‹ Vie de Madame MoléChapitre 18 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

AVENTUHE TKAGIQUE ET MORT DE MGR DE PANGEMONT 1807. — DÉCOURAGEMENT MOMENTANÉ DE MADAME MOLE. —ELLE CHOISIT POUR DIRECTEUR M. l'ABBÉ GRI- GNON, ET PLUS TARD M. l'ABBÉ LEGAL. — DOUCEUR DU PREMIER ET SÉVÉRITÉ DU SECOND.

L'approbation des hommes touchait peu l'âme détachée demadameMolé ; mais le succès de son œuvre, la ferveur de ses religieuses, la piété de ses enfants d'adoption croissant avec leur nombre, étaient pour elle un grand sujet de consolation. Soutenue par Mgr de Pancemont en qui elle trouvait depuis son arrivée à Vannes le plus sur des guides et le protecteur le pins dévoué, elle s'avançait dans la voie si doulouroureuse à la nature, si douce à l'amour crucifié, de la vie religieuse, quand Dieu lui envoya la plus cruelle et la plus inattendue des épreuves en lui enlevant son saint ami.

Mgr de Pancemont, évéque de Vannes depuis quatre ans à peine, avait déjà beaucoup fait pour son

diocèse. Outre la part prépondérante qu'il avait prise à la fondation des Sœurs de la charité de Saint-Louis, il avait institué dans sa cathédrale le grand catéchisme, à rinstar de celui de Saint-Sulpice, favorisé le rétablissement du pèlerinage de Sainte-Anne violemment interrompu par la Révolution, commencé un petit séminaire en réunissant autour de lui une soixantaine de jeunes gens- qui montraient du goût pour l'état ecclésiastique; enfin multipliant ses charités et ses bonnes œuvres, il s'était fait l'aumônier des prêtres indigents si nombreux alors, et avait mérité le nom de père des pauvres que lui donnait la reconnaissance publique.

Il avait entrepris la visite de toutes les paroisses de son diocèse, et sa santé se ressentait déjà des fatigues de ces courses apostoliques par des routes à peine tracées et dans des localités perdues au milieu des landes, quand une aventure tragique, où il faillit périr, acheva de détruire ses forces déjà bien amoindries. C'était en 1806. La Bretagne frémissait encore des luttes terribles dont elle avait été le théâtre; beaucoup de ses enfants, grandis au milieu de la guerre civile et de la haine des bleus, confondaient sous ce nom tout ce qui tenait par un lien quelconque au nouveau régime, et avaient gardé des habitudes de violence, héritage funeste des temps troublés. Les guerres de l'Empire, les lois de conscription qui en étaient la conséquence forcée, inspiraient à ces populations lointaines et hostiles une vive répulsion, et le nombre des réfractaires allait grossissant de jour

en jour. Ils trouvaient dans les laijles hérissées d'ajoncs des refuges inaccessibles, et poursuivis, traqués par les agents de l'autorité publique, ils y prenaient souvent à la longue des habitudes de bandits. Pour eux, le gouvernement, c'était toujours Tennemi, comme au temps de la Convention, et ils se considéraient contre lui en état de guerre légitime avec tous les droits de la guerre.

On comprend le danger que pouvait présenter,dans ces conditions, la visite pastorale entreprise par Mgr de Pancemont, évêque du diocèse, mais évêque nommé par le gouvernement impérial, au milieu de ces landes peuplées de jeunes réfractaires et de gens plus âgés et plus coupables qui vivaient depuis des années en" lutte avec l'ordre établi. Le samedi 23 août 1806, il partit de l'évéché en voiture, accompagné de x\I. Allain, l'un de ses vicaires-généraux, de M. l'abbé Jarry, son secrétaire, et de son domestique qui suivait à cheval. Il allait donner la confirmation aux fidèles de la paroisse de Monterblanc, éloignée de Vannes d'environ quatre lieues. Souffrant d'une jambe il avait fait prévenir le curé de Monterblanc de ne pas venir au-devant de lui, suivant l'usage du pays, avec la croix, le clergé et les jeunes gens de la paroisse. Sans cet avertissement, le coup d'audace et la violence criminelle dont il fat victime ne se seraient sans doute pas produits. Écoutons-le raconter lui-même ce tragique événement dans une lettre écrite sous sa dictée par M. l'abbé Jarry, son secrétaire et son compagnon d'infortune :

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c'est un récit saisissant dans sa simplicité, et qui fait revivre à nos yeux des mœurs étranges heureusement disparues.

« Arrivé à environ trois quarts de lieue de notre destination vers 9 heures du matin, tout à coup ma voilure est arrêtée sur une lande unie et découverte et cernée par cinq individus armés de fusils simples, fusils à deux coups, espingole, pistolets d'arçon et poignards sous la chemise.

« Leur chef se présente à ma portière et me remet un billet non signé, portant en substance que si les deux individus arrêtés récemment en Fulniac rdeux réfractaires sans doute) n'étaient pas rendus sous huit heures au village de Lange, paroisse Saint-Jean, on fusillera les personnes arrêtées et qu'elles subiront le même sort si la gendarmerie se présente pour les délivrer.

« J'avais à peine lu ce laconique billet que, s'adressant à moi : « Vous avez lu, Monsieur! me dit le chef. Eh bien! descendez, v Je voulus en vain leur parler. Au milieu des jurements et des blasphèmes, je suis tiré violemment hors de ma voiture, et, le pistolet sur la poitrine, on me dépouille de mon chapeau, de ma soutane : ils sont remplacés par des vêtements de paysan, par la capote de mon cocher, le gilet etle chapeau du maire de Monterblanc qui arrivait à ma rencontre pour m'indiquer la route à travers la lande. Mon secrétaire reçoit aussi Tordre de quitter sa soutane et de se revêtir des habits de mon domestique.

« A peine ce travestissement terminé, mon grand-

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vicaire est remis en voiture, et on lui dit: « Si vous aimez votre évèque, allez trouverM. le préfet avec le billet que vous avez. Crevez, s'il le faut, ces deux rosses, et souvenez-vous que sous huit heures, ceuxci perdront la vie. » — J'étais alors avec mon secrétaire. On me place rudement sur le cheval de mon domestique, et on nous entraîne à travers la lande jusqu'à une demi-lieue environ de l'endroit où Ton m'avait arrêté. Là, mes ravisseurs conçurent quelques inquiétudes à la vue de mes bas violets. Ils en firent prendre et payer une paire en coton, assez malpropre, dans une maison voisine, et se mirent en devoir de me les passer aux jambes; mais on renonça à cette précaution, mes souliers devenant trop étroits, et on continua la marche jusqu'à un chemin creux et couvert, où on nous fit faire une halte pour nous offrir quelque nourriture. Nous étions à jeun l'un et l'autre. Voyant que nous n'étions pas habitués à Teaude-vie, le chef expédia un des siens pour chercher du vin dans le voisinage. Gomme il ne revenait point un autre fut envoyé, qui ne revint pas de suite non plus. Alors le chef impatienté de ces délais et jaloux de mettre *sa proie en sûreté, donna l'ordre de repartir. On me fit faire divers circuits dans une vaste lande, et lorsque je fus arrivé à une portée de fusil d'un bois, on réunit tout le monde à l'aide du sifflet. On me fit un siège composé de branches d'arbres couvertes de genêts et de fougères, et on me commanda de parler très-bas.

« Dans cette position, on ne pensa plus qu'à se

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féliciter du succès de ce coup de main et à se livrera la joie. On essuie les armes, on se sèche au soleil de la pluie de la nuit précédente, et on s'occupe du dîner. Du beurre, des œufs durs et de Teau-de-vie en faisaient tous les frais.

« J'avais à peine commencé ce repas que, tout à coup, des cris, des coups de fusil se font entendre, et redoublent en se rapprochant. Mes ravisseurs se répandent aux diverses extrémités du taillis, et reviennent en disant : « Sauvons-nous, ce sont les bleus! » puis sautent sur leurs armes qu'ils amorcent, bien résolus d'en faire usage s'ils sont atteints.

« Pendant ces préparatifs extrêmement courts, je leur adresse en vain les paroles les'plus douces,je leur offre de les couvrir de ma personne: je ne suis point entendu. On me saisit avec violence pour me remettre à cheval, et à pas précipités, je suis emmené à travers les branches, les ronces et les épines. On me fait franchir un large fossé, et sans égard à Taccablement où cette alerte m'avait jeté, on continue de pousser mon cheval au grand trot jusqu'à un champ planté de genêts fort élevés, où j'arrivai au bout de trois quarts d'heure environ, épuisé de fatigue.

« J'y restai jusque vers cinq heures du soir,attendant ou l'arrivée des deux prisonniers réclamés, ou la mort. Ils arrivèrent enfin, et après un conseil secret, tenu à peu de distance de moi ; on m'annonça que j'allais partir pour Vannes. Je le crus et je m'en félicitais déjà avec mon secrétaire qui s'attendait à m'accompagner: mais il n en fut pas ainsi. Ma liberté

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fut mise an prix de 24,000 fr. en or. On me fit promettre de les faire tenir dans un lieu que je désignai, le lendemain avant midi. En les attendant, mon secrétaire demeurerait en otage. Il fallut bien souscrire à ces dures conditions ; j'embrassai M. Jarry et je partis.

« Je fus conduit, du champ de genêts jusqu'à la grande route, par un des prisonniers élargis le matin. Arrivé là, il me quitta et je fus accueilli par un des vicaires de Grandchamps qui me conduisit jusqu'à Mençon. Le recteur de cette paroisse se joignit à lui, et tous deux m'accompagnèrent jusqu'à Vannes, où j'arrivai vers neuf heures du soir. »

Le bruit de l'arrestation du prélat s'était répandu à Vannes, et l'inquiétude était grande partout, mais surtout chez les Sœurs de la charité de Saint-Louis. Quand on signala son approche toute la population s'ébranla, les cloches de toutes les églises saluèrent le retour du bien-aimé pasteur, et le cœur de madame Mole et de sesfillesse fondit en actions de grâces. Malgré son épuisement, Mgr. de Pancemont se rendit d'abord à la cathédrale pour remercier Dieu de sa délivrance pu s à la" préfecture où il fit connaître les conditions exigéesparsesravisseurspourdélivrer son secrétaire. Alors ses forces l'abandonnèrent ; il tomba dans un long évanouissement, et ce ne fut que vers minuit qu'ayant repris ses sens, il put être ramené à son palais épiscopal.

Quant à M. l'abbé Jarry, il resta dans le champ de genêts après le départ de son évêque, jusqu'à la

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chute du jour. A ce momeut, deux hommes le mirent entre eux, le tenant chacun par un bras. D'autres ouvraient la marche en éclaireurs, le reste formait Tarrière-garde. Après une demi-heure de route, on frappa à la porte d'une maison dont les habitants faisaient leur prière du soir, qu'on leur donna le temps d'achever. Ils ouvrirent ensuite, et servirent au prisonnier deux œufs qu'il avait demandés. Après ce souper, on le fit monter par une échelle dans un grenier où il trouva de la paille toute préparée pour lui servir de lit, ainsi que pour ses gardiens. Ces étranges brigands, ayant fait leur prière, se débarrassèrent de leurs armes, et s'étendirent auprès du captif qui, épuisé de fatigue, s'endormit profondément jusqu'au lendemain malin.

M. Jarry essaya alors de les amener à des sentiments de repentir et de soumission ; il se fit fort de leur obtenir leur grâce, même après qu'ils auraient reçu les 24,000 fr. exigés par eux avec l'anneau d'or et la croix de la légion d'honneur de Mgr de Pancemont qu'ils avaient également réclamés, s'ils voulaient abandonner leurs armes, leur vie coupable, et se soumettre à la loi ; mais ils s'y refusèrent absolument.

Vers midi la rançon de l'évèque et de son secrétaire arriva, et M. Jarry fut mis immédiatement en liberté. Tous les jeunes gens de Vannes vinrent à sa rencontre et Faccueillirent avec les mêmes transports de joie que Mgr. de Pancemont lui-même dont il partageait la popularité. Le bonévêque le reçut dans ses bras et l'y retint en pleurant de joie.

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Mais le prélat était frappé à mort. Sa santé déjà ébranlée ne put résister anx émotions de cette affreuse journée, aux mauvais traitements qu'il avait endurés et surtout à la pensée que les auteurs de ce sacrilège attentat étaient ses diocésains, des brebis perdues de son troupeau, ses enfants en Jésus-Christ. Depuis ce jour, il traîna une vie languissante, s'afîaiblissant de plus en plus, jusqu'à ce qu'enfin, le 5 mars 1807, c'est-à-dire six mois après, il fut frappé d'apoplexie. Il perdit aussitôt la parole et la connaissance, demeura huit jours dans ce triste état et mourut le 13 mars, âgé de cinquante et un ans, après un épiscopat de quatre ans et quelques mois.

Il fut pleuré de ses diocésains, peut-être de ceuxlà même qui avaient été les auteurs de sa mort. L'empereur Napoléon qui l'estimait particulièrement, exprima les regrets que lui causait cette mort prématurée et fit hautement son éloge. Il ordonna même qu'une statue en marbre lui fût érigée dans la cathédrale de Vannes, mais cet ordre ne fut jamais exécuté.

Quant à madame Mole, qui dira son chagrin, et les larmes brûlantes qu'elle versa devant Dieu, en perdant le directeur et l'ami dévoué de son àme? Elle devait cependant s'attendre à cette cruelle épreuve, car nous apprenons d'elle-même que la mort du saint évêque lui avait été révélée plusieurs mois par avance : « Dieu, écrit-elle, m'avait depuis longtemps préparée, par un avertissement intérieur, à cette cruelle séparation, et la même voix m'avait fait entendre que si j'étais soumise et généreuse dans

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ce sacrifice que Dieu savaiUii'tHrc si pénible, il me serait permis d'entrer dans cette voie d'amour après laquelle je soupirais, mais dans laquelle je n'étais pas encore, parce que disait Monseigneur, je n'avais pas encore le cœur assez dégagé. »

Le coup, bien qu'ainsi prévu et annoncé, n'en fut pas moins terrible pour elle, et sous l'empire de sa preniière douleur, elle faillit un moment succomber au découragement. En perdant Mgr de Pancemont, elle perdait un père pour lequel elle se sentait ]a tendresse profonde et respectueuse d'une fille, et, à ce premier point de vue, elle sentait son cœur décbiré. Mais elle perdait de plus le fondateur, l'inspirateur, Fappui de sa communauté, et, dans son humilité presque excessive, elle se figurait que sans lui, elle ne serait plus capable de rien mener à bien. Gomment pourrait-elle diriger ses religieuses, privée des lumières tant de fois éprouvées de son directeur spirituel? Comment pourrait-elle réaliser le projet qu'ils avaient conçu ensemble de fonder en dehors de Vannes d'autres établissements semblables au premier et placés sous la même règle ? Ce n'était pas tout. En ces temps si voisins encore de la Révolution et de la persécution religieuse, les congrégations renaissantes avaient grand besoin de protection contre la susceptibilité ombrageuse d'un gouvernement despotique. Madame Mole trouvait cette protection dans Mgr. de Pancemont dont Napoléon appréciait le mérite et la vertu. 11 la garantissait également des caprices ou de la malveillance possible des autorités

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locales. Enfin dans les moments de nécessité pécuniaire qu'elle avait déjà connus et que la charge de cent personnes à entretenir rendait inévitables, la recommandation épiscopale lui assurait des ressources qui allaient lui manquer.

Toutes ces considérations, dont sa douleur extrénie augmentait encore la force et la portée, la jetaient non pas dans le désespoir, mais dans des angoisses indicibles, et si l'on en juge par ce qu'elle en écrivait elle-même, elle fat tentée un moment de renoncer à son œuvre, après l'expiration de ses vœux annuels, et de chercher un autre moyen d'accomplir les vues de Dieu sur elle. Ce ne fut qu'une tentation, et même une tentation passagère qu'elle repoussa de toute l'énergie de sa foi et de son espérance chrétienne, mais qui la fit cruellement soulfrir, et qu'elle se reprocha, à la manière des saints, comme si elle y eût consenti.

La preuve qu'elle n'y consentit point, c'est qu'on n'en sut, qu'on n'en devina rien autour d'elle. Bien loin de là, elle consolait ses filles, soutenait leur courage, et leur prêchait la confiance en Dieu alors qu'elle s'accusait elle-même d'un découragement imaginaire. Elle désira etobtint, conformément auvœudu vénérable prélat qu'elle pleurait.que ses restes fussent déposés et ensevelis dans une chapelle qu'elle avait fait élever à l'extrémité du jardin de sa communauté, et dans laquelle elle fut inhumée à son tour quand Dieu la rappela à lui. Elle allait sans cesse se prosterner et prier sur cette tombe d'où il lui semblait

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que le défunt lui parlait encore. Elle exposait à celui qu'elle considérait toujours comme l'appui et la lumière de sa vie ses angoisses, ses doutes, ses inquiétudes pour l'avenir, et elle se relevait fortifiée et consolée.

C'est sur cette tombe bénie qu'elle reconnut l'inanité de ses craintes, et qu'elle reçut d'en haut la réponse qui mit un terme à ses tentations de découragement. Voici en effet ce qu'elle écrivait peu de jours après la mort de Mgr de Pancemont:

K J'ai fait une visite ce matin à la tombe de celui dont les avis m'ont été si utiles. Ce que j'ai éprouvé, Dieu seul peut le savoir; mais il m'en demandera compte, car de semblables faveurs ne peuvent être reçues en vain. .Je les conserve comme un parfum précieux dont je crains de laisser rien échapper. Cependant je dois dire que j'ai pris la résolution de ne plus mettre de délai à la plénitude de mon sacrifice. Demain, oui, lejourde demain verra mon holocauste plein et entier. Plus de projets contraires à l'œuvre qui m'est conflée ; plus de pays, d'enfants, d'amis.. Je suis ici, ou du moins j'ai dû y venir, pour la plus grande gloire de Dieu ; je dois tout oublier et renoncer à tout pour la procurer. Je suis ici, je ne penserai plus à en sortir, mais uniquement à y consumer le reste de ma vie pour l'œuvre de Dieu. »

Cette tentation de désespoir, de fuite, d'abandon de son œuvre était bien et définitivement vaincue, et madame Mole n'en sortit que plus forte et plus

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sainte. Mais elle n'eut garde de manquer de s'en accuser, de s'en humilier toute sa vie devant Dieu, comme d'une infidélité volontaire, d'une ingratitude impardonnable, et quelques années après, à Toccasion de la réception dans sa chapelle des reliques de saint Louis, elle exprimait ce sentiment de son indignité avec une énergie qui ferait sourire s'il ne provoquait l'admiration, dans une prière écrite de sa main, adressée à ce grand saint, et que nous reproduisons tout entière tant elle nous semble belle. « Grand saint que l'Église m'a donné pour patron et dont elle me remet aujourd'hui entre les mains les précieuses reliques, je vous conjure de me prendre sous votre protection spéciale, et de m'obtenir de mon Dieu une grâce qui est l'objet de mes vœux et de mes travaux : c'est une entière résignation à toutes les peines, les humiliations, les croix qu'il lui plaira dem'envoyer; c^est un abandon qui ait pour principe une foi vive dans ses promesses et une espérance ferme dans ses miséricordes, même lorsqu'il me semble en être le plus abandonnée. Obtenez-moi, aujourd'hui que je Ms le sacrifice entier de tout ce qui reste en moi d'attaches et d'affections humaines, le pardon de mes résistances à la grâce, et particulièrement de celles que je montrai lorsque Dieu, me faisant voir la mer d'afflictions et d'humiliations par laquelle il me fallait passer pour aller à lui, me commandant de m'y jeter en aveugle, se montrant à moi à l'autre bord pour me soutenir et me couronner, j'eus le malheur de manquer de courage. Faute que

je déplorerai jusqu'à mon dernier soupir! Obtenezmoi de la réparer par l'oblation entière que je fais de moi aujourd'hui, en prt'sence de vos saintes reliques. Que Dieu oublie l'ingratitude dont je me suis rendue coupable; qu'il ait pitié de sa misérable servante qui revient à lui d'un cœur contrit et humilié, et qu'il lui fasse la grâce de vivre et de mourir comme vous, attachée de cœur et de volonté à la croix de Jésus-Christ, sans chercher jamais aucun adoucissement à son sacrifice !

« Ayez aussi compassion de ces établissements de charité dont vous êtes le père; obtenez à celles qui se font gloire d'être vos Filles toutes les grâces dont elles ont besoin pour opérer leur sanctification et celle des enfants pauvres qui leur sont confiées, afin que vous nous reconnaissiez pour votre famille, et qu'à ce titre vous nous obteniez miséricorde de notre souverain Juge au jour de notre mort. »

Cependant, il fallait un nouveau supérieur à la communauté desSœursde Saint-Louis et un nouveau directeur à madame Mole qui ne pouvait se décidera supporter seule le fardeau accablant de sa responsabilité et de sa charge d'àmes. Après avoir beaucoup prié, elle choisit M. l'abbé Grignon, grand-vicaire de Mgr de Bausset, le second évoque de Vannes qui devint plus tard archevêque d'Aix et cardinal. M. Grignon était un prêtre d'une douceur et d'une piété exemplaires, qui se donna tout entier à la direction de cette sainte maison et de sa fondatrice.

Fort différent en ce point de Mgr de Pancemont, qui, appréciant la force d'àme et la vertu héroïque de sa pénitente, la conduisait avec sévérité dans les voies d'une perfection toujours croissante, M. Grignon se laissait aller, avec une simplicité toute chrétienne, au charme et à l'admiration des vertus qu'il découvrait en elle, et la soutenait par ses éloges plutôt que par ses reproches. Madame Mole souffrait de cette conduite nouvelle qui effrayait son humilité, et elle s'en plaignit plus d'une fois à lui-même, mais toujours en vain : « Je vous demande une grâce, lui écrivait-elle, c'est que, sortant de votre caractère de bonté, vous me traitiez comme je le mérite, c'est-càdire que vous ayez la charité de m'humilier souvent, sévèrement, me reprenant, me punissant, ne me laissant jamais oublier ce que j'ai été et ce que je suis. Je sais qu'il en coûtera à votre bon cœur quelquefois, mais le Ciel vous en récompensera; car vous sauverez mon âme, et je vous assure que plus vous m'éprouverez, plus je vous serai reconnaissante. »

Malgré ces plaintes dont M. l'abbé Grignon ne tint aucun compte, et à cause de sa bonté même, la sainte supérieure avait dans ses rapports avec lui la plus grande ouverture de cœur. Elle lui découvrit même des secrets intimes qu'elle n'avait pas communiqués à son premier directeur. Il est vrai qu'une voix intérieure ne lui laissaii pas la liberté de taire les opérations de la vie de Dieu dans son âme, et lui faisait comprendre que, dans des états aussi extraordinaires elle avait besoin d'un guide sûr et clairvoyant. Ce

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guide, elle le trouvait daus M. Griguon dont la bonté, lui dilatant le cœur, eu mettait à découvert tous les secrets, que son expérience mettait à profit pour la diriger sûrement dans les routes obscures de la vie spirituelle.

Quoi qu'il en soit, du reste, cette épreuve de h douceur et de la facilité, excessive à son gré, de son directeur, ne dura pas longtemps pour madame Mole. Dès 1810, elle eut la douleur de le perdre et le remplaça par M. labbé le Gai, vicaire-général du diocèse, supérieur du giand-séminaire de Vannes qui la diri. gea jusqu'à sa mort. Cette fois, elle trouva à se contenter largement en fait de sévérités et de mortification.M. le Gai était un prêtre instruit et pieux, membre de la communauté desLazaristes, dont la vertu rigide, le caractère brusque et la doctrine austère contraslaienl avec la douceur et la tendre dévotion de son prédécesseur. Par tempérament comme par calcul, il menait sa pénitente par les voies les plus rudes, et répondait pleinement à son amour des humiliations. Nous n'en citerons qu'un exemple où l'humilité de madame Mole se montre en pleine lumière.

C'était à l'occasion des reliques de saint Louis dont nous parlions tout à l'heure. M. le Gai, supérieur de la communauté, avait voulu que l'inauguration en eût lieu avec une grande solennité, et il avait réglé lui-même tous les détails de la cérémonie. Malgré toute son attention, madame Mole oublia quelque chose de ce qu'il lui avait prescrit. Alors Mi le Gai, élevant la voix, eu présence des prêtres,

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des religieuses et des enfants, la reprit avec vivacité, el lui reprocha en termes très-durs d'avoir fait manquer la cérémonie par son entêtement et sa négligence. L'humble supérieure baissa les yeux et se contenta de répondre : « C'est vrai, j'ai eu tort. »

Malgré le charme et le talent de sa parole dont nous aurons occasion de donner plus loin des preuves et des exemples, je doute qu'elle ait jamais fait un sermon plus éloquent que celui-là.

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