CHAPITRE XIX
DANGERS AUXQUELS EST EXPOSÉE LA MAISON D'AURAY PENDANT LES TROUBLES DE 1815. — INQUIÉTUDE DE MADAME MOLE. — LA CONGRÉGATION EST RECONNUE PAR ORDONNANCE ROVALE DU X4 MARS 18] 6. — FONDATION DE LA -MAISON DE PLÉCHATEL, DANS LE DIOCÈSE DE RENNES.
Tandis que la Mère Saint-Louis, retirée du monde et tournée tout entière du côté du ciel, s'occupait de réformer et compléter les constitutions desonhumble Institut, TEmpire accomplissait ses destinées, et l'œuvre gigantesque de Napoléon s'écroulait au milieu de désastres sans nom. Celte fois encore Thumilité du roseau survivait à l'orgueil du cliéne. Mais la communauté des Sœurs de Saint-Louis subit le contre-coup des événements violents qui suivirent, et vers la fin des Cent jours, au mois de juin 1815, la maison d'Auray eut cruellement à souffrir et fut à la veille d'une destruction complète.
On sait que la Bretagne catholique et royaliste
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n'accepta qifeii frémissant raventure désastreuse des Centjoui^s et qu'elle n'attendit pas, pour témoigner (le sa fidélitéàla monarchie des Bourbons, la bataille de Waterloo. Une insurrection de jeunes gens, d'écoliers, pi^esque d'enfants, née à Vannes dans un jour d'effervescence, étonna, menaça un moment Napo.léon revenu de l'île d'Elbe, et eut, comme les guerivs de la Révolution, ses héros et ses succès, on pourrait pi^esque dire ses victoires. Pendant cette héroïque échauffùurée, des prises d'armes eurent lieu sur divers points du Moi^bihan, et Aura y fut le théâtre de ti^oubles assez graves. Les ti^oupes impériales commandées par le général Bigarré occupèrent la ville après une vive résistance des royalistes, et comme le couvent du Père-Éternel se trouve situé auprès de la promenade du Loc qui domine la ville et où l'action fut la plus chaude, les Sœurs de Saint-Louis coururent les plus grands dangei\s pendant et après le combat.
11 était environ 7 heures du matin quand les religieuses entendirent le bruit de la fusillade, mêlé aux cris des combattants dont beaucoup vinrent tomber morts ou blessés jusque sous leurs fenêtres. Elles étaient alors à la chapelle, récitant leur office. Elles entendaient siffler les balles qui ti^aversaient les murs et les vitraux et s'abattaient au milieu d'elles. Mourantes d'effroi, elles puisèrent néanmoins, dans le respect de la règle, le courage héroïque de rester à leurs places jusqu'à la fin de l'office. Alors elles quittèrent le chœur et allèi^ent se réfugier dans le ré-
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lectoire avec leurs petites filles pour lesquelles elles tremblaient plus encore que pour elles-mêmes. On pouvait tout attendre en effet de l'exaspération des soldats victorieux, fanatiques de l'Empereur, prédisposés à voir dans une maison religieuse un foyer de royalistes, exaspérés par une énergique résistance et par la vue du sang du général Bigarré, leur chef, qui venait d'être blessé sous leurs yeux.
Bientôt en effet de violents coups de crosse ébranlèrent et enfoncèrent la porte du couvent: la portière fut renversée, foulée aux pieds et si brutalement frappée qu'elle mourut six mois après d'un cancer, suite des coups qu'elle ayait reçus. Les soldats se répandirent dans toute la maison, pillant, brisant tout ce qu'ils recontraient, avec des imprécations et des menaces'qui heureusement ne se réalisèrent pas contre les personnes. Grâce à Dieu, malgré le fanatisme et la surexcitation du combat, les soldats français se retrouvèrent toujours avec leur bon cœur, comme nous les avons vus dans ce récit même après la défaite des émigrés à Quiberon. Ils ne touchèrent donc ni aux religieuses ni à leurs pensionnaires, mais ils n'épargnèrent ni leurs crucifix, ni leurs chapelets, et plusieurs se firent un jeu cruel et prolongé de leur frayeur. Ils détruisirent les provisions de fil, de coton et de dentelles, renfermées dans l'ouvroir, ne respectèrent même pas les ornements sacerdotaux qu'ils trouvèrent dans la sacristie. Mais ils ne passèrent pas outre et n'entrèrent pas dans la chapelle. La supérieure, mademoiselle de Leissègues, en religion
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Sœur Sainte-Félicité, craignant pour les vases sacrés et les objets les plus précieux, les avait enlevés de la sacristie à l'approche de l'invasion et placés sur l'autel, en disant à Dieu avec cette foi qui obtient les miracles : « Je vous remets, Seigneur, ce précieux dépôt. Veuillez le préservei'de toute profanation ainsi que votre saint temple. » Cette prière fut exaucée. Soit reste de respect religieux, soit intervention directe de Dieu, les soldats, même les plus impies, ne franchirent pas le seuil du sanctuaire, et après plusieurs heures qui parurent des siècles aux pauvres Sœurs de Saint-Louis, ils quittèrent le couvent, laissant intact ce à quoi elles tenaient le plus, après leur honneur et la vie de leurs chères orphelines, les objets consacrés par le corps et le sang de Jésus- Christ.
Madame Mole, informée par h rumeur publique du combat qui ensanglantait Auray et du danger que couraient ses filles, passa cette journée et la nuit suivante dans des angoises inexprimables. On se figure ce que durent être les nouvelles contradictoires que lui apportaient d'une heure à l'autre les personnes fuyant Auray, les récits exagérés et effrayants des violences faites à sa chère maison et à ses chères Sœurs, et toutes les horreurs que les souvenirs de la Révolution rappelaient à son imagination exaltée. Si elle eût pu suivre l'élan de son cœur, elle aurait couru à leur aide pour les défendre ou succomber avec elles. Mais les routes n'étaient pas libres: de Vannes à Auray, le mouvement des troupes était in-
cessant, et d'ailleurs, elle i)0UYait craindre pour sa maison de Vannes les mêmes dangers de la part des troupes impérialistes. Elle resta donc au pied du Saint- Sacrement, priant, pleurant, coafiant à Dieu le soin de veiller surses épouses menacées. Quand elle apprit le lendemain à quel prix les malheurs suprêmes avaient été épargnés à ses chères filles, elle se confondit en actions de grâces, et ses larmes d'angoisse se changèrent en larmes de joie. Qu'importaient des dégâts matériels, quand tout le reste était sauf, quand le temple de Dieu avec ses vases sacrés, et les épouses de Jésus-Christ, ces autres temples vivants du Saint- Esprit, étaient respectés? Cette tempête terrible mais courte passa, le roi de France revint au milieu des acclamations d'un peuple qui malheureusement a perdu l'habitude d'acclamer longtemps les mêmes personnes et les mêmes choses, et jusqu'à sa mort, madame Mole n'eut plus à traverser d'épreuves de ce genre.
Elle profita au contraire du retour de Louis XVIII pour reprendre l'œuvre, commencée avant les Cent jours, de la reconnaissance légale de sa communauté. On se souvient qu'un décret impérial du 17 septembre 1804 avait autorisé la maison de Vannes, mais sans faire mention de son caractère religieux. Il était donc important, pour la sécurité de la maison mère comme des établisseaients fondés ou à fonder par la communauté, qu'elle fût reconnue avec son caractère et tous ses droits de congrégation religieuse dirigée par une supérieure générale. L'instruction de cette af-
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faire, entamée dès 1814, fut poursuivie avec toute la bienveillance possible et toute la lenteur traditionnelle depuis le mois de juillet 1815 jusqu'au mois de mars 1816. Madame Mole, pour en hâter la solution, avait écrit directement à Louis XVIII, et, après avoir fait l'historique de sa fondation et exposé au Roi les demandes qui lui étaient adressées de différents côtés pour fonder dans les campagnes de petits établissements de son Ordre, .elle terminait sa requête par ces paroles si touchantes et si dignes dans leur simplicité:
« Peut-être Votre Majesté se rappellera-t-elleavec queKjne intérêt, en lisant le nom de la fondatrice, celui de l'un de ses plus fidèles sujets, qui, sur l'échafaud, a péri victime de son attachement et de son amour pour son Roi. »
Le nom de Mole d'une part, de l'autre celui de saint Louis sous le patronage duquel la fondatrice avait placé sa communauté, devaient en effet attirer l'attention et la sympathie du roi de France. C'était d'ailleurs un momentde résurrection religieuseet, au point de vue catholique comme au point de vue politique, le gouvernement de la Restauration portait dignement son titre. Le 21 mars 1816, un an jour pour jour après la rentrée de Napoléon à Paris, Louis XVIIÏ consacrait l'existence légale de la fondation de madame Mole par une ordonnance royale ainsi conçue :
« Article l®^ — Les établissements d'éducation gratuite et de charité, légalement fondés à Vannes et à Auray par madame Mole de Ghamplatreux, sont confirmés. Les religieuses qui les dirigent prendront
la dénomination de Sœurs de la charité de Saint- Louis.
Art. 2. — Cette congrégation pourra former de nouveaux établissements et accepter les donations et les legs faits à son profit, en se conformant aux lois et règlements sur cette matière. »
Par cet acte royal, l'Institut des Sœurs de Saint- Louis recevait la personnalité civile toute entière, treize ans environ après le jour où madame Mole avait pris le voile avec ses premières compagnes, et, remarque singulièrement touchante, le fils de la sainte fondatrice, à peine âgé de trente-cinq ans, allait entrer comme ministre dans les conseils souverains du Gouvernement au moment même où ce gouvernement reconnaissait solennellemeut l'œuvre de sa mère, comme si Dieu eût voulu montrer qu'il récompense quand il lui plaît, par des honneurs et des prospérités même temporels, les œuvres et les sacrifices des saints, dans la personne de leurs enfants.
Ceux qui connaissent les lois actuelles sur les congrégations religieuses savent qu'au moment de leur reconnaissance légale, leurs statuts doivent être approuvés en Conseil d'État. Cette formalité prescrite par la loi du 24 avril 1825 n'existait pas encore en 1816 et c'est pourquoi l'ordonnance relative aux Sœurs de la charité de Saint-Louis n'en fait pas mention. Ce n'est qu'en 1844, par une ordonnance en date du 22 juillet, que cette lacune fut comblée, de sorte que, par un concours étrange de circonstances,
l'Empire, la Restauration et la monarchie de juillet contribuèrent à la consécration officielle et légale de la fondation de madame Mole. Tant il est vrai que la charité réunit où la politique divise, et que les institutions de ce genre sont en dehors et au-dessus des partis !
Les statuts des Sœurs de la charité de Saint-Louis, approuvés par le pouvoir civil, l'avaient été longtemps avant par l'autorité ecclésiastique, et le 24 avril 1816, un mois après la reconnaissance officielle de la communauté par ordonnance royale, Mgr de Bausset, alors évéque de Vannes, leur avait donné sa haute approbation en ces termes : « Après avoir pris connaissance des règlements et constitutions de ladite congrégation et avoir rendu grâces à l'Auteur de tout bien de ce qu'il a suscité dans ce malheureux temps une dame aussi distinguée par son rang que par ses vertus pour accomplir une si bonne œuvre, nous les avons approuvés et approuvons par ces présentes, signées de nous, munies de notre sceau et de la signature de notre secrétaire. »
Pour que la consécration de l'œuvre de madame Mole fût complète, il n'y manquait plus que l'approbation canonique du saint-siège. La fondatrice se mit immédiatement en mesure de l'obtenir et bien qu'elle ne réussît point alors dans ses démarches et que le saint-siège n'ait statué définitivement à cet égard que quinze ans après sa mort, nous allons tracer brièvement les incidents de cette longue et importante procédure pour n'avoir plus à y revenir.
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La Mère Saint-Louis pensait que cette affaire ne présenterait pas de difficultés sérieuses. Dès 1805, lors de son voyage à Paris et de son audience du pape Pie YII, elle avait obtenu du cardinal Caselli, qui avait exanimé sa Règle, l'assurance que l'approbateur canonique du pape lui serait accordée sans peine, et c'était elle-même qui avait désiré ajourner cette consécrationde quelques années pour se donner le temps d'introduire les améliorations suggérées par la pratique et l'expérience. Mais elle reconnut bien vite que la solution des affaires, quelles qu'elles soient, dépend des circonstances et des hommes et se modifie avec eux. Mgr de Bausset venait d'être remplacé sur le siège de Vannes par Mgr de Bruc qui, plein de bienveillance pour madame Mole et pour son œuvre, fit des objections sur Tintervention du saint-siège dans une affaire de ce genre. Aux premières ouvertures de la fondatrice, il lui dit « que sa Règle était très-sage et très-bien faite, mais qu'il fallait bien examiner si l'on devait recourir à Rome pour l'approbation; qu'une Règle qui ne prescrivait que des vœux simples regardait l'évéque diocésain et non le Souverain Pontife. » Sans s'opposer formellement à ses démarches près de la cour de Rome, il refusa donc de les appuyer.
Désolée de ce contre-temps et ne sachant quelle conduite tenir, madame Mole s^adressa au cardinal la Luzerne son parent, qui s'était déjà occupé de la question: « Mon respectable cousin^ lui écrivit-elle, il survient un embarras auquel j'étais loin de m'at-
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tendre. Mgr de Bruc, notre nouvel évêque, après m'avoir très-bien reçue, il y a quelques jours, vient de me dire qu'il ne peut pas m'appuyer auprès du Souverain-Pontife. Il craint qu'on ne porte par-là atteinteaux droits de l'évéque diocésain, et cependant rien de plus formellement exprimé dans notre Règle que l'entière dépendance où nous sommes de son
autorité Notre Règle a été faite par Mgr de Pan-
cemont; Mgr de Bausset, qui lui a succédé, y a mis une approbation des plus flatteuses. A présent, que dois-je faire ? Donnez-moi votre avis, je vous en conjure; je le suivrai avec une grande confiance. N'ayant pas de lettre pour Rome de Mgr de Bruc, dois-je renoncer à mon dessein? Il m'en coûtera, je l'avoue, mais je suis prête à tout plutôt que de blesser mon évêque. »
La réponse du cardinal de la Luzerne était facile à prévoir, et la fin de la lettre de madame Mole prouve qu'elle la pressentait et s'y soumettait par avance, soumission trop raisonnable d'ailleurs et trop catholique pour que nous lui en fassions un mérite : « Ma chère cousine, lui répondit-il, je désirerais pouvoir vous donner une réponse satisfaisante, mais je ne le puis. Je suis allé trouver M. le Nonce, qui m'a répondu nettement que le Pape ne voulait pas se mêler de l'approbation des congrégations religieuses qui s'établissent dans les différents pays, et de l'examen de leurs constitutions ; que c'est absolument l'affaire des évêques diocésains. Je suis fâché de ne pouvoir vous donner une réponse plus conforme à vos désirs.
mais je dois vous dire ce que pensent et Rome et la France. »
Madame Moîé s'inclina humblement devant cette décision et remit à d'autres temps et à la volonté de Dieu la réalisation de ses vœux. Il appartenait, comme nous l'avons dit, à une autre supérieure générale de la communauté d'en être le témoin, et semblable à Moïse, la sainte fondatrice vit de loin cette terre promise, mais elle n'y entra point. La Mère Sainte- Julie, une de ses premières compagnes, qui fut maîtresse des novices, puis supérieure générale de l'Institut, eut la joie d'obtenir ce que la Mère Saint- Louis n'avait point obtenu. Grâce à l'intervention de Mgr de la Mothe de Broons etde Vauvert, successeur de Mgr de Bruc, la demande d'approbation fut reprise, activement suivie prés du saint-siège, et, cette fois, ne souleva aucune difficulté sérieuse. Le décret soumis au pape Grégoire XYI par la commission des cardinaux qui l'avaient préparé fut signé le 4 décembre 1840, et dans la lettre de Tagent ecclésiastique annonçant à la Mère Sainte-Julie cette grande nouvelle il est dit « que la congrégation générale a trouvé les constitutions de la communauté admirables et des plus belles qui aient peut-être jamais été soumises au saint-siège, et qu'elle les a approuvées d'une voix unanime » . Éloge si magnifique et tombé de si haut, qu'après l'avoir entendu, il n'y a plus qu'à louer Dieu et à se taire.
Voici en quels termes est conçu l'acte apostolique du 4 décembre 1840 :
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« Dans rassemblée générale des ÉmineiUissimes et Plévérendissimes les seigneurs cardinaux préposés [lonr les affaires et les consultations des évêques et des réguliers, qui a eu lieu au palais apostolique du Quirinal le :28 août 18'iO, les Éaiinentissimes Pères, ayant attentivement considéré les lettres de recommandation de l'évêque deYanneset scrupuleusement examiné les Constitutions de l'Institut des Sœurs de la charité de Saint-Louis, ont répondu que les susdites Constitutions devaient être approuvées comme elles sont rédigées dans le présent exemplaire, si cela plaît à Sa Sainteté.
« Le rapi^ort de cesdites Constitutions ayant donc été fait à Notre Très-Saint Père Grégoire XVI, le 4 décembre 1840, Sa Sainteté a confirmé en tout la résolution de la sacrée-congrégation et approuvé lesdites Constitutions. »
Madame Mole avait dû attendre la reconnaissance légale de sa communauté par le gouvernement français pour donner suite à un projet qui lui tenait fort à cœur, la fondation d'une nouvelle maison de son Ordre dans le diocèse de Rennes. Depuis deux ans déjà, la négociation de cette affaire était commencée entre elle et le pieux recteur ou curé de Pléchâtel, paroisse rurale située dans le canton de Guichen (Ille-et- Villaine;. Cet excellent prêtre nommé l'abbé Lohier, ayant entendu parler du bien que les Sœurs de Saint- Louis faisaient à Vannes et à Auray. avait tout préparé pour obtenir un établissement analogue dans sa paroisse. Une zélée chrétienne, mademoiselle Gilfard,
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avait mis à sa disposition une maison très-convenable avec ses dépendances, ainsi que les frais d'installation. Lui-même s'engageait à payer la plus grande partie de l'entretien des Sœurs et de lears pauvres élèves, et la Mère Saint-Louis était très-désireuse d'arriver à une entente définitive. Mais elle ne pouvait rien conclure sans être autorisée à accepter la donation de mademoiselle Giffard, et pour cela il était de toute nécessitéque sa communauté fût légalementreconnue. Une fois cette question tranchée, le reste alla de soi et se termina rapidement.
Rien n'est plus touchant que l'ardent désir du bon M. Lohier de posséder ses religieuses et que la simplicité naïve avec laquelle il l'exprime. Je ne puis résister à l'envie de mettre sous les yeux de mes lecteurs quelques passages de cette aimable et pieuse correspondance. Ils y verront la physionomie d'un vrai curé breton, un mélange de linesse et debonliommie, de sans-façon et d'humilité, le tout sur un fond solide d'amour de Dieu et des âmes.
Dès le mois de septembre 1814, >L Lohier écrivait à Madame Mole : « Madame la supérieure, n'ayant point eu le bonheur de recevoir de vos nouvelles depuis le retour de mademoiselle GilTard, je désire qu'elles soient bonnes, et, de plus, que vous ayez reçu quelque réponse favorable à nos projets. Vous aviez fixé l'époque du voyage de ces dames pour le commencement de février : vous savez que cette époque est de rigueur. En conséquence il faut que vous avez la bonté de mettre tout en règle pour ce mn-
ment.... J'ose espérer que vous ferez le même honneur à vos Filles de Pléchàtel qu'à celles d'Auray. Vous les avez installées vous-même. Ainsi je suis persuadé que vous vous ferez un devoir et un plaisir d'accompagner vos bonnes Filles. Vous ayan! possédée quelque temps à la maison, vous leur rendrez leur nouvel asile plus supportable; ei elits se rappelleront chaque jour avec plaisir les différents lieux que vous aurez jiarcourus avec elles ; elles croiront encore, par une douce illusion, y voir et y entendre leur bonne* Mère, De plus, étant installées sous vos auspices, elles auront bien plus de courage pour supporter les peines attachées à leur situation, et placées par une si bonne mère, elles ne pourront manquer de réussir. »
Il ajoute une prière à madame Mole au sujet de l'adoration perpétuelle qu'il voudrait faire établir dans sa paroisse par Tautorité directe du légat du Pape. — A quoi, madame Mole répond avec un grand sens qu'il lui semble que c'est à l'évéque de Rennes lui-même à l'établir ou à en demander l'autorisation au saint-siège.
Quant à son voyage à Pléchàtel : « Je n'ai point encore, dit-elle, parlé à mes filles de ce sujet. Je me contente de prier Dieu d'y préparer leur esprit et leur cœur. Si sa sainte volonté la fait réussir, je me ferai non-seulement un devoirmaisun plaisir de vous les conduire. »
Toujours prudente autant que charitable, elle voulut, avant de rien conclure, se rendre compte
par elle-même de l'état des lieux et des choses, et elle fit avec M. le Gai le voyage assez péûible et fort long de Vannes à Pléchâtel.
Vers la même époque, le bon recteur lui écrit : « Je regarderai comme le plus beau jour de ma vie celui où j'aurai le bonheur de posséder vos bonnes filles et de fixer leur séjour dans ma paroisse. Faites en sorte, ajoute-t-il avec une ineffable simplicité, qu'elles joignent les talents à la vertu, parce que, Dieu aidant, elles seront, j'espère, plus occupées par la suite qu'on ne le croirait au premier aperçu. Dieu veuille bénir mes intentions et les vôtres. Madame, et nous accorder la faveur bien précieuse de travailler efficacement à sa gloire et au salut des âmes.... »
Les Cent jours arrivent, le temps se passe ; enfin, la communauté est reconnue, les difficultés sont levées et la fondation de Pléchâtel est autorisée. Cette heureuse nouvelle hâte le rétablissement du bon recteur qui vient d'être gravement malade, peut-être d'impatience et de chagrin de tous ces retards. Le 2 septembre 1816, il écrit à madame Mole :
« J'ai été trés-flatté de votre bonne visite et de celle de M. le supérieur. Je vous en fais mes siricères remerciements ; j'ai regretté seulement qu'elle ait été courte. Si vous pouviez m'en dédommager en amenant nos chères Sœurs, cela me serait bien sensible. J'ose me flatter que vous ne les enverrez pas seules, car elles trouveraient la route bien longue
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et leur arrivée bien triste.... Qui pourrait les encourager à prendre en gré le lieu de leur exil et à le soutenir avec patience, sinon vous, Madame, ou M. le Supérieur? Car, il ne faut pas se le dissimuler, Pléchâtel n'est point Vannes sous aucun rapport, et quelque bonnes intentions que j'aie pour ces dames, le frère nouveau n'est nullement capable de les dédommager de la privation d'une excellente mère.
« Je vous ai trompée sans le vouloir, ajoute-t-il avec sa touchante bonhomie, quand je vous ai dit que ces dames n'auraient de dépense que leur viande. Il y aura de plus les ouvriers à payer, ce qui se montera à plus de trois francs par semaine. Je fournirai, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, quatre sommes de seigle et quatre fûts de cidre. J'y joindrai encore cinq à six cordes de bois : quant aux fagots, la provision en est faite. Mais c'est tout ce que je puis faire. Ainsi, notre bonne Mère, vous aurez la bonté de donner à mes chères Sœurs quelque chose pour les ouvriers et autres petites dépenses du méirage. De plus, nous aurons certainement des pensionnaires, ce qui demandera quelques couchettes. Il faudra liien que notre bonne Mère nous donne de quoi bercer nos enfants ; car, de les mettre à terre sur des nattes comme les anciens solitaires, cela ne serait ni sain pour nos enfants, ni commode pour le père et les mères qui seraient trop fatigués de se courber si bas pour leur donner les soins d'usage. Les mauvais chemins vont être raccommodés : puisse notre bonne Mère les étrenner, et croire au plaisir
qu^elle procurera à son très-humble et soumis fils. » J'ai transcris avec intention ces petits détails de ménage, ces 3 francs par semaine à trouver, ces misérables couchettes en bois à fournir, parce qu'ils font toucher du doigt la pauvreté sainte du curé de village et de la fondatrice plus dévouée encore que la moindre de ses filles et qui a renoncé, pour cette pauvreté volontaire, à toutes les jouissances de la fortune et à toutes les délicatesses de la vie. Ce qui paraîtrait puéril devient alors sublime, et ce qui ferait sourire fait monter les larmes aux yeux.
Cette fois, tous les vœux du bon recteur furent exaucés. Il eut les couchettes et les 3 francs par semaine pour les ouvriers, et les chemins raccommodés furent élrennés par la Mère Saint-Louis et par ses Filles. Le 13 septembre 1816, Févéque de Rennes lui écrivait : « C'est avec une satisfaction très-vive, madame la Supérieure, que je vois la réussite de cette affaire, et mon diocèse enrichi d'un établissement qui, animé de la charité ardente dont sa fondatrice donna déjà tant de preuves, ne peut manquer d'être constamment un objet de vénération pour les fidèles et d'édification pour moi. » Dès le lendemain, la Mère Saint-Louis arrivait à Pléchcàtel avec deux religieuses de chœur et deux Sœurs oblates. Elle y installa ses chères Filles dans la maison donnée par mademoiselle Giffard et préparée pour les recevoir, et les laissant sous la direction de la Sœur Sainte-Julie qui devait plus tard la remplacer comme supérieure-générale, elle prit congé, non sans une
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vive émotion, de cette portion de sa famille spirituelle. Le bon recteur, lui aussi, la vit s'éloigner avec i armes, car nous l'avons vu dans sa dernière lettre, il se regardait déjà comme faisant partie de cette sainte famille et il l'appelait naïvement sa mère. Sous sa [)rotection et sous l'autorité sage et ferme de la Sœur Sainte-Julie, rétablissement de Plécbàtel produisit tous les fruits d'édification et de salut qu'on en attendait. Le nombre des petites filles pauvres reçues et élevées dans la maison à côté des classes d'externes s'accrut peu h peu avec les ressources, et aujourd'hui comme au début, la communauté des Sœurs de la charité de Saint-Louis est pour la paroisse de Pléchàtel une source de bénédictions, et, pour les fidèles du diocèse, suivant la parole de Tévéque de Rennes, un objet constant de vénération. L"œuvre des retraites y a été établie en ISOf), et y ajoute ses bienfaits à ceux qui datent de Tépoque de la fondation.