CHAPITRE XX
DERNIERES ANNEES DE LA VIE DE MADAME MOLE. — SES RAPPORTS AVEC SES ENFANTS. — THÉRÈSE PRÉVOTEAU. —VŒUX DE PERFECTION DE LA MÈRE SALNT-LOUIS. - SA DOUCEUR. — SON HUMILITÉ. — SON OBÉISSANCE. —
SA JOIE d'Être religieuse.
Par la fondation de Pléchàte], madame Mole sortait du diocèse de Vannes et mettait le pied dans celui de Rennes, affirmant ainsi le caractère général de la congrégation. Ce fut la dernière œuvre du dehors, et quoiqu'elle vécût plusieurs années encore, aucun autre établissement de son ordre ne fut fondé jusqu'à sa mort. Elle se consacra dés lors à son perfectionnement personnel, au développement moral et intérieur de son institut, et, sous son autorité maternelle, sous sa direction aussi prudente qu'énergique et sainte, ses filles grandirent en nombre et en vertus pour accomplir les œuvres réservées à leur dévouement après que leur fondatrice les aurait quittées pour le ciel. C'est donc la vie de la Mère Saint-Louis
dans sa maison de Vauiies qu'il nous reste a étudier et à approfondir pour conapléter notre tableau si incoraplet et si insuffisant de son existence, de ses œuvres et de ses vertus.
Avant de parler de ses rappoi'ts avec ses Sœurs et avec Dieu, disons d'abord quelques mots de ses relations avec sa famille suivant la chair. Nous avons raconté les vertus et les bontés de sa vénérable Mère, madame de Lamoignon, qui lui demeura fidèle jusqu'à sa mort, que la communauté regardait et vénérait comme une aïeule et qui figurait en quelque sorte sainte Aune dans cette famille religieuse dont Jésus-Christ était le centre et la vie. Quoiqu'elle n'eût pas fait de vœux,elle portaitfhabitdes professes, ou l'appelait la Mère de Lamoignon, et elle partageait avec sa fille la tendresse et le respect de toute la congrégation. La vocation de madame Mole n'avait donc fait, de ce côté du moins, que de rendre plus intimes et plus doux les liens de la nature et du sang.
Ses rapports avec son fils et sa fille ne pouvaient être les mêmes, et il est certainque son entrée en religion devait avoir pour conséquence nécessaire deles rendre moins fréquents. Mais, de part et d'autre, Taffection avait survécu aux habitudes d'uneVie commune, habitudes que d'ailleurs le mariage modifie toujours si profondément. Elle aimait sesenfants comme avant son départ du monde, elle les suivait de ses vœux, de ses prières constantes, de ses conseils, des sacrifices quotidiens qu'elle offrait pour eux. De leur côté, ils lui gardaient une affection profonde, et s'ils
lie coaiprirent point toute la beauté de sa vocation, s'ils ne purent que difficilement s'habituer à voir leur mère achever sa vie sous l'humble cornette d'une religieuse, au milieu de pauvres enfants dont elle partageait le dénuement, ils respectèrent sa décision et lui témoignèrent toujours la plus tendre déférence. Plus d'une fois, l'un et l'autre firent le voyage de Vannes pour la venir voir, et ces réunions étaient pour la mère et pour les enfants une source d'épanchements sans contrainte et de douces émotions. Quelques traits montreront l'aimable simplicité et l'abandon plein de confiance de leurs relations.
Dans un des premiers séjours que M. Christian de Lamoignon etsafemmefîrentàVannes, celle-ci, toute jeune encore,puisqu'elle s'était mariée à quatorze ans, dit à sa mère : « Maman, j'ai envie de m'amuser. Permettez-moi de prendre les vêtements d'une de vos orphelines, puis j'irai au milieu d'elles dans la cour, et vous verrez que mon mari ne me reconnaîtra pas.J La bonne mère se prêta volontiers à cette innocente plaisanterie. La jeune femme descend donc sous quelque prétexte, faitàla hâte cette toilette si nouvelle pour elle, et va se mêler aux orphelines dans leur cour de récréation. Bras dessus, bras dessous avec elles, elle va, vient, jasant, riant et jouant son rôle de son mieux.
M. de Lamoignon, accoudé à une fenêtre près de sa sœur qui était en même temps sa belle-mère, suivait avec intérêt les mouvements et les jeux des enfants; Tout à coup, il se tourne vers sa voisine et lui
dit : « Louise, tu as là-bas une jeune fille qui me semble avoir besoin d'une surveillance particulière.
— Laquelle donc ? fit madame Mole jouant l'étonnement? — Laquelle ? Gomment ne Tas-tu pas déjà remarquée ! Elle est pourtant assez différente des autres. Quelle petite tournure élégante! quel air distingué ! quelles manières du monde ! ô ma chère; surveille-Ia. » Et il continuait sur le même ton moitié sérieux, moitié plaisant.
La bonne mère le laissa dire quelque temps, puis se prenant à rire : « Ah î Elle a bien joué son rôle et gagné sa gageure ! Cette jeune fille, mon cher ami, regarde la mieux, c'est ta femme ! «
Cette petite scène fit la joie des religieuses, des orphelines, et madame Mole fut heureuse de montrer ainsi à ses enfants que la charité se fait toute à tous et que son austère vocation ne l'empêchait pas de comprendre la gaieté de la jeunesse et d"en jouir.
Elle était aussi libre et aussi tendre avec son fils qu'avec sa fille. Un jour, c'était en 1817, le comte Mole, devenu pair de France et ministre de la marine, se trouvait à Vannes auprès de sa mère. Ilvenaitsans doute de visiter les ports de mer de la Bretagne ou de procéder à quelque cérémonie officielle; car il avait emporté avec lui son uniforme des grands jours.
— « Mon enfant, lui dit sa mère, veux-tu me faire un plaisir ? — Mais certainement, maman ; que désirez-vous ? — ^les petites seraient très-curieuses et très-heureuses de te voir dans ton grand costume. (Qui oserait dire que la sainte femme ne partageait
VIE DE MADAME MOLE. 2'tl
pas secrètement le même désir: l'amour maternel est si curieux!) — Oli! si ce n'est que cela, chère maman, c'est trop facile. >>
Aussitôt dit que fait. Le pair de France, le ministre (le Louis XVIII, va revêtir son brillant uniforme, et entre solennellement dans la chambre de travail des enfants qui demeurent ébahies, n'ayant pas assez de leurs deux yeux pour regarder. Il demeura au milieu de ces pauvres petites filles et se laissa contemplei' par elles aussi longtemps qu'elles le voulurent. Madame Mole jouissait de leur surprise et de leur contentement, et son fils était heureux de procurer cette satisfaction à sa mère. Il me semble que ce trait jette un jour charmant sur la simplicité du comte Mole, sur la bonté de sa mère, et sur la douce cordialité de leurs relations. Quand on pense au rùle considérable joué par M. Mole et aux saintes œuvres de sa mère, on se rappelle, devant ces aimables enfantillages, que les grandes Ames se manifestent souvent dans les petites choses et que rien d'ailleurs n'est petit pour la charité.
M. Mole et sa sœur, par ce sentiment de charité qui porte à se pencher vers leshuiubles et pour faire plaisir à leur mère, ne manquaient pas, quand ils la venaient voir, de donner aux orphelines des goûters qu'ils se plaisaient à servir eux-mêmes avec beaucoup de grâce.
Plus tard, l'humble maison de Vannes reçut une autre visite, celle de mademoiselle Louise de Lamoignon, petite-lille de madame Mole, et du jeune comte
^il> vu: DK M ADAM K MOLK.
Adolphe de Ségur, son mari. La sainte grand' mère cliérissait particulièrement cette enfant qu'elle avait vu naître pendant son voyage à Paris en 1805. Sa venue dans la communauté était toujours une grande cause de joie; on la regardait comme l'enfant de la maison, et quand elle dut se marier, la Mère Saint- Louis tint à ce que son voile de mariage fût fabriqué et brodé par ses orphelines. On en admira beaucoup la beauté sur la tête de la jeune mariée, et Dieu permit ainsi que la pauvreté de la religieuse fournît à sa petite-fille un des plus riches ornements de sa toilette de noces.
Après avoir parlé des enfants de madame Mole et de leurs charmantes relations avec leur mère, qu'on nous permette de consacrer un souvenirspécial à une' personne qu'elle reçut enfant des mains de Mgr de Pancemont, qu'elle aima d'une affection toute maternelle et qui ne la quitta jamais jusqu'à son dernier soupir. Comme c'est à elle qu'on doit beaucoup des renseignements intimes qui ont été conservés sur la sainte fondatrice des Dames de Saint-Louis, elle a droit de figurer dans la biographie de celle qui fut sa mère d'adoption.
Mademoiselle Thérèse Prévoteau était née aux environs de Reims le 8 mai 1793. Son père, riche propriétaire de vignobles, ayant été ruiné par la llévolution, vint en Bretagne où il vécut dans de modestes emplois. Pendant les tournées pastorales de Mgr de Pancemont, monsieur l'abbé .larry, son secrétaire, qui fut plus tard supérieur de la communauté, eut
occasion de voir la jeune Thérèse qui faisait sa première communion. C'était une àme à mettre à l'abri des séductions du monde où sa beauté pouvait l'exposer à bien des dangers. Mgr de Pancemont s'intéressa vivement à sa situation, et, du consentement du père, il la conduisit à madame Mole qui s'attacha bientôt à elle et l'aima dès lors comme sa fille. Thérèse de son côté s'éprit pour sa bienfaitrice d'une tendresse passionnée, et, bien que sa santé délicate ' et peut-être une absence de vocation ne lui aient jamais permis de faire ses vœux, elle refusa toutes les propositions qui lui furent faites de s'établir dans le monde, et resta prés de la Mère Saint-Louis, remplissant tous les emplois, servant, édifiant et charmant la communauté.
Instruite et formée à la charité par les leçons et les exemples de madame Mole, elle s'employa longtemps et utilement à la classe des enfants externes et suppléa ainsi, tant que ce fut nécessaire, à l'insuffisance du nombre des religieuses. Madame de Lamoignon, malgré son âge avancé, ne s'était-elle pas chargée elle-même des fonctions de préfète de cette école?
Après la mort de madame Mole, qui expira presque dans ses bras, et de madame deLamoignon, Thérèse céda aux vives instances de la vicomtesse Christian de Lamoignon, fille de la sainte fondatrice, et alla passer plusieurs années auprès d'elle. Mais ellene put s'accoutumer à vivre en dehors de sa chère communauté, et elle y revint prier, servir Dieu et les âmes
et achever sa vie.
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C'était, au dire de toutes celles qui l'ont connue, un ange de piété, de bonté et de douceur. On se rappelle avec émotion dans la maison de Vannes tous les exemples de vertu qu'elle a donnés, vertu aimable qui savait se faire toute à tous et égayer saintement les personnes qui l'approchaient.
Elle aimait Dieu par-dessus toute chose, et ne pouvait entendre parler d'une offense grave faite à ce bon maître sans fondre en larmes. Elle avait d'ailleurs reçu ce don des larmes commun chezles saints, et souvent quand elle se mettait en prières, les Sœurs la voyaient inondée de pleurs. Dans les premiers temps, elle était tout humiliée de ne pouvoir les dissimuler; mais plus tard, occupée de Dieu avant tout, elle ne s'en mettait plus en peine.
Chaque jour, elle passait de longs moments au chœur, et disait confidentiellement à une Sœur que, dès qu'elle se présentait devant Notre-Seigneur, elle tombait dans un état qui ne lui permettait que de s'anéantir.
La volonté de Dieu! le bon plaisir de Dieu î telle était sa devise favorite, et elle proférait ces mots avec un accent admiralile d'abandon à cette divine volonté.
Devant le Saint-Sacrement, elle cherchait à adorer, à réparer et à expier pour ceux qui outrageaient ou méprisaient par leur indifférence ce don incompréhensible du Dieu fait chair. Elle en avait vu de lamentables exemples pendant son séjour dans les environs de Paris où la foi est presque morte, et elle
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le racontait aux religieuses avec une indicible douleur. « Un jour, leur dit-elle, je voulus me confesser etj'allai trouver l'excellent curé de la paroisse. « Certainement, Mademoiselle, me répondit-il, mais veuillez attendre un instant. Hélas! J'ai si peu occasion d'entrer au confessionnal qu'il faut auparavant le mettre en état! » — Puis, mes chères Sœurs, ajoutait-elle, chaque jour j'allais tenir compagnie à Notre-Seigneur, et jamais, non jamais, tout le temps que j'y ai été, je n'ai vu une seule àme devant le tabernacle. » Et sa voix s'étouffait dans les sanglots. L'émotion de ce cœur tout embrasé d'amourgagnait celles qui l'eutendaient, et toutes de concert allaient offrir au divin délaissé l'hommage de leurs larmes et la réparation de leur douleur.
Thérèse aimait tendrement les malades etse plaisait à soigner ces membres souffrants de Jésus-Christ. Chaque jour, après la messe, elle allait visiter toutes celles de la maison, et s'entendait si bien à les secourir qu'en l'absence du médecin on recourait à elle avec une égale confiance.
Les dernières années de sa vie, elle fut attaquée de douleurs si violentes , que parfois elles lui arrachaientdes cris involontaires. Dans ces moments, on Tentendait s'écrier: « Je l'ai voulu, mon Dieu, je je l'ai voulu! » d'où l'on peut induire ([u'elle avait demandé ces souffrances à Dieu comme une grâce. Mais elle ne s'en expliqua jamais autrement, et cela est demeuré un secret entre elle et Dieu.
Le 20 novembre 1858, au moment où la Sœur
Oblate qui la soignait dans sa dernière maladie, entra le matin dans sa chambre, la sainte tille lui dit: » 0 Sophie, que j"ai fait un beau rêve cette nuit! » et elle allait continuer, quand tout à coup se souvenant: « C'est l'heure du silence maintenant : je te raconterai cela après la messe. » La Sœur sortit, et quand la messe sonna, la malade quitta sa chambre et chercha à se traîner vers la chapelle, pour faire une dernière visite à son Jésus. Mais elle ne devait pas avoir ce bonheur, et Dieu qui allait la recevoir au ciel lui demanda ce suprême sacrifice. Arrivée au petit appartement qui précède la chapelle, elle tomba inanimée. On l'entoura à la hâte, mais ce fut pour recevoir son dernier soupir. Le prêtre qui était à deux pas n'eut pas même le temps de lui donner l'extrêmeonction, et cette belle âme s'envola vers le Paradis qui lui avait été montré dans sa dernière nuit et où elle aspirait depuis longtemps.
Elle ne fut pas séparée après sa mort de la communauté qu'elle avait tant aimée , et qui voyait en elle comme un legs et un portrait vivant de sa sainte fondatrice. On l'inhuma dans le cimetière des religieuses, au pied de la croix, près des deux supérieures générales qui avaient succédé à madame Mole. Et son souvenir est demeuré parmi les Sœurs de Saint-Louis comme celui d'une sainte amie de Dieu, d'une àme privilégiée qu'elles se plaisaient à appeler leur paratonnerre, tant elle priait et souffrait pour l'œuvre si chère de sa bienfaitrice.
Son intimité, sa douce familiarité avec madame
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Mole, l'avaient initiée à toutes ses vertus, à toutes les pratiques même cachées de sa dévotion, et c'est grâce à son témoignage, joint à celui des anciennes Sœurs vieillies dans la communauté, que nous avons pu, après le premier biographe de madame Mole, reconstituer les traits de la grande physionomie de la fondatrice et les circonstances intimes ou extérieures de sa vie religieuse.
C'est par elle, par exemple, qu'on a su les longues heures d'oraison que faisait la Mère Saint-Louis, alors que toute la communauté prenait son repos. Souvent onze heures, minuit même sonnaient, et la prière se prolongeait encore. Plus d'une fois aussi, elle surprit sur les bras de la sainte femme ou sous ses, vêtements les traces ou les indices des chaînes de fer, des instruments de pénitence dont elle faisait usage pour associer sa chair à la mortification de son esprit et de son cœur. « Qu'est-ce que cela, ma Mère? lui demandait la jeune fille.— Allons, allons, petite curieuse, répondait madame ■ Mole sans avoir l'air d^' attacher aucune importance, cela n'est rien. » Et elle détournait la conversation.
Nous avons dit plus haut que, par esprit de soumission à Mgr dePancemont,la sainte fondatrice avait supprimé de sa règle l'obligation des pénitences corporelles, et qu'elle ne les permettait même à ses filles, surtout aux jeunes sœurs, qu'avec une grande prudence.Néanmoins, elle autorisait celles en qui elle reconnaissait un désir de mortification tout à fait pui'
de SPiitiments humains et. procédant directement de Tamour de la croix, à suivre leur inspiration à cet égard, et Tusage des instruments de pénitence les plus cruels à la nature était presque général chez les premières religieuses de la communauté. Nous ne parlons que du passé, parce que la discrétion et Thumilité des filles de Saint-Louis nous ferment la bouche en ce qui touche le présent.
Parmi les saintes âmes qui vécurent et grandireni dans la pénitence et la charité auprès de madame Mole et sous sa direction, nous en citerons quelquesunes qui ont laissé dans la communauté les plus vivants souvenirs.
C'était , après mademoiselle Glais , dite Sœur Sainte-Julie, première maîtresse des novices, première supérieure (le Pléchàtel, et première supérieure générale de Tinstitut après la fondatrice, mademoiselle Senaut, en religion Sœur Marie-Thérèse, première supérieure d'Auray où elle mourut en 181^, puis mademoiselle de Lessègues, en religion Sœur Sainte-Félicité, dont la charité était proverbiale dans la communauté et au dehors, et qui, ayant fait profession le P"" mars 1807 en même temps que sa sœur, mourut à Auray en 18 i2.
C'était encore la Sœur Sainte-Monique, veuve de M. Chautard, qui entra au noviciat dès 1803 et lit profession en 180o. Sur l'avis de la mère Saint- Louis, elle se chargea de l'éducation de ses deux petites-filles, privées de leur mère, qui furent élevées au pensionnat de Vannes et furent depuis religieuses
à Angers. La fondatrice avait pour son mérite et sa vertu une estime particulière. Elle édifia la communauté jusqu'à sa mort, qui eut lieu en 1824, par sa simplicité, sa force à supporter les souffrances, et l'humilité qui la portait à rechercher et à remplir les emplois les plus répugnants à la nature et les plus bas aux yeux du monde.
Citons également la Sœur Saint-Martin , et sa mère la Sœur Saint-x\rsène. La Sœur Saint-Martin, dans le monde mademoiselle Marie Ghancel, entra au noviciat en 1813 et fit profession en 1825. C'était une personne charmante, d'un tact exquis, d'une bonne grâce qui attirait tous les cœurs. Elle fut supérieure de la maison dePléchâtel après la Sœur Sainte-Julie, puis économe de la maison de Vannes. Six ans avant sa mort, commença pour elle une sorte de martyre, des douleurs de tête inexplicables ne lui laissaient pas de repos. Parfois la violence du mal lui arrachait des cris de douleur qui retentissaient dans le cœur de ses compagnes. Sa patience était inaltérable et son humilité si grande que, quand ses horribles crises étaient passées, elle se reprochait sa lâcheté, alors que chacun autour d'elle admirait son héroïsme. Elle eut quelque relâche avant sa mort, reçut les sacrements avec la plus touchante piété et expira doucement le 9 septembre 1843.
La Sœur Saint-Arsène entra au noviciat peu après sa tante, et édifia comme elle la communauté : avant même qu'elle eût quitté le monde, sa vertu et son humilité étaient telles que, son confesseur lui disant
d'aller baiser la pierre au milieu de la cathédrale de Vannes, elle le fit sans hésiter. Madame Mole, avec la sûreté de son coup d'œil, vit tout de suite que c'était une àûie forteuient trempée et qui irait loin dans les voies de Dieu. Aussi lui voua-t-elle une affection toute sainte et ne lui épargua-t-elle pas les humiliations que la Sœur acceptait comme la bonne Mère s'y attendait. Sa fidélité à la règle était si connue qu'une de ses compagnes disait en parlant d'elle: « Elle aurait plutôt donné une pinte de son sang que dire une parole inutile au temps du silence. » Elle remplit successivement et avec un égal succès les emplois de maîtresse des enfants pauvres de Saint Gildas et des pensionnaires d'Auray, de maîtresse des novices à Vannes, de supérieure à Pléchàtel et enfin elle fut chargée delà fondationdeLorient.AS^-Gildas, elle donna des exemples admirables de dévouement et d'abnégation. Les enfants élevées dans la maison n'ayant pas suffisamment de vêtements de rechange, la sainte Sœur, en vraie mère de famille, s'enallaitde grand matin au lavoir, nettoyait, lavait les elTets de ses chères petites, chargeait ces habits tout mouillés sur ses épaules, revenait ainsi à la communauté, et comme souvent la cloche annonçant la messe la surprenait en ce pénible exercice, elle allaita réglise,sans prendre le temps de se changer pour ne pas manquer le saint sacrifice. Elle mourut à Lorient, en 1840, bien jeune encore puisqu'elle n'avait pas quarante ans, mais pleine de mérites devant Dieu et devant les hommes, et laissa dans la ville et dans la communauté la réputation d'une sainte.
ME DE MADAME MOLE. iol
Telles étaient, entre beaucoup d'autres, les servantes de Jésus-Christquigrandissaient,dans l'amour de Dieu et des pauvres, autour de la pieuse fondatrice, et qui recevaient d'elle l'exemple de toutes les vertus. Elles travaillaient avec elle et sous sa direction à leur propre perfection d'abord, jwiis à la formation des jeunes Sœurs, des novices et des enfants élevées dans la communauté ; et du rayonnement de toutes ces âmes se formait un foyer ardent de charité qui faisait delà maison de Vannes un vestibule du paradis. Madame Mole ne se reposait pas un seul jour dans son œuvre de sanctification, et elle était la première par l'esprit de mortification, d'obéissance et d'humilité, comme par l'autorité de supérieure générale de l'Institut qu'elle avait fondé.
Nous ayons trouvé dans ses écrits les engagements qu'elle avait pris à diverses époques de sa vie religieuse, sous forme de vœux, pour arriver à la perfection d'une véritable épouse de Jésus-Christ, que ses directeurs approuvaient et sanctionnaient, mais avec la réserve expresse qu'ils ne l'obligeraient pas sous peine de péché. En voici deux où la sainteté de son ame se révèle et s'exprime en des trails de feu et de sang.
« Acte réparatoire de mes résistances à la grâce de mon Dieu, qui ne m'est pas inspiré seulement par la crainte des châtiments que je reconnais sincèrement avoir mérité : non, c'est l'amour le plus vif et le plus ardent qui me l'a dicté. 1° Je voue et je livre à Dieu mon corps coupable, eu lui demandant qu'il satisfasse
lo
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sur lui à sa justice, soit en lui envoyant des intirmités, soit en le condamnant à la mort et à la mort qu'il lui plaira, soit au contraire en lui rendant la santé et la force pour qu'il se livre à la pénitence. Enfin, je le lui abandonne entièrement, promettant de ne me plaindre de rien et de recevoir tout ce qu'il m'enverra avec reconnaissance et amour. 2° Je voue et'je livre à Dieu mon esprit, ne voulant à l'avenir m'en servir que pour travailler à sa gloire. 3° Je voue et je livre à Dieu mon misérable cœur, ce cœur si longtemps ingrat et sourd à sa voix, ce cœur que la puissance de sa grâce a terrassé et dont les flammes de son divin amour ont enfin fondu la glace. Je le lui livre sans réserve, je ne veux plus aimer que Dieu seul et mon prochain pour l'amour de lui. Je m'engage à réparer par l'exercice de la plus grande charité toutes les fautes que j'ai commises contre cette belle vertu ; j'y consacrerai tout le tem[is qu'il me laissera encore sur la terre... 4^ Enfin, je ne veux plus me considérer que comme une victime qui se met aujourd'hui volontairement sur la croix pour y demeurer attachée jusqu'à la mort. J'y attendrai en paix et avec résignation les coups que l'amour divin daignera m'y porter ; je les recevrai avec reconnaissance et amour. Je n'ose les attirer par mes désirs, car je reconnais que j'en suis indigne. Mais, ô mon Dieu, vous aurez pitié de moi ! C'est votre voix que j'ai entendue au fond de mon cœur; c'est elle qui m'a dicté ce que je viens de tracer. G'est vous qui me l'avez demandé cet acte de sacrifice, ô divin Je-
SUS ; c'est de tout mon cœur que je demande la permission de le faire, etdans celui-là je comprends tous ceux qu'à l'aveniril vous jjlairade me demander. P///-s^ à moi, mon Dieu, mais toute à vous ! »
Le second vœu que nous voulons citer est adressé à M. le Gai, son directeur, sous une forme plus solennelle encore : « Moi, iMarie-Louise-Élisabeth, après m'être mise en la présence de la Très-Sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, que j'adore et invoque de tout mon cœur, je déclare entre vos mains, mon Père, après en avoir reçu de vous la permission, que je choisis la croix de Jésus Christ pour mon partage, que je m'y consacre et m'y donne tout entière. Comme chrétienne, j'en suis enfant; comme religieuse, j'en suis épouse, et dans ce moment, par amour je fais vœu d'en être la victime. J'accepte toutes les souffrances et toutes les afflictions qu'il plaira à Dieu de m'envoyer pour me faire accomplir ce vœu et je lui demande, comme la plus grande grâce de ne point me laisser un seul jour jusqu'à ma mort sans porter sa croix. Je promets, à compter de ce jour, de les recevoir toutes avec reconnaissance et amour. J'ose dire que Dieu m'est témoin que, dans ce moment, je renonce à tout, je lui sacrifie tout sans aucune espèce de réserve, pour obtenir de lui la grâce de vivre et de mourir sur la croix et dans son amour. »
D'autres fois, descendant de ces hauteurs sublimes, elle prenait des engagements plus précis et s'obligeait à des mortifications déterminées. C'est ainsi
:2o4 vu: de madame mole.
qu'après avoir pioiiiis à Dieu de tenir sou cœur et son esprit éloignés de toutes les satisfactions delà terre, elle ajoutait : « Quant à l'extérieur, je prends rengagement pour toute ma vie de ne donner à mon corps que la nourriture dont il a besoin pour sa conservation : j'aurai toujours soin que la qualité de celte nourriture n"ait rien qui puisse lui plaire et flatter la seusualité, mais au contraire que ma Chair se trouve privée et mortifiée. Mon coucher sera tout au plus un matelas et une paillasse, w
Il ne faudrait pas croire que ces engagements ne fussent pris que sur le papier et que les élans d'amour, la soif de p.^nitence qui les inspiraient, demeurassent à rétat de lettre morte. Si l'on en juge par ce qu'on sait des mortifications corporelles de madame Mole, sa mortification spirituelle devait être continuelle, son amour de la croix pratique, et sa fidélité à ses vœux d'une rigueur elïra vante à la nature. Nous avons déjà dit ce qu'était la pauvreté de ses vêtements et de son logement. Son coucher et sa nourriture étaient à l'unisson. La régie prescrivant une paillasse et un matelas, elle n'osait y déroger en supprimant l'un ou l'antre, mais elle avait fait piquer sa paillasse pour qu'elle fût plus dure à ses pauvres membres fatigués, et quand à son matelas, elle ne le lit battre '}ue drHix fois en vingt ans. C'est sur cette couche, digne d'un trappiste, qu'elle se reposaitdese^ veilles prolongées, -de ^e^ infirmités précoces, et qu'elle prenait quelques heures à peine de sommeil: car elle était exacte à ^p lever dès l'aurore, à l'heure
VIE DE xMADAME .MOLE. io.")
réglementaire, à quelque heure de la nuit qu'elle se fût couchée.
Sa nourriture était aussi pauvre et insufQsante. Elle ne prenait jamais que cFun seul plat par repas, l'acceptait tel qu'il lui était présenté, sans y ajouter jamais de sel, de poivre ni d'aucun autre assaisonnement, et sans jamais faire entendre une plainte s'il était mal apprêté. — Gomme on savait qu'elle aimait beaucoup les fruits, on lui en servait quelquefois; mais elle n'y goûtait jamais, et elle trouvait moyen de couvrir sa mortification d'un prétexte de santé.
Elle ne faisait jamais de feu, quelle que fût hi rigueur de la saison. Seulement, quand sa main engourdie ne pouvait plus tenir la pinme ou l'aiguille, elle allumait quelques enveloppes de lettre, quelques vieux chilîons de papier, et réchauffait un moment ses doigts à cette flamme passagère. Quand elle devint trop malade pour continuer ces auslérités, il fallut, pour l'y faire renoncer, l'ordre formel de son directeur, et encore se reprochait-elle devant ses Sœurs, ces adoucissements forcés comme des lâchetés.
Son obéissance à la Règle était parfaite, et en ce point comme en tous, elle servait de modèle à la communauté. Beaucoup de gens de tous rangs et de toutes fonctions s'imaginent que ceux qui exercent l'autorité, depuisl'humblegouvernement d'un atelier ou d'une école, jusqu'à celui de l'État, ne dépendent que d'eux-mêmes, et ayant à commander n'ont jamais
l^olî VIK DR MAiUMF. MOI,É.
à obéir. Erreur fonriamentale et destructive de Tautorité, bien que très-répandue et très-pratiquée de nos jours. Madame Mole avait horreur de cette doctrine ou plutôt de cette hérésie. Elle savait que le premier exemple que les supérieurs doivent à leurs sujets est le respect des lois, et la Règle étant la loi suprême et constitutionnelle dans les communautés, elle l'observait avec un scrupule rigoureux. Une dame de ses amies s'étonnant un jour de la voir s'astreindre aux moindres observances avec une exactitude qui lui semblait excessive, elle lui dit vivement : « Eh ! que deviendrait mon vœu d'obéissance 1 Ne l'ai-je pas fait aussi bien que nos Sœurs ? ne dois-je pas l'observer comme elles et plus parfaitement encore, puisque je leur dois l'exemple ? )>
Leur donnant ainsi l'exemple de l'obéissance, elle avait deux fois le droit de leur en donner des leçons, et elle y mettait autant de dévouement et de fermeté que de bonté. Un jour voulant éprouver une de ses Filles, elle lui demanda de rester avec les novices pour présider à leurs travaux: puis s'apercevant qu'elle acceptait cette distinction avec trop d'empressement, elle la manda, peu de temps après, et lui dit assez sèchement d'aller rejoindre ses Sœurs à la communauté. « Ma Mère, fit la religieuse étonnée et peinée, je vous en prie, laissez-moi au noviciat. — Non, non, réfiliqua la Mère Saint-Louis, il faut que vous appreniez à être religieuse et à ne pas suivre votre volonté. »
La pauvre Sœur se retira interdite et se soumit
vu: DE AlAfiAMK MOLK. 2o/
courageusement à l'ordre de sa supérieure. Mais, poussant à l'excès l'ardeur de son obéissance, elle se niit à demander des permissions à tort et à travers pour des choses permises et même ordonnées. « Où allezvous ? lui dit un jour la Mère Saint-Louis qui avait remarquécedéfaut. — J'allais demander la permission de donner ma leçon aux enfants. — Ah ! voiià du ra (finement que je n'aime pas. A-t-on besoin de permission pour obéir? Puisque c'est un emploi que l'obéissance vous confie, allez-y simplement et sans tant subtiliser. « C'est avec cette mesure, ce discernement, ce mélange de douceur et de force, suaviter et fortiter, qu'elle formait, réformait l'esprit de ses Filles, et qu'elles les façonnait à l'exercice exact de l'obéissance comme des autres vertus de leur état.
De son humilité, que dirai-je après ce qu'on en a déjà vu? L'humilité est le sel de cette terre bénie qu'on appelle la vie religieuse; elle est le fondement de toute vertu chrétienne; car elle esilaconnaissance pratiquée de Dieu et de soi-même, c'est-à-dire du néant de la créature et de la toute-puissance, de la toute-perfection de Dieu. C'est à cette lumière, la seule vraie, que les saints, se voyant et se jugeant, se méprisent et se traitent à l'égal des derniers misérables avec une sincérité de conviction que le monde ne peut même comprendre. Cette vertu maîtresse, madame Mole Tavait au plus haut degré, et la portait jusqu'à une défiance excessive d'elle-même. Delà, sa peur et son éloignement pour le gouvernement lie sa communauté, sentiment qui ne la quitta jamais.
^oS Vlh: DE MADAME MOLE.
que l'obéissance seule l'empêcha de suivre, et qui la porta plus d'une fois à tenter l'impossible près de ses directeurs pour être déchargée de cette fonction dont elle se croyait incapable et indigne. Un jour entre autres, après plusieurs instances repoussées, M. le Gai vit entrer une de ses Sœurs qu'elle lui avait recommandée pour la remplacer comme supérieure générale,etqu'elleavait fait appeler sans lui dire pourquoi. A cette vue, M. le Gai, devinant le nouvel assaut qu'il allait avoir à subir, se leva brusquement et sortit sans vouloir rien entendre. Il témoigna un vif mécontentement à la Mère Saint-Louis qui en fut toute déconcertée et qui depuis n'osa pas renouveler ses tentatives. Mais elle ne put jamais se consoler de la dignité à laquelle elle était condamnée, et voici en quels termes admirables et touchants, elle s'en exprimait dans une lettre intime où elle ouvrait son cœur.
« L'humilité est le fondement de toutes les vertus; elle en est aussi la gardienne. Plus qu'une autre j'en sens le besoin, parce que, rentrant en moi-même, je reconnais que je suis toute remplie d'orgueil, ce qui me cause une peine extrêaie. Les hommes, qui ne jugent que par l'extérieur et ne voient pas mon indignité, me donnent des louanges que je ne mérite pas. Sans doute je rédais ces éloges à leur juste valeur, c'est-à-dire à rien; mais il n'en est pas moins vrai que cela réveille et flatte l'amour-propre. L'affection qu'on me témoigne, cette supériorité que me donne ma place, cette dépendance où l'on est de moi, m'ôtent
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tout moyeu de pratiquer riiumilité. Que de fois, j'ai envié le bonheur de mes Filles ! La vertu ne s'acquiert et ne se fortifie que dans la pratique, par conséquent l'humilité dans l'humiliation. Le moyen le plus sur pour moi serait de descendre du rang que j'occupe pour devenir la dernière de la maison. Dieu sait que j'ai souvent formé ce désir dans mon cœur; j'en ai même fait la demande, hélas ! inutilement. Ce serait cependant pour moi une véritable douleur d'y être maintenue jusqu'à la fin de ma carrière. Mais tant que j'y serai, je dois chercher au moins à me préserver des écueils qui m'y environnent, et m'ap[jliquer à l'humilité pratique, par exemple : veiller sur mes paroles et mes actions, afin de n'en laisser échai> per aucune qui puisse ou m'atlirer des louanges, ou faire sentir ma supériorité, céder à l'avis des autres toutes les fois que je n'y verrai pas d'inconvénient réel, enfin offrir à Dieu tous les jours quelques acte> d'humilité selon les occasions. Si elles ne se présentent pas d'elles-mêmes, je devrai les rechercher, et Dieu est si bon qu'il me fera la grâce de les trouver. » On voit que la Mère Saint-Louis était de cette race des vrais humbles qui ne croient point à leur propre humilité. A l'inverse de cette bonne dame peu avancée dans les voies spirituelles, qui disait naïvement : « J'ai bien des défauts mais, pour l'humilité, je ne crains personne, » elle s'estimait la dernière de ses Sœurs, et en toutes choses se mettait après toutes les autres. Son humilité, allait, comme nous l'avons vu, jusqu'à une défiance excessive d'elle-
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même, et elle doutait de sa capacité comme de sa vertu. Aussi réclamait-elle sans cesse les conseils de tous, provoquant les critiques, et s'étonnant des louanges avec une naïveté qui prouvait sa méchante opinion d'elle-même.
Une Sœur lui ayautditun jourque, contrairement à ses craintes, les malades ne manquaient de rien à Tinfirmerie, et que, grâce à ses ordres et à sa charité, tout était pour le mieux,- elle lui exprima sa joie de cette bonne nouvelle, et après avoir remercié la Sœur elle ajouta : Me voilà rassurée sur ce point ; mais, je vous en prie, si vous aperceviez que je néglige quelques-uns de mes devoirs, ou si vous remarquez en moi quelques défauts, ayezla charité de m'en avertir. — A quoi la bonne Sœur répondit avec une égale simplicité : « Oui, ma mère, je le ferai. »
En quittant le monde pour le cloître, Paris pour Vannes, les délicatesses de la vie et les louanges de haute société, pour l'existence pénitente sanctifiée et humiliée d'une Sœur de charité, elle eût voulu qu'on oubliât autour d'elle son origine, sa naissance, sa famille et les sacrifices qu'elle avait faits à Dieu en se consacrant à son service et à celui des enfants pauvres. Elle souffrait quand on parlait devant elle de ses grandeurs passées, et si une de ses Sœurs rinterrogeait parfois à ce sujet, elle était visiblement contrariée, se taisait ou détournait la conversation. Un jour qu'on insistait pour connaître quelques particularités de sa vie dans le monde elle répondit : « Vous me demandez là des choses qui sont si loin
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de moi que je lésai oubliées. D'ailleurs, mes enfants, n'ai-je pas dû, comme vous, dire au monde un éternel adieu ? Ces questions sont donc inutiles et pour vous et iDOur moi. » — Mes armes? dit-elle une autre fois en réponse à une question sur le blason de sa famille, je n'ai pas d'autres armes que la croix de Jésus-Christ. »
Un autre jour encore, dans une instruction sur la vocation religieuse, ses Sœurs lui disaient : « 0 ma Mère ! quelle belle couronne vous aurez dans le ciel 1 nous autres, nous n'avons rien sacrifié en entrant en religion, mais vous, vous avez renoncé à tout. L'avenir le plus brillant vous attendait dans le monde : vous pouviez jouirde l'estime et de la considération, des richesses et des avantages qu'elles procurent, et vous avez tout donné à Jésus-Christ. —C'est pour cela, répliqua-t-elle vivement, que je suis obligée plus que vous à la reconnaissance. La fortune et les honneurs sont des pièges tendus à notre vertu. Quand on y échappe, comme j'ai eu le bonheur de le faire, on ne saurait trop remercier la divine bonté d'avoir brisé ces liens qui nous retenaient ca[)tifs. » C'est ainsi qu'elle tournait tout à son abaissement et à la gloire de Dieu, ce qui est le caractère propre de l'humilité.
Cette appréciation du bonheur et de l'honneur de sa vocation, qu'elle mettait au-dessus de tous les biens de la terre, revenait sans cesse sur ses lèvres et faisait l'édiiication continuelle de sa communauté. Elle avait connu le tout du monde, et elle avait corn-
pris que ce tout n'est rien. La vie n'avait eu rien de caché pour elle que le péché, j'entends le péché grave, celui qui sépare de Dieu, le seul que les saints mêmes puissent toujours éviter. Elle avait goûté les joies légitimes de la famille, la douceur d'un ménage chrétien, de l'amour conjugal dans ce qu'il a de plus pur et de plus fort, et de l'amour maternel. Après les joies de la vie, elle en avait connu les amertumes, les déchirements d'un horrible veuvage, la mort de trois de ses enfants sur cinq, les angoisses d'une prison qui fut pour elle, pendant plusieurs mois, comme le vestibule de l'échafaud, et mieux que personne, elle pouvait répéter la parole des Livres saints : « Vanité des vanités, tout n"'est que vanité. » Après toutes ces joies disparues, et tous ces orages, la vie religieuse s'était présentée à elle comme le port, et elle s'y était jetée non point avec l'enthousiasme d'une àme toute neuve, mais avec la maturité de Tàge, de la souffrance et de la vertu. Lecloître, ce n'était pas pour elle un repos égoïste, mais le travail pour Dieu, la fin des agitations du monde, la solitude et la méditation altei^nant avec le service des âmes, la sainte et salutaire pénitence acceptée, désirée et continuée pour son pays qui l'avait persécutée, pour la société qui méprisait ou raillait son sacrifice, pour ses chers enfants eux-mêmes qu'elle se sentait impuissante à protéger plus efficacement contre les entraînements et les dangeivs du monde, dont elle avait vu autour d'elle tant de lamentables exemples. Depuis le jour de la mort de M. Mole jusqu'à son
départ pour Vannes, c'est-à-dire pendant huit ans, elle avait appelé ce moment de tous ses \œux : « Je suis malheureuse sur cette terre, écrivait-elle alors ; mon cœur est comme noyé dans un océan d'amertume. D'où vient cela? Je le sens, ô mon Dieu ! Vous m'en avez convaincue. C'est que je ne suis pas là où vous m'appelez. Je ne pourrai jouir de la véritable paix que lorsqu'il me sera permis de tout quitter pour me livrer, dans la solitude, à la connaissance du divin Jésus, votre Fils, à l'étude de votre sainte loi, au recueillement et à la prière... Vous le voulez, j'en suis certaine, mais quand viendra cet heureux instant ! Oh ! qup vous me faites attendre, jour mille fois désiré ! »
Ce jour désiré était arrivé, et elle avait fait l'expérience de la vie religieuse avec ses consolations célestes, mais ses travaux accablant^, ses luttes, ses misères, ses sacrifices de tous les jours. Sous le poids de cette croix adorable aux saints, mais excédant les forces des demi-vocations et des âmes ordinaires, plusieurs de ses premières compagnes, de celles qui l'avaient suivie de Paris à Vannes avaient succombé, et, pleurant leur faiblesse, étaient rentrées dans le monde. Pour elle, sa vocation ne s'était qu'affermie par l'épreuve comme ces arbres vigoureux qui poussent chaque jour des racines plus profondes, malgré le vent et les tempêtes. A mesure qu'elle avançait vers le terme de sa vie, sa , joie spirituelle, sa reconnaissance augmentaient avec son détachement du monde et son amour de Dien.
âRI VIF. DK MADAMF MOLE.
Elle bénissait son divin Époux de l'avoir appelée à lui, attachée à lui par des liens indissolubles. Elle appelait son entrée en religion sa sortie d'Egypte, et bien que la terre promise des élus ne soit que le paradis, le silence, la solitude, la manne de son désert étaient pour elle une source inépuisable de jouissances et d'actions de grâces. Ses travaux, les angoisses de sa fondation et de son gouvernement, ses infirmités croissantes, n'en interrompaient point le cours, et dans bien des endroits de ses lettres intimes, on trouve des effusions comme celles-ci, témoignages brûlants des sentiments qui remplissaient son cœur:
« Quand je pense à mon bonheur, aux douceurs que j'éprouve dans ma retraite, au calme intérieur qu'elle me fait goûter, je ne cesse de m'écrier : que vos tabernacles sont aimables, ô mon Dieu ! Qu'il est doux d'habiter dans votre maison ! un seul jour passé auprès de vous vaut mieux que mille passés auprès des enfants des hommes. Je chanterai éternellement la miséricorde dont vous avez usé envers moi, en m'appelant à vivre dans ce sanctuaire. »
Admirables épanchements d'une grande âme, qui témoignent de la plénitude de l'amour divin, d'une correspondance parfaite à des grâces extraordinaires, et qui sentent déjà l'approche de l'éternité !