CHAPITRE X
MADAME MOLE MAIilE SA FILLE Eï SON FILS. — ELLE SONGE A LA VIE RELIGIEUSE. — ÉTAT DES CONGRÉ- GATIONS AU SORTIR DE LA RÉVOLUTION. — PREMIÈRE IDÉE d'une FONDATION. — Mgr DE PANCEMONT , ÉVÊQUE DE VANNES. — ELLE RÉPOND A SON APPEL ET VA S'ÉTABLIR EN BRETAGNE.
Madame de Lamoignon et nfiadameMolé pleurèrent longtemps leur fils et leur frère, et sa fin si tragique et prématurée jeta sur leur vie déjà bien austère un nouveau voile de tristesse et de deuil. Chacun de ces coups répétés, en tombant sur le cœur de la sainte veuve, la détachait de plus en plus des choses de la terre et lui rappelait la promesse qu'elle avait faite à Dieu de se consacrer à lui quand elle ne serait plus nécessaire aux siens dans le monde. Ce moment ne tarda pas à venir. L'exécution des mesures révolutionnaires perdait de jour en jour de sa rigueur, et madame Mole obtint la levée du séquestre qui pesait sur ses biens et sur ceux de ses enfants. La grande fortune de M. Mole fut remise en ordre et administrée par sa veuve avec cette prudence et cette fermeté
qu'elle devait montrer plus tard dans le gouvernement de sa communauté. Le partage en fut fait entre ses deux enfants; la terre de Champlatreux échut, naturellement à son fus, et sa fille eut la terre de Méry.
Une fois cette grande question résolue, madame Mole dut songer à rétablissement de ses enfants. Elle savait que son fils, avec son nom, sa fortune, et les dons personnels plus rares qu'il avait reçus de la Providence, trouverait une compagne digne de lui, et en effet, fort jeune encore, à l'aurore du nouveau siècle, il épousa mademoiselle de la Briche qui réunissait tout ce qu'une mère peut désirer pour un fils tendrement aimé. Quant à sa fille, après avoir cherché à quelles mains sûres elle pourrait confier son bonheur, elle pensa que nul ne serait plus capable de remplir cette tâche que le vicomte Christian de Lamoignon, son propre frère. Il était âgé de vingt-huit ans, et les terribles épreuves de Quiberon, les douleurs de l'exil, avaient achevé de former son esprit et son cœur. Dernier né de sa nombreuse famille, sa sœur avait pris l'habitude de le regarder comme son fils. Elle résolut d'en faire son gendre, et le mariage s'accomplit en 1798. Les jeunes époux allèrent aussitôt s'établir à Méry dont la restauration occupa les premières années de leur union etqu'ils ne quittèrent presque pas pendant toute la durée de l'empire.
Ses enfants ainsi établis dans les meilleures conditions, madame Mole avait encore un souci, celui de sa mère qui demeurait avec elle depuis la fin de la Terreur. Mais madame de Lamoio^non était digne de
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sa fille, et elle avait appris comme elle à juger le monde à sa juste yaieur.Elle lui déclara donc qu'elle la suivrait dans sa retraite et que, quelque fut le genre de vie que choisirait sa fille, tout son bonheur serait de s'y associer. Madame Mole reçut cette assurance avec une grande joie, et songea dés lors aux moyens d'accomplir le vœu qu'elle avait fait de se consacrer tout entière au service de Dieu.
Ce vœu n'avait, pas, au moment où elle leforQiula ni au moment où elle songea à l'exécuter, un objet précis et déterminé. Les congrégations religieuses de tout rang, de toute nature, avaient été violemment détruites par la Révolution. Les lois de la Constituante avaient aboli les vœux de religion et fermé une partie des couvents et des monastères, sans interdire le libre exercice de la vie religieuse. Mais la loi de septembre 1792, loi de persécution, rendue à la suite du massacre des évêques, des prêtres et des moines, avait fait un crime de la vie monastique chassé de leurs maisons conventuelles les frères, les sœurs de tout habit et de toute charité, et proscrit à tout jamais le rétablissement d'un ordre religieux quelconque.
Pendant toute la période révolutionnaire, la vie chrétienne avait cessé d'un bout à l'autre du territoire, du moins dans ses manifestations apparentes et ses cérémonies publiques. Le culte de la déesse Raison avait remplacé, sur l'autel de Notre-Dame, celui du Dieu, fils de Marie; les prêtres catholiques, chassés et poursuivis comme des criminels, n'exerçaient plus leur ministère qu'en secret; les religieux
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et les religieuses dispersés, sans lieux de réunion, sans costumes, dispensés de leurs règles par la force même des choses, se contentaient de prier, de pleurer et de faire pénitence en attendant que l'heure des ténèbres fût passée. Mais comme tout ce qui estviolent, cet état de choses ne pouvait durer. A mesure qu'on s'éloignait de la Terreur, les ressorts du despotisme jacobin se détendaient peu à peu, les lois de proscription subsistaient toujours, mais elles tombaient l'une après l'autre en désuétude, et le gouvernement de sceptiques et de voluptueux qui avait succédé à celui des sectaires et des bourreaux laissait tout aller, hommes et choses, pourvu qu'on ne s'attaquât point directement à son pouvoir et qu'on ne troublât point ses plaisirs. Le bien profitait de cette insouciance ou de celte impuissance, et vers la fin du siècle l'exercice du culte catholique commençait à reprendre, à l'abri de la tolérance des uns et de Tindifférence des autres.
A l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire au moment où la signature du Concordat renouait les rapports officiels de la France avec l'Église, reconnaissait la liberté du culte, et annulait les lois révolutionnaires qui avaient proscrit le catholicisme, tout était prêt pour la résurrection de la vie religieuse, mais rien n'était encore fait. A part quelques congrégations de femmes que leur popularité avait préservées d'une destruction complète, comme les filles de saint Vincent de Paul et les sœurs de la sagesse qui commençaionl à se reconstituer sur certains points du territoire, tout était à refaire, et madame Mole eût
cherché en vain une maison religieuse ayanlsa règle, ses supérieures, ses sœurs professes et ses novices, pour abriter sa vie et se consacrer à la prière et aux œuvres de charité.
Il fallait donc entreprendre la grande œuvre d'une fondation nouvelle, entreprise toujours difficile mais plus difficile encore ences temps si voisins du déluge, où toutes les habitudes, toutes les traditions semblaient perdues sans retour. On comprend que l'humilité de m.adame Mole ait reculé d'abord devant un pareil labeur, et qu'elle ait hésité longtemps avant de le tenter. « Comment, se disait-elle, serais-je professe avant d'avoir été novice ? Gomment guider les autres, lorsque je ne sais pas me conduire moimême ? » Et elle muUipliait ses prières, sans y trouver les lumières et les forces nécessaires à une telle entreprise.
Elle avait raison de ne pas se fier à elle-même et d'attendre que Dieu daignât lui envoyer le secours et l'appui qui lui manquaient. Les œuvres de Dieu naissent rarement d'une pensée, d'une action isolée, et l'union est en toutes choses la condition de la fécondité. Quand sainte Jeanne de Chantai, veuve comme madame Mole par un coup subit et terrible, mère comme elle, comme elle détachée du monde et attirée au service unicjue de Dieu, cherchait sa voie sans la trouver. Dieu la lui fit connaître par Tentremise de saint François de Sales, et du rapprochement de ces deux grandes âmes naquit l'ordre admirable et vraiment céleste de la Yisitation. 11 on fut de même pour la fondatrice de la communauté des Sœurs de lâcha-
rite de ■ Saint-Louis : comme madame de Ghnntal, madame Mole trouva dans un saint prêtre le guide prudent et ferme de sa yie nouvelle et l'interprète des volontés d' en-haut. Ce prêtre était Mgr de Pancemont, d'abord curé de Saint-Sulpice, puis nommé à révêché de Vannes, après la promulgation du Concordat. Nul, après madame Mole ne contribua plus que lui à la fondation de la nouvelle congrégation, et il mérite à ce titre d'attirer et de retenir un moment nos regards.
Antoine-Xavier Mayneaud de Pancemont était né dans le diocèse cFAutun en 17o6. Appelé au sacerdoce non par des convenances de familles, mais par une vocation irrésistible, il se distingua par son intelligence et ses brillantes études, comme par sa piété. Mgr Marbœuf, son évêque, le choisit, très-jeune encore pour son grand-vicaire, et il fut appelé, peu de temps avant la Révolution, à la cure de Saint-Sulpice à Paris. Il eut le temps pendant le rigoureux hiver de 1789, d'édifier sa paroisse par son zèle apostolique et sa charité capable de tous les sacrifices.
Après la promulgation de la constitution civile du clergé, il refusa le serment, comme tous les prêtres dignes de ce nom et il faillit payer de sa vie sa fidélité au saint-siège. Les jacobins furieux l'assaillirent dans sa propre église, et il n'échappa à la mort que par miracle. 11 chercha d'abord à rester à Paris, pour y exercer en secret son ministère; mais en 1791, exposé à mille dangers auxquels il exposait également les fidèles qui lui donnaient asile, il émigra et chercha un refuge à Bruxelles.il ne put se résoudre à
y rester longtemps. Le souvenir de sa paroisse, des âmes qui languissaient faute de sacrements, de ses pauvres qu'il chérissait comme madame Mole et auxquels tous deux manquaient à la fois , le détermina à braver tous les périls pour retourner à son poste de charité. Il rentra donc secrètement en France, et durant six années, pendant et après la Terreur, il exerça son ministère à Paris, toujours à la veille d^être arrêté et mis à mort, et toujours préservé par la Providence.
En 1797, soit qu'une trop grande confiance dans la tolérance du Gouvernement lui ait fait commettre quelque imprudence, soit reprise momentanée de la persécution qui, légalement, était toujours à l'ordre du jour, il dut fuir de nouveau, et il se réfugia en Allemagne d'où il ne revint que vers 1800, pendant les négociations préliminaires du Concordat.
]1 se remit avec un zèle admirable au service de ses paroissiens, et quand deux ans plus tard, le Premier consul le nomma évèque de Vannes, H laissa dans la paroisse de Saint-Sulpice des regrets profonds et unanimes. Uu seul trait de sa charité suffira à le peindre et montrera la grandeur de son àme.
Un jour, on vint l'avertir qu'un homme de sa paroisse se mourait d'une maladie aussi étrange qu'horrible. Gomme autrefois Antiochus et Galérius, il était dévoré tout vivantpar des milliers de vers que rien ne pouvait détruire. Le saint curé demanda aux amis du mourant s'ils pensaient que cette ^maladie fût naturelle. Ils répondirentquenonetlui apprirent que cet homme était un révolutionnaire ardent qui
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s'était associé à tous les crimes de la Terreur. Animé d'iiii zèle tout divin, le ministre de Jésus-Christ prodigua à ce misérable tous les soins spirituels et temporels. Il le pansait, l'entourait de ses bras, l'embrassait comme une mère, sans craindre la contagion de cette affreuse maladie : en même temps, il lui parlait de Dieu, de sa justice et de sa miséricorde avec de tels accents qu'il parvint à éveiller ses remords et à changer son cœur. Le sectaire blasphémateur et sanguinaire s'humilia devant la verge qui frappait son corps pour sauver son âme; il reconnut ses crimes, se confessa avec une véritable contrition, et il mourut réconcilié dans les bras de son saint pasteur. Celuici remporta de son contact avec le mourant une lèpre hideuse semblable à celle du malheureux qu'il avait sauvé, et il crut un moment que Dieu lui demandait sa vie comme rançon de cette âme. Mais le mal céda promptement aux remèdes, et ce fut, pour le bon prêtre le sacrifice d'Abraham.
Madame Mole avait connu l'abbé de Pancemont avant la Révolution, elle fut heureuse de le retrouver à Paris quand elle y revint après le mariage de sa hlle ; elle lui confia la direction de son âme, et lui fit part de ses perplexités au sujet de l'accomplissement de son vœu et de sa volonté très-arrêtée de se retirer du monde pour se consacrer à Dieu. M. de Pancemont, alors curé de Saint-Sulpice, s'assura que la vocation de la sainte veuve à la vie religieuse était sérieuse et inébranlable, et, une fois cette conviction acquise, il ne négligea rien pour en faciliter l'accomplissement.
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Les besoins étaient immenses, et pour "i^elever toutes les ruines faites dans les croyances et les habitudes par la Révolution, il fallait des ouvriers de toutes mains. Le clergé séculier décimé par la persécution, dispersé par toute l'Europe, privé des moyens de se recruter, suffisait à peine au ministère paroissial. La formation des jeunes clercs Téducation des enfants, le soin des malades à domicile ou dans les hôpitaux, exigeaient impérieusement le secours des Ordres religieux. La reconstitution des anciennes congrégations ou la création de congrégations nouvelles était donc un des premiers besoins de l'Église et M. de Pancemont accueillit comme une inspiration du ciel les communications de madame Mole. Il voyait dans sa sainteté et les épreuves extraordinaires de sa vie, comme dans son nom et sa grande situation, des gages et des espérances assurés de succès.
Il songea d'abord à utiliser le zèle et la vocation de madame Mole pour le bien de sa paroisse, qui, par son étendue, ses traditions, ses souvenirs et la vaste population de ses pauvres, lui offrait un champ d'action digne de son dévouement. Mais avant qu'il eût pu se mettre sérieusement à l'œuvre, il fut nommé à l'évéché de Vannes, et cet événement, en l'éloignant à jamais de Paris, changea tous ses projets et ceux de sa sainte amie. Eftrayée des difficultés d'une œuvre que son humilité considérait comme au-dessus de ses forces, et résolue pourtant à l'entreprendre, ayant donné toute sa confiance à celui qu'elle regardait avec raison comme l'interprète des volontés de Dieu sur elle, madame Mole ne put se résoudre à se
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priver de sa direction et de ses lumières. De sou côté Mgr de Pancemont, voyant en elle une auxiliaire puissante pour la reconstitution religieuse de son diocèse, et sachant par expérience que lorsqu'on quitte sa famille, ses relations, le monde en un mol pour obéir à une vocation divine, il est bon de donner à une vie nouvelle un nouveau théâtre d'action, et de se souvenir de la parole mystérieuse du Sauveur « que nul n'est prophète en son pays, » Texhorta vivement à le suivre à Vannes, où son appui épiscopal et la foi toujours vivante de la population faciliteraient l'accomplissement de son œuvre.
Après de longues conférences avec Mgr de Pancemont et de ferventes prières, madame Mole s'arrêta à ce parti, malgré tous les obstacles et les contradictions qu'elle savait devoir rencontrer dans sa famille. Déjà sa résolution de quitter le monde avait soulevé de vives oppositions autour d'elle. Ses enfants, bien qu'établis, vivant de leur vie propre, et sortis de sa tutelle, la suppliaient de ne pas mettre entre eux et elle-même la barrière du cloître ou de la vie religieuse, et de se contenter de mener dans le monde la vie d'une sœur de charité. Parmi ses proches, les uns s'affligeaient, les autres se scandalisaient, et bien des gens qui l'eussent excusée ou même approuvée de se remarier, s'indignaient de la voir consacrer à Dieu la fin d'une existence dont la mort de son époux et l'établissement de ses enfants lui avaient rendu la libre disposition.
De toutes ces manifestations hostiles à sa vocation, les reproches et la douleur de ses enfants étaient
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seuls de uatiire, non pas à l'arrêter, mais à la troubler. La pensée quïls pouvaient douter de sa tendresse et attribuer à Tindifférence sa résolution de quitter le monde, lui déchirait le cœur. Aussi lui fallut-il un appel tout-puissant de Dieu pour lui donner la force de résister à leurs instances et de leur annoncer sou projet de suivre Mgr de Pancemont, à Vannes. La Bretagne semblait alors un pays lM3rdu, que les souvenirs récents des guerres religieuses et des convulsions révolutionnaires entouraient d'une sanglante et effrayante auréole. Aller s'ensevelir dans cette contrée lointaine et sauvage, c'était quitter la France et émigrer de nouveau à i'intérieui". C'était, de plus, courir une aventure pleine de témérité, touchant à la folie : folie, en elfel, comme la folie de la croix, qui scandalise encore les enfants du siècle après dix-neuf-cents ans, mais dont le monde vit tout en s'en scandalisant. Quiconque est disciple de la croix, quiconque, pour obéir à Tordre formel du Sauveur, porte sa croix avec lui, se renonce soi-même et le suit, participe à cette fohe divine et reçoit sa part des outrages, des mépris ou des risées du monde. Mais un jour vient où les mépris et les risées font place à l'admiration et à la reconnaissance des hommes, où les âmes sauvées, les enfants élevés, les pauvres secourus, la sainte et sublime floraison du bien, font à ces fous et à ces folles de la croix de Jésus-Christ une couronne de gloire même ici-bas, sans compter la couronne seule désirable, parce qu'elle est seule durable, qui les attend dans l'éternité.
Madame Mole goûta et but jusqu'à la lie cette coupe amère des reproches, du blâme ou des chagrins de ceux qu'elle allait quitter. Ses enfants, trop chrétiens pour se méprendre sur ses sentiments, la respectèrent toujours, mais ils l'aimaient trop selon la chair et le sang pour comprendre d'abord la grandeur d'une résolution née dans les angoisses de l'agonie de leur père et dont leur propre salut était l'objet. Et certes, il faudrait, pour les blâmer de leur opposition et de leur désespoir, méconnaître les droits et les sentiments les plus légitimes de la nature. Humainement parlant, la résolution de leur mère devait les désoler, et, si les chrétiens ne sont pas plus libres de résister à l'appel de la vocation religieuse qu'à l'appel de la mort, ils savent que l'un et l'autre a ses déchirements et doit s'accomplir dans la douleur.
Madame Mole souffrit donc comme madame de Chantai, et triompha comme elle. C'est presque la même histoire à deux siècles de distance. Toutes deux belles, riches, de grande situation dans le monde, élevées dans la plus haute piété, mariées à des hommes dignes d'elles, deviennent veuves après quelques années de bonheur, l'une par un accident de chasse, l'autre par un coup de révolution. Toutes deux, noyées dans le sang et dans les larmes, se donnent à Dieu sur le tombeau de leur époux. Toutes deux restant dans le monde, partagent leur temps entre les bonnes œuvres et l'éducation de leurs enfants, jusqu'au jour où elles peuvent accomplir leur promesse sans maaquer à leurs devoirs de famille. Toutes deux certaines de leur voca-
tion, mais incertaines sur les moyens de la suivre, trouvent en un saint évêque la direction et la lumière qui leur faisaient défaut et le messager même de la Providence. Toutes deux ont à côté d'elles, l'une un père qui l'approuve, la bénit et la laisse partir, l'autre une mère qui la bénit, l'approuve et la suit. Madame de Chantai, pour aller à Annecy où l'appelle saint François de Sales, encourt le blâme de ses proches et l'indignation du monde qui ne lui a pas encore pardonné l'abandon imaginaire de ses enfants. Madame Mole, pour se rendre à Vannes où l'envoie Mgr de Pancemont, suscite les mêmes orages, et soulève la même désapprobation. Toutes deux, enfin, ont à lutter contre la tendresse passionnée et désespérée de leurs fils. Mais tandis que madame de Chantai, appelée à des œuvres plus grandes encore que sa pieuse imitatrice, est obligée, pour aller où Dieu le veut, de passer sur le corps de son cher enfant, couché en travers du seuil de sa porte, madame Mole n'est retenue que par les larmes et les supplications du sien et son sacrifice, déjà héroïque, se borne à s'arracher à ses embrassements.
On le voit, la ressemblance entre ces deux saintes femmes est complète ; l'action de la nature et de la grâce, s'exerçant dans les mêmes circonstances, y produit des effets identiques, comme si Dieu eut voulu montrer, par ce frappant exemple, reproduit à deux cents ans d'intervalle, que ses voies sont toujours les mêmes, que tout l'édifice de son Église repose sur la croix, et que rien de grand ici-bas ne se fonde que par le sacrifice et dans les larmes.