CHAPITRE III
19SO. — tVO».
Retour à Montpellier. — Excarsion champêtre. — Madame Ohanly. -— Le comte Charles de Fr^geviIIe. — Départ ajourne. — M* Armand et Mademoisella Piozet. — Séparation douloureuse. — Un protecteur dangereux. — Séjour à Paris. — Trouble de conacience. — Sophismet« — > Iiettre de Madame de Krûdener. — - Remords, — Retour de Louis XVI de Yarennes. -— Départ pour Bruxelles. — Lettre de Madame de Kriidener. — Arrivée en Danemarck. —m Maladie de M. de Fcégeville. -^ Son départ. — • Madame de Krudener se rend à Riga. — Le géiféral de Frégeville en l84l. — Lettre de M. de Frég«yiUe à Tanteur. — Lettre de Madame de Krudener. — Voyage à Pélersibourg. -— Mort du conseiller privé de W^ietiughoff. — Projets de réunion avec Madame Armand. — Lettre de Madame de Kriidener. — Visite d'Alexandre de Stakieff» — Emotion salutaire.
ÂDAMB^ DE Krudener retourna an mois de novembre à Montpellier et y reprît ses excursions champêtres. Ayant un jour remarqué l'aspect riant d'une petite maison entourée d'un jardin , elle voulut quelque temps après y retourner, mais elle n'avait pas gardé un souvenir bien exact des lieux et eut infiniment de peine à la retrouver. Elle y parvient rendue de fatigue et veut y entrer pour se reposer. Elle frappe , personne ne répond. Elle frappe à plusieurs reprises. Une
femme Agée vient ouvrir et semble peu disposée à Taccueillir ; mais enfin touchée de Tintérét et de la bienveillance de Madame de Krudener, elle lui raconte que sa mère octogénaire , veuve d'un Irlandais dont la famille avait suivi les Stuarts en France , après avoir vendu son mobilier et ses ustensiles pour payer son boulanger , avait résolu de se laisser mourir de faim avec ses deux filles. Sans la visite de Madame de Krudener il est probable que ce dessein se fût accompli. Madame de Krudener , nc>n contente d'avoir pourvu à leurs premiers besoins, persuada a M. de Lézay de louer une cbambre chez Madame Ohaillj dont l'existence fut ainsi assurée pour quelque temps. Madame de Krudener faisait les apprêts de son voyage en Danemarcky lorsque la nouvelle du passage de Madame de Lobkoff la retint a Montpellier. Elle avait rendu son appartement et pria M. de Lézay de la tirer d'embarras , en lui prêtant celui qu'il occupait chez. Madame Ohanly. Dans cette retraite isolée, un de ses amis lui amena un jour le comte de Frégeville. C'était un homme du monde, officier de hussards, jeune, beau , séduisant. Il ne put voir Madame de Kriîdener sans rêver sa conquête. Elle au contraire recevait ses visites sans trouble , sans embarras , comme une diversion à sa solitude et comme un incident que les apprêts d'un prochain départ rendaient plus insignifiant encore. On ne partit pas cependant ; mille petits obstacles , une pluie qui survint au moment où
— laies voitures se chargeaient, l'approche'de la mauvaise saison^ bien d^autres motifs enfin, qui n'^étaienl peut-être que des prétextes, se présentèrent l'un après l'autre, et de délai en délai, l'hiver se passa à Montpellier. Nous n'oserions vraiment pas dire que Madame de Krûdener en fût trop contrariée. Le comte était devenu plus assidu chaque jour : il avait déclaré sa passion , et Madame de Krûdener , au moment de lui fermer sa porte, s'était arrêtée devant l'étemelle menace à l'usage des amans de tous les temps et h laquelle cèdent si volontiers les cœurs faciles , celle de se donner la mort. Âpres cfette première faiblesse , il ne douta plus de l'empire qu'il exerçait sur un cœur trop accessible aux entraînemens de la coquetterie ; ses instances redoublèrent et prirent un tel caractère de violence que Mademoiselle Piozet ne trouva plus dans son amitié les conseils de prudence dont Madame de Krûdener éprouvait plus que jamais le besoin. Sa présence était encore un frein pour son amie. Mais il arriva que Mademoiselle Piozet consentit à donner sa main à un M. Armand qui, depuis quelques mois, avait remplacé dans la maison le vieil abbé Famin. Il fallait alors penser h une séparation d'autant plus douloureuse pour Madame de Krûdener qu'elle apportait dans cette liaison plus de passion et d'enthousiasme i Le départ de Mademoiselle Piozet , en la plongeant dans une vive affliction , l'aurait laissée presque sans défense contre des assauts redoutables. Sentant la ré-
sistance lui devenir de jour en jour plus difficile , et avertie par les mouvemens désordonnés de son cœur du danger qu'il y avait à prolonger la lutte, elle avait compris la nécessité de la fuir à tout prix et quitta Montpellier. Mademoiselle Piozet Taccompagna jusqu'à Salon.
Mais TefTort suprême dont Madame de Kriidener attendait le salut , fut pour elle Toccasion même de la chute. Plus prudente et pourquoi ne pas le dire? plus fermement décidée, elle eût caché sa résolution au comte. Il la connut et affecta de n'en point murmurer. Mais au moment des derniers adieux, il se présente brusquement à Madame de Krûdener. Ce n'est plus sa passion qui Tamène, ce nest plus de lui-même qu'il parle, mais des périls qui attendent son amie dans le long voyage qu'elle entreprend à travers la France, sans prolecteur, sans secours. L'anarchie menaçante , ""les troubles éclatant de toutes parts y la guerre civile imminente, tous ces obstacles sont de nature à effrayer une femme voyageant avec des enfans. M. de Frégeville est pressant^ éloquent : quelque temps elle résiste. Mais contre des paroles empreintes d'un sentiment ardent que ne secondait que trop l'entraînement d'une imagination vive et romanesque, que pouvait une âme déjà à moitié vaincue, peutêtre heureuse de donner à sa chute une excuse plausible?
Nous l'avons dit , le faisceau des saintes affections et des devoirs austères s'était délié peu à peu dans
cette âme au souffle d'un monde corrompu. La pureté des pensées n'était plus là pour garantir celle des sentimens. En ce moment suprême, les séductions de la tendresse , les fascinations de la flatterie trouvèrent Madame de Krûdener désarmée; aussi fermant les yeux pour ne point voir l'abîme , elle s'y laissa glisser. La conscience est un juge implacable. Les cœurs même les plus endurcis ne parviennent pas toujours à étouffer sa voix au milieu de leurs égaremens. Combien en est-il qui faibles et lâches , honteux de leur faute sans avoir le courage d'y renoncer, essaient de satisfaire par d'insolens sophismes à ce besoin d'estime de soi-même qui ne perd jamais son empire. On rencontre chez Madame de Kriîdener plus d'une trace de ce symptôme à la fois triste et consolant.
<c II y a des langueurs de l'àme , » écrivait-elle plus tard, « qui la rendent si mélancolique, qu'elle se jette » dans une forte passion comme on se jette dans la » rivière au plus fort de l'accablement d'un jour » d'été. »
En réponse à une question de Madame Armand, qui prenait en pitié cette pauvre àme troublée , elle lui disait : « Vous me demandez si je suis heureuse ! ;i Oui, je* le suis, et comme si je ne l'ai jamais » été de ma vie. »
Hélas ! sous le voile de ses protestations on ne sent que trop percer le mensonge qu'elle essaie de faire accepter a sa meilleure amie et dont elle vou-
drait se rendre elle-même la dupe. Madame de Krûdener , en effet , pouvait elle oublier qu'il y avait au iqonde un élre a qui la rattachaient des sermens qu'elle foulait aux pieds ? Son souvenir la poursuivait au sein des enivremens fiévreux de sa liaison. G^est sans doute dans un de ces momens où la voix du devoir luttait en elle contre ces attaches, qu'elle se proposait comme terme moyen une de ces transactions misérables dont la morale d'une société frivole et relâchée ne s'accomode que trop souvent. « Je me » confirme de plus en plus , disait-elle , dans mon n idée de ne plus exister pour la société, mais de » me retirer dans le sein de ma maison : partout j» où je serai, d'élever mes enfans, de conserver, j» si je puis , ce cœur sans lequel il n'y a plus de » repos pour moi , de soulager les malheureux , » de graver quelques vertus dans le cœur de mes » enfans, de soigner la fortune de M. de Krudener » et de l'environner de mes soins. Voila ce que je » mettrai pour balancer le tort d'une passion qui fait » le sort de ma vie. (*) »
Le sort de sa vie ! Elle avait presque dit le malheur. Et qui sait si le mot n'eût pas été plus vrai ? Déjà, quoiqu'elle ne se l'avouât point encore, d'autres orages que ceux de la conscience troublaient le calme de son esprit. Les lignes que nous venons de citer
(♦) Paris, juin 1791.
en contiennent la preuve cliscrèle mais éloquente. Quel autre sens pouvaient avoir ces paroles si je puis quand elle parle d'un cœur sur lequel son seul désir est de régner sans partage. D'ailleurs elle confesse a Madame Armand « que quelques légers nuages » inséparables de la vie humaine, troublent pour » de courts instants leur vie. » Et elle se plaint de ce monde insensé « qui ne cherche qu'à corrompre
» le bonheur partout où il le rencontre qui
» n'offre jamais que des peines , des passions hu- » miliantes , un égoïsme flétrissant , et si rarement » uûe fleur au milieu de tant d'épines. »
Telle est, l'histoire de toutes les passions qui sortent des règles du devoir. Le premier jour de délire écoulé , on n'en recîueille qu'amertume au lieu des délices qu'on avait cru goûter. Le remords, les jugemens du monde et l'ingratitude de l'être à qui l'on a tout sacrifié sont les fruits ordinaires de ces criminelles erreurs. Madame de Krùdener était en proie à ces tourments de l'àme. Partagée entre le ^désir de retourner à Copenhague , où la rappelait son mari, et la volonté de rester unie à un homme qu'elle aimait malgré ses violences et ses emportemens, retenue d'ailleurs par le manque d'argent , elle prolongea son séjour à Paris.
C'est à celte époque qu'eut lieu la fuite du roi à Varennes. Elle vit le malheureux Louis XVI ramené captif dans sa capitale au milieu des malédictions de
la foule. Liée avec Madame de Korff, dont le toi avait pris le passe-port pour son voyage , elle craignit d'être nécessairement enveloppée dans des mesures de surveillance. A ces craintes personnelles se joignit celle de voir partir M. de Frégeville , rappelé a son régiment. Sa tête en fut presque égarée de douleur; et ses terreurs apaisées, son départ eut plutôt Tair d'une évasion lorsqu'elle quitta Paris. M. de Frégeville raccompagnait vêtu en laquais. Aristocrate, émigrant^ déserteur, il avait dû, pour échapper à une arrestation, se cacher sous ce déguisement. Avec lui , Madame de Krûdener arriva jusqu'à Bruxelles , où son argenterie fut arrêtée , ce qui l'empêcha pendant un grand mois de continuer son voyage.
A mesure qu'elle approchait du hut , ses appréhensions grandissaient. Elle avait trompé M de Kriidener en lui dépeignant son compagnon de voyage comme un protecteur parfaitement convenable à tous égards. Elle résolut de lui désobéir en ne se séparant pas du comte à Hambourg comme son mari l'avait exigé. Elle s'apprêtait à lui confesser hautement toute la vérité :
« J'avouerai ce sentiment dont rien n^ peut me » détacher. Je le soutiendrai avec toute l'énergie de » mon caractère , même à celui qui pourrait avoir » droit de me blâmer. » Je lui dirai. « Toute mon » amitié est à vous , toute ma vie sera donnée pour » vous ^ervir , mon cœur est à lui , je suis fière de
)» Tavoir pu sentir ainsi , et rien au monde ne m^y » fera renoncer. *
Toutefois , quelqu'aguerrie qu'elle fut par de constans efforts^ elle sentait faiblir son audace, a la pensée d'une rencontre prochaine.
Pour la retarder, elle s'arrêla à Cassel , a Hanovre, à Hambourg, mais il fallait pourtant arriver. L'entrevue redoutée eut lieu au Belt. La douleur de M. de Krûdener en entendant sa femme lui déclarer que le lien conjugal était rompu , fut pleine de dignité, et les torts de sa femme en furent encore aggi^avés. Au mépris des injonctions de son mari , elle voulut recevoir les visites du Comte. Déchirée par le remords , en butte au mépris mal déguisé de tous ceux qu'elle rencontrait, elle traînait la plus misérable existence lorsque celui auquel elle avait tout sacrifié tomba malade. Rien ne petit donner l'idée des angoisses qui l'assaillirent pendant les jours où il fut en danger. Quand elle fut hors d'inquiétude, elle sollicita son divorce : son mari ne voulut pas y consentir (*) , mais il l'autorisa à se rendre à Riga auprès de sa mère , selon le désir qu'elle en avait exprimé. M. de Frégeville l'accompagna et la quitta à Berlin pour rentrer en France et s'associer aux premières victoires des armées Françaises. Il se jeta
{*) M. Mahul a cru au divorce quMl place en 1791 et M. Schnizler se contente de dire que Madame de Kriidener fut renvoyée à se» pareas f ni l'une ni Tautre de ces assertions n'e»l exacte.
dans les dangers avec cette résolution que donne le dégoût de la vie , parvint rapidement au grade de lieutenant-colonel, puis de colonel ; il était général de division en .1800. Mais gàlé parle monde plus encore que par la gloire , il ne sut pas toujours dominer ses passions et en porta souvent la peine.
Cinquante ans s'étaient écoulés depuis les adieux de Berlin , lorsque je rencontrai , k Paris , le général mar-r quis de Frégeville , usé par les combats , courbé vers la tombe , bien différent du jeune hussard de 1791 ; c^était dans le salon si animé de Madame la comtesse P.,.., qui avait la bonté de me nommer quelquesunes des notabilités présentes.
— « Vous connaissez Cbampollion, me dit-elle, c'est » lui qui cause avec le général Frégeville. »
— « Le général Frégeville , m'écriai -je , sauriez- » vous me dire s'il a été en relation avec Madame » de Krûdener? »
Je n^avais pas eu le temps de m'étonner de la promptitude de mon exclamation, lorsque Madame P.... se tournant vers une dame assise à sa droite; lui répéta ma question. « Hélas ! oui , sans doute , » répondit celle-ci avec tristesse. — C'était sa fille.
Je fus présenté au général. Je le vis plusieurs fois , et toujours s'attendrissant au souvenir de Madame de Krûdener. Je m'étais imposé une entière réserve sur des faits qui pouvaient humilier un vieillard, mais les prières si souvent offertes par Madame de Krûdener