CHAPITRE XVIII
UVELLES ÉPREUVES POUR LA MÈRE SAINT-LOUIS. — ELLE KN TRIOMPHE ET S'ABANDONNE ADIEU. — RÉCOMPENSE DE CET ABANDON. — RÉVISION DE LA RÈGLE. — ÉTABLIS- SEMENT DU NOVICIAT. — SA BONTÉ POUR LES NOVICES. — CRÉATION DES SOEURS OBLATES.
M. l'abbé Grignon, que madame Molé avait choisi ur directeur de sa conscience et supérieur de sa mmunauté, étant mort dès 1810, trois ans après ^r de Pancemont, elle donna, comme nous l'avons :, la direction de son àme et de son œuvre à le Gai, grand vicaire du diocèse, qui, par la voie la mortification et de la pénitence austère, la fit jrcheràgrands pas vers une perfection toujours plus ute. Cette direction, qui répondait à l'humilité de Mère Saint-Louis , l'avait attachée intimement à prêtre éminent et sévère, et sa parfaite entente de dministration, les soins et les services qu'il rendait ec un grand zèle à aes religieuses l'avaient bien :e portée à le considérer comme la lumière et le
I9f) \rR DK MADAME MOLK.
protecteur indispensable de son Institut. Il était devenu la Providence visiijje de l'iiurnble fondatrice qui avait en lui une confiance sans bornes. On conçoit donc sans peine sa douleur et son effroi , quand elle apprit qu'il était mandé à Paris pour l'élection du supérieur général delà congrégation de Saint-Lazare, dont il était membre, et qu'on songeait à lui pour cette charge qni l'eût fixé à Paris pour toujours. A ce moment, elle avait de graves difficultés dans le gouvernement de sa communauté ; sa santé était fort ébranlée , et toutes ces circonstances réunies la jetèrent momentanément dans un découragement profond. La lettre qu'elle adressa à M. le Gai à cette occasion en est la vive et touchante expression.
« Me voilà donc, lui écrivait-elle, exposée à tomber entre les mains d'un nouveau supérieur. S'il me demande quels sont les moyens d'existence de mes maisons et ceux qu'elles auront après moi , que lui dirai-je? Avouer la vérité, ne sera-ce pas en éloigner tout le monde et les ruiner de crédit? Car, vous le savez, le produit des ouvrages n'est presque rien. Mes faibles ressources de fortune n'auraient pas suffi jusqu'à ce jour, si votre charité ne m'était venue en aide... .J'espérais qu'après m'avoir aidée pendant ma vie, vous prendriez soin de mes chères filles et de mes pauvres enfants quand je n'y serai plus. Mais vous partez, etavec vous toute espérance m'est ravie. Je vais voir tomber une œuvre à laquelle je me suis sacrifiée... On me reprochera d'avoir abusé delà confiance de celles que j'ai réunies dans ces deux
laisons (de Vannes et d'Auray), que j'y ai engagées \r un vœu spécial, sans avoir les moyens de les y ire vivre... Dieu me le reprochera-t-il donc issi?... Je vous conjure, au nom de la charité de îsus-Christ, de me tracer la conduite que je dois nir pour être sans reproche devant les hommes et irtout devant Dieu. Il serait bien cruel pour moi être condamnée au dernier jugement, après avoir lut sacrifié pour faire le bien. »
Ces angoisses, ces doutes sur la durée de son œuvre ; sur la pureté même de ses intentions, ces suppli- Uions aussi douloureuses qu'ardentes, en mettant à Li rhumilité presque excessive de madame Mole et i défiance d'elle-même, montrent en même temps s difficultés d'une fondation religieuse, et ce qu'il ut de fermeté, de vertu, de confiance en Dieu, de 3rtitude qu'on obéit à sa volonté, pour entreprendre
continuer une œuvre de ce genre. M. le Gai n'eut 3int de peine à lui prouver qu'elle s'exagérait sin- Liliérement la situation de ses maisons, leurs besoins résents, leur sécurité à venir, qu'elle n'avait trompé Brsonne, qu'elle ne s'était pas trompée elle-même, ; que, s'il venait à lui manquer, Dieu enverrait à sa déle servante un autre appui, comme il l'avait fait isqu'alors. Il lui promit que si la Providence l'ap- Blait à Paris, il ne l'oublierait ni ne l'abandonnerait as, qu'il lui continuerait ses secours spirituels et lême temporels, et il l'exhorta vivement à repousser, Dmme une tentation, ses pensées de découragement, animée par ces conseils et revenue à ses sentiments
habituels de confiance en Dieu, la Mère Saint-Louis rejeta courageusement et définitivement toute préoccupation trop humaine. Elle résolut et promit à son sage directeur de s'en remettre désormais tout entière à la divine Providence du soin de sa fondation, de ses œuvres, de sa réputation, et elle sorti! de cette nouvelle épreuve, comme de celle qui avait suivi la mort de Mgr de Pancemont, plus forte, plus humble et plus détachée de toutes les choses de ce monde. Dieu la récompensa de cet entier abandon en lui laissant le pieux directeur qu'elle avait tant craint de perdre et qui, ayant refusé le gouvernement de sa compagnie, demeurera jusqu'à la fin le guide spirituel et le soutien temporel des Sœurs de la charité de Saint-Louis.
Dès l'année suivante, sa confiance en Dieu fut mise à une autre épreuve. C'était en 1812: les expiations des ambitions insensées de Napoléon et de ses attentats contrelevicaire de Jésus-Christ, arraché violemment de Rome et retenu captif à Fontainebleau, commençaientpour l'Empereuretpourla France. Tandisqu'au dehors, les éléments, ministres de la justice divine, faisaient tomber des mains de nos soldats leurs armes victorieuses de l'Europe, et préparaient, par des désastres sans nom, la ruine finale de l'Empire, à l'intérieur la misère était immense ; la disette se faisait sentir d'un bout à l'autre de la France, et la Bretagne, qui nourrit la sobriété de ses enfants de mil et de blé noir, n'était pas à l'abri du fléau. La communauté des Sœurs de la charité de Saint-Louis fut atteinte comme
Xi le monde, et, parmi les embarras financiers où trouvait madame Mole, c'était un grand embarras plus. Gomment subvenir à la nourriture de toutes 5 Sœurs de Vannes et d'Auray, et de sa noQibreuse nille d'enfants pauvres et(i'orphelines?La prudence lui conseillait-elle pas de céder à la nécessité et de ûvoyer, au moins pour un temps, une partie de s pauvres petites?
Quel que fût le cri de la prudence, celui de la chaé fut plus fort , et la Mère Saint-Louis n'hésita int : « Non , dit-elle, Dieu ne nous abandonnera s. Je ne veux renvoyer aucune de mes petites filles; les garderai toutes, quand je devrais vendre pour lajusqu'à ma dernière pantoufle.— Hélas! mapauvre 3re, lui fit observer une de ses Sœurs, quand vous ndriez toute votre garde-robe, vous auriez à peine ! quoi leur donner un déjeuner. — N'importe, repritle en souriant de la justesse trop évidente de l'obrvation, je n'en renverrai aucune, et je suis sûre le nous nous en tirerons. » Elle s'en tira en efiet, eu aidant, et les annales de la communauté n'inquent pas que personne, religieuse ou enfant de mvroir, soit mort de faim pendant cette année rrible, ou même s'en soit plus mal porté. En échange de ce généreux abandon à sa Proviince, il semble que Dieu ait voulu, par un gagesen- )le de son amour, témoigner à son humble scrute qu'elle était agréable à ses yeux. Voici en elïet qu'elle écrivait vers cette époque à M. le Gai dans le de ces lettres intimes qu'il exigeait de sa péni-
tente et que nous citerons presque dans son entier, malgré sa longueur, parce qu'elle jette un jour admirable sur la beauté mystique de cette âme. C'était à la suite d'une retraite de la communauté.
c( Dans le vif désir que je ressentais de témoigner mon amour à Jésus-Christ, j'ai saisi avec empressement l'occasion que m'en donnait la retraite que viennent de faire toutes mes filles. Je ne me suis épargnée sur rien. Tout ce que j'ai cru pouvoir servir à la gloire de Dieu et au salut de leurs âmes, je l'ai fait. Je n'ai pas pensé un instant à moi ; mais j^ai tout Oiïert à Dieu, tout souffert pour elles, et cela, je puis vous l'assurer, sans en désirer et en attendre d'autre récompense que le bonheur de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ. — Ah ! comment puisje exprimer ce que ce Dieu de bonté a fait pour moi ! Je puis bien dire qu'il a daigné regarder la bassesse de sa servante. Par un miracle de sa grâce, il a rompu les chaînes sous lesquelles je gémissais. Je me sentais, depuis un an, puissamment attirée à la pratique de la charité ; mais, malgré mes efforts et mes combats, les pensées de mon esprit, les affections de mon cœur, tout était contraire à cette vertu. Que de gémissements j'ai poussés! Que de larmes j'ai répandues ! Dans quelle humiliation je me trouvais de voir en moi si peu de charité î 11 est vrai, mon Père, que vous me rassuriez ; vous me disiez de me juger plutôt par mes œuvres que par mes sentiments. Soumise à cette décision, j'ai redoublé de zèle et d'ardeur pour la pratique de cette vertu, et je goûte actuelle-
ment luuie la douceur qui y est attachée, à tel point que je crains de me faire illusion en voyant le changement qui s'est opéré en moi. Je sais qu'il a été l'objet de mes vœux, de mes prières et de mes larmes depuis un an ; mais qu'est-ce qu'une année pour obtenir une aussi grande grâce ?
« Mardi dernier, fête de sainte Thérèse, étant au pied des autels, je sentis mon âme délivrée^. J'éprouvai un mouvement de la grâce qu'il me serait impossible d'exprimer. Une voix intérieure me disait : Tes chaînes sont rompues, tu peux marcher maintenant.
— Malgré les œuvres extérieures auxquelles je me livrai toute la journée, cette voix retentissait toujours dans mon cœur. Le soir, me trouvant quelques instants seule devant le Saint-Sacrement, ah I" mon cœur s'est perdu, s'est abîmé dans le Sacré Cœur de Jésus. Ce bon Maître m'a révélé un secret dont je dois vous faire part, c'est que j'ai à peine commencé à entrer dans la carrière du sacrifice à laquelle je suis appelée. Oui, je le reconnais, et je ne puis même trouver de paix que dans cet aveu : Dieu a tout fait pour moi, et je n'ai encore rien fait pour lui; car, puis-je appeler quelque chose les petits sacrifices que j'ai pu faire? Et encore, que d'imperfection, dans l'action et les motifs ! Je n'ose dire que j'aime Dieu, mais j'oserai dire que je suis consumée du désir de
l'aimer. J'en ai ane faim et une soif insatiables
Que rendrai-je au Seigneur pour tous ses bienfaits ?
— Ah ! dit le prophète, je prendrai le calice du salut, et j'invoquerai le nom du Seigneur. Tel est aussi le
2f):,' vu: DE MADAMb: MOLK.
désir de mon cœur. Qu'il me soit permis de me saisir de ce calice d'amertume et de douleur que mon Dieu a accepté pour mon salut ! Laissez-moi la liberté d'y boire avec lui; ma douleur est trop vive de l'aire si peu pour Celui qui a tout fait pour moi.
« Dieu m'appelle, oserai-je vous le dire, à une vie parfaite, vie de foi pure, vie de mort à tout objet créé et à moi-même. Il me fait voir les grâces attachées aux sacrifices que je dois faire pour marcher dans cette voie. Ces grâces sont l'objet de mes désirs les plus ardents, mais ne m'en demandez pas davantage sur ce sujet : ne me demandez pas ce qui se passe entre Dieu et mon misérable cœur dans ces états d'oraison où je me suis trouvée depuis mardi. Ce n'est pas défaut de confiance en vous, vous le savez bien, mais il n'est pas possible de vous rendre, par aucune expression, ces transports d'amour que j'éprouve, ce langage de cœur si délicieux qui. sans parole, est entendu de Dieu ; ces impressions de foi et de lumière •lui me pénètrent dans ces moments et me laissent toujours embrasée d'une nouvelle ardeur. Gomment vous dire la connaissance que j'acquiers de ma bassesse, de mon indignité, de mon néant, de ma corruption, qui me porte à me considérer, avec tant de vérité, comme la dernière des servantes du Seigneur, et m'inspire tant d'amour pour les humiliations ?
« Il me serait encore plus difficile de vous dire ce que Dieu me fait entendre. Cependant, je comprends bien clairement qu'il veut faire de moi un holocauste entier, et que, tant qif il verra en moi quelque chose
VIE DK MADAME MOLE. "àOo
qui ne soit pas immolé à son amour, il ne sera pas satisfait. Alors il me semble se complaire à me retracer les bienfaits, les voies miséricordieuses cle sa Providence sur moi, sa longanimité à m'attendre, sa bonté à me recevoir, malgré mes délais, mes résistances et mon ingratitude. Et ces reproches, il ne me les fait pas en Dieu offensé, en juge irrité, maisenpére tendre qui (pardonnez-moi Texpressiou) me sollicite de le désarmer et me presse de ne plus mettre d'obstacle aux torrents de gi'àces que son amour me réserve encore.
« Mon bon Père, il ne peut plus y avoir pour votre fille d'autre bonheur, d'autre consolation, après le trait brûlant dont son cœur est percé, que de souffrir pour Jésus-Christ et avec Jésus-Christ. Ce n'est pas que je m'attende à goûter toujours sur la croix, où je veux désormais fixer ma demeure, les douceurs dont Dieu enivre mon àme dans ce moment. Non, je le sais par ma propre expérience, je dois m'attendre aux sécheresses, aux tentations; mais j'ai aussi la preuve en moi-même de la vérité de ce que dit le prophète-roi qu'un seul jour passé avec le Seigneur * console et dédommage de tout. »
C'est par cette succession d'épreuves spirituelles ou temporelles et de grâces vraiment célestes que Dieu faisait passer l'âme de sa fidèle servante, et qu'il la perfectionnait de plus en plus, comme un fruit qui n'arrive à sa maturité et n'acquiiTt toute sa saveur qu'après avoir passé, de la fraîcheur des nuits et de la rosée du matin, à la chaleur pénétrante du soleil.
Puui' que ces états extraordinaires fussent sans danger et qu'elle distinguât ce qui venait du ciel de ce qui pouvait venir de son imagination, il lui fallait le directeur froid et prudent que Dieu lui avait donné et une soumission entière à ses décisions et à ses conseils. Cette soumission, née de son humilité, semblait croître avec sa sainteté, et elle y trouvait s'a force et sa consolation. Dès les premiers temps de sa vie religieuse, Mgr de Pancemont, admirant son esprit d'obéissance, la donnait pour exemple à ses Sœurs, et leur disait : a Si j'ordonnais à votre Mère d'aller sur la place publique les pieds nus, elle le ferait sans hésiter et sans répliquer un seul mot. » Sa confiance en M. le Gai et sa docilité à lui obéir en toutes choses étaient plus grandes encore, si c'est possible, et quand il avait parlé, c'était vraiment la voix de Dieu qu'elle avait entendue. Elle était sûre ainsi de ne pas se faire d'illusions et de ne s'abandonner ni à des découragements ni à des contentements sans raison. Gomme supérieure, elle avait charge et pouvoir de donner à ses Sœurs les directions et permissions nécessaires. Mais, obligée comme les autres, d'observer la règle, c'était à son directeur, qu'elle devait s'adresser dans les cas difficiles ou douteux. Ne pouvant le voir qu'aux jours délerminésde ses visites à la communauté, elle notait tout ce qu'elle avait à lui demander, et lui présentant ces notes quand il arrivait, elle se mettait à genoux pour recevoir ses décisions comme des ordres du ciel. Si pourtant une décision à prendre était urgente, elle
agissait suivant sa propre inspiration, mais ne manquait pas do lui en rendre compte à sa première visite. Elle unissait ainsi la décision nécessaire au gouvernement avec les exigences de son humilité et de sa défiance d'elle-même. Elle ne lisait les lettres qui lui étaient adressées qu'après avoir demandé et obtenu son autorisation, à moins qu'elles ne fussent indiquées comme urgentes et exigeant une réponse immédiate. — Elle s'était engagée par un vœu spécial à cette obéissance absolue vis-à-vis de son directeur, et c'est à cela qu'on est redevable de ces lettres admirables où nous avons puisé et où nous puiserons 3ncore pour connaître à fond les trésors de son âme, qu'elle ouvrait au ministre de Dieu comme à Dieu lui-même. Cependant, comme nons l'avons déjà dit, Bile n'était pas toujours libre de manifester et d'exprimer tout ce qui se passait entre Dieu et elle. Souvent, après ces transports d"amour, ces extases, ces touches puissantes de la grâce qui la remuaient jus- [ju'au fond du cœur et la faisaient fondre en larmes, elle oubliait tout ou demeurait sans parole pour exprimer ce qu'elle avait ressenti. Il arrivait parfois qu'elle pouvait écrire ce qu'elle ne pouvait dire. D'autres fois, sa plume était impuissante comme sa Darole. Le Roi, suivant le mot de l'Écriture, l'obligeait à garder son secret, et Tobéissance n'y pouvait ien.
Ce besoin et cette promptitude de soumission à son lirecteur, elle s'étonnait et se scandalisait de ne pas es retrouver chez les autres. Quand par aventure
i^oi;
Vlh: DE M ADAM i: MOÎ.fc:.
une de ses Sœurs lui témoignait quelque répugnance ou quelque hésitation à suivre les avis de son confesseur, elle la reprenait vivement, etTexhorlaità obéir toujours sans raisonner et sans hésiter : « Eh quoi ! ma ïille, dit-elle un jour à une de ses compagnes, voudriez-vous donc vous conduire vous-même ? Sa* chez que Satan est tout prêt à vous diriger, si vous refusez d'obéir à votre directeur. Auriez-vous plus de confiance en lui (|ue dans le ministre de Jésus- Christ ^? )>
Grâce à la sainte énergie de ces paroles et à ses exemples, elle inspirait à toutes ses Sœurs cette habitude de soumission chrétienne, fille et gardienne de l'humilité.
Dans la rédaction de la règle de son Institut, elle avait donné des preuves efficaces de son esprit d'ohéissance, en soumettant ses idées propres à celles de Mgr de Pancemont, et l'expérience l'avait convaincue depuis de la sagesse des tempéraments apportés par le prélat aux saintes exagérations de son zèle. Madame Mole en donna des preuves nouvelles dans l'œuvre délicate de la révision de ses constitutions.On se souvient qu'elle avait renoncé à solliciter dès I8O0 l'approbation canonique du Souverain- Pontife, dans la pensée qu'il y aurait peut-être des modifications à apporter à la règle quand on l'aurait appliquée pendant quelques années. Le moment lui semblant venu de procéder à cette révision, elle s'en ouvrit à M. le Gai, et lui demanda de l'assister de ses lumières ou plutôt de prononcer sur les questions
VIE T)R MADAMi: MOLE. 207
qui faisaient doute dans son esprit. Tout dévoué à l'Institut dont il était le supérieur, M. le Gai lui promit son concours, et, comme Mgr de Pancemout, il lui ordonna de faire elle-même ce travail et de le lui soumettre quand elle l'aurait achevé.
Alors recommencèrent pour la sainte fondatrice les études, les méditations, les veilles des premiers jours. Elle n'épargna ni larmes, ni pénitences pour attirer sur son travail la bénédiction d'en haut. Tantôt elle allait demander secours et lumière au pied du tabernacle, et là, dans les effusions de son amour, elle sollicitait de son divin époux d'opérer par elle le salut de sa communauté. Tantôt, retirée dans son oratoire, elle demeurait quelquefois plusieurs heures à genoux devant son crucifix, tellement absorbée dans ses réflexions qu'elle n'entendait rien de ce qui se passait autour d'elle. De temps en temps, de profonds soupirs témoignaient de la ferveur de son oraison.
Des diverses modifications qui résultèrent de ce travail revu et approuvé par M. le Gai, il en est deux principales dont l'influence fut décisive sur les progrès et l'avenir de la communauté ; je veux parler de la fondation d'un noviciat et de l'établissement de sœurs converses. Chacun de ces deux points mérite quelques développements nécessaires.
La formation des religieuses est l'œuvre la plus importante peut-être des fondatrices et des supérieures des ordres, puisque ce sont en quelque sorte les vases d'élection destinés à contenir et à porter de génération en génération l'esprit de leur communauté.
208 ME DE MADA>[i: MOLE.
Quelque saintes que soient les premières religieuse^ d'un ordre nouveau, si elles ne forment pas des novices à leur image et ressemblanee, Tordre s'éteindra avec celles qui l'ont fondé. Madame Mole, qui s'était préparée par huit années de prières, d'études et de sacrifices, à la vie religieuse, savait mieux que pei^ sonne à quel prix, par combien de soins et de peines on atteint ce résultat, et dès la fondation de son Institut, elle s'était préoccupée de Téducation des novices. Mais la création d'un noviciat formant comme un établissement distinct dans la maison exigeait un personnel qui n'existait pas encore au début de son œuvre, et pendant les premières années, elle avait dû se résoudre à laisser les postulantes et les novices mêlées aux religieuses, vivant en partie de leur vie, et n'ayant point une existence à part.
Cette vie commune pouvait avoir un avantage, celui lie faire profiterles novices des exemples de dévotion, de zèle et de charité des religieuses professes et de les initier ainsi d'une façon complète dès le début aux devoirs et aux vertus de leur état. Mais à coté de cet avantage, elle avait plus d'un inconvénient. D'une part, en mettant sous les yeux des novices la vie quotidienne des professes avec leurs vertus, on les exposait à voir aussi les imperfections, les défauts, les manquements mêmes qui sont inévitables dans les Communautés les plus régulières et les plus pieuses. Or. la jeunesse est sévère et plus portée à se scandaliser des faiblesses qu'à s'édifier des vertus. D'autre part, le noviciat étant un temps d'épreuves où les
VIF DK MADAMK MOLE. 20^
vocations véritables se dessinent et se décident, mais où les vocations fausses ou faibles se dévoilent et disparaissent, il n'était pas convenable et il pouvait être fâcheux d'initier dès le principe les novices à toutes les habitudes, à toutes les œuvres, aux secrets même les plus respectables et les plus saints de la communauté. Ces raisons et beaucoup d'autres tirées de l'expérience et de la pratique de la vie religieuse déterminèrent madame Mole à hâter autant que possible le moment de l'établissement d'un noviciat placé sous la direction d'une religieuse, et dans lequel les exercices, le travail et les récréations seraient distincts le ceux des Professes. Il suffira, pour se rendre ^.ompte de la nécessité de cette séparation, de savoir ^u'au moment de la fondation de la iMaison d'Auray, >ur quatorze novices qui se trouvaient alors à Vannes l'mq seulement furent admises à la Profession, ce qui montre combien de jeunes personnes pieuses se font illusion sur leur vocation et prennent pour un appel a^ritable de Dieu un élan momentané de piété. Or, les caractères de la vocation se remarquent bien plus ^ite dans un noviciat où tout est dirigé dans ce but jue dans les exercices, les travaux et la vie militante le la communauté.
Jusque-là, la Mère Saint-Louis, en sa qualité de bndatrice et de supérieure, avait été la maîtresse des lovices. C'était une de ses fonctions les plus chères ît que la nécessité seule pouvait la forcer d'abandonler. Sa profonde connaissance des devoirs et des îxigencesdela vie religieuse, son conpd'œil pénétrant
et les lumières surnaturelles qu'elle puisait dans la prière et la familiarité de Dieu, lui permettaient de juger presque à coup sur et du premier jour la sincérité ou plutôt la réalité des vocations. En voici une preuve remarquable, qui remonte à Tépoque même de la fondation.
Mademoiselle Rivalain, sœur de l'ancien curé de Lorient, était entrée, à la veille de la Révolution, au monastère des Ursulines de Vannes et eu avait été chassée presque aussitôt avec ses compagnes. Dès qu'elle sut que madame Mole fondait une maison religieuse, elle vint se présentera la fondatrice qui avait grand besoin de sujets en ces commencements si laborieux et si éprouvés. « Mademoiselle, lui dit madame Mule, consultons ensemble la volonté divine. Mettez-vous en retraite, et je prierai avec vous. » A la fm de la retraite, elle lui dit avec une assurance que mademoiselle Rivalain ne put attribuer qu'à des lumières venues d'en haut : « Attendez un peu et prenez patience. Votre maison se reformera et vous pourrez y rendre des services. » En effet, les Ursulines s'établirent de nouveau à Vannes quelques années plus tard. Mademoiselle Rivalain y rentra, et en fut supérieure pendant dix-huit ans.
La Mère Saint-Louis apportait le même jugement et aussi la même bonté dans l'instruction et la direction des novices. Elle étudiait leur caractère, semblait s'occuper particulièrement de chacune d'elles, et toutes ses leçons étaient marquées au coin dé la sagesse et de la plus tendre amitié. On nous permettra d'en citer deux exemples.
mi: 1)1-: MADAMK mou:. :2ll
Une novice, tourmentée par des peines intérieures, croyait les faire cesser en se livrant à des austérités corporelles, mais, n'osant rien faire de son propre mouvement, elle en vint demander la permission à sa supérieure. La Mère Saint-Louis, croyant qu il y avait plus d'élan irréfléchi que de vertu dans ce désir, lui répondit par un refus. Puis comme la novice insistait,(>lle lui dit que des résolutions de cette gravité demandaient plus de réflexion et qu'avant de prendre une décision elle avait besoin d^' penser devant Dieu. Quelques jours plus tard, elle lui fît connaître son jugement par ces douces et sages paroles: « Voulezvous savoir, ma Fille, le secret de témoigner à Dieu votre amour et de vous délivrer de vos peines? Ce n'est point par ces pénitences extérieures que vous l'obtiendrez plus facilement, mais par les sacrifices journaliers que vous aurez à lui faire dans Faccomplisseaient de votre emploi et l'exacte fidélité à notre sainte Règle. » La novice suivit ce conseil, et elle fut délivrée de ses inquiétudes et de ses peines.
Une autre Religieuse ([ui pendant bien des années édifia la communauté, la sœur Sainte-Opportune, dut à la bonté et à la perspicacité vraiment miraculeuse de la Mère Saint-Louis la grâce de persévérer dans sa vocation. « Un jour, racontait-elle longtemps après à ses sœurs qui plus jeunes n'avaient pas connu leur sainte fondatrice, notre bonne Mère m'appela et me dit de toute la tendresse de son cœur : « Vous avez de la peine ? Qu'est-ce donc qui vous rend triste ainsi? dites-le moi, mon enfant. » — Toute surprise
de ces paroles, car j'avais vraiment de la peine, mais je ne m'en étais ouverte à personne : « ^loi, triste, ma Mère ! lui répondis-je ; mais je suis si bien près de vous . » Et eHe, continuant: « Ce matin, pendant votre travail, vous étiez soucieuse, je l'ai vu; vous aviez de la peine. Xe craignez pas, ma fille, de tout dire à votre Mère. « — Comment ma Mère avaitelle pu savoir que je souffrais? Elle n'avait pas paru dans la chambre où j'avais travaillé le matin. Je me mis à pleurer et lui dis qu'effectivement, ce jour-là même, en travaillant, je roulais dans mon esprit la pensée de quitter le couvent où j'étais si heureuse afin de travailler à payer une dette que mon père ne pouvait acquitter. « Cette dette peut lui attirer de mauvaises affaires, dis-je en terminant, et, ma bonne Mère, je n'osais vous en parler. » Ma Mère fondatrice me reprit doucement de ce manque de confiance, prit note de cette affaire et me dit de ne plus m'en inquiéter : « Allez, ma Fille, ajouta-t-elle, je me charge de cela, et ne pensez plus qu'à aimer de tout votre cœur le Dieu qui vous a choisie pour son service. Et surtout, une autre fois ne craignez plus de me dire vos chagrins : je suis votre Mère, pourquoi garder quelquechose sur votre cœur ? »
C'est avec cette bonté admirable jointe à ce merveilleux discernement des âmes qu'elle traitait des choses de Dieu et du monde et qu'elle en agissait avec ses novices comme avec ses religieuses. Aussi, la résolution si sage et si nécessaire qu'elle prit d'établir un noviciat distinct de la communauté, bien que
ilacé dans la même maison, fut-elle accueillie par 3S novices avec une peine qui ne nuisit en rien à 3ur soumission. Elles comprirent que cette mesure tait inspirée à la pieuse fondatrice par le seul intérêt e leurs âmes et de la communauté, et elles se conolèrent de ne plus demeurer sous sa direction imméiate par l'assurance qu'elle leur donna qu'elle leur ontinuerait sa tendresse, ses conseils et ses soins. :ile le fit en effet jusqu'à la fin, et de tous les devoirs .e sa charge, ce fut toujours le plus doux et le plus her à son cœur.
La sœur qu'elle choisit pour diriger ce noviciat fut a Mère Sainle-Julie, une de ses premières compagnes, m qui elle avait remarqué les qualités nécessaires à ette délicate fonction. L'humilité de la bonne sœur ecula d'abord devant celte responsabilité : « J'ai fait 'enir Sainte-.Iulie, écrivait madame Mole à M. le Gai, ;t lui ai annoncé la nouvelle dignité dont j'allais la •evêtir. Vous ne pourriez vous peindre sa surprise ;t sa désolation. Sa première parole a été celle-ci : :( Non, sûrement, ma Mère, cela ne peut pas être ; 'en suis incapable. » Je l'ai raisonnée,je l'ai calmée, 'ai parlé de l'obéissance. A ce mot, la pauvre fille, •evenue de sa surprise, m'a dit : « Eh bien ! ma Aère, faites ce que vous voudrez, mais je suis incalable. » Je lui ai promis de l'aider, ce qui l'a un peu "onsolée. Ensuite, j'ai appelé les novices qui ont paru in peu déconcertées de ce changement et néanmoins )nt fait bonne contenance. Tout de suite, j'ai installé non noviciat dans son nouveau logement, et demain
214 vu: de madame mole.
nous commencerons les exercices. » — Depuis que j'ai écrit ceci, ajoutait-elle un peu plus tard, j'ai vu des mines bien allongées parmi nos anciennes professes. Nous aurons à combattre la jalousie. J'ai lieu de croire qu'on cherchera à obtenir de moi d'aller au noviciat aux heures des exercices. Tenons bon, je vous en prie, à ne pas le permettr(\ car nous gâterions tout. »
Si la Mère Saint-Louis s'imposa la loi de laisser à la maîtresse des novi:es la direction des exercices, elle ne s'isoli point pour cela de cette portion chérie de sa famille. Elle assista la Mère Sainte-Julie de ses conseils et de son expérience, voulut faire ellemême les premières instructions, et lui traça un plan de conduite où la prudence la plus consommée s'allie à la piété la plus tendre.
Cette grave question réglée, madame Mole s'occupa de la seconde, la création de Sœurs converses. 11 s'agissait cette fois, non pas de compléter l'Institut par un établissement prévu dès le principe, mais de modifier la règle et de revenir sur la décision primitive. Dans la plupart des communautés religieuses, qui ne sont pas vouées exclusivement aux œuvres actives de charité, ou trouve, à côté des religieuses de chœur, des Sœurs converses, d'une éducation inférieure, chargées des emplois domestiques. Le but de cette institution est double; d'une part elle permet aux religieuses de vaquer plus librement soit à la prière, à la méditation, aux études et aux exercices spirituels, soit h l'éducation des enfants; de
VIE DK MADAME MOLE. 2[b
autre elle rend la vie de cuimnuuauté accessible à eaucoup de pauvres filles très-pieuses et très-dignes u service direct de Jésus-Christ, mais auxquelles insuffisance de leur instruction en fermerait l'accès.
Madame Mole, dans son ardeur pour la mortifîcaion et sa soif d'humilité, avait insisté vivement près e Mgr de Pancemont, pour qu'il n'y eût qu'une eule classe de religieuses toutes employées indistincîment aux soins des enfants, aux exercices spiri- Lielset aux emplois domestiques. «Il serait honteux, isait-elle, que des religieuses qui font profession e marcher sur les traces de .Jésus-Christ et de Timi- 3r dans sa pauvreté et ses humiliations, eussent des •œurs converses pour les travaux les plus humbles t les plus pénibles. J'aurais bien lieu de craindre, 'il en était ainsi, que la jalousie n'entrât dans notre ommunauté en même temps que la charité et la Qortification en sortiraient. »
Vaincu par l'insistance et l'élévation des motifs de nadame Mole, Mgr de Pancemont avait cédé sur ce loint, bien qu'il doutât de la possibilité de mainenir longtemps un tel état de choses. Mais l'expéience ne tarda point à montrer à la Mère Saint-Louis [ue son zèle l'avait entraînée à une application rronée d'une idée juste. Ses religieuses succomlaient sous le fardeau d'occupations également néessaires et inconciliables. Les soins matériels de a maison, cuisine, blanchissage, nettoyage de tout [enre, nuisaient aux exercices spirituels, à la surveilance et à l'instruction des enfants. Les forces et la
210 VIK DK -AIADA.ME MOLE.
santé des Sœurs iry suffisaient pas, et il laliait appeler pour certains emplois, des personnes du dehors qu'on payait à la journée, ce qui présentait de nombreux inconvénients. D'un autre côté, madame Moh' avait bien vite expérimenté que les travaux domestiques ne sont ni les plus pénibles, ni les plus morlifiants dans une maison religieuse, et que ses Sœurs, dont Tesprit de pénitence et de zèle était admirable, trouvaient dans leur pauvreté, leur obéissance à la règle, dans la loi du silence et dans le soin continuel des enfants, toutes les occasions souhaitables de mortification du corps et de l'esprit. — Elle fut donc la première, avec son humilité accoutumée, à revenir sur sa détermination et à modifier la règle en ce point.
Après avoir pris l'avis de M. le Gai, elle se décida k recevoir sous le nom d'Oblates de Saint-Louis des Sœurs converses qui, sans avoir les moyens nécessaires pour l'instruction des enfants, pourraient se sanctifier dans la vie religieuse, s'occuper plus spécialement de certains emplois matériels, et former les enfants au travail des mains. Elle rédigea, pour cette catégorie nouvelle de ses filles, des règlements particuliers et leur donna une maîtresse distincte de la maîtresse des novices, chargée de les instruire, et de les former à la vie religieuse. D'après ces règlements, les Sœurs oblates doivent faire comme les autres, deux ans de noviciat et sont admises à prononcer, non des vœux, mais une promesse de persévérer dans le genre dévie qu'elles ont embrassé. Après
dix ans d'une vie régulière et édifiante, on leur permet de faire les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance et quand elles ont atteint Fàge de quarante ans, elles peuvent, comme les Sœurs de chœur, faire le vœu de stabilité.
Cette utile création complétait la règle des Sœurs de la charité de Saint-Louis, qui, dès lors, ne reçut plus aucune modification jusqu au jour ou elle fut consacrée par l'approbation suprême du chef de TÉglise. L'œuvre constitutionnelle, si j'ose ainsi parler, de madame Mole était achevée, et l'essor rapide que sa communauté prit depuis cette révision des statuts primitifs prouva la sagesse de la fondatrice après avoir prouvé son humilité.