CHAPITRE XIII
Conseils d'un Professeur âe théologie. •— Arrêté de' la Compagnie f du lo juin l8i4* — ■ loTitalion de Madame de Kriidener. — • Lettre a M. Empajtas. — Il quitte Genève. — - Arrivée an Ban de la Roche. — Le pasteur Oherliu. — Madame de Kriidener k Garlsruhe.— - La grande-duchesse Stéphanie. — L'Impératrice Elisabeth. <— • Mademobelle de Stourdta. — - Lettres à Mademoiselle de Stourdxa. •— La reine Hort^nse. -— Fâcheuse disposition des esprits. — Le palais de Catherine IL-— La Reine de Suède.— Sympathie de Madame de Kriidener. •— Mademoiselle Cochelet. -— Ses Mémoires. — - Réfutation. — Préoccupations d'avenir de la reine Hortense. — Lettre de Madame de Kriidener k Mademoiselle Gochelet.pt— Lettres k M. Empajtas.^— Arrivée au Ban de la Roche. — Fatigue de la vie au milieu du monde.— La maison d'Oberlin* — Emploi de la journée* — Excursions. — Lettre k Madame Armand. — Mort du comte de Lésaj. — Lettre k Mademoiselle Cochelet. — Madame de Krfldener, k Strasbourg. — Lettre au candidat Banset. — Réunions chex M.
Wéguelin. — Le baron François de Berckheim.
ADAME DE Krudener avait parfaitement com« pris tout ce qu il y avait de douloureux dans la situation où se trouvait placé M. Empaytaz. Son imagination ardente, sa vive sensibilité et son caractère naturellement doux et paisible , le rendaient peu propre k la lutte : la nécessité de glorifier Dieu pouvait seule l'y faire consentir.
Aussi se ratlachait-il à toutes les chances de continuer ses études et de se réconcilier avec ses supérieurs ecclésiastiques, dès qu'il le croyait possible, sans infidélité.
Un professeur de théologie qui avait continué à hii montrer beaucoup de bienveillance , lui conseilla de poursuivre le cours de ses études , sans s'arrêter à l'animadv^rsion dont il était l'objet : il lui faisait espérer que peut-être cette soumission désarmerait les préventions de ses collègues et apaiserait leurs susceptibilités , mais il n'en fut rien.
Le 3 juin 181 4 , la Compagnie ayant cité M. Empaylaz à comparaître devant elle , lui déclara qu'en continuant à présider des réunions , il s'était exclu lui-même du saint ministère , et elle arrêta , qu'il ne lui serait plus permis de monter en chaire.
En apprenant cette nouvelle , Madame de Krûdener, qui avait constamment relevé son courage par ses lettres , lui écrivit pour le féliciter et lui proposer de venir la rejoindre dans le grand duché de Bade , où l'évangélisalion avait pris un développement considérable. La foule qui se pressait autour d'elle se montrait insatiable de ses exhortations et ne lui laissait pas même le temps de prendre ses repas. En outre , une correspondance importante dans l'intérêt du règne de Dieu , aurait suffi pour l'absorber et pour lui faire réclamer la coopération d'un ami intelligent, pieux et dévoué.
m * Cher frère, lui écrivait-elle, pros-
» ternez-YOus devant le Seigneur qui vous aime au- » delà de toute expression; vous devez apprendre à » entrer dans les sentiers de cette foi qui transporte » les montagnes, comment donc ne passeriez-vous pas » par de si salutaires tribulations? Cher, ami, cou- » rage , à genoux , à géniaux et toujours à genoux ; ;» faites violence au cœur de Christ qui ne veut que » donner : puisez, puisez, dans ce vaste Océan d'a- » mour, d'ardent amour, ne demandez qu'à aimer. » Ne vous regardez pas , si vous avez encore mille » et mille faiblesses , avancez , avancez , supportez- » vous, courez dans cette carrière, ne suppportant » pas ridée d'affliger le Seigneur , mais si vous tomp bez dans des fautes, relevez-vous, priez. Christ est » plus près de vous que le vêtement qui vous en- » veloppe et sa main transpercée pour le salut des » pécheurs, repose sur la tête de son cher enfant. » L'absolution est donnée, ciier frère , quoique je loue » votre humilité.
« Félicitez-vous bien d'avoir été re-
» poussé par Tacadémie de Genève. Quelle marque » signalée de l'amour de notre Dieu-Sauveur qui vous a » préparé d'une manière évidente pour être son disci- » pie ! Depuis les Apôtres jusqu'à nos jours , ce ne » seront pas ceux qui auront étudié, ou qui auront
* 14 Juin 1814.
» été formés a Técole des hommes qui seront ap* » pelés a prêcher son Evangile. Dieu soit loué de ce » que vous avez été rejeté du monde et des savans » de la terre. Vous êtes adopté par l'Eternel, et )) vons ne savez pas encore combien votre bonheur » est grand. Si vous saviez tout ce qui vous attend, » vous seriez dans la jubilation.
» Je sais bien , pauvre enfant , que vous souffrez, » et souvent. Vous ne savez pas, et vous n'avez pas » deviné bien des choses qui ont navré et brisé mon » cœur. La souffrance nous donne Christ, dites-vous » cela. Je ne puis dire a votre oncle, combien il est » heureux qu'on vous refuse une place, mais j'espère » écrire à votre mère : dites en attendant a votre oncle » que l'Eternel est magnifique, et ne prend rien qu'il )) ne rende au centuple ; or, il a vu la simplicité de » votre cœur. Dites -moi si vous faites un fréquent )» usage de la sainte Cène , du pain de vie. Quant » à ce que vous me dites sur vos tentations de l'Eglise »' romaine, je ne crains rien. Le Seigneur Jésus-Christ » vous tient de trop près. Vous êtes de son Eglise » intérieure, de celle qui est fondée sur Pierre, » puisqu'il dit : Tu es le Christ y le fils du Dieu » vivant. »
M. Empaytaz, aussi fatigué de ses luttes intérieures que du travail excessif auquel il s'était livré , pour subvenir à l'entretien de sa mère et aux exigences de son ministère, céda aux instances de ses amis qui le
pressaient de rejoindre Madame de Krùdener . Il quitta donc Genève le i 4 août , et le 23 , il arriva au Ban de la Roche , où elle lui avait donné rendez-vous ; il Tavait devancée > mais il fut reçu de la manière la plus cordiale par Oberlin. La sérénité de ce beau vieillard, ses gestes si nobles, son affable simplicité le charmaient , tandis que le tour original et animé quHl savait donner à ses instructions évangéliques, était pour lui im sujet constant d'édification. Son fils, Henri Oberlin, devint bientôt Tami de M. Em^paytaz ; tous deux se mirent à parcourir les nombreux hameaux de la paroisse, pour y présider des réunions d'édificatioil , où Ton se rendit avec un grand empressement.
Les succès obtenus à Bade par Madame de Krùdener étaient vraiment extraordinaires. Les événemens qui se pressaient , semblaient présager de nouveaux désastres et de nouveaux boule versemens. La Voix de Madame de Krùdener parlant de paix au milieu des bruits de guerre > appelant au calme au milieu des tempêtes , promettant des ' trésors inépuisables , au milieu de tant de ruines , et montrant le port du salut à tant de naufragés, répondait plus que jamais à tous les besoins des cœurs. Â tous, elle faisait enteiiftre un langage sympathique et chacun prétait attention a ses paroles. Tel qui n'était venu qu'avec la pensée bien arrêtée de s'en divertir et de la tourner en ridicule , s'étonnait de ne lui trouver aucune des sin-
gularitÀ auxquelles il s^allendait , et se sentait bientôt désarmé. Les cœurs s^ouvraient involontairement à rinvincible attrait de sa charité. Pauvres et riches y grands et petits , venaient à l'envi lui confier leurs plus secrètes peines et lui demander des consolations. L'abdication de Napoléon et son départ pour Tîle d'Elbe avaient eu aussi leur retentissement dans la petite cour de Carlsruhe , où il avait essayé de faire prévaloir les idées françabes par la grande duchesse Stéphanie. Fille adoptive de TEmpereur et mariée au grand-duc héréditaire, comme pour séduire TAllemagne, ien kii imposant ce que la grâce et Tesprit français avaient de plus aimable , cette princesse avait éveillé les susceptibilités, de la politique allemande, qui, ne pouvant la dépouiller de ses charmes, s'efforçait de Tisoler et de soustraire le grand-duc à son
influence. Les conquêtes de Napoléon, déjouant ce complot qui la blessait jusque dans son bonheur domestique , furent accueillies par elle avec une joie qu'elle ne fut pas maîtresse de cacher. De là , des haines irréconciliables : habiles h se contenir tant que Napoléon domina l'Europe, elles éclatèrent à la première nouvelle de ses revers. En vain, la grande d&chesse Stéphanie aurait voulu dissimuler à tous les yeux et ses douleurs de fille et ses appréhensions de femme ; l'allégresse de tout son entourage tendait sans cesse à les lui rappeler. Aveuglée par son aversion pour tout ce qui appartenait à Bonaparte , l'impéra-
trice Elizabeth semblait oubliier qu^elle aussi avait connu les clouleurs de Tisolement et ne ménageait point la sensibilité de sa belle-sœur. D'ailleurs, comment imposer le silence à tous ceux qui ressen^* taient si vivement le bonheur de secouer le joug et de voir le sceptre de Napoléon brisé? Madame de Krûdener dont le sens exquis devinait les nuances les plus délicates de la douleur, se sentait pleine d'attrait pour ce cœur froissé, mais la crainte même de paraître rechercher des consolations, ce qui eût été un aveu de ses peines , forçait la grandeduchesse Stéphanie k se mêler au «iurbillon de la cour, et Madame de Kriidener, tenue à distance par l'entourage trop bruyant des Altesses , ne pouvait que déposer sans cesse devant Dieu le fardeau de cette àme , qui lui inspirait une tendre pitié.
Parmi le^ dames de l'impéralrice Elisabeth , Madame de Krûdener avait promptement distingué l'une de ces âmes d^élite dont la rencontre illumine trop rarement notre pèlerinage en ce monde. Réunissant une sensibilité exquise et un esprit vaste a un caractère énergique , Mademoiselle de Stourdza gagnait aisément le cœur de tous ceux qui Tappro^ cbaient , mais personne ne discerna aussi clairement et ne lui prédit avec autant d'assurance que Madame de Krûdener la sainte et glorieuse carrière qu'elle a si noblement parcourue. Elles se voyaient fréquemment, et firent souvent ensemble quelques excursions
dans les environs de Carlsruhe. Madame de Erudener continua k lui écrire, lorsque Mademoiselle de Stourdza suivit rimpératrice Elizabeth, à Vienne. Voici quelques fragmens de cette correspondance :
» ^ Vous avez une de ces âmes qui font trace,
» qui laissent des impressions y et qu^on ne peut ob- » server , sans désirer la voir arriver à sa véritable » destination. J'ai Tambition de la véritable félicité y )i et cette félicité se compose aussi de celle des ^ autres. Après avoir cherché la paix en Dieu, après » avoir trouvé aux pieds de la Croix et de mon ado- » rable Sauve Ar, le repos, le pardon de mes pé- )i chés , et d'immenses espérances ; embrasée par » une étincelle de cet amour divin qui peut seul » donner h l'homme une idée de la félicité, mon » ardent désir est de voir aimé et adoré ce Dieu » magnifique qui daigna descendre pour nous dans » un abîme , et qui prenant sur lui nos misères et » la malédiction qui nous méritaient une éternelle » mort, mourut pour nous donner la vie.
» €'est a l'école des ennuis et des pas-
» sions humaines, c'est au milieu des fausses joies » et des profondes tristesses d'une vie que j'avais » flétrie en ne la donnant pas k Dieu , a mon Sau- » veur , à qui seul elle devait appartenir , que j'ai » appris k parler k tous ceux que le monde peut en-
* Rastadt , le 2 aYrîl 1814.
» core affliger et séduire. Cest parce que j'ai élé ma
» propres idole , c'est parce que j'ai voulu briller
» et av(Hr quelques suffrages , que j'ai appris à me
» mépriser assez pour ne ressentir que de Tindul-
» gence. Cest en obtenant d'un Dieu de miséricorde
» un pardon bien immérité, que j'ai contracté la sainte
» obligation de tout quitter, ainsi que me l'ordonne
» rÉvangile, pour suivre Christ , et que le mépris
» des hommes et leurs persécutions , si je devais en
» essuyer jamais , leurs railleries et la mort même,
» me paraîtraient douces avec la grâce de celui qui
» a dit , que ceux qui voudraient être ses disciples
» seraient rçjetés par le monde et peftécutés par lui.
» Pardonnez-moi cette grande lettre, trop longue
» peut-être , mais Dieu , en la rendant utile a votre
» àme, peut la bénir. Vous lisez Madame Guyon ; cette
» femme admirable qui avait été douée de tous les dons
» et qui est devenue un si grand instrument de grâce,
» vous apprendra beaucoup , ainsi que Fénélon. De-
» mandez k genoux, Madame , à être éclairée par
» cette grâce qui fait les saints et les âmes bienheu-
& reuses. Priez souvent^ quand même vos prières
» seraient courtes ; priez avec volie cœur, donnez
» ce cœur à celui qui sévi en est digne et mourut
» pour nous. Suivez, les saints^ mouvemens que Christ
» fera naître en. vous par son Esprit Saint. Devene;^
y^ enfant , demandez d'aimer , voilà le grand secret
» de l'éternité , h. récompense des Saints , le bonbeqr
» des Anges , et j'ose vous promettre déjà sur cette
» terre une félicité inouie dont l'homme qui ne l'a
» pas connue ne peut se faire d'idée. Mais unissez
» à la prière le renoncement à vous-même. Chaque
» jour faites quelque chose pour le Sauveur qui veut
» faire de vous son temple. Brisez les idoles coura-
» geusement
» Allez à rOcéan de l'amour , priez souvent , pleu- » rez sur vos misères et votre incapacité d'aimer et » vous serez exaucée. Que le Dieu de paix vous donne » la paix ! »
a 3 mai.
« Ayez la nohle foi de Fenfance, de cet
» âge plus près du ciel. Nous perdons au milieu du » monde et de ses funestes mensonges les traces du » bonheur et de la vérité , car nous perdons le Dieu » vivant. Il ne veut que se révéler sans cesse a nous » et nous le repoussons sans cesse en ne cherchant m qu'a nous enivrer de misérables vanités , de tristes » et honteuses passions. Heureux et mille fois heu- » reux ceux qui sont trouvés dignes de souffrir! Une » aurore radieuse leur est promise , après la terrible » nuit qu'ils traversent. Il faut se régénérer au tor- » rent de la vie. Christ est seul la vie, la voie , la » vériié. La religion est douco, aimable, simple, » facile , quand nous la recevons de la main de Dieu. » Son joug est léger, et ce qu'il donne est au-delà
» de tout ce que peut concevoir la faiblesse humaine , » car il se donne lui-même. Oubliez peu à peu ce » qu^on apprend a Fécole des hommes. Tout est déna- » turc, tout est perverti , partout se sont perdus les » vestiges qui devaient guider les pas de ceux qui veu- » lent vivre pour réternilé. C'est donc a TEvangile » qu'il nous faut recourir et, je vous l'ai déjà dit, il faut h devenir enfant, simple, calme ^ il faut abandonner » votre cœur et votre volonté à cette puissance si grande » et si douce qui créa les mondes , mais pour qui les V larmes de la douleur et du besoin sont encore plus que » toutes les adorations rendues a sa majesté puissante » et créatrice. Oui , Dieu est amour , mon amie , persil mettez-moi cette expression de tendresse, permettez, » qu'en traversant les régions de la foi et de l'amour , » je laisse là toutes les formes et les enveloppes ter- » restres , mon cœur vous aime , vous chérit , votre » bonheur devient aussi un besoin de mon àme. Vous » avez eu assez d'hommages , vous n'avez jamais ins- » . pire un sentiment plus pur et plus tendre que celui » que je vous porte. Je vous ai devinée et je connais » votre belle et grande destination. Soyez fidèle àl'ap- » pel , ayez le courage d'être heureuse et de vous » donner à ce Dieu qui mourut pour vous et qui ne » veut que vous combler de biens. Vous avez un es- » prit assez vaste pour que Tineptie des gens du monde » et de ses raisonnemens si communs, ne vous dérou- » tent pas , et vous êtes trop éclairée pour croire que
» Ton s'exalte en devenant simple. Hélas ! rhommc » qui ne peut se créer un seul jour de bonheur peutx> il se donner le plus beau don , celui de la foi ? Non, » c'est de Dieu même, qu il faut apprendre à croire » et k aimer. Quand nous ne voulons vivre que pour 3) ce qui est seul digne de Thomme , quand nous ne D voulons plus perdre ces jours précieux et les avilir x> dans de misérables plaisirs , quand un nouvel uni* » vers déploie devant nous d'immenses facultés , de » sublimes devoirs , des plaisirs toujours nouveaux , » d'admirables résultats , une paix que les anges conm templent avec joie , et que TEternel seul dispense ; » que nous fait le jugement de ces hommes qui ont 9 pour tout bonheur quelques railleries, et traînent » leurs lourds ennuis pendant toute une vie déshéritée?
5» Ne vous effrayez pas, je ne vous demande au- » Gune violente secousse , aucun sacrifice pénible et » douloureux. Le Dieu de l'Evangile est tendre et i» magnifique. 11 saura vous donner des ordres qui -» vous confirmeront que quand il appelle , il sait » donner tout ee que nous ne rêvons même pas»..,
« Carlsruhe , , 7 Juillet.
» Chère enfant , vous voulez que je vous appelle » ainsi^ Ayez donc toujours le courage du dévouement » et demandez-le k genoux à celui* qui aime tant à » donner. Il est le soleil qui vous réchauffera toujours » et qui bénira vos entreprises. Ne craignez jamais les » souffrances, elles sont le gage d'une haute desti-
» nation C'est sur la Croix, chargé d'ignomi-
» nie qu'expira celui qui se fit homme et quitta la » gloire des cieux pour sauver une race ingrate et » perverse. C'est là qu'il enfanta cette Eglise que l'enj» fer ne pourra détruire. La divine Marie, Jean le « disciple de l'amour et une pécheresse abreuvés de » saintes douleurs, furent les premiers dépositaires de D ces grands mystères de l'Eglise. Vous êtes appelée k » être à Christ non seulement pour votre salut , mais » pour le glorifier et aider vos frères. Ne vous arrêtez D pas , chère enfant , de trop grands devoirs me » prescrivent de vous parler ainsi. J'en sais plus que » vous la-dessus. Âh ! ne vous laissez pas distraire » au milieu d'une vie où les riens osent disputer à
9 Dieu le cœur de l'homme Que ces mots :
9 Mon fUs, donne-moi ton cosur , retentissent souvent » à vos oreilles. Veillez et priez. »
Cette puissance d'intuition avec laquelle Madame de Krûdener discernait au travers de l'existence toute brillante de Mademoiselle de Stourdza , les hautes facultés qu'elle devait consacrer à Dieu; cette fermeté caressante qu'elle employait a lui tracer la route du devoir absolu , qui consiste à vivre pour Dieu et à ne vivre que pour lui, avaient fait vibrer en elle des cordes dont la mélodie commença dès lors h. la distraire du bruit du monde, de ses succès et de ses vanités. Mademoiselle de Stourdza comprenait ^ue la foi et Tamour divin pouvaient seuls accomplir sa destinée ; que les plus nobles
travaux de rialelllgence , les affections terrestres les plus pures et les plus tendres ne peuvent suppléer rharmonie active et sentie de Tàme avec son Auteur, et c'était un rafraîchissement pour Madame de Krûdener souvent appelée k porter ses consolations a des âmes moins richement douées, mais non moins recommandées à sa sympathie par leurs peines secrètes ou leur malheur connu. La cour et la ville, les couvents, les pensionnats, les villages, le théâtre même lui offraient tour à tour Foccasion d^exercer son ingénieuse charité.
Outre Timpératrice Elizabeih et la reine de Suède , Madame de Kriidener avait retrouvé à Garlsruhe la reine Hortense et son frère le vice*roi dltalie^ La malveillance qui n'osait s'attaquer trop ouvertement à la grande-duchesse Stéphanie se contraignait moins à regard de sa cousine. Bonne, généreuse, pleine d'affabilité , mais bien inférieure à la grande duchesse , la reine possédait des talens ravissans qui avaient fait l'admiration générale, aux jours de sa puissance : on ne pouvait lui refuser tant d'avantages, mais on l'accusait de manquer de tact et d'esprit. Les courtisans qui se montraient les plus ingénieux à flatter le pouvoir , relevaient, avec un secret plaisir , de légères inadvertances qu'pn eût trouvé d'un goût exquis si elle avait appartenu au parti triomphant.
Il faut bien peu de chose- pour attiser la médisance dans le monde et surtout dans une cour.
Ainsi, une de ces gaucheries impardonnables de la reine Horlense fut d'avoir demandé un jour , à l'impéralrice Elizabeth si elle était bien logée à Saint- Péiersbourg. Celle-ci, ayant toujours habité dès son enfance les somptueux palais de Catherine II , n^avait jamais eu l'idée de faire aucune comparaison et la possibilité que l'Impératrice de toutes les Russie^ ne fut pas la mieux logée de toutes les souveraines de l'Europe , lui parut quelque chose de si nouveau , quelle en fut embarrassée; cela fut remarqué par la cour et produisit un fâcheux effet pour la reine Hortense. Un autre jour , elle dit à la reine de Suède, éprouvée dans son intérieur et séparée de son époux, que la conformité de leurs destinées l'attachait doublement à elle. Celte sympathie inopportune parut bourgeoise, et défraya pour long-temps la malignité des courtisans. La Reine s'apercevait de ce mauvais vouloir et en souffrait d'autant plus, qu'elle était plus habituée à gagner tous les cœurs. En général, de semblables désappointemens excitent peu la compassion ; souvent même, elle n'ose se montrer de crainte 'd'irriter encore une plaie d'amour-propre si délicate : Madame de Krudener savait, non seulement faire accepter ses consolations avec un tact merveilleux, mais au travers du bourdonnement de passions mesquines qui l'entouraient, elle prenait à propos la défense de la Reine au nom de cette charité qui ne soupçonne point le ,mal et ne se réjouit point de l'injustice. Quand elle
était avec la reine Hortense , elle s'efforçait d'élever ses regards k la contemplation de ces réalités invisibles devant lesquelles disparaissent toutes les piqûres de la m^isance, les envies et les ignobles passions de la terre et la pressait de recevoir dans son bœur cette bonne nouvelle de Tamour de Dieu qui seule peut le calmer et le rassasier d'ineffables joies.
La reine Hortense avait auprès d'elle une personne de mérite qui avait attiré aussi l'attention de Madame de Krûdencr. Dans ses mémoires sur la reine Hortense, Mademoiselle Cochelet a laissé des témoignages trop précieux de cette relation pour que nous osions lui attribuer un passage dans lequel elle représente Madame de Krûdener prophétisant avec toute l'horripilation d'une véritable Sy bille. Il se pourrait que Mademoiselle Cochelet qui s'est efforcée d'établir que la reine Hortense était restée étrangère à toute conspiration bonapartiste , ait cru devoir annihiler autant que possible l'effet que .produisit sur la Reine la prédiction du retour de Napoléon : peut-être aussi ses éditeurs auront-ils voulu, payer leur tribut à l'opinion publique hostile à Madame de Krûdener, en lui prêtant un ridicule. Quoiqu'il en soit, nous pouvons afïirmer que l'entrevue n'eut point lieu telle qu'elle est racontée. Jamais Madame de Krûdener ne quitta le ton simple et parfaitement naturel qui fit toujours sa force et ses succès. Les choses qu'elle disait paraissaient bien assez inattendues et extraordinaires à
ceux qui rentouraienl, pour qu'elle n'eût aucun besoin de les rendre plus frappantes en s'aidant du geste, de la voix ou d'une pose tragique.
D'ailleurs y il faut le dire , si nous réclamons , c'est bien moins en faveur de celle à qui ce mensonge de plus ne jeut guère nuire, que pour la reine Hortense , toujours sensible et bonne , et alors si éprouvée dans tout ce qu'elle avait de plus cher. Est-cô bien avec le cœiftr brisé de tant de douloureuses séparations , et plongée dans le plus grand deuil par la mort d'une mère qu'elle avait adorée , qu'elle aurait « donné cairrière k la gaité forcenée que lui prêtent les mémoires de Mademoiselle Cocbelet ? Non , toute sa vie repousse une telle supposition. La vérité est, que tout en se montrant pleine d'afîection à l'égard de Madame de Krûdener, en l'accueillant avec distinction et lui destinant de riches cadeaux, que celle-ci refusait ou vendait au profit des pauvres , la reine avait encore trop de désirs et d'ambitions pour ceux qu'elle aimait, pour consentir à l'entier dépouillement qui lui était demandé. «* Oh! quand sentirons-nous, écrivait à ce sujet Madame de Krûdener, a quand sentirons-nous n que Dieu seul est grand , tendre , aimable ? Que 9 nous resterait-il si nous n'avions recours à lui?.... )» Représentez h. votre amie , que la religion vivante » donne un bonheur au-dessus de tous les bonheurs.
* Lettre h MademoUelle Cocbelet.
» ]'ai senli depuis des années qu'elle m'était confice I» et sa résistance que j'ai prévue m'a fait de la peine. »
Cependant elle n'oubliait point les amis qui l'attendaient a Waldbach. « * Jouissez de votre séjour en
» paix y écrivait-elle à M. Empaytaz. Présentez mes » hommages au vieillard dont je baise les vénérables » mains , et saluez -amicalement l'excellent Henri et » toutes les femmes que j'aime et révère là-bas y Mag- » delaine , Concorde , Sophie MuUer, Louise. «Je n'ai » pas encore annoncé mon arrivée. Dites que s'il » plaît au Seigneur, j'espère vous rejoindre vers le » 30 août, peut-être même avant ce jour. J'y volerais » dès aujourd'hui et j'y serais depuis long-temps ^ si » des affaires importantes ne m'arrêtaient ici. »
Le 7 septembre , elle s'excusait de son retard.
cr J'ai été arrêtée sans cesse par des choses im- » portantes, et je sentais bien dans mon intérieur » que je n'avais pas fini. Le Seigneur a daigné lier » rame de l'Impératrice aux vœux ardents de la » mienne; j'ai eu plus d'un travail avec cette ange- » lique femme, et dernièrement, en la voyant partir, » je me croyais libre et je brûlais de vous rejoindre » dans la vallée chérie de mon cœur , mais il y eut » en moi une voix qui dit : ce n'est pas fini.