S."' siècle, on croyait » aus. sorlitèges; aujourd'hui qu'on ne croit plus aux » enchantemens mêmes , tant on est raisonnable , je » suis prise pour une enchanteresse. Encore si j'avais » de heaut yeux comme autrefois, je m'en conso- )> lerais avec vous , qui savez que je n'ai jamais
» conspiré que contre l'ennui En pol i tique ,
» je suis une tourterelle d'innocence, je l'abhorre ;
» je ne veus que la pail x> Puis citant le
mot d'Yorick à la mouche : « Le - monde est assez » grand pour nous deux , » elle ajoutait ' « Est-ce A que les Etats du rOi de Wurtemberg ne seraient pas » assez grands pour lui et pour moi ? » Mais toutes ces démarches furent vaines et elle fut heureuse de pouvoir retourner à Bade, où le baron Bignon qu'elle avait connu à Berlin se chargea de lui assurer un excellent accueil. M. de NorvinS, alors ministre du roi de Westphalie, lui réitéra les mêmes assurances
* Histoire de Fraace sdus Napoléon, t. x. Eclaircissement à propos d^iine déularathm de M. le princci de Tallcyrand.
lorsquHl alla la recevoir en Tabsence momentanée de M. Bignon.
Quarante ans s'étaient écoulés , lorsque M. de Norvins nous racontait l'étonnement qu^il éprouva à la vue de cette petite colonie qui venait de s'installer dans une maison isolée de la vallée de Lichtenthal. La dignité , la sérénité inefTable de Madame de Kru« dener , le charme de son expression , ses yeux d'un bleu pénétrant et sa belle chevelure , lui donnaient quelque chose d'extraordinaire , qui l'avait vivement frappé. « Madame et Mademoiselle de Kriidener por- )i taient en toute- chose l'amour passionné du bien ^ » sans prétention , sans intolérance , sans bruit , sans » vanité. C'étaient dés chrétiennes primitives qui » avaient pris la bible à la lettre. La charité , la ré- » signalion , le pardon des injures et l'humilité étaient » leurs vertus pratiques. Je les trouvais souvent dî- » nant avec du pain noir fort gaîment , ayant aban- )» donné leur dîner à des pauvres qu'elles trouvaient » tout simple de servir ; on ne l'apprenait qu'en le ]» voyant. Regardant 2»a fortune comme le patrimoine » de tous ceux qui en avaient besoin y Madame de » Kriidener donnait au point de se trouver dans la '^ ï» gêne ; mais sa charité ne se bornait pas aux secours » matériels ; c'était la consolation des cœurs brisés qui » la faisait briller de son plus doux éclat. Humble » avec les petits, Madame de Kriidener n'éprouvait »»nul embarras avec les grands et leur parlait de
» l'Evangile avec une entière liberté. Une haute » intelligence, une vive sensibilité, Finstruction la i> plus étendue, la connaissance des langues {ram* » çaise , allemande , anglaise , russe et italienne , » qu'elle parlait avec une rare facilité , non moins » que son tact fin et l'exquise grâce de ses manières, » lui ouvraient l'accès des esprits les plus cultivés* Sa » fille avait conservé une timidité telle que le regard » d'un enfant la faisait rougir. Quelquefois cependant » le récit d'une belle action, les acrens de Téloquen- » ce , ou une poésie élevée lui étaient cette crainte » d'elle-même, et rien n'était délicieux comme Tex- » pression de son enthousiasme. Souvent je me pre- » nais à regretter que nos entretiens n'eussent pas de » témoins capables d'admirer avec moi l'élévation de » la pensée et la noblesse de sentiment de ces deux » femmes remarquables. »
Les mémoires inédits de M. de Norvins contiennent d'autre^s détails sur ses rapports avec Madame de Krùdener. Nous hâtons de nos vœux la publication de cet ouvrage d'un homme qui q. traversé une époque si mémorable, et qui, acteur ou témoin dans les grands Jfe~ événemens qu'elle a vus s'accomplir , a conservé des hommes et des choses les plus intéressons souvenirs. Cette lecture ne saurait toutefois dédommager entièrement ceux qui n'ont pu recueillir de sa bouche les récits piquans et variés de sa verte vieillesse.