CHAPITRE VIII
VŒU DE MADAME MOLE. — SON AHRESTATIOX AVEC SES ENFANTS. — SA VIE EN PRISON. — ELLE EST MISE EN LIBERTÉ.
Ce fut le 20 avril 179i que M. Mole fut exécuté. L'arrêt portait qu il était condamné ta mort pour cause de contre-révolution. Les deux faits principaux qui motivaient cet arrêt étaient d'une part une protestation contre la suppression du Parlement qu'il avait adressée à la Constituante avec tous ses collègues ; d'autre part, une lettre qu'il avait écrite au roi au moment de son retour d'émigration pour l'assurer de son dévouement et lui dire qu'il pensait pouvoir le servir plus utilement en France qu'à l'étranger. En ce temps de folie et de sang, c'était plus qu'il n'en fallait pour faire guillotiner toute une famille. Au moment de sa mort, M. Mole était âgé de trente quatre ans et sa femme en avait à peine trente. Ses biens furent mis sous le séquestre, pour être administrés par la nation au nom de ses enfants mineurs, de sorte qu'un état de gêne touchant à la misère vint s'ajouter aux autres épreuvesdela malheureuse veuve.
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Madame Mole montra dans ces affreuses circonstances toute la grandeur de son àme. Le premier moment de déchirement passé, elle retrouva toute son énergie morale, toute sa vertu chrétienne ; et la certitude du salut éternel de l'âme de celui qu'elle pleurait la consola de tout le reste. Le jour même où l'abbé de Sambucy vint lui annoncer qu'elle était veuve, elle se consacra immédiatement à Dieu par un vœu solennel qu'elle prononça entre ses mains, et elle offrit tout le reste de sa vie pour l'àme de son époux et pour le bonheur de ses enfants.
Ces pauvres orphelins étaient au nombre de trois : l'aîné, âgé de treize ans, nommé, comme son père, Edouard MathieuMolé,devaitjouerplus tard unrôlepolitique et littéraire considérable sous l'Empire, la Restauration et la monarchie de juillet. La seconde, nommée Marie Félicité Augustine, était née en 178i et âgée de dix ans. La troisième, toute jeune encore, nommée Louise, ne devait pas tarder beaucoup à rejoindre son père qu'elle aimait avec passion et dont la mort l'atteignit aux sources mêmes de la vie.
Le vieux président Mole s'était éteint doucement quelques mois avant l'exécution de son fils, à l'âge de quatre vingt huit ans, et madame Mole n'avait pour soutien dans la vie que sa mère, et madame Berryer, sa grand-mère, qui semblent n'avoir pas quitté Paris pendant toute la durée de la Terreur. Infirme au point de ne pouvoir remuer le pied ni la main, de sorte qu'il fallait la faire manger comme un petit enfant, elle conservait une admirable sérénité, et veillait, de son lit de souffrances, à l'éducation de ses enfants,
Mais elle n'avait pas encore épuisé la coupe des douleurs, et une nouvelle épreuve ne tarda point à l'atteindre.
Quelques semaines après la mort de son mari, elle fut réveillée en sursaut un matin à sept heures par un bruit de pas précipités, des cris et des jurements, qui annonçaient quelque visite officielle. C'était une troupe de gardes municipaux qui venaient Tarréter pour la conduire en prison avec ses enfants. Son veuvage, son infirmité, le séquestre de ses biens, n^avaient point paru au comité de salut public des garanties suffisantes contre les dangers qu'elle pouvait faire courir à la nation.
On lui laissa à peine le temps de se vêtir ou plutôt de se faire habiller avec ses enfants ; elle ne put prendre et cacher sur elle qu'une petite bible, une Imitation de Jésus-Christ et un crucifix dont elle ne se séparait jamais, et elle quitta l'hôtel où elle avait passé de si heureures années, sans savoir si elle ne le quittait pas sans retour. Gomme elle ne pouvait marcher on la mit sur un matelas, et quatre des municipaux l'emportèrent à travers les rues jusqu'à la prison où elle fut écrouée.Envoyantpasser ce cortège, cette jeune femme paralytique, vêtue de deuil, portée par des valets de bourreaux qui iDsultaientà sa douleur, suivie de trois pauvres enfants en deuil comme elle qui pleuraient de voir maltraiter leur mère, les gens du quartier échangeaient des regards furtifs de pitié, ils se demandaient si c'était là la récompense de tant d'œuvres de charité, de tant d'aumônes répandues, de tantdeveuvesconsolées, d'orphelins secourus etarra-
VIE DE MADAME MOLE. 6o
chésà la misère, et ils maudissaient toiitbas ces tyrans qui se disaient amis du peuple et qui traitaient ainsi ses seuls, ses véritables amis.
Les enfants de madame Mole ne marchaient pas seuls à la suite de leur mère; un jeune homme les accompagnait. Il franchit avec eux le seuil de la prison, et après de nombreux pourparlers, il obtint comme une grâce la permission de partager leur détention et de leur continuer ses soins. C'était M. Martin de Puysieux, précepteur du fils aîné de madame Mole, qui, malgré ses instances, refusa de l'abandonner dans ces circonstances extrêmes, voulut rester près de ses élèves au prix de sa liberté, peut-être de sa vie, et ne sortit de prison que quand madame Mole obtint elle-même son élargissement. Dévouement admirable, qui, comme celui du fidèle Duval, soulage la conscience et réjouit les yeux au milieu de tant de trahisons et d'horribles spectacles, et qui, grâce à Dieu, ne fut pas une exception pendant la Terreur. Beaucoup des grands seigneurs ou des grandes dames, victimes de la Révolution, turent suivis, assistés, consolés jusqu'au bout soit par un précepteur ou une gouvernante dévouée, soit par un serviteur ou une femme de chambre fidèle, et, par un singulier caprice de piété ou de clémence, la plupart de ces humbles et héroïques dévouements furent autorisés et respectés par ce gouvernement sanguinaire qui se jouait de la mort et ne respectait rien.
M. Martin de Puysieux, qui appartenait d'ailleurs à une très-honorable famille, dut plus tard à la reconnaissance de madame Mole et de ses enfants, une
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fortune bien méritée. Il fit un excellent mariage, et fut préfet cVAngers sous la Restauration. Sa femme et ses enfants se retirèrent à Rome après la Révolution de 1830. Une de ses filles se fit religieuse dans la communauté de Saint-Sauveur à Caen.
Quiconque a lu des récits véridiques sur la condition des prisonniers au temps de la Terreur peut se faire une idée de ce que souffrit madame Mole pendant sa longue détention. Tout ce que l'àme et le corps peuvent supporter de douleurs semblait réuni par un art infernal pour accabler ces malheureuses victimes. Au physique, des cellules misérables, obscures, malpropres, des grabats dont des pauvres n'auraient pas voulu, le froid pendant l'hiver, une chaleur étouffante et malsaine pendant Tété, pas de lumière le soir pour diminuer la longueur interminable des nuits, mille bruits troublant à chaque instant le sommeil, une nourriture insuffisante et détestable, le pain même si mauvais parfois que sa seule vue soulevait le cœur, en un mot tous les besoins de la nature changés en instruments de supplice et devenus compUces des bourreaux: telle était l'existence matérielle des prisonniers.
Au moral, c'était pis encore; les parents séparés de leurs enfants ou, quand ils les conservaient près d'eux comme madam.e Mole, témoins de leurs privations et de leurs larmes, le manque de nouvelles du dehors, l'annonce fortuite et incessante de la mort de ceux qu'on aimait le plus, les visites domiciliaires la nuit comme le jour, un espionnage continuel, l'incertitude du lendemain, l'échafaud toujours
dressé, attendaiU chaque jour sa provision de victimes, l'appel quotidien des condamnés, et cette épée deDamoclès de la guillotine toujours suspendue sur la tête de chacun : telle était l'horrible condition des victimes de la liberté et de la fraternité révolutionnaires.
Gomme toutes les âmes vraiment chrétiennes, madame Mole se plaignait peu et n'entretenait que Dieu de ses souffrances pour les sanctifier en les lui offrant. Mais ce qu'on sait des circonstances de sa captivité n'est pas fait pour diminuer l'horreur des bourreaux et la pitié pour les victimes La paralysie dont elle était atteinte et qui, tout en s'affaiblissant graduellement, durait encore à sa sortie de prison, ne lui valut aucun adoucissement du régime que nous venons de décrire. La nourriture était si répugnante qu'elle ne pouvait vaincre son dégoût et qu'elle souffrait de la faim. Dénuée de tout remède, elle manquait même du linge nécessaire pour se changer et changer ses enfants. Elle était gardée à vue presque continuellement par des agents de la Commune dont la présence et les propos grossiers étaient pour elle un supplice de tous les instants.
Il lui était impossible de dormir en paix. Soit hasard, soit raffinement de malice, on lui avait donné une chambre près de la porte d'entrée de la prison, de sorte que, chaque nuit, elle entendait le fatal marteau qui annonçait l'arrivée des commissaires, puis l'appel fait à haute voix des condamnés du lendemain. Durant plusieurs mois, elle suivit ce funèbre exercice, qui chaque jour était pour elle le
plus saisissant des sermons sur la mort et l'éternité, et chaque soir elle se demandait si son nom ne figurerait pas sur la liste du lendemain.
Un jour vint où elle entendit au dehors de la prison un tumulte inaccoutumé; les portes s'ouvraient, se refermaient, comme si une lutte était engagée entre la mort qui attendait sa proie quotidienne et la prison qui la lui refusait. Bientôt, le canon retentit, et les condamnés devinèrent qu'un combat dont leur vie était l'enjeu se livrait entre les tyrans de la Convention. C'était le 9 thermidor, ce jour où la chute de Robespierre termina la période la plus sanglante de la Terreur, et livra la France à des mains à peu près aussi criminelles, mais à une politique forcément moins violente, par suite de cette loi de réactionqui se retrouve partout, dans le monde moral, comme dans le monde physique.
A partir de ce moment, les prisons ne s'ouvrirent pas pour tous les accusés, comme on le pense trop généralement, le bourreau ne resta pas absolument inactif, et les ombres de la Terreur planèrent longtemps encore sur la France. Mais on commença à respirer plus librement : les vainqueurs de Robespierre ne pouvaient pas gouverner comme Robespierre et la clémence s'imposait à eux comme une conséquence obligée de leur victoire. Chaque jour, on relâchait quelque prisonnier, sans aucun plan apparent, mais avec l'intention évidente de vider peu à peu les cachots par un autre procédé que la guillotine. L'appel quotidien des condamnés avait cessé, et ceux qui restaient détenus sentaient dans l'attitude
des geôliers, dans l'air même quMls respiraient comme un parfum de liberté renaissante.
Malgré ces adoucissements et le retour de l'espérance qui rend supportables toutes les souffrances humaines, le séjour des prisons de la République fut rude jusqu'à la fin aux détenus qui, comme madame Mole, y furent gardés longtemps après le 9 thermidor. Elle y passa toute la première partie de l'hiver de 1794-1795, qui fut si rigoureux par Texcès du froid, et elle y souffrit cruellement. Elle voyait ses enfants pleurer de froid, lui montrer leurs mains et leurs pieds gonflés et crevassés par les engelures, et elle ne pouvait les soulager. Elle connut en un mot toutes les misères, toutes les souffrances qu'elle avait si souvent consolées et soulagées chez les pauvres, et elle puisa dans cette expérience une charité plus grande encore pour les malheureux et une volonté plus forte de les secourir si Dieu lui rendait un jour la liberté et la fortune. Quand elle sentait son courage prêt à défaillir, elle ouvrait sa Bible, ou son Imitation, elle regardait son crucifix, et les paroles des saints Livres, le silence du Sauveur sur la croix ranimaient son espérance et rappelaient l'action de grâces sur ses lèvres.
Enfin, son tour arriva d'être appelée au greffe de la prison, et, après un interrogatoire de pure forme, elle obtint son élargissement. Elle sortit de prison, en bénissant Dieu, mais avec une joie bien mêlée d'inquiétude. Depuis son incarcération, elle n'avait eu aucune nouvelle de sa mère et de sa grand'mère, qui, de leur côté, ne savaient pas si elle était morte
OU vivante. On juge de leur bonheur quand elles se retrouvèrent en vie, de leurs actions de grâces, de l'ivresse de leurs embrassement>. Un moment les souvenirs sanglants du passé, les nuages qui assombrissaient encore le présent, les incertitudes de Tavenir, tout fut oublié, et ces âmes, qui depuis tant dp mois ne semblaient plus capables que de souffrir, éprouvèrent qu'elles étaient encore accessibles aux émotions les plus douces et les plus puissantes de la joie humaine.