‹ Vie de Madame MoléChapitre 11 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

MADAME MOLE SE HETIRE A MEUV. — LE CHAIEAI DE CHAMPLATREUX. — -MORT DE SA FILLE LOUIfeE. — QLIBERON. ■— MORT DE M. CHARLES DE LAMOIGNON. SON FRÈRE. — LE CHAMP DES MARTYRS.

, Les prisonniers de la Terreur, échappés à la guillotine et à la prison, ne jouissaient que (Tune liberté relative. Ils étaient dans la situation des repris de justice, placés sous la surveillance de la police républicaine, la plus tracassière de toutes les polices, et obligés de résider au lieu qui leur était assigné par le Gouvernement. Madame Mole reçut Tordre de se rendre à son château de Méry, avec défense d'en sortir sans la permission des autorités.

Il eût semblé plus naturel qu'on lui donnât pour résidence le château de Ghamplàlreux, terre patrimoniale des Mole, dont son fils était devenu propriétaire par la mort de son grand-père et de son père. Mais le gouvernement révolutionnaire y avait mis bon ordre. Quoique le retour de M. Mole en France dans les délais fixés par les lois sur les émigrés, eût rendu impossible la confiscation de sa fortune,etque

jt VIE DE mada:sie mole.

le séquestre mis sur ses biens après sou exéculion ne donnât à la nation d'autre droit que celui de les administrer au nom des enfants mineurs, l'État avait usé de la terre de Champlâtreux comme de sa chose, et il avait affecté le château à une destination éminemment nationale : il en avait fait un asile pour les galeux et les teigneux de la République, population intéressante et nombreuse qui le remplissait de la cave au grenier. Le choix des malades qu'on y entretenait était-il une dérision à l'adresse des propriétaires de ce noble et beau domaine ? Cette affectation était-elle au contraire un moyen de préserver du pillage et d'une ruine totale cette habitation seigneuriale ? Si ce dernier but fut celui du Gouvernement, on peut dire qu'on ne l'atteignit qu'imparfaitement.

Les quatre murs du château, ses toits, ses parfjuets, sa distribution intérieure, en un mot, tout ce qui n'était pas susceptible d'être enlevé fut en effet pi'éservé, et ni le feu, ni la pioche révolutionnaire n'y accomplirent leur besogne habituelle. Mais ricD de ce qui faisait la décoration et l'ornement de ce splendide séjour ne survécut à l'occupation nationale. Tentures, meubles précieux, tableaux, souvenirs de famille : tout fut enlevé, dispersé, soit par les agents officiels du Gouvernement, soit par les citoyens qui les trou* valent à leur convenance.

Un seul tableau qu'on pouvait difficilement voler, mais qu'on pouvait détruire, échappa au pillage. 11 couvrait tout un côté d'un des salons du château; c'était un don de Louis XVI, témoignage de l'affection du prince pour le premier Président Mole et de

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la reconnaissance royale envers sa famille. Ouvrage de Vincent, peintre très-distingué de la fin du siècle dernier, il représentait le grand Mole, le héros de la Fronde, dans une des actions les plus raémorahles de sa vie, alors qu'assailli par une bande de furieux (jui se précipitaient sur lui pour le massacrer, il marcha droit à eux, les arrêta par l'intrépidité de son attitude et de ses regards, et prononça cette parole fameuse qui leur fit tomber les armes des mains : «11 y a encore loin du poignard d'un assassin au cœur d'un honnête homme. »

Les héros de quatre-vingt-treize se reconnurent-ils dans cette troupe de pillards et d'égorgeurs? Voulurent-ils respecter l'image de leurs devanciers,ou les imiter? Quoiqu'il en soit, ils s'arrêtèrent comme eux devant la figure du grand Mole, devant cette personnification de la Justice intrépide et plus forte que la mort, et jusiju'au bout de la tourmente révolutionnaire, sa fière image continua d'habiter le château qu'il avait légué à ses descendants, pour y attendre et y saluer le retour de son arrière petit-fils, rentrant après la crise dans le domaine de ses pères. Aujour- • d'hui, le château de Ghamplàtreux restauré par le comte Mole, a repris sa splendeur première, et, si nous ne nous trompons, le tableau de Vincent y occupe encore la place qu'il a toujours occupée.

Si madame Mole eût été seule, elle aurait consenti sans peine à habiter un coin de son château de Ghamplàtreux, au milieu de sa population nouvelle à laquelle elle eût prodigué ses soins et parlé de Dieu, chassé de tous les hospices républicains. Mais elle eut

yi ME DE MADAME MOLE.

redouté pour ses enfants la double contagion du vice et de la maladie, et elle bénit le Gouvernement de lui avoir assigné pour domicile la terre de Méry.

Ce beau domaine avait beaucoup souffert de l'anarcliie révolutionnaire, mais à un moindre degré que Champlàtreux. Les meubles essentiels, quelques ta- Ideaux de famille eux-mêmes avaient été épargnés, et au sortir de prison, elle s'y trouva comme dans un lieu de délices. Là du moins, elle pouvait donner à ses enfants les soins que réclamait leur santé bien éprouvée par les souffrances d'une longue détention ; elle avait auprès d'elle madame de Lamoignon et madame Berryer avec lesquelles elle pouvait pleurer, prier et parler du passé. Là aussi, elle retrouvait dans la population de la paroisse des visages amis et des pauvres à consoler. Elle y trouvait aussi plus d'un exemple de l'ingratitude et de la malice humaines, mais après les épreuves qu'elle avait traversées, elle n'avait plus rien à apprendre de ce côté, et sa miséricorde, puisée et entretenue aux sources divines, était sans bornes comme celle du Sauveur. De nombreuses pièces de terre appartenant au domaine de Méry étaient aux mains des habitants voisins qui en avaient pris possession sans scrupule. Elle eût pu en poursuivre la restitution, qu'elle ne l'eût sans doute pas tenté. Ce fut plus tard l'affaire de son gendre qui n'y réussit qu'à demi.

Un autre attentat lui fut infiniment plus sensible. Les anciens seigneurs de Méry, depuis les Saint- Ghamand jusqu'à la présidente Mole, avaient été ensevelis dans une des chapelles de l'église parois-

siale attenante au château, la chapelle Saint-Antoine, fondée et entretenue par leurs libéralités. Leur dépouille mortelle ne fut pas mieux traitée que celles des rois de France. Leurs pierres tombales furent brisées en 1793, les inscriptions et les marbres arrachés, leurs ossements jetés au vent, et, circonstance particuhèrement douloureuse au cœur de madame Mole, elle apprit en revenant à Méry que le principal auteur de cette profanation était un des vieux serviteurs de sa famille, pensionné par elle et qui s'était vengé ainsi des bienfaits de ses maîtres.

Pendant les premières années de son séjour à Méry après son élargissement, madame Mole vécut dans une assez grande gêne, l'État, administrateur de sa fortune, étant ruiné et d'ailleurs peu scrupuleux. Elle retrouva heureusement une partie de ses bijoux qui l'aidèrent à vivre et parmi lesquels se trouvaient trois diamants d'une telle beauté que lein^ imitation en cristal avait été envoyée avant la Révohition aux principaux lapidaires de France et des cours étrangères, pour en faciliter le recouvrement en cas de vol ou de disparition. Au moment de son arrestation, une main amie avait pu s'emparer de l'écrin qui renfermait ces diamants, et ils lui furent fidèlement remis après sa sortie de prison.

La vie c|u'elle mena à Méry de 1795 à 1798 fut donc relativement heurense et tranquille. Sa paralysie avait enfin cédé au calme et aux soins prolongés, et son cœur si cruellement blessé se reposait entre ses enfants, sa mère et son aïeule qui ne la quittaient pas. Mais, il était dit que la croix avec la-

quelle elle avait contracté une Indissoluble alliance ne lui laisserait jamais de longs repos, et dès l'année de sa libération, elle en fit la douloureuse épreuve.

Sa plus jeune fille, Louise, qui n'avait que trois ans lors de son emprisonnement, et que la mort de son père avait profondément atteinte, ne survécut pas longtemps aux souffrances de la prison et s'éteignit peu de temps après son retour à Méry. La date exacte de cette mort et de celle de madame Berryer n'a pas été conservée, mais il est probable que l'aïeule ne suivit pas de loin dans la tombe et dans le ciel son arrière-petite-fille. Ces deux âmes innocentes, l'une consommée dans la sainteté par les épreuves d'une longue vie, l'autre enlevée en sa fleur aux orages de ce monde, allèrent ensemble rejoindre dans la bienheureuse éternité celui que madame Mole pleurait et dont elle devait porter le deuil et garder la mémoire jusqu'à la fin de ses jours.

Une catastrophe moins attendue et plus terrible par les circonstances qui l'accompagnaient vint rouvrir les blessures saignantes du cœur de madame Mole et briser celui de madame de Lamoignon, sa mère. Ce fut le désastre de Quiberon, qui fut comme un épisode sanglant et posthume de la Terreur, et qui apporta un nouveau deuil de famille à ces deux saintes et malheureuses femmes.

Je ne rappellerai qu'en quelques mots cette aventure héroïque où périt, après quelques jours de victoires, la fleur de la jeune émigration française. Groyantla Révolution épuisée par ses propres excès et la France prête à revenir à ses rois, une petite ar-

VIE DK AfADAMK MOLE. //

mée d'émigrés organiséeen Angleterre ettransportée lîélasî par une escadre anglaise, débarqua à la presqu'île de Quiberon, dans le Morbihan, à la fin de juin 179o, s'empara du fort Penthièvre qui défend Feutrée de la presqu'île, et prit rapidement possession d'Auray et de quelques villes du voisinage. Ce fut la courte période du succès et des illusions. Le défaut d'organisation et d'entente entre les chefs de l'expédition et les royalistes demeurés en Bretagne auxquels tout manquait, armes, munitions, moyens de communication, les mesures énergiques, décrétées par la Convention, l'habileté militaire du général Hoche qui méritait une plus noble besogne et d'autres champs de bataille, la force des armées républicaines : toutes ces circonstances devaient amener fatalement la défaite de la petite armée royaliste. La trahison s'en mêla et hâta l'inévitable dénouement.

Parmi les troupes débarquées à Quiberon se trouvaient un certain nombre de soldats républicains, faits prisonniers par les royalistes dans les guerres précédentes et qui s'étaient convertis en Angleterre aux idées et aux sentiments de leurs vainqueurs. On avait eu l'imprudence de se fier absolument à cette conversion et de les enrôler dans les troupes de l'expédition. Plusieurs de ces transfuges faisaient partie de la garnison du fort Penthièvre. La vue du drapeau tricolore, de leurs anciens camarades, la prévision de la défaite des royalistes et la nécessité de mériter le pardon des chefs républicains, les décidèrent à s'entendre avec les généraux ennemis et à leur faciliter l'entrée de la place.

Prévenu par ces traîtres, le général Hoche elioisil pour l'attaque du fort la nuit du 20 au 22 juillet. A la complicité des hommes se joignit celle des éléments : le temps était effroyable ; la mer, toujours agitée sur cette plage hérissée de rochers, était devenue furieuse, et le bruit des vagues eut couvert celui du tonnerre et du canon. Se fiant à cette tempête, la garnison n'était pas sur ses gardes. Quand elle courut aux armes pour se défendre, il était trop tard ; la résistance fut cependant héroïque, et des centaines de braves gens se firent tuer plutôt que de s'enfuir ou de se rendre. Mais le drapeau tricolore flottait déjà sur la citadelle, et c'en était fait de la petite armée royaliste.

Le désastre qui suivit fut atfreux ; la violence de la tempête rendait presque impossible l'embarquement des vaincus, et la mer, brisant sur les écueils les chaloupes et les canots de sauvetage, fît plus de victimes encore que le feu des républicains.

Parmi les officiers de la division du comte de Som- 1 treuil, débarqué peu de jours avant la prise du fort Penthièvre et demeuré par le départ ou la mort des autres généraux, chef de Texpédition, se trouvaient MM. Charles et Christian de Lamoignon, frères de madame Mole. Ils faisaient partie du régiment de Périgord,commandé par le comte de Bozon-Périgord. Les débris de ce régiment ayant reçu l'ordre de se rendre au Fort-Neuf situé à l'autre extrémité de la presqu'île, pour s'y fortifier et protéger l'embarquement des royalistes encore vivants, longeaient le rivage de la mer, poursuivispar lefeu des batteries républi-

caines, quand le yicomte Christian de Lamoignon reçut à la jambe une blessure fort grave qui retendit sur le sable. Une seule voie de salut lui restait, s'embarquer sur un des canots qui portaient à Tescadre ceux qui osaient se fier à l'Océan encore agité, quoique moins furieux. Mais il ne pouvait sans secours tenter cet embarquement.

C'est alors que son frère, le comte Charles de Lamoignon, donna un admirable exemple de dévouement fraternel et d'honneur militaire. Voici comment ce trait est raconté par un témoin oculaire, M. de Villeneuve, officier du même régiment, qui a laissé une relation très-complète de l'expédition et du désastre de Quiberon.

« Nous suivions notre marche en silence, lorsqu'un nouveau spectacle vint frapper mes yeux. Je vis, sur le rivage, un officier en porter un autre sur ses bras, le conduire dans une embarcation, et se retirer ensuite. Je m'étonnais que lui-même eût négligé son salut et qu'il n^eùt pas profité de l'embarcation pour se transporter à bord de l'escadre. Peu d'instants après, je m'entends appeler par mon nom et le comte de Lamoignon, que je croyais mort, est dans mes bras. C'était lui que je venais de voir sur le rivage : il avait sauvé son frère, blessé à la jambe, et était, aussitôt après, revenu se ranger sous nos drapeaux. Après son récit touchant : « Pourquoi, lui dis-je, n'avez-vous pas suivi votre frère? Vous le pouviez sans danger. — Non je ne le pouvais pas, me répondit-il avec énergie, puisque mon régiment se bat encore. » Cette réponse était digne d'un sort meilleur

que celui qui ratlendait. Il se rendit cependant aux avis du comte deBozon qui admira comme nous son héroïsme, et il nous précéda au Fort-Neuf, espérant y trouver les secours dont il avait grand besoin, par suite des fatigues qu'il avait endurées.

A peine arrivé au Fort-Neuf sous le feu de Tennemi qui était à une demi-portée de canon, le comte de Sombreuil s'aperçut bien vite que la position n'était pas tenable. Les murailles d'enceinte ne se composaient guère que de pierres croulantes, posées les unes sur les autres ; comme munitions, tout manqua it^ et parmi le millier de soldats entassés dans le fort, les mieux partagés avaient deux ou trois cartouches.

Arrivés à portée de la voix, les soldats républicains, touchés du carnage et de la misère de ces braves gens, leur crièrent : « Rendez-vous, braves émigrés ; il ne vous sera fait aucun mal ; nous sommes tous Français I » Et en effet, ils ne tirèrent plus un seul coup de fusil. Quelques soldats royalistes jetèrent alors leurs armes et coururent à l'ennemi qui les reçut à bras ouverts.

Encouragés par ce succès, les républicains renouvelèrent leurs instances. Le sang français parlait plus haut en ce moment que la passion politique, et si le sort des émigrés eût dépendu de ces braves grenadiers au lieu de dépendre d'un Tallien, tous auraient été sauvés.

C'est alors que Sombreuil se résolut à la démarche qui honorera à jamais sa mémoire, celle de se sacrifier pour le salut de ses soldats et de ses camarades. Après

un rapide conseil de guerre il se rendit près du général Hoche (1) accompagné de ses officiers supérieurs. On. n'avait pas de quoi écrire, et l'on se contenta de stipuler verbalement une capitulation garantie par la parole des deux chefs et basée sur les conditions suivantes :

« Le général comte de Sombreuil se dévoue et fait le sacrifice de sa vie, pour celle de ses compagnons d'armes renfermés dans le Fort-Neuf.

Tous les éniigrés pourront se rembarquer.

Les soldats seront prisonniers de guerre, et la République pourra les incorporer dans les rangs de ses troupes, si elle Iq juge à propos. »

Onpeut juger de l'émotion du comte deLamoignon et de ses compagnons en apprenant ce dévouement sublime de leur chef. Les uns pleuraient, les autres voulaient continuer à se défendre et se faire tuer plutôt que d'abandonner Sombreuil à sa destinée ; mais il était trop tard. Déjà, les grenadiers républicains avaient pénétré dans le fort; ils tendaient la main aux soldats royalistes, et bientôt, la confraternité du sang faisant taire tout autre sentiment, les deux troupes semblèrent ne plus en former quune.

Cette union très-sincère ne devait pas durer longtemps. Le général Hoche, arrivant avec Sombreuil au milieu des officiers royalistes leur dit courtoisement : « Messieurs, vous allez tous vous rembarquer. » Mais, soit crainte de la mer encore très-orageuse, soit inintelligence des signaux d'appel des

l. Ou plutôt du iîéuéral Humbert.

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émigrés, soit fatalité, l'escadre anglaise tarda à envoyer les embarcations nécessaires à Texécution immédiate de la capitulation et ce retard perdit tout. Hoche ne put obtenir de Tallien un plus long délai pour l'embarquement des royalistes. Il reçut l'ordre impérieux de les conduire à Auray pour attendre qu'on eût prononcé sur leur sort, et la Convention, consultée par Tallien, ordonna qu'on passât outre à leur jugement, sans tenir compte de la capitulation. C'était prononcer leur arrêt de mort, les décrets contre les émigrés étant toujours en vigueur.

Le comte Charles de Lamoignon fut enfermé avec ses compagnons dans l'église d' Auray, et plus tard dans la prison de la ville. Il fut témoin de l'indignation de Sombreuil en apprenant la violation de la parole donnée: « C'en est fait, Messieurs, leur dit-il ; il ne vous est plus permis d'espérer; le parjure des hommes vous livre à la mort. Consolons-nous; Dieu voudra bien la prendre en rémission de nos fautes. »

Après plusieurs jours d'une attente mortelle, il fut jugé, condamné le premier avec le saint évéque de ])ol, aumônier en chef de l'armée royaliste, et tous deux moururent en martyrs. Sombreuil, tout jeune encore, sur le point de se marier avec une jeune fille qu'il aimait passionnément, conserva jusqu'au bout sa sérénité. Invité à se mettre à genoux pour être fusillé, il répliqna après un moment d'hésitation : « Je le veux bien ; mais je fais observer que je mets un genou à terre pour mon Dieu, et l'autre pour mon Roi . »

Ses compagnons, au nombredeplus de sept cents.

furent condamnés et exécutés comme lui. Tous reçurent les secours de l'Église avant de mourir, et tombèrent en chrétiens. Le comte Charles de Lamoignon, avant de partir pour le conseil de guerre, prit à part M. de Villeneuve son camarade, qui échappa par miracle au supplice, et l'embrassant il lui dit : « Si comme nous l'espérons, vous parvenez à échapper à la mort et si vous revoyez un jour mon frère Christian, dites-lui combien, dans mes derniers moments, j'éprouve de consolation d'avoir pu le sauver ! diteslui que j'emporte au tombeau la certitude qu'il conservera le souvenir d'un frère qui lai a toujours été tendrement attaché. »

Il mourut bravement et chrétiennement comme ses camarades. On les fusilla tous ensemble dans un lieu désert et sauvage des environs d'Auray, à la lisière d'un bois de sapins sur le bord d'un vaste marécage ; c'était un de ces coins désolés de la nature qui respirent la tristesse et qui semblent prédestinés à l'accomplisement des grands crimes. Leurs ossements restèrent vingt ans à la place même où ils avaient été ensevelis. Puis, quand vint la Restauration, la main pieuse d'un saint prêtre d'Auray, M. l'abbé Deshays, que nous retrouverons dans la suite de cette histoire, les transporta à l'ombre de la Chartreuse, ancien monastère situé dans le voisinage, et éleva à la mémoire de ces héroïques jeunes gens un double monument, l'un à l'endroit même où ils avaient été massacrés et qui n'est connu dans la Bretagne entière que sous le nom de champ des martyrs, l'autre à l'entrée de la Chartreuse où repo-

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saieiit leurs cendres. Cette dernière chapelle en marbre blanc et noir, est d'un caractère austère et profondément religieux. Tousles noms des victimes y sont gravés sur les murs intérieurs, avec des inscriptionsfunèbres appropriées à la situation. L'inauguration solennelle de ce monument eut lieu en 18^3, en présence de madame la duchesse d'Angouléme et des principaux représentants de la Bretagne royaliste et catholique. Depuis lors, tous les pèlerins de Sainte- Anne d'Auray s'y viennent agenouiller avec une respectueuse émotion : les simples touristes, attirés par la curiosité, ne peuvent s'y défendre d'un pieux attendrissement, et sans aucun doute, quand madame Mole se fut établie dans le Morbihan où elle devait passer les vingt-cinq dernières années de sa vie, elle vint plus d'une fois répandre des prières et des larmes sur la dépouille mortelle de ce frère qui avait été, par un chemin sanglant, rejoindre son époux dans l'éternité.

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