‹ Vie de Madame de Krudener;Chapitre 17 sur 38 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La grande- duchesse Stéphanie. -^Le baron Bignon. — Lettre à M* ^c Norvins. — Maria Kummrin sort de prison» — • Anoonce de calamités. — Lettre de la reine de PrQss<». — Mécomptes. — DifTîculte's suscitées par Fontaine. — Lettre à M. Weguelin. — Prières eiaucées. — Délivrance temporelle, — Délivrance spirituelle. — Lettre à M. Weguelin. — Le Quiétisme. — L'amour pur. — Lettre à Madame Armand. — Support des humiliations. ->~ Sévérité des Chrétiens tièdes. — Préventions accréditées. — La Biographie universelle. — M. Parisot. -«- M. Sainte-Beuve. — Critique violente. — Réclamation* — Anec* dote citée par M. Sainte-Beuve. — - Lettre de M* Sainte-Beuve.

ADAME DE Krddener fut accueillie avec bienveillance par la grande duchesse Stéphanie cousine de la reine Hortense et épouse du grand-duc héréditaire. Chacun se mit en frais pour la dédommager des rigueurs du roi de Wurtemberg. De son côté , Madame de Krûdener contribuait à Tagrément de la société par sa grâce et son enjouement.

On lui demandait souvent des histoires d'apparitions et de visions auxquelles elle savait donner un tour religieux et moral qui faisait grand effet sur ses au-

diteurs : ut surtout , dit M. Bignorï , quand elle nous » les racontait le soir, sur les ruines du vieux château » de Baden. Tous ses récits étaient charmans. » Gela n'empêche pas M. Bignon de payer son tribut à l'opinion publique eh cherchant a jeter quelque ridicule sur Madame de Kriidenér. Mais son témoignage a pourtant quelque prix lorsqu'il affirme qu'elle ne composait pas alors de prières et de sermons. Jamais , en effet , ni alors , ni plus tard , la parole toute spontanée de Madame de Krûdener ne revêtit ce genre d'éloquence de convention qui ne convient qu'à la chaire, et lorequ'elle fut obligée de parfer à des foules avides de l'entendre, son bon sens, non moins que sa foi la préservèrent toujours du danger de fatiguer son auditoire. Personne ne savait mieux approprier sa pensée et les espérances de sa foi, aux besoins, aux goûts, ' aux habitudes des esprits auxquels elle aurait voulu les inspirer. Nous en citerons un exemple dans un fragment d'une lettre adressée a M. de Norvins , qui a bien voulu nous la communiquer r

.....«* Oui, mon cher Norvins, vous avez beau dire, » l'homme est sorti de sa sphère ; il est déchu , et si » nous retrouvons, dans ses grandes inquiétudes même » que rien ne satisfait ici bas , dans les nobles élans , » dans la magnificence de la pensée qui calcule la » marche de ces. soleils allumés par l'Eternel, si nous

* Bààe f 26 novembre 1809.

» retrouvons, dîs-je , les traces de la divinîie, ce n'est » qu'au railieu des ruines. L'homme est un roi dé- » trôné qui languit. C'est un captif qui se débat dans » ses chaînes; Terreur consume sa vie, et la vérité » qu'il cherche en vain, au milieu des passions et des » ténèbres, lui reste étrangère. La vérité seule cepen- » dant , repose , parce qu'dle est en Dieu et que lui » seul ne passe pas. Vous en viendrez , je l'espère i) bien , à me dire un jour si nous vivons tous deux : » Ah ! comme vous aviez raison !

» Vous ne vous étonnerez plus de me voir ne plus » rien chercher , ne plus rien désirer que le bonheur » des aulres. Quel autre que Dieu peut tendre la main » au milieu de lous les naufrages de la vie? Quel autre » peut remplir un cœur qui se trouverait indigne, » quand on lui donnerait tous les trônes? L'homme » est originairement trop grand pour pouvoir êlre heu» » reux tant que quelque chose règne sur lui. 11 ne j> convient qu'à Dieu, de conduire cette créature su- 1* perbe qui s'échappe de ses mains et délourne ses » regards de la source de toute beauté et bonlé, pour » s'avilir en se confiant à l'orgueil.....

» Il ne convient qu'à Dieu, dis-je, de régner sur » lui, car il ne règne que par l'amour et il exhale » ainsi la félicité.

» Tant que l'homme dépend d'une passion , il est i» enchaîné nécessairement à des erreurs ; il est es- » clave, fïit-il assis sur le jJus élevé des trànc§^^

» Tant qu'il a besoin de s'agiter , il n'est pas heureux » puisqu'il se fuit lui-même. II n'est point en liarmo- » nie avec celui qui dispense le repos ; et pourquoi ne » voulons-nous donc que la vie des songes ? Qu'y a- » t-il donc de si heureux dans ces illusions toujours » détruites , dans ces réveils douloureux , dans ces » perpétuelles expériences des méfaits des hommes , » dans cette fatigue des mêmes calculs pour échapper i) à telle combinaison, à telle intrigue ou à telle bas- » sesse? Qu'est-ce qui nous tente? Un peu d'oubli » de nous-mêmes ? Nous sommes donc bien miséra- » blés , puisque tout consiste à nous éviter. Nous

» voulons être plus estimés et plus riches Plus

» eslimés , et de qui ? De ceux que nous n'eslimons » point. Plus riches , et pourquoi ? Pour acheter des » erreurs , des dégoûts , des repentirs. Que poursui- » vent donc tous les hommes ? Quel est le but auquel » secrèlement ils aspirent tous ? Le repos , la paix. » Ce mot d'Alfieri dans sa tragédie de Néron est su- » blime de vérité. Quelqu'un demande à Néron : que » te manque-t-il , maître du monde ? Et il répond : » la paix.

» Que chantait Virgile , que voulait Horace? Que » cherchait Cicéron, fatigué des honneurs et de la n gloire de l'éloquence , quand il se rendait dans sa » retraite de Tusculum? Les images du calme et de » la grandeur réunis, le repos, la paix fille du ciel, 9 éti*angère au milieu des fils déshérités de la terre.

» Oui , ces images nous consolent en allendant la » réalité. Et celui qui cherchait les hois de Tihur , » comme celui qui , assis sur les marches de ce bel » édifice que baignaient les mers de la Grèce et qui » rêvait à un pur amour; comme celui auquel j'écris, » qui aime l'immensité des cieux et Tarmée innom- » brable de ces étoiles, où est tracé en caractères » de feu le nom de l'Eternel , tous ne voulaient-ils » pas quelque chose de ce calme , de cette vérité , de » cette félicité infinie dont ils ont besoin, dont le » pressentiment les agile, ou les agitait? Où pren-- » draient-ils ces grandes conceptions , ces inquié- » tudes plus grandes, plus nobles que toutes les gran- » deurs de leur misérable gloire , si l'amour , si la » bonté, si la beauté idéale et pure existaient dans nos » rêves ? Si quelquefois déjà nous sommes abreuvés » par momens de leurs secrètes délices , c'est parce » que l'océan de l'amour, de la vérité et de la fé* 9 licilé existent.

» Oui , mon cher Norvins , tôt ou tard vous vîen- » drez à être persuadé que Dieu est meilleur, est » plus tendre , plus sublime , plus grand , plus con- » séquent que toutes les conceptions de la philoso- » phie ; vous concevrez ce mot si simple et si touchant » proféré par l'amour et la vérité. — Devenez enfant.

» Vous oublierez les mensonges des hommes qui x> s'agitent , meurent et passent sans avoir connu » le bonheur. Vous vous direz : Dieu n'ayant rien

» au-dessus de lui, rien à côté, porte nécessairement » ses regards au-dessous de lui. Il est trop grand » pour être tel que nous Fimaginons, dans nos mi- » sérables conceptions de Ja grandeur. Rien ne peut » lui échapper. Toutes les voix du Ciel et de la » terre sont remplies d'amour , quand nous savons » les comprendre. S'il ne savait aimer , il n'aurait » rien créé ; et puisque nous savons comment on » aime , quoique bien imparfaitement y puisque nous » savons être doucement et fortement agités du be- » soin de nous occuper de ce que nous aimons , » croyons que nous ne pouvons avoir appris que de » lui les plus sublimes secrets de la nature et de » l'éternité. Ainsi , tant que nous n'avons pas besoin » d'un Dieu tendre , d'un ami véritable , d'un père , » pourquoi se révélerait-il à nous ? Ne voyons-nous » pas dans toute la nature le même langage ? Par- 1* tout la demande obtient la réponse.

» Ah ! si nous n'étions pas si aveugles , si mîsé- » râbles , si nous ne poursuivions pas des ombres , » nous aurions l'audace de demander beaucoup. Rien » ne pourrait nous contenter que celui-là même qui » a tout en lui : nous croirions à sa parole : nous » irions k lui-même, et la soif obtiendrait le breu- » vage et la félicité ferait dès ici bas notre partage.

» Cher Norvins, si, blasée surtout, délaissée par » le monde , flétrie par des souvenirs accablans , je D vous parlais du néant de tout , vous pourriez me

» croire réduite à tout abandonner, mais mon tune M est bien jeune encore : j^ai une imagination heu- » reuse que les arts , que la nature inspirent si fa- » cilement ! Je suis née au milieu du monde , de D ses illusions , de ses prestiges ; je suis gâtée par- » tout. On me suppose un talent qui me fait accueillir » dans la société. Je n avais qu'à dire « oui, ^ et » j'épousais , il y a quelque temps , un homme im- » mensément riche : il était titré , il était prince : il » me donnait une grande existence. Je pouvais avoir » une maison brillante à Paris, ou me promener au » milieu de cette Italie merveilleuse que j'aime. J'ai » été toujours vivement aimée, je le suis encore. Tout » ce que la vie a donc de séduisant, et la vanité de » dangereux, est toujours à ma portée. J'étais née avec » cette vanité de la naissance et des succès. Croyez-vous » qu'une simple exaltation , une maladie de Tima* » gination pût me rendre si raisonnable aux yeux i> mêmes des philosophes ? Croyez-vous qu'on s'ins- » pire la paix , la simplesse des mœurs , la haute » innocence d'une vie que rien ne soulève, que rien ne î) colore aux yeux du monde , et que rien n'agiie ? » Quand on a passé sa vie dans le monde, croyez- » vous qu'on puisse être parfaitement heureuse dans » une profonde solitude , au milieu des montagnes , » et respirer le calme comme on respire un air pur, » et ne demander à l'Eternel que le- bonheur des au- » très puisque le noire est assuré? Sans contredit^

o ce serait là un art bien profond dont nous aurions » complètement perdu la science , et il vaudrait la » peine de l'apprendre. Mais , mon cher Norvins , » rien ne m'appartient dans tout ceci. Je n'étais pas » meilleure que le reste des hommes ; j'étais et je » suis par moi-même tout aussi fragile. J'étais un mi- » sérable instrument : Dieu a daigné l'accorder, et si » quelques sons harmonieux s'en échappent et font » penser à l'harmonie , c'est à l'auteur de l'harmonie » que je voudrais conduire tous les hommes. Je suis » redevenue enfant. J'ai cru, et la vérité, la sim- » plicité et le calme et toutes les espérances d'une » félicité inconnue , comme Timmense bonté de celui D qui me créa, sont venues s'emparer de ma vie. >t J'ai visité le Ciel , et la terre s'est enfuie sous mes » pas. Cher Norvins , voilà tout le secret de cette » vie, que bien d'autres peuvent trouver folle, ri- » dicule et absurde, et dont chaque jour s'envole dans *

» la plus douce paix »

Cependant, Maria Kummrin qui venait de recouvrer sa liberté rejoignit Madame de Kriidenér. I^a prison n'avait point fléchi la sévère prophétesse : • Les temps » approchent tous les jours davantage. Les calamités ce qui menacent l'Europe seront comme une nuit de » désastres , mais l'aurore du bonheur et de la paix » luira aussi. » Telle était la prédiction que Madame de Krûdener transmettait à Madame Armand. Sa sérénité à elle n'en était nullement ébranlée ; elle

savait qu'aucun malheur , aucune calamité ne lui ôte-rail r occasion de glorifier Dieu , et , chaque jour , elle y était encouragée par de nouveaux témoignages de sa bonté. C'est ainsi qu'elle fut réjouie par une lettre de la reine de Prusse qui lui montrait Taccomplissement de ses prières dans le coeur de cette femme remarquable.

« Je dois à votre excellent cœur un aveu qu'il

» recevra, j'en suis sûre , avec des larmes de joie , » lui écrivait la Reine. « C'est que vous m'avez rendue » meilleure que je n'étais. Votre langage de vérité , » les conversations que nous avons eues sur la Re- » ligion et le Christianisme ont fait sur moi la plus » profonde impression. J'ai réfléchi plus sérieusement » sur les choses dont je sentais auparavant l'existence » et la valeur , mais plutôt dans une sorte de vague » que de certitude. Ces réflexions me valurent des » résultats bien consolans. Je m'approchai toujours » plus de Dieu. Ma foi devint toujours plus grande , » et c'est ainsi qu'au milieu des malheurs , des hu- » miliations et de chagrins sans nombre , je n'ai ja- » mais été sans consolations , ainsi , jamais tout à fait » malheureuse.

» Joignez a ceci le bienfait réel de ce Dieu de » bonté et d'amour, de n'avoir pas aigri mon cœur, de » l'avoir laissé ouvert et plein d'amour pour mes sem- » blables, sentant toujours le besoin de le^ secourir ^ et de leur être utile. Vous comprendrez que je ne

» puis pas devenir tout à fait malheureuse , ayant » toujours des sources de plaisirs bien purs. Tai re*- » connu avec le coup d-œil de la vérité , la vanité » de ces grandeurs terrestres , et combien elles sont » peu de chose en comparaison des biens célestes, i» Enfin , Je suis parvenue à une tranquillité d'àme et V à une psâi^ au-dedans de moi , qui me fait espérer ]» que j'aurai la force de supporter avec la résignation » et la soumission d'une véritable chrétienne tous les » décrets de la Providence et toutes les épreuves par » lesquelles elle voudra me faire passer pour me pu- » rifîer , car c'est ainsi que je regarde tous les maux » qui nous affligent ici-bas.

» Je vais me retrouver sur le théâtre du monde. » Promettez -moi de me faire toujours entendre la

» voix de la vérité »

Madame de Krùdener avait besoin de cet encoura* gement ; elle était depuis quelque temps éprouvée de diverses manières. Son association avec Fontaine n'avait pas été sans mécomptes. Cet homme était loin de posséder toute la piété qu^il manifestait. Madame de Krùdener se résignait pour elle-même à son manque d'élévation et de délicatesse , mais elle souffrait de voir , à cause de lui, l'Evangile exposé au mépris. Les protégés de Fontaine ne méritaient pas toujours l'intérêt qu'il voulait lui imposer en leur faveur. L'un d'eux, un enfant nommé Neubauer, lui causa les plus grands désngrémens. Les injprudcnces, le manque

de discernement et l'orgueil de Fontaine avaient plus d'une fois compromis Madame de Kriidener et Pavaient exposée à des jugemens peu avantageux , sans que sa charité en eût été altérée. Un fragment d'une lettre adressée a M. Weguelin nous la montre dans ce travail de dépouillement et dans cette crucifixion volontaire de la chair, qui rappellent les pages les plus héroïques des mystiques de tous les temps.

« * Je ne puis regarder totite souffrance

j» que comme un gain. Les douleurs du corps , les » heures d'ohscurité et de tristesse sont pénihles à » supporter , mais Tamour nous cx)nsolera par ses tcn* » dresses. Quoiqu'il m' arrive de la part des hommes , » la grâce du Seigneur m'y fera paraître insensible. » Je ne puis vous dire combien d'ennuis de tout genre » m'ont poursuivie et affligée , ces trois derniers mois , * ni combien j'en dois rendre grâce au Seigneur , car n il est sûr qu^il nous faut être anéantis en nous- » mêmes , et combien n'y a-t-il pas à détruire dans » ma pauvre et misérable nature ! Heureux celui que » le Seigneur tire au-dehors de tout et à qui il ne n laisse pierre sur pierre, afin que le Tout-puissant » puisse y bâtir son temple : heureuse l'âme couverte » de mépris , de calomnies et d'opprobres , qui ne se » repose sur aucun homme , qui se laisse détacher » des objets les plus chers , qui sacrifie tout et se sent }i bienheureuse d^avoir Jésus I * 33 Janvier 1810.

» Ne nous défendez pas, laissez parler et causer, » ne vous inquiétez point, Dieu pourvoira. Croyez- » vous qu'il me soit permis de prendre les moindres » mesures ou de demander secours à Dieu , de temps » à autre , avec ferveur ? Non ! je suis souvent là avec » 8 creutzers , je donne le dernier qui me reste ; je » n'ai aucime perspective, je ne sais où chercher » ni d'où viendra la délivrance, et jamais je n'ai » plus de joie au cœur. Je sais, à Rothenfels, 6 » et 8 personnes , et ici , 6 et 8 , qui manquent de » nourriture et de tout , et je suis comme l'oiseau » qui chante *, je prie à peine , je sais que le cœur » du Père est tout près de moi , je connais ses vues » profondes , j'en connais du moins une partie, car » ma vue est trop courte pour pouvoir tout comprendre » dans la voie où il me conduit. Je ne vois que ténè- » hres et suis remplie d'allégresse. Il arrive toujours, » toujours il me secourt. Jamais , jamais il ne m'a » laissé dans l'embarras. Quand je suis sans ressource, » je pense en moi-même : « Dieu bien-aimé, maître » adoré , maintenant je veux bien volontiers être hu- » miliée devant les hommes. Je consens joyeusement » à me contenter d'un morceau de pain sec ; je veux » mendier , si telle est ta volonté. Toute force vient » de toi , l'amour que tu inspires est si ardent , si » délicieux , qu'il me semble être dans le Ciel ; mais , )• vois , Seigneur , ceux que tu m'as confiés , à moi , j» pauvre ver de terre , aide-moi à leur procurer de

» quoi se nourrir , ouvre la maii^ ! — Alors il » me répond selon sa nâséricorde. Oui, mon ami, » souvent, très- souvent, j'ai eu la joie de recevoir » ses avis , ses ordres bien clairs : « Envoie , ou vas N ici^ ou là , » chez des gens qu'il avait préparés , et » je reçus de l'argent , beaucoup d'argent , là où je » ne voyais aucun espoir. Des hommes se donnent » à moi comme des Anges , pleins d'égards et de 9 charité ', ils refusent même les intérêts d'usage. » Je pourrais , me dit la voix du Tout-bon , je pour- » rais le donner des millions , mais je veux l'élever » ainsi. Il vient , il revient toujours avec cet amour ! »

» cher ami , pourrais-je vous dépeindre ce qui » se passe alors en moi ! vous dire quelle tendresse » brûle au- dedans de mon cœur, comme mes lar- » mes coulent, quelles paroles tressaillent dans tout )» mon être , quand je me sens ainsi aimée , moi pau- » vre ver de terre qui n'ai mérité que son courroux.... » et- il me reçoit en si grande et si haute grâce.

» Dernièrement , je disais à Dieu : que puis-je le » dire , ô mon bien-aimé ! Oh ! puissé-je crier dans m tout le monde , dans tous les cieux , combien je » l'aime ! Puissé-je amener à toi non seulement tous » les hommes, mais tous les esprits rebelles; mais » lu le vois , je n'ai rien que ma misère , ma paui> vreté et mon néant. Je puis te dire comme saint » Augustin : Bien-aimé, si lu étais Augustin et moi » Dieu , je le donnerais tout ! Alors , je lui donne

» mon cœur tout entier , je le prie de rancanlir, je

» me réjouis des affronts, des moqueries, de Fop-

» probre, des faux jugemens de la terre »

« * Depuis les lignes ci-dessus , mon bien cber ami,

» j'ai tellement éprouvé de nouveau la providence du

» Seigneur notre Dieu , que je ne puis assez l'en bé*

» nir. J'avais un paiement considérable à faire à Bade

» au 26 janvier. Le Seigneur a dirigé le cœur de

» mon créancier , de sorte qu'il ne m'offre pas seU-

» lement de prolonger le terme, mais qu'il m'offre

» encore ses services , et me dit : « Ne craignez rien

» au sujet de ces 9,000 livres. Dieu aidera en tout

» et partout.» Lorsque je vous écrivais, il y a cinq

» jours , en commençant ma lettre , je me trouvais

» dénuée de tout. Je ne savais où aller, ni où m'a-

» dresser. «... et quelques jours se passèrent sinon

» dans l'inquiétude , du moins dans la préoccupation

» toujours nouvelle de ce qui me pressait ; mais je

» remis la chose à Dieu , persuadée qu'il m'enverrait

» un ange plutôt que d'abandonner ceux qui se sont

» abandonnés à lui pour ne faire que sa volonté.

» C'était jour de marclié, et Juliette voulait faire ache-

» ter une poule , mais elle pensait avec le calme

» qui lui appartient : « nous n'avons pas un sou pour

» cela ! »

Madame de Krûdener se mit alors à prier, avec cette

* 28 Janvier 1810.

foi y et cette confiance enfantine que Dieu ne repousse jamais. A peine sa prière était-elle achevée qu'un paysan lui apporte une boîte contenant Aïx. louis envoyés par les Wepfïles qui, eux-mêmes, manquaient presque du nécessaire.

A ces secours temporels, Dieu ajouta bientôt une grâce spirituelle. Fontaine était pour Madame de Krijdener un sujet constant de pieuses angoisses. Elle s^était enfin décidée à avoir une explication avec lui, et lorsqu'elle voulut le faire , il était préparé à tout entendre , car déjà sa conscience avait parlé. Elle le trouva dans la voie de l'abandon complet de sa propre volonté. « C'est , écrit-elle , un enfant » d'amour et d'humilité qui renonce à tout ce qui est » terrestre , pour ne tenir qu'à Jésus , qui ne s'at- }i tache plus aux promesses par orgueil, mais par » obéissance, et serait volontiers un pâtre pauvre » et obscur pour n'aimer que son Maître. » Ce n'était malheureusement là que l'illusion d'un cœur trop crédule au repentir.

La charité croit tout ; elle espère tout ; elle endure tout; elle supporte tout. Mais, si lorsqu'on l'applique aux affections de la terre, on l'expose à d'amères déceptions, elle a toujours en Dieu sa véritable ressource et son éternel aliment Quel autre pourrait tenir lieu de tout ? Quel autre pourrait nous faire vivre dans laboudance au milieu du dénuement le plus complet ? C'est parce qu'elle le sentit profon-

dément que sortant des voies de la piété commune. Madame de Krûdener se jeta dans les voies du guié* tisme. En aspirant à l'amour pur et désintéressé, objet des désirs de Sainte-Thérèse , de Fénélon et de Madame Guyon , ne présumait-elle pas trop d'ellemême? Quoiqu'il en soit, ceux qui ont connu la joie spirituelle et la trace lumineuse que laissent dans l'âme les visites de l'Epoux céleste, retrouveront dans les épanchemens de Madame de Krûdener ce qu'ils ont eux-mêmes ressenti.

fc Cet amour doit réduire en cendres dans nos cœurs » tout ce qu'il y a d'impur, de personnel et d'égoïste. » Il est contraire à toute espèce de propriété et la » regarde comme un vol fait a Dieu. Il veut tout » recevoir de lui pour pouvoir tout lui donner. Il nous » rend capables des plus héroïques sacrifices et produit » en nous , un dévouement à nos frères semblable à » celui de Jésus-Christ. Il fera la gloire de l'Eglise » rachetée et appelée à régner avec Christ sur la terre }i pendant mille ans. Maintenant notre juge est encore » crucifié dans ses membres ; ils sont persécutés, » honnis, ceux qu'il veut employer. Ils doivent passer » par des souffrances , porter de rudes croix, mar- » cher par des voies incompréhensibles ; ils sont le » jouet de tous et ne sont pas même reconnus de » beaucoup de véritables chrétiens. Ils forment un » petit troupeau qui ne veut rien avoir à lui , mais » qu'ils sont chers à leur divin Pasteur ! On dira

» d'eux comme du Christ : Que veulent ces gens-là ? ji Ils seront en scandale même aux chrétiens éminens » qui ne connaissent pas les voies mystérieuses et >i spéciales de Dieu.

» Que cela ne les arrête pas ! Les arrhes de leur » divine vocation , sont précisément cette petitesse , » ce dégoût qu ils inspirent aux sages. Ce divin amour » qui les fait taxer d'exaltation et de fanatisme^ mais )) qui hrule au dedans d'eux, atteste leur nohle ori- » gine et leur grandeur. »

 ce point de vue, Madame de Kriidener acceptait comme une justice et oimme un remède salutaire, des humiliations de divers genres.

Dieu en lui retirant, par niomens, son appui, lui avait montré qu'elle devait toujours veiller : elle avait senti que si l'Eternel ne la soutenait en présence du monde et ne la couvrait de sa puissante protection , ces jugemens qu'elle avait bravés pouvaient devenir un ferdeau écrasant pour sa faiblesse. En vain quelques amis, quelques esprits assez élevés pour la comprendre , prenaient hautement sa défense; en vain, tout ce qui l'approchait était convaincu de la sincérité de sa profession et édifié de sa charité. Déjà se formait contr'elle cette ligue, qui, après avoir long-temps cherché le côté vulnérable, trouva enfin dans le^ voies extraordinaires qu'elle suivait , un élément suffisant de jugement et de condamnation : à défaut de celui-là, on en aurait certai- ^ uement trouvé un autre. Dès cette époque , en effet,

Madame de Kràdener dépassait trop visiblement la mesure de christianisme que le monde est convenu de tolérer ; la société qui sait Finc^nvénient qu'il y aurait à ce que le grand nombre des femmes eût des sentimens religieux trop vifkou des lumières trop étendues, se souvenant que Madame de Kriidener n'avait pas su respecter toutes les barrières et porter tous les jougs, s'en serait autorisée pour contester son retour à la foi et à la vertu.

Des chrétiens engourdis qur se trouvaient géhés dans leur routine, par sa marche indépendante, et ne lui pardonnaient pas de goûter par avance les joies célestes , avaient tendu leurs fils imperceptibles, pour Fenlacer dans son vol trop élevé. Ils avaient essayé tour à tour de l'insinuation, de la moquerie, et de la froide raison , pour rabattre son enthousiasme : leur piété dépouillée de son caractère de générosité et d'indulgence ne leur servait qu'à blâmer amèrement ses faiblesses et n'avait point su s'inspirer de son exemple, pour ressentir une noble émulation vers le bien. Ne voulant pas se départir du droit qu'ils croyaient avoir de diriger l'opinion, ils en usèrent^ sans craindre de la fausser sur le compte de Madame de Krùdener. Or, une fois établie et consolidée dans la société, Topinion ne se modifie guère , et nous voyons encore aujourd'hui les esprits les plus droits et les plus élevés lui payer un tribut.

Dès lors^ Madame de Kriidener fat jugée sans

examen et sans appel. Ainsi , la Biographie universelle, ce recueil remarquable dont Faulorilé s'impose de soi-même, au public incapable de vérifier tous les faits, n'est jamais plus loin de la vérité et de la justice que lorsqu'elle traite de la vie de cette femme célèbre. Nous avons déjà signalé quelques-unes de ses nombreuses erreurs. Loin de vouloir attaquer rbomme honorable qui s'est chargé de travestir Madame de Krûdener pour le public , nous reconnaissons volontiers que son article est une preuve éclatante de la puissance des préjugés. Il a dit à peu près ce que pense tout le monde : ce que nous lui reprochons , dans l'intérêt de sa propre dignité , c'est de ne pas s'être donné la peine de vérifier les dates, les faits, les circonstances matérielles ou morales. Mais en était-il besoin ? Â ses yeux , il faut être fou pour vouloir expliquer, justifier ou défendre, Madame de Krûdener.

. Pour l'avoir essayé, et certes, bien discrètement, M. Sainte-Beuve lui parait d'une partialité révoltante. Il ne reconnaît à cet homme d'une perspicacité si exquise , d'un jugement si fin , d'un tact si délicat , ni bon sens, ni finesse, ni jugement ; et pour preuve , il alléguerait volontiers le portrait qu'il en a tracé.

<c Trop prompt à dresser des autels et à porter

» aux nues les génies méconnus , Sainte-Beuve , n'a » pas senti que Vhéroïne pour laquelle il rompt des » lances n a ni génie , ni vraie passion , ni sponta*

» néité , sauf quand Forgueil est de la partie. Théa- )» traie d'un bout k l'autre de sa vie , elle ne tendit la p main aux pauvres, que quand les heureux l'aban- » donnèrent, et même alors que voulut - elle ? Un » parterre , fut-il en haillons ! Ce n'est pas là Sainte- » Thérèse qui aime le monde pour s'y divertir et » non pour lutter, qui aime Dieu parce qu'il est » grand, et non pour être vue le priant. Mystique » et visant à faire école, à fonder, k innover en » quelque chose, qu'a-t-elle trouvé? Rien. Elle n'é- » tait pas même au courant de la philosophie aile- » mande, et sans la connaître, elle la haïssait comme

)) Napoléon l'idéologie Somme toute, et sous

» tous les rapports , la baronne de Krudener était une p pauvre tête. Mais nous ne pouvons nous empêcher » de traiter sans aigreur , tout en lui ôtant son au- » réole de sainte et sa baguette de fée , la gracieuse » femme qui, jeune ou vieille, par vanité ou par » d'autres sentimens , passa les deux moitiés de sa » vie à faire des heureux, et qui disait plus roya- » lement que Louis XIV : le Ciel , c'est moi ! »

Et nous aussi, nous sommes pleins d'indulgence pour l'homme savant qui se consacre à éclairer la société, lors même qu'il se trojnpe et propage l'erreur ; mais notre devoir est d'appeler de ses jugemens. L'article de M. Parisot contre lequel nous réclamousest plein d'allégations inexactes , de récits controuvés, de voyages, de séjours et d'actes supposés de-

Madame de Krudener. Eh, bien! nous en appelons à sa conscience et à celle du public j Thomme qui écrivant une biographie se trompe aussi lourdement que M. Parisot , aurait-il bien le droit de faire un crime h Madame de Krudener de n'avoir pas aimé ou connu la philosophie allemande contre laquelle elle n'a rien écrit ? Aurait-il bon air de la juger encore avec aigreur, après l'avoir traitée sans égards pour son sexe et pour la vérité ? Non , sans doute ; Taigreur n'est jamais permise à personne , à l'égard de personne ; elle ne l'est surtout pas à l'historien auquel nous ne passerions pas même de la légèreté ou des inexac» titudes volontaires s'il y persévérait ; nous estimons asse» M. Parisot pour croire qu'il s'empresserait de désavouer toutes celles dont il s'est rendu coupable, s'il les connaissait. M. Sainte-Beuve qu'il traite si cavalièrement et contre le^ jugemens duquel il veut mettre le public en garde , lui donne un exemple bien digne d'un si noble caractère. Dans son article sur Madame de Krudener, il a mis la note suivante , relative au séjour de Carlsruhe en 1 809 et 1 81 : « On rapporte (et c'était déjà dans ses années de » conversion) qu'un homme distingué qui venait sou- » vent chez elle, épris des charmes de sa fille, qui lui V ressemblait avec jeunesse, s'ouvrit et parla k la mère, » un jour, de l'émotion qu'il découvrait en lui depuis » quelque temps , des espérances qu'il n'osait former ; j) et Madame de Krudener , à ce discours assez long

» et assez embarrassé , avait tantôt répondu oui y et » tantôt gardé le silence ; mais tout à coup , k la » fin^ quaud le nom de sa fille fut prononcé , elle » s'évanouit : elle avait cru qu'il s'était agi d'elle- » même. Au reste , pour bien entendre selon la me- » sure qui convient , ce reste de facilité romanesque » chez Madame de Krudener au début de sa conver- » sion , et aussi la décence toujours conservée au » milieu de ses inconséquences du monde , il ne » faut pas oublier ce mélange particulier en elle, de » la légèreté et de la pureté livonienne qui explique » tout. »

Nous ne nous sommes pas contentés de cette explication et nous nous sommes convaincus que ce fait, était ou inventé ou absolument dénaturé. M. Sainte -Beuve , auquel nous l'exprimions , en lui demandant des preuves de son assertion , nous a répondu : « Quant ^ mon propos léger vous

» en ferez et direz tout ce que vous Jugerez conve- » nable. Vous savez bien qu'en matière de biogra- » pbie rien n'est certain, de toute certitude; chacun » juge et sent à sa manière. La personne qui m'a » raconté l'anecdote m'a paru très-digne de foi , et de » plus , cette façon de comprendre Madame de Krû- » dener même après sa conversion , était assez d'ac- » cord avec mon cœur malin. Dans un volume in- » titulé , Portraits de femmes , où j'ai recueilli ce » portrait de Madame de Krudener, je crains bien

» d^avoir ajouté en note deux ou trois bagatelles de » cette sorte , mais Je n'ai plus du tout de ces vo- » lames qui sont épuisés. Vous n'y perdez pas grand » chose. Vos sources, à vous^ sont autrement directes

» et abondantes etc. «

La loyauté avec laquelle M. Sainte-Beuve s'exécute et l'obligeance parfaite qu'il a mise à nous fournir des armes pour le combattre , nous imposent une reconnaissance , dont nous lui donnons la meilleure preuve en acceptant le généreux secours qu'il nous apporte.

Page 1