‹ Vie de Madame de Krudener;Chapitre 18 sur 38 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

«»ftO. — ««t*.

Indépendance des jugements humains. — > Lettre k Madame Armand. — « Anéantissement de la vanité. — Pièges d'une ftme tendre. — Lettres k Madame Armand. —Privation salutaire. — Lettre à Madame Armand*— Souffrances de cœur. — Lettre à Mada^ie Armand* — Difficultés d'un départ. •— Voyage à Biga. — Arrivée k Berlin. — Lettre sur la reine de Prusse. — Arrivée k Biga. — Convalescence de Madame de "Wietingboff. — Guérison. — Mort de Madame de Wietingboff. — Lettre de Mademoiselle de Kriidener. — - Joies apirituelles. — ^Fréquente communion.— Le pur amour.— -Embarras matériels.— Délivrance. — - Renoncement. — Départ de Biga.— Lettre k Madame Armand.^ Retour k Carisruhe.— Fontaine* — Le quatrième — Soumission et sincérité de Madame de Rrudener.— Hypocrisie de Fontaine. — Piété solide de Madame de Kriidener. — Confiance trop facile. — Etude des voies de Dieu. — Lettre k Madame Armand. •^- Profession chrétienne. — MM. Mouliuié, Gautier de Tournes , Pétillet , de Langallerie , de Divonne , de Dampierre. — Lettre k Madame Armand. — Lettre k M. Gounouilhou. — Absence d'uquiétudcs •— Tranquillité en présence d'une ruine imminente.— Lettre k Fancbette Depierras*

ÂDÂME DE Krudener portait Topprobre du inonde avec un calme et une sérénité qui suffirait au besoin à prouver la sincérité de son retour à Dieu. En toute occasion elle se mon** trait vraiment indépendante , et plus que victo^ rieuse de celte opinion du monde qu'elle avait si ardemment désiré se concilier jadis. Madame Armand ayant communiqué à quelques amis de Genève

des lettres de Madame de Krudener, lui transmit l'expression du respect et de Fadmiration que leur contenu avait fait naître :

K * Ma tendre amie, répondit-elle, oubliez donc

» la créature, ne m'aimez point, je vous en conjure,

» comme s'il y avait en moi quelque chose d'aima-

» ble. Dites- vous souvent, que ma vie ne fut qu'un

» tissu d'horribles péchés ; que personne ne fut plus

» favorisée ; que personne ne fut plus indigne , je

9 vous demande expressément , si vous lisez ma lettre

» à vos amies, de leur lire ce passage. N'écoutez

» point une vaine amitié; rendez gloire et honneur

» à celui à qui gloire appartient. Il s'agit bien de

» ce que cette misérable créature qui n'a mérité que

» d'être rejetée, soit estimée et choyée et montrée

)» agréablement ! Non , mon amie , il s'agit de glo-

» rifîer celui qui bâtit sur le néant et qui appelle les

» plus indignes; il s'agit de faire adorer ses voies,

» de montrer sa profonde miséricorde , de consoler

» ceux qui se sentent affligés de leur misère. Il s'agit

» d'aimer et de faire aimer le plus aimable , le meil-

» leur , le plus tendre des pères qui nous parle et

» nous appelle sans cesse. 11 s'agit de nous laisser tel-

» lement pénétrer d'amour et de reconnaissance que

» nous ne fassions autre chose que de penser corn*

» ment nous glorifierons Jésus-Christ, et comment

* 9 Mars 1810*

» nous travaillerons à avancer ce règne de bonheur » et de gloire qui se prépare. »

Elle avait si complètement perdu Thabitude ou le souvenir des hommages qu^on lui avait adressés dans le monde , que figure , grâce , esprit et talens , tout était oublié. Lorsqu'il lui arrivait de se trouver en relation avec des êtres simples qui prenaient à la lettre ses confessions d'incapacité, elle s'en réjouissait en disant :

« J'ai du plaisir à me trouver béte et

» inhabile. L'amour consume tout et vivifie tout. » Laissons-nous détruire sans vouloir aider Dieu par » nos craintes et par nos efforts hors de saison. N'ayons » jamais qu'un jour devant nous. Ce jour suffit. Quand » le petit enfant s'éveille, il pleure pour avoir le » sein de sa mère , mais il n'a aucun souci du len- » demain et ne s'inquiète guère s'il aura la force d'al- » 1er le chercher. Il s'abandonne sans connaître sa » faiblesse , ni sa force. »

Quelquefois les étreintes de l'amour divin qui remplissait son cœur étaient si vives qu'elle ne pouvait le contenir dans les bornes du ciel et de la terre. Il débordait dans ces paroles : a J'éprouve une telle j» surabondance de félicité, que je ne puis m'em- ■ » pêcheiv de désirer que l'enfer vienne à ce Dieu » qui est si bon , qui est si tendre , qui veut si pro- » fondement le bonheur de toutes ses créatures. »

Parfois il lui semblait entendre cette voix qui séduisit la première femme lui rappeler encore ce monde

auquel elle avait dit adieu. Elle lui imposait silence en disant :

« Arrière de moi ! Je ne te crains point, mon cœur » est trop plein d^amour pour te haïr ; tu ne peux » rien sur moi , je suis à Dieu. » Dans une prière qui avait le tort de séparer la miséricorde de Dieu de sa justice , il lui arrivait même de demander fi Dieu la conversion de Satan. Nous n^oserions toutefois juger ce sentiment à la rigueur , parce qu'elle l'adressait à celui auquel nous pouvons toujours confier nos plus intimes pensées; puis, parce qu'il est bien difficile lorsqu'on a ressenti ces ravissantes effusions de joie et de tendresse qui inondent notre cœur dans la communion de Dieu , de répondre de toutes les formes qu'elles peuvent revêtir. Nous ne voudrions pas être sage sans mesure, et raisonnable sans miséricorde en prétendant refouler le cœur tendre et enthousiaste d'une femme dans les limites où se renfermerait notre propre adoration. Toutefois, disons -le bien franchement aussi , la parole de Dieu par toutes ses déclarations a prescrit à notre compassion des règles qu'il ne nous est pas permis d'enfreindre, et nous ne serions pas éloigné de voir un avertissement paternel et un châtiment de Dieu dans la «privation des joies spirituelles qui faisait dire à Madame deKrûdener, quelque temps après :

« * Quelquefois je suis si pauvre , que je ne

* 10 mai 1810.

» vois rien , absolument rien de bon , rien de loua-- » ble en moi. Je suis une mendiante qui ne mérite » pas qu'on lui Jette , derrière une haie , une de ces m miettes que demandait la Cananéenne. Mais plus » je suis pauvre , plus j'ai péché, plus je suis affreuse ; » plus je me réjouis. Mon bien-aimé m'ôte toute pa- » rure , le soleil m'a noircie ; je n'ai point de char- » mes , et chaque regard doit se porter sur celui que » je voudrais tant aimer. Hélas ! ils sont passés ces » jours si beaux où je le suivais dans les vallées, sa » voix m'appelait, son parfum me précédait , et j^étais » dans la joie du Paradis. Oh ! qui peut dépeindre » les célestes mystères de ses béatitudes ! Mon cœur » qu'il avait alors appelé a ces félicités, est souvent » mort , froid , sec , aride : mais à présent ma vo- » lonié est sans cesse unie à la sienne , et je le suis » à travers des précipices qui font frémir la nature. » Les plus cuisantes peines de Madame de Krûdener ne tenaient pas seulement aux difûcullés matérielles de sa position , a ses rapports délicats avec Fontaine, ni aux jugemens du mondé. Elles avaient une source bien plus profonde : sa mère aussi avait été prévenue contr'elle et avait cessé de lui écrire. Cette épreuve déchirait le cœur si filial dé Madame de Krûdener, et s'aggrava encore des chagrins de Madame de Wielinghoff, frappée à la fois dans sa santé et dans ses affections les plus chères, par la mort d'un ami et par la perte d'une sœur sa compagne depuis vingt-huit ans.

Sa fille la voyait souvent en songe, Fappelant^ lui reprochant son ingratitude y mourant sans pou-^ voir lui donner sa bénédiction. Son cœur la pressait de voler auprès d'elle ; mais elle était retenue par le manque d'argent ou Fabsence de direction d'en haut.

« Oh ! incompréhensibles voies de la profonde sa- » gesse y écrivait-elle , adorable bonté ! prosternons- » nous ! J'avais demandé k mon Dieu de sauver ma 41 mère , et si nous pouvons , misérables insectes , » entrevoir quelque chose de la lumière divine , il » me semble entrevoir un de ces miracles d'amour ! »

L'épreuve devait faire comprendre à Madame de Wietinghoff la nécessité de se donner h. Dieu en quittant ce monde qui allait bientôt la quitter. En même-* temps les obstacles au départ de Madame de Krûdener se trouvèrent merveilleusement applanis par l'intervention d'un négociant juif de Carlsruhe , qui lui offrit les moyens de payer ses dettes et les frais de son voyage et qui se chargea de pourvoir en son absence à l'entretien de ses nombreux protégés.

Madame de Krûdener partit de Carlsruhe le 29 juillet 1810. La chaleur était excessive et l'obligeait a voyager la nuit. Elle se reposa quelques jours à Leipsick ; mais elle se hâtait, dans l'espérance de revoir la reine de Prusse à Berlin. Hélas ! le jour où elle y entrait , la tristesse peinte sur tous les visages lui apprit qu^il n'était plus temps. La reine se mourait

à Hoheûzieritz , emportant les regrets et raffeciîon de tout ce peuple qu'elle avait tant aimé. Madame de Krùdener pleura , mais sans amertume , (c cette » femme angélique qui versa tant de larmes sous un » diadème. » Elle en parlait d'une manière touchante dans une lettre a Mademoiselle Cochelet :

c( Je Faimais beaucoup , celte femme si supé* » rieure ! Je connaissais entièrement cette âme si peu » faite pour le monde,* et c'est cet amour, pur de » l'alliage de l'égoïsme qui m'a consolée. Elle a dis- » paru , mais elle ne m'est pas enlevée. Souvent à » genoux , seule sur les froids rivages de la Baltique , » je prie encore pour elle : je demande à Dieu ce » qu'elle désirait si ardemment , qu'elle devienne » toujours plus pure, plus susceptible en se perr » fectionnant ^e cette félicité céleste. Je la vois des » yeux de la pensée , radieuse , calme , souriant à » ses douleurs passées. Je pense comme au lit de y la mort , quand tout disparaît , quand les illusions » s'effacent et que les plaisirs s'enveloppent de deuil, » je pense comme elle a accueilli ses douleurs, comme » les sacrifices et les amertumes de sa vie en l'envi- » ronnant lui auront paru radieuses en se dévoilant.

« La foi, la confiance en Dieu , la

» résignation , cet amour profond pour le Dieu ma- » gnifique qui ne veut qu'aimer, que combler de » dons, ce besoin d'un Sauveur plein de miséricorde » qui nous adopte et acquitte nos immenses dettes;

» tous ces biens auprès desquels les splendeurs du » trône et des joies semées de pleurs ne sont que des » misères; tous ces augustes secrets ne s'apprexment » que dans les Jours de l'adversité *. »

Madame de Krûdener fut retenue à Koenigsberg par ses anciens amis. Le 6 août , elle eut la joie de se jeter dans les bras de sa mère , convalescente d'une

grave maladie. « Je ne pouvais croire , dans les

V premiers momens^ à la réalité de ce bonheur, » éérit-elle , et maintenant encore en pressant contre n mon cœur les mains de ceue respectable mère , en » revoyant ces traits chéris , en me retrouvant com- )» blée de sa tendresse y je voudrais tombier a genoux » et remercier à haute voix TEtemel ; joignez , chère 9 amie , vos prières aux nôtres ; . comment rendre » grâces dignement pour tant de bienfaits, et que

Ji notre bouche est muette lorsqu'il s'agit de louer

» un Dieu si bon \ »

La santé de Madame de Wietînghoff se rétablit ; atec la santé reparut le goût des plaisirs et de la distraction. Madame dé Krûdener en souffrait pour cette mère chérie que son grand âge aurait dû mieux conseiller ; mais elle acceptait cette épreuve comme une mortification salutaire et redoublait de prières, sachant que le chrétien agit encore par ce moyen, là où toute action plus directe fait défaut ; ses anlis Moraves se

* 10 Décembre 1810.

joignaient à elle : elle jouissait de ~ ses heures de retraite jusqu'au moment où elle se rendait auprès de sa mère.

Le 34 Janvier 1 8H , Madame de Wietinghoff étant légèrement indisposée, avait prié avec beaucoup de ferveur. Ses filles l'avaient entendue s'écrier plusieurs fois : « Jésus ! cher Jésus ! » Quelques heures plus tard , elle fut frappée d'apoplexie et de paralysie. Elle témoignait par signes qu'elle avait sa connais^sance et entendait les prières prononcées auprès de ;son lit : elle mourut le quatrième jour en bénissant ises enfans.

« Clière, chère amie , écrivait Mademoiselle Juliette » de Krûdener à Madame Armand , comment vous » rendre ce que nous avons éprouvé pendant ces » quatre jours et pendant ces longues nuits qui se » passèrent dans les combats de la douleur et de la » résignation. Nous n'osions demander sa vie à notre » Sauveur, mais nos cris s'élevaient vers l'Eternel )» pour lui demander son éternelle félicité et la mi«> » séricorde de son Fils bien-aimé. Nous aurions payé y de notre sang quelques heures de connaissance pour n lui parler encore une fois^ lui montrer notre amour, y la remettre dans les bras de notre Sauveur. Mais » le Seigneur voulait ainsi par cette mort et l'auéan* » tissement de toutes nos voies humaines nous faire )» adorer ses voies sublimes, quoique cachées à nos n yeux* »

Madame de Wietiaghoff avait consacre aux pauvres par son testament tout l'argent qui aurait dii être employé aux funérailles d'une personne de son rang. Elle fut sincèrement regrettée de toute la ville de Riga.

La succession de Madame de WietinghofF retint pendant une année sa famille à Riga. Madame de Krûdener, dispensée par son deuil de toute mondanité , jouissait vivement de la communion des frères et de la société de son amie Madame Blau. « Vous ne » pouvez vous figurer , écrivait-elle , les bénédictions » que nous avons éprouvées , nous ne devrions les » raconter qu'à genoux et en louant l'Eternel ; c^éiait N le ciel sur la terre. »

La soif de la fréquente communion se faisait vivement sentir à cette petite communauté. Mais Madame de Krûdener n'osait considérer la cène comme donnée du Seigneur lui-même , directement , à quiconque la prend avec foi. Elle avait à cet égard des scrupules qu'elle exprimait a Dieu, en le suppliant de lui- applanir cette difficulté : elle fut exaucée par l'arrivée à Riga d'un jeune missionnaire alsacien qui revenait de -Pologne. Il était plein de vie et de piété : « Quelle àme ! écrivait-elle. Pouvez- vous vous repré- » senter la félicité de nos communions , rien ne la » dépeint. Nous ne pouvions même entendre de dis- » cours. » Les paroles seules de la consécration , la prière faite d'abondance et le chant des cantiques^

remplissaient le temps de ce culte, où la paix du ciel inondait tous les cœurs.

Madame de Krùdencr avait constaté avec un immense intérêt les progrès religieux de ses amis de Riga et désirait leur communiquer les nouvelles lumières qu'elle avait reçues ; elle initia Madame Blau et deux autres personnes aux doctrines du pur amour. Elles se réunissaient souvent pour prier ^ se confesser les unes aux autres y et demander a Dieu la conversion des âmes : elles eurent la joie d'être plusieurs fois exaucées* Au nombre de ceux qui se convertirent, Madame de Krûdener comptait son frère, le conseiller de WielinghofF.

Cependant des diffieukés ntatérieUes pesaient encore sur Madame de* Kriklener. Elle devait acquitter k son négociant de Carlsrube les 10,000 écus qu'il lut avait avancés ; et la Livonie épuisée n'aurait pu fournir le quart de cette somme, même sur une hypothèque d'un demi million. Le terme fatal approchait. Madame de Krûdener se tourna vers son Sauveur et déposa le poids de ce fardeau: à ses pieds, consentant à toute sa volonté , acceptant par avance les moqueries et les mépris qu'encourrait son iniprudenee, si elle ne pouvait faire face a ses engagement. EUle avait épuisé toutes les ressources humaines et ne pouvoiit plus frapper a aucune porte ; mais au moment fatal , là succession de Madanae de Wictinghoff fut réglée et dans la portion qui Lui échut , elle trouva.' ces di£

mille écus , conservés par sa mère depuis trois ans : dès-lors le numéraire avait complètement disparu.

Madame de K rûdener comprit mieux encore Timportance d'un entier abandon. Elle avait dû renoncer à son journal intime qui lui avait été long-temps un appui et une source d'édification , et trouvait dans les expériences de Madame Guyon un encouragement à se passer de tout secours humain. A son exemple, elle s'efforçait d'étendre son renoncement a tout ce qui avait autrefois captivé le plus son cœur. Ainsi Madame Armand, par suite de diverses circonstances indépendantes de Madame deKrûdener, étant restée plusieurs mois sans lettres , en avait beaucoup souffert; son amie la félicite de ce qu'elle va être guérie ainsi de cette persistance d'idolâtrie qu'elle conserve pour elle. « Il fallait cette contrariété pour » vous détadier de votre trop vive affection pour une 9 misérable créature telle que moi. »

Quel contraste , quel changement opéré depuis l'année 1805! Qui reconnaîtrait dans cette vie de renoncement et d'oubli volontaire d'elle-même , cette femme si avide de jouissances et de plaisirs !

Au mois de novembre 1811 , Madame de Krudener partit de Riga pour retourner dans le pays de Bade où les oracles de Maria Kummrin la rappelaient. Mais cet appel était subordonné à toutes les chances diverses de faire le bien qui se présentaient sur la roule. Retenue à Koenigsberg; puis dans une com-^

munauté des frères Moraves , aux environs de Breslau, elle y attendit l'arrivée d'une sœur de Fontaine , fixée depuis 12 ans en Russie , et désignée par Maria Kummrin comme devant s'associer à son œuvre.

Quant au pasteur Fontaine , il était toujours dans le^grand-duché de Bade , où il prêchait avec la même force. « L'avancement de ce saint disciple est mi- » raculeux, » écrivait Madame de Ej:ûdener

• K Dieu soit béni de toutes ses grâces

» prodiguées à mes misères, ma tendre Armand; » prosternons-nous. Oh ! qu'elle autre vie ! Que je » suis heureuse , après les troubles et les erreurs ; » des années passées dans le monde et dans les té- » nèbres ! »

A Breslau et à Dresde, elle prêcha le pur amour à un grand nombre de personnes. « J'aurais des volumes » à vous écrire , si je vous racontais toutes les voies » merveilleuses de l'amour , tout ce que son indigne » créature a senti de miséricorde et de bienfaits. »

Elle venait d'arriver a Garlsruhe et y avait retrouvé Fontaine , devenu pasteur dans une commune du voisinage, conformément à une prédiction de Maria Kummrin. <k Le Dieu fort marche avec lui : les plus » étonnantes conversions et des bénédictions sans » nombre en sont les effets. »

Telle était la confiance de Madame de Krùdcner dans la direction de cet homme dont la parole était effectivement évangélique , qu'elle ne trouva pas d'oh-

jeclion absolue à racconiplissemenl d'un projet médité probablement depuis long-temps, et formulé par Maria Kummrin. Dans un but dont nous n'avons pu nous rendre un compte exact , et dont nous avons mis une certaine discrétion à sonder le mystère , Fontaine avait rêvé une sorte d'union mystique entre son frère et Madame de Kriidener. Quel rapport devait-il exister entre cette union et l'accomplissement de la grande œuvre Chrélienne a laquelle tous étaient également consacrés ? Maria Kummrin , en désignant, dans ses extases , sous le nom du Quatrième , le frère du Pasteur, semble Tavoir associé aux promesses faites h Madame de Krûdener , a sa fille et au Pasteur. Quel sacrifice devait faire Madame de Kriidener ? Devait- elle aliéner quelque portion de sa liberté? Nous l'ignorons ; mais tout nous porte à croire , et la suite de l'événement le montrera, que cette union qui devait rester inconnue au monde n'était qu'un moyen pour Fontaine d'exploiter sa docile bienfaitrice. Le frère du Pasteur ne se recommandait ni par la figure, ni par les talens, ni par de grandes qualités morales , et il avait des infirmités. Au bout de quelque temps , grâces à la charité de Madame de Kriidener , il fut envoyé a Genève pour y suivre , sans résultat, un traitement du docteur Butini. Dès-lors, Madamç de Krûdener pourvut à ses besoins avec une grande générosité ; mais ilès le mois de novembre 1814, elle ne le revit plus.

Si quelques cloutes pouvaient s'ëlever sur sa parfaite sincérité , certes ils devraient être levés par la soumission avec laquelle Madame de Kriidener se laissa prendre aux artifices de l'homme dont elle subissait les influences. Son esprit de renoncement et de sacrifice , puisé dans les leçons des mystiques et dans la doctrine du pur amour , se montre dans toute sa ferveur dans cet acte singulier. Que s'il répondait peut-être à ce besoin de froisser ses anciens goûts d'élégance et de distinction, a cette soif d'humiliation qu'elle avait souvent exprimés à Dieu et aux hommes , elle ne put le vouloir que par obéissance ; et si elle crut mortifier encore en elle ce qui restait d'esprit d'indépendance et de propre volonté, ce fut, sans aucun doute , dans l'intention de se dévouer plus complètement au service de Dieu.

Quant h Fontaine , dont les intentions n'étaient que calcul et hypocrisie , il perd , dès ce jour , tout prestige ; il n'est plus , à nos yeux , qu'un intrigant de bas étage , d'une àpreté sordide , dont l'insidieuse ambition et les ignobles calculs , perceront toujours au travers du manteau de sainteté dont il se couvre.

Du reste , il faut le dire , si Madame de Krûdener fut plus long-temps a s'en apercevoir , nous ne voyons pas que sa piété ait été altérée dans cette périlleuse association : aussi, tout en déplorant qu'elle ait semé sa route de difficultés et qu'elle ait été la dupe de l'intrigue et la proie d'un imposteur, nous ne pouvons

que nous réjouir en voyant que la Sainte Parole a sufli pour la préserver de chutes , et Tenipécher de faire naufrage quant à la foi. Enfin , nous pouvons affirmer qu'avec plus 3e simplicité Àe cœur et plus de renoncement encore ^ sa propre personnalité , ces pièges même eussent perdu lout leur danger, et que son sentier eut été parfaitement uni.

Mais son tprt fut de transporter trop aisément la confiance qu'elle avait en la Providence , aux instrumens indignes qui s'en prétendaient les agents, et la source de semblables erreurs doit sinon les justifier, au moins les annoblir. C'était une confiance ingénue et si peu commune, que nous la respectons tout en condamnant ses écarts. Mais pourquoi nous arrêter ^ la défendre? Nous l'avons dit, ce n'est point un panégyrique que nous écrivons. 11 ne s'agit point pour nous de l'exal* ter , c'est l'œuvre de Dieu en elle et par elle , que nous éludions ; et plus les voies de Madame de Krûdener sont incertaines , plus nous trouverons II admirer celles toujours sages et merveilleuses du Père tendre qui la ramène et la dirige dans son inépuisable miséricorde.

Par fois eile poussait cette confiance jusqu^k la témérité, au point même de meitre les autres dans l'em^ barras. Ainsi elle avait chargé Madame Armand de pourvoir k certaines œuvres qui ne pouvaient s'accomplir sans envois de fonds , envois qui se faisaient toujours attendre : elle aurait voulu que Madame

de Krûdener s^engageàt pour l'avenir : « Qui , dan*

» le monde, peut donner une assurance de cette

» sorte, répondait-elle ? S'attendre au Seigneur est la

» seule certitude qu'on puisse avoir , si elle s'accorde

» avec ses vues pour nous : il nous élève dans la foi

9 du jour a la journée. Il ne veut pas des hommes rai-

» sonnables^ mais des enfans , et comment des enfans

» douteraient-ils de sa miséricorde et de leur pain

» quotidien?

» La guerre est déclarée , la Russie va être enva-

» hie et je vois avec la plus grande tranquillité la

» possibilité de tout perdre ; il parait que les émeutes

» ont commencé , on ravage déjà ; comment donc

» pourrais-je vous assurer quelque chose humainement,

» perdant peut-être moi-même tout ce que je pos-

» .... Vivez donc au jour le jour , pensant que vous » êtes sous la direction du plus téhdre amour , ne » voyant que son règne , ne vous souciant pas du reste » et croyant qu'il aura soin de vous vêtir. Savons-nous » si nous existerons demain, lorsque nous nous préoc- » cupons de ce que nous serons, vieux et malades? Je » sais bien que cela est tout naturel , mais cela ne » doit l'être qu'au vieil homme. L'amour et Fenfance » ne se comportent pas avec tant de prévoyance. Si » nous aimons , ne craignons-nous pas de blesser celui » qui aime mille fois davantage ?

» N'ayez qu'un jour devant vx)us ; avez-vous des

» inquiétudes? priez. Avez-yous des détresses? priez. » Vous lourmente-t-on ? Souffrez avec patience. »

Ces exhortations sont excellentes , à la condition toutefois que nous sachions peser les ohstacles que la Providence met sur notre route, a la même balance que les secours inattendus qu elle nous envoie. Tout son bonheur , disait-elle, était de faire connaître Jésus-Christ, de parler de lui, de le faire aimer. Son activité dans cette sainte tâche ne connaissait point de bornes , et sa correspondance avec ses amis de Russie , de Prusse , de Suisse et d'Allemagne porte toujours l'empreinte du sentiment le plus vraiment chrétien.

Nous pourrions en multiplier les citations : directions , conseils , expériences intimes , adoration , tout y porte l'empreinte de cette piété libre et de ce regard constant sur Jésus-Christ qui en est inséparable, n Christ crucifié , écrivîût-elle à son anne , voilà j> toute notre science ; l'amour toute notre vie , no- » tre aliment , notre pain quotidien ^ notre besoin. 1» Son sang est notre refuge et nous ne savons pré- » cher que cela. Avec cela , nous prêchons tout , » car nous sommes morts sans lui ; son sang seul A purifie , lave et nettoie , anime et vivifie , parle et » guérit, intercède et sauve. »

Madame de Krùdener était appelée en Suisse par de nombreux amis. Madame Armand , MM. Moulinié , Gautier de Tournes , Petillçt , le marquis de Lan-

gallerle y le marquis de Dampierre et le comte de Divonne : ces deux derniers qu elle ne connaissait point encore lui semblaient destinés par leurs expériences des diverses voies du quiétisme à devenir pour elle , dès appuis et des conseillers précieux. « Plaise au Seigneur que je puisse vous rejoindre » bientôt , écrivait-elle à son amie ; je le désire ar- >i demment , je Tespère , j en ai comme un pressen- » liment ; mais je né puis pas assurer que ce ne soit » par Tenvie d'être auprès de vous. Voilà pourquoi » je laisse faire mon bon Sauveur, mon divin Maître, n comme il lui plait , attendant tranquillement le » moment où il lui plaira de nous réunir. »

Dans une autre lettre adressée à M. Gounouilhou y négociant pieux de Genève , dont elle mit souvent à l'épreuve Taffection dévouée , elle s'exprime avec la même liberté sur sa position temporelle. « J'ai » peu de loisir à donner aux choses terrestres dont )è le Seigneur veut me dégager toujours plus. 11 me » fait la grâce de m^ôter toute espèce de souci et » de me faire voir le renversement de ma fortune j» avec le plus grand calme , et comme si c'était une » chose qui me fût étrangère. En effet , il m'a » abreuvée de tant de félicité , que tout ce qui n'est » que terrestre doit disparaître à mes yeux. Oui , le p Seigneur m'a fait sentir le néant de nos joies et » de nos spéculations humaines. Il m'a fait re- » connaître avec une magnificence sans mesure quel-

r»' que chose des profondeurs de cette foi que lui n seul peut donner^ et qu^il donne k quiconque la ji demande ; de cette foi qui nous fait tout trouver » en lui y et qui nous dâ)arrasse de chaque pré- » voyance et même nous en fait un péché

» J'ai remis à mon Dieu chaque pas que je fais ; » Je Pai prié de me dégager de moi-même^ de ne » pas permettre que qui que ce soit se ressente au* 7t trement que pour son hien des actions que peut » commettre une aussi pauvre et misérable créature , p qui se sent aussi indigne de faire le bien par elle- « même, et ne peut faire par elle-même que le

» mal *:.. »

. Plus loin , à l'occasion de la terrible crise qui menaçait sa fortune en Russie, elle ajoute :

«( • La Russie s'écroule, je ne sais pas

;» même si j'en tirerai la moindre chose , tant mieux !

» Celui chez qui mes rentes sont placées à jamais^ ne

Y périra point. U les paiera exaciement selon sa sa-

j» gesse et avec un amour infini tant que j'en aurai

n besoin. Moins nous avons d'appuis humains, plus il j» est près de nous. Je ne sais si la maison qui nous

» restait est rasée dans<;e moment ; on devait la raser.

» Ceux qui nous doivent, ne paient point depuis long-

» temps , et cela avec permission de l'Empereur , à

}» cause du manque de numéraire. Les terres sont

» chargées d'impôts et les denrées ne se vendent

» point : malgré cela , mon Dieu m'a fait payer mes

» dettes ; il m^a âonné de quoi £iii*e mon voyage n et vivre pendant un an ; de quoi payer maintenant » ma chère amie et de quoi satisfaire aux hesoins de » ceux qui m'ont éié recommandés par le Seigneur. » Gomment le louerai-je as$ez et comment mon âme » ne serait-elle pas tranquille et satisfaite dans mon » Dieu ? * i>

Au mois de septembre, une jeune servante Yaudoise qu'elle avail auprès d'elle depuis Tannée 1808, Tayaut quittée pour faire un séjour auprès de sa mère, Madame de Krûdener lui donnait , sur la manière de faire aimer TEvanglle de 'ceux au milieu desquels elle était appelée à vivre , des conseils dont voici la conclusion : « J'entends bien , mon enfant , que « vous n'irez pas vous ériger en prédicateur , ni » chercher les occasions d'agir. , I^ chrétien qui » vdit servir son nqaitre trouve k chaque instant , M quand il se laisse guider par son Dieii , l'occasion • dé prédier l'Evangile.

» Mais surtout que ce soit par vos actions , chère » Fancheite , votre douceub que vous prêchiez. Crai- » gnez votre extrême vivacité ; aimez, aimez, Tamour » fait tout supporter. La charité est patiente ; elle ne 9 se blesse, pas des défauts, des manières de voir diffé- » rentes ; elle supporte tout , réprimande peu et prie » beaucoup. Elle est simple et docile; l'obéissance et )i Thumilité , voilà ce que je vous recommande.

* 30 JuUlet 1812.

» Tâchez , ma fille , d'employer ce temps de

» bonheur, à calmer vos nerfs* Engraissez si vous

» pouvez; vous me ferez plaisir de revenir avec un

» visage de paysanne. Mangez des raisins et vendangez;

» les plaisirs les plus simples^ les ouvrages qui ne

» nourrissent pas Torgueil sont ceux que j'aime

» Nous sommes à Bade y le temps est magnifique ;

» vous savez combien , par là grâce du Seigneur , je

)) suis heureuse ; je vis comme un enfant , sans soucis,

» ne songeant qu'a aimer mon Dieu et mon bienfai-

» teur , priant pour la Russie et voyant avec une

j» tranquillité que Dieu seul peut donner , la perte de

» toute ma fortune, si c'est sa sainte volonté. Il est

» assez riche pour me faire vivre, et il m'a donné

» des richesses par son sang versé pour moi et par

» son amour, auprès desquelles toute la terre et tous

» ses biens ne sont rien. Mes pensées sont en lui et

» ma félicité passe toute expression ; je ne cherche

» que sa volonté et suis convaincue de mon néant *. »

* Lettre à Faochette Depierras. — 16 Septembre ISlS.

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