‹ Vie de Madame MoléChapitre 24 sur 29 · CHAPITRE XXT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXT

COMMENT LA MÈRE SAINT-LOUIS ENTENDAIT ET EXERÇAIT SES DEVOIRS DE SUPKUIEIJRE D aNS LA DIRECTION DE SA COMMUNAUTÉ — SES INSTRUCTIONS — SON ÉLOQUENCE ^ CÎTATIONS DE SES DISCOURS A SES RELIGIEUSES.

De tous les devoirs des chefs d'État, de communauté ou de famille, le premier est de gouverner. Or, quand il s'agit d'une supérieure de communauté, surtout d'une fondatrice, gouverner, c'est à la fois et instruire et diriger. C'est faire connaître à fond la Règle qui est la loi par excellence de toute communauté, puis l'interpréter en l'appliquant soit à l'Ordre pris dans son ensemble, soit à ctiacun des membres qui le composent. L'instruction, la direction et la correction forment donc si nous ne nous trompons, les trois principales fonctions du gouvernement d'une communauté religieuse. Nous avons déjà vu avec quel soin, avec quelle prudence, quel amour et quel discernement des âmes, madame Mole dirigeait les novices et les religieuses professes placées sous son autorité. Nous l'avons vue, à chaque page de

cette histoire, mêlant le précepte à Texemple, conseillant, éclairant, soutenant les courages, et remplissant vis-à-vis de chacune de ses Filles, comme vis-à-vis des enfants confiées à ses soins, les devoirs d'une bonne mère de famille.

Il nous reste à examiner comment elle entendait et pratiquait la correction, et comment elle s'acquittait du devoir si important et si difficile de l'enseignement doctrinal et moral de sa famille spirituelle.

Ce qui dominait dans son système de correction, c'était la bonté. Naturellement, elle eût été rigide plutôt que facile dans sa conception des devoirs de la vie chrétienne et dans l'application de la Règle. Mais l'humilité et la charité avaient changé en bonté et en douceur cette disposition première, et son commandement était plein de mansuétude. Écoutons-la rappelant à celles de ses Sœurs qui avaient autorité soit commemaitresses desnovices, soitcomme supérieures des établissements détachés,soit comme chargées de l'instruclion des enfants, les caractères de la correction chrétienne et ses conditions. Ce n'est que la mise en précepte de ce qu'elle pratiquait elle-même avec autant de vertu que de succès.

« Ce sujel, écrit-elle dans une interprétation admirable de chacun des articles de la Règle, est de la dernière importance. Je dis que, pour que la correction soit bien faite, vous devez avoir égard 1^ à vous-mêmes qui la faites ; 2° aux personnes à qui vous la faites ; 3« aux fautes pour lesquelles vous la faites ; 4^ à la manière dont vous la faites. » Nous

ne reproduirons ici que le premier point, qui donnera une idée suffisante de l'élévation et de la sagesse de ses vues en cette matière.

« Si nous devons tous nous supporter les uns les autres, il semble que cette obligation soit plus grande encore pour les supérieurs, qui doivent, à l'exemple de saint Paul, se faire tout à tous, pour les gagner tous à Jésus-Christ. Que rien ne vous rebute donc dans l'exercicre de votre charge, ni la stupidité ou défectuosité des sujets, ni la petitesse ou puérilité des choses. Quoique vous deviez les punir, ne soyez pas beaucoup surprises des fautes mêmes les plus capables de surprendre. Qui connaît bien le cœur de l'homme, rien ne l'étonné, ou ne l'étonné que peu. Ne méprisez non plus rien comme petit, surtout à l'égard des plaintes qui vous seront portées. Ce qui parait petit à vos yeux parait grand à ceux des autres, par la peine qu'elles en souffrent. Que cette peine soit réelle ou imaginaire, elles n'en souffrent pas moins et elles n'en ont pas moins besoin de votre secours et de vos soins charitables pour l'adoucir ou même, s'il est possible, la dissiper entièrement. S'il s'en trouvait de telles qu'il soit à propos de n'y répondre que parle mépris, accompagnez-le toujours d'un ton de bonté et de douceur qui engage la personne elle-même à rougir de sa faiblesse et à faire peu de cas de sa peine.

'<■ Ce que nous venons de dire n'empêche pas sans doute les repréhensions, puisque vous devez veiller au maintien dubon ordre et corriger les transgessions.

2t)S vif: de madaml: moli':.

Prenez garde que la nonchalance et Tainour trop grand de votre re[)os, querafïeclion tendre que vous portez à quelques-unes, en un mot que le respect humain, la timidité naturelle ou quelque autre principe également défectueux ne vous fasse garder le silence, quand il s'agit de parler, de reprendre, de cor-

« Quand vous serez dans le cas de le faire, veillez beaucoup à ce que la répréhension et correction ne se sentent ni de Tantipathie naturelle, ni de l'humeur et de l'impiitieiice. Si donc, par votre caractère ou les cii'coutances, vous ne trouviez pas que votre cœur soit dans une assiette assez paisible, à moins que la chose ne souffre pas de délais, remettez la correction à un temps où vous serez plus calme.

« Quoique ce soit la faute plutôt que la personne coupable qui doive ou qui puisse indigner, ayez une sorte de con:ipassion pour la faute elle-même, et penchez toujours plus dans la correction vers la douceur que vers la sévérité. Il est des occasions où vous aurez besoin d'avoir des ménagements pour certains esprits altiers, indociles; mais usez-en de manière à ne point donner à penser que vous les craignez. Soyez en garde contre l'impatience, l'abattement, le dt^couragement, quand, après bien des corrections et malgré tous vos ménagements, vous trouverez tous vos soins inutiles. Patientez alors, priez beaucoup, faites prier, ne désespérez de rien, et attendez tout de Dieu. »

Toute la suite de cette instruction que nous voudrions pouvoir citer tout entière nst empreinte de la même sagesse, de la même connaissance du cœur humain, et surtout de la même bonté. C'est bien là en effet ce qui dominait dans la conduite comme dans le cœur de madame Mole, et c'est en cela que son gouvernement se rapproche de celui de la grande Sainte Jeanne de Chantai foraiée à l'école du giand saint François de Sales, le plus doux et le meilleur des hommes.

Cette bonté ferme et prudente se remarque dans tous les écrits de madame Mole et est un des traits distinctifs de son caractère religieux. Mais elle s'y rencontre avec beaucoup d'autres qualités remarquables, et ce n'est pas sans une surprise mêlée d'admiration que nous avons parcouru la longue série de ses instructions et de ses discours. — Elle ne les lisait pas, mais elle les écrivait avec soin avant de les prononcer, et les archives de la comtnunauté qui les conserve précieusement se trouvent renfermer un cours presque complet de dogme et de morale égal et même supérieur à beaucoup de ceux qu'on lit avec édification dans les recueils d'éloquence sacrée. Ce cours se compose de deux instructions pour chaque dimanche de carême, d'une instruction pour chaque dimanche de l'avent, d'exhortations sur chacune des vertus religieuses, d'une retraite complète, de discours pour chaque fêle importante de l'Église, et de divers sujets de circonstance. Il y faut joindre Texplication très détaillée de la Règle,

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article par article, qu'elle écrivit de mémoire d'après ses entretiens avec Mgr de Pancemont, et dont nous avons cité tout à Fheure un extrait relatif à la correction. Tous ces écrits publiés formeraient certainement huit ou dix voluQies.

On y remarque les qualités maîtresses de l'écrivain et de Forateur sacré, une connaissance approfondie de la langue latine, de rÉcriture Sainte et des Pères, une logique serrée, une exposition lumineuse une fermeté de pensée el de style presque sans défaillance, une analyse du cœur humain qui, par sa profondeur et son expression, rappelle Bourdaloue : le tout fondu dans un sentiment admirable de foi, de piété et d'amour de Dieu et des âmes. Ou s'étonne de rencontrercette virilité d'espritjointe à celte tendresse de cœur dans une religieuse vivant au milieu de pauvres sœurs et d'orphelines qu'elle élève, même quand on se rappelle que cette religieuse était fille des Lamoigoon, femme et mère des Moles, c'està-dire pour lui appliquer le mot de Racine filk\ femme, sœur, et mère d'écrivains et d'orateurs éminents. Non que le talent, et la science soient rares dans les cloîtres et dans les plus modestes couvents de femmes: Ils y sont plus répandus que dans le monde, et s'y développent sous la lumière de Dieu et la garde de la vertu. Mais le don de penser, d'exposer, d'écrire et parler avec celte perfection est rare dans les couvents comme partout.

On nous permettra de citer quelques exemples à l'appui de notre appréciation, et ces citations, quel-

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que développées que nous les fassions, ne paraitront certainement pas un hors-crœuvre dans cette histoire d'une ànie d'élite qu'il est de notre devoirde faire connaître dans toutes ses beautés.

Voici d'abord l'exposé d'un discours sur la foi, qui, entre beaucoup d'autres, nous a paru par sa netteté et sa solidité lumineuse, rappeler Bourdaloue dont j'osais citer le nom tout à l'heure :

« Nous connaissons trois sortes de vie sur la terre : la vie des sens, la vie de la raison et la vie de la foi. — La vie des sens appartient aux mondains, aux sensuels,aux idolâtres de leurs passions et de leur corps, qui sont tous les ennemis irréconciliables de la croix de Jésus-Christ. La vie de la raison est celle des philosophes qui se parent de ce beau litre qu'ils ne méritèrent jamais, parce que dans leurs principes et dans leurs mœurs ils outragent même la raison. Adorateurs de leurs lumières, victimes de leur orgueil, ils se vantent dedissiperles ténèbresde l'entendement par les seules forces de la raison. Mais Dieu les livre à la vanité de leurs pensées, à la tyrannie de leurs passions honteuses, aux contradictions et aux extravagances dupaganisme; car c'est ainsi qu'il confond toute hauteur qui s'élève contre la science des mystères de Jésus-Christ, son Fils. — La vie delà foi est celle d'une àme qui marche à la lumière de cette colonne de feu, comme les Israélites. Vivre de la foi, c'est conformer ses sentiments, ses paroles, ses actions et toute sa conduite à la foi, cette règle infaillible descendue ducieL ce flambeau divin qui éclaire

tout homme veDant en ce monde, ce l'ondement de toutes les vertus, ce lien sacré qui doit unir tous les hem mes dans le culte d'un même Dieu et d'un même Seigneur : Unus Dominas, una fides, unum haptisma. »

On ne saurait être plus net, plus ferme, plus précis dans la pensée et dans Texpression.

Lisons maintenant dans leurs principaux développements deux instructions, l'une sur la fidélité des chrétiens dans les petites choses, l'autre sur la fidélité de Dieu. Si je ne me trompe, on y trouvera la réunion de toute les qualités de l'éloquence sacrée dont le but est de toucher en instruisant et d'embraser les cœurs en illuminant les esprits.

a De la fidélilé dans les petites choses. — Courage, bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été jQdéle dans de petites choses, je vous établirai dans de grandes. Œv. de saint Mathieu.)

«Ecoutez, mes cliéres Filles, et instruisez vous. Dieu a parlé : celui qui est fidèle dans les petites choses le sera dans les grandes. Il y a donc une liaison, une affinité entre les plus légers sacrifices et les grandes vertus. Celui qui méprise les petites choses tombera peu à peu. Le mépris des devoirs moins essentiels renferme donc un principe de dépérissement qui dispose aux grandes chutes et peut aboutir à la mort. En effet, en méprisant les légères observances et en vous permettant les fautes légères, vous contristez l'esprit de la grâce, cet esprit de pureté et d'amour. Vous ôtez à la charité les aliments qui doivent

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uounir el entretenir en vous celeu sacré. Vous perdez cette délicatesse de conscience qui, ajoutant à riiorreur du mal la cliaste crainte qui en redoute jusqu'aux apfiarences, environne votre àme comme d'une double enceinte, et vous préparez ainsi les voies à l'ennemi toujours attentif à vous surprendre... Mais ce n'est pas sous ce rapport que je veux envisager aujourd'hui la fidélité dans les petites choses. Je viens vous en inspirer l'estime, en vous proposant ces deux considérations; la gloire qui en revient à Dieu, l'avantage qui vous en revient à vousmêmes.

« Dieu tire sa gloire de la fidélité aux petites choses. Sa gloire est dans Taccom plissement de sa volonté, et cette volonté s'accomplit dans chacune de vous par une attention continuelle à ne rien négliger des devoirs de votre état. Les occasions des grands sacrifices sont rares. D'ailleurs l'importance même de l'objet soutient la fidélité et la facilite : quelquefois un efïort, un moment les termine; la vanité peut les corrompre. Mais dans ces sacrifices journaliers et sans appareil qui exigent des efforts renaissants, el qui n'ont que Dieu pour témoin, on peut dire que tout est pour lui et pour sa gloire.

« Quel est donc votre mérite, mes chères Filles, et le moyen de glorifier Dieu dans cette sainte retraite? Je le dis pour votre consolation, c'est l'exactitude à remplir tous vos devoirs; c'est la ponctualité à vous rendre au moindre signal de l'obéissance ; c'est cette obéissance du cœnr nui ne veut aucun intervalle

eiitre le comiiiatjûeiiieiit el l'action; c'est cet esprit de renoncement qui sacrifie toute volonté propre. Voilà ce que Dieu vous commande, et c'est Feugagement que vous avez contracté avec lui. Voilà ce qui le glorifie. Ne cherchez pas dans une imagination abusée ces actions éclatantes dont vous êtes dispensées par Tobscurité de votre état. Ne vous amusez pas à vouloir payer des dettes qui vous sont étrangères; mais payez ces dettes de chaque jour qui sont renfermées dans l'accomplissement fidèle de vos devoirs.

« Fidélité aux petites choses. Oui, mes chères Filles, elle honore Dieu. Si je ne trouve rien en moi qui puisse répondre à sa grandeur infinie, je lui donne du moins tout ce que je peux lui donner. Je donne souvent, je donne promptement, je donne avec joie et de toute la plénitude de mon cœur. C'est parlà que nous glorifions Dieu en lui prouvant notre amour. L'amour évite avec soin tout ce qui peutcontrister ce qu'il aime ; il saisit toutes les occasions de lui plaire. Ces occasions reviennent souvent, et elles n'échappent pas à une àme attentive qui a ces yeux éclairés du cœur dont parle Tapôtre. Cœur humain ! l'amour qui produit cette fidélité doit te consoler dans ton impuissance. C'est dans le cœur que Dieu lit nos actions ; c'est par le cœur qu'il en juge ; et le cœur est à lui lorsque, pour lui plaire, il ajoute à la vigilance qui observe l'activité qui exécute.

« Dieu lui-même nous sert de modèle dans cette attention de détail à embrasser les pins petits objets.

Dans Tordre de la nature, ce souverain de tous les êtres se contente-t-il de diriger le cours des astres, d'appeler à son gré le calme ou la tempête, d'allumer la foudre ou de l'éteindre ? Ne préside-t-il, ne daigne-t-il jeter ses regards paternels que sur les grands événements qui remplissent la vaste étendue des siècles ? Non, il se glorifie, dit saint Augustin, dans les moindres effets, dans tous les soins de sa Providence. Rien n'est indigne de lui parce que tout est de lui. Sa puissance n'est ni épuisée par les plus grandes choses, ni rabaissée par les plus petits détails. Partout, il est semblable à lui-même, partout il est Dieu.

« Dans l'ordre de la religion, c'est par les plus petites choses qu'il opère les plus augustes mystères et les plus grauils miracle^^. Dieu par cette cou'luite ne semble-t-il pas vouloir nous convaincre de l'estime que nous devons faire des petites choses, et oserionsnous les considérer comme des bagatelles , des minuties, lorsqu'il y trouve la manifeslalion de sa puissance et de sa gloire? Il s'en est expliqué luimême, et sa parole est formelle: Courage, serviteur exact et fidèle dans les petites choses î Je n'attends rien que de faible et de borné de la part d'un mortel. Mais cette fidélité, mais le désir et le soin de me plaire, mais votre empressement à multiplier les hommages qui me sont dus, mais le respect et l'amour qui les accompagnent : voilà ce qui m'honore et ce (pii louche mon cœur...

« Vous venez de voir combien cette fidélité est

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glorieuse à Dieu. Voyons maintenant l'avantage qui nous en revient à nous-rnêFnes. Gomment l'homme de commerce parvient-il à grossir ses revenus? Par une attention continuelle à saisir les plus légers profits, à les accumuler. On voit les hommes les plus vulgaires, dirigés par cette maxime, multiplier les fruits de leur industrie et s'élever par degrés du sein de l'obscurité etdel'indigenceà la plus haute fortune. C'est avec ce principe qu'on s'enrichit dans le monde, mais souvent pour appauvrir son âme et pour la perdre. Soyons aussi sages que les enfants du siècle. Empressons-nous d'amasser, le temps est court, les moments sont précieux ; le jour où notre mesure doit être remplie est peut-être moins éloigné que nor.sne pensons. Avez-vous remarqué ce que l'Écriture dit de la manne? Chaque grain était petit en lui-même, mais aussi il fallait combler la mesure.

« Combien d'occasions de s'enrichir spirituellement, quand on veut en profiter! On retient cette parole, on réprime cette saillie, on étouffe ce ressentiment, on mortifie cette curiosité. Combien de circonstances où l'on peut surmonter un dégoût, souffrir un reproche, accepter une contradiction! Combien de vertus à pratiquer dans le détail des actions! Les supérieures commandent? j'obéirai promplement et avec la simplicité d'un enfant. Je dois agir dans un temps précis et celte ponctualité captive la nature? Jelacaptiverai Tellepratiquedoitcoùteràmonamour propre et l'humilier? Je l'humilierai. L'emploi dont je suis chargée peut me distraire? Je rentrerai eji

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moi-même pour m'unir à Dieu. Mon caractère me porte à l'empressement et à l'activité? Je ralentirai cette ardeur naturelle pour agir d'une manière plus chrétienne et plus religieuse. Cette action peut m'attirer quelque estime et quelques applaudissements? Je purifierai mon motif et je n'agirai que pour Dieu. Que d'avantages, mes chères Filles, quels trésors de mérites ne pourriez-vous pas tous procurer par une attention continuelle à multiplier ces actes de vertu et à profiter des moindres occasions?

v(- Qu'il me soit permis défaire ici une comparaison qui servira à cette instruction : J'entre dans une vaste forêt. Je vois s'élever ces arbres majestueux dont mes yeux étonnés mesurent la hauteur. Je me demande ensuite à moi-même qu'est-ce qui les soutient? quelques racines. C'est peu dechosesivous les comparez à la hauteur et à la beauté de ces arbres. Et cependant ce peu de chose les afi'ermit et les met en état de lutter contre les tempêtes. Ces racines sont cachées dans le sein de la terre : Si vous les découvrez, elles n'ont rien que de commun, et avec si peu d'apparence, elles font tout. x\insi, dans la religion les sacrifices les plus obscurs, de légères violences, ces victoires qu'on remporte en détail sur la nature et sur soi-même, soutiennent, affermissent, fortifient la vertu dans nos âmes.

« Ce sont de petites choses, mais nous avons la consolation de savoir qu'au service de notre bon maître, si tout est petit relativement à sa grandeur, tout est grand aux yeux de sa bonté, grand par le

mouvement de sa grâce qui l'inspire, grand par le motif qui le produit, grand par l'approbation qu'il y donne et par Facceptalion qu'il en fait, grand par le prix quil y attache et dont il récompense nos faibles efforts... Oui, mes chères Filles, soyons fidèles dans les petites choses, et cette-fidélité habituelle formera en nous ce fond de justice et de vertu que la grâce tient en réserve pour les occasionsdécisives; et votre cœur, préparé par de légers sacrifices, éprouvera dans les plus pénibles la force qui soutient et l'onction qui console... Les yeux attachés sur le Seigneur, attentives à lui plaire, nous mériterons par cet esprit de vigilance et de ferveur les grâces de protection qui épargnent le combat ou donnent la victoire. Souvenons-nous toujoars que le Dieu rémunérateur, en couronnant les élus, leur présentera la fidélité aux plus petits devoirs comme le fondement de leurs mérites et du bonheur de leur destinée... « .J'ai tout compté, leur dira-t-il, et tout sera récompensé. Vos sacrifices étaient légers en eux-mêmes, mais vous les avez multipliés; vos actions n'offraient aux yeux des hommes que de faibles apparences, mais votre intention était pure et digne de moi. Vos hommages pris séparément étaient peu de .chose, mais votre fidélité fut constante : Entrez dans la joie de Votre Seigneur, et pour quelques moments de ferveur dans mon service, recevez une récon)[)ense éternelle et qui dnrera autant que Dieu même! »

Nous pourrions citer, et nous voudrions le pouvoir faire, dix instructions aussi parfaites dans la forme.

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aussi fermes et solides dans le fond, aussi persuasives et lumineuses que celle qu'on vient de lire. Mais il faut nous borner et je ne citerai plus que l'instruction sur la fidélité de Dieu qui forme le digne pendant du discours sur la fidélilé de Tàme chrétienne , en passant, pour abréger, certains développements aussi remarquables que les autres. On aura ainsi une idée assez complète de la manière, dn style et de l'éloquence de madame Mole, en même temps que le profit d'une lecture spirituelle d'un haut intérêt et d'une vérité persuasive.

« Fidelis deus per qaeni cocati estis , Dieu par lequel vous avez été appelées est fidèle (Ep. de saint Paul aux Corinthiens.;

« Prêtez l'oreille, mes chères Filles, à une vérité si consolante qu'elle dissipe les alarmes, que les difficultés s'aplanissent, que la confiance se ranime, que les cœurs se dilatent et tressaillent d'allégresse. Si la vie religieuse présente des obligations dont la nature s'efl'raye, si quelquefois le courage s'énerve, si la vertu chancelle, armons-nous de ces paroles de l'apôtre saint Paul comme d'un bouclier : elles seront pour nous un cri de victoire : Dieu est fidèle. Oserions-nous donc penser que le Dieu des solitaires, en se réservant ces âmes choisies qu'il prépare à de grandes vertus par de grands sacrifices manque d'attrait pour les engager, de pouvoir pour les soutenir, de faveurs pour les consoler ! Non, le maître au service duquel nous nous sommes consacrées ne se laisse jamais vaincre en libéralité par sa créature;

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et si, pour lui plaire, nous sommes entrées dans les voies laborieuses du renoncement et de la pénitence, voici ce qu'il a fait pour nous et ce que son amour nous a préparé : IMes dédommagements de nos sacrifices; 2°des ressources pour raccomplissemenl de nos devoirs ; 3° des ressources dans nos devoirs mêmes ; i^des grâces de force et de consolation dans nos peines.

1° Les dédommagements de nos sacrifices. Vous avez renoncé aux biens temporels pour marcbersur les pas d"un Dieu pauvre, vous avez choisi les privations et les délaissements de ce Dieu sauveur. Or, pour remplacer des biens périssables dont le sacrifice porte avec lui sa récompense en vousépargnanl l'embarras de les acquérir, de les conserver, la crainte de les perdre, le péril den abuser, quels dédommagements ne trouvez-vous pas dans la pauvreté religieuse! Vous renoncez à des biens extérieurs, et vous jouissez des trésors et des richesses intérieures de la grâce. Vous êtes panvres de ces biens funestes qui engendrent la mollesse et la corruption, et vous trouvez dans l'abnégation religieuse les sources du salût, une espérance pleine d'immortalité ! voilà la consolation des pauvres.

« En captivant votre liberté par le vœu d'obéissance, vous sanctifiez ce que Thomme a de plus cher, j'en conviens, mais je duis ajouter, ce qu'il a de plus dangereux. Funeste liberté ! Quelles en sont les suites, vous le savez, mes chères Filles! Dans la vie religieuse, cette volonté n'est plus à vous, elle n'a d'autre mouvement que celui de la soumission,

VIL UL MAUAMt: MOLK. i81

et dans cet état de dépendance où un Dieu obéissant est devenu votre modèle, toutes vos voies sont sagesse et vérité. Vous portez le joug du Seigneur, et tandis qu'une foule d'esclaves dominés par les lois du monde se plaignent de sa tyrannie et s'agitent dans leurs chaînes, vous chérissez les vôtres, vous les préférez à tous les titres dont l'orgueil humain s'applaudit : vous les avez reçues de cette main divine qui élève ceux qui s'abaissent : voilà la consolation des humbles.

« Vousvous êtes dévouées aux rigueurs de la mortification et vous avez sacrifié, au pied de la croix, les satisfactions de la nature et des sens.... Le monde vous attirait par ses charmes, et en se montrant sous des dehors flatteurs, il aurait peut-être su vous plaire et vous séduire, malgré les divins anathè«iesqui l'ont frappé. En vous donnant à Jésus-Christ, vous n'avez rien à craindre que de l'aimer trop peu rien à regretter que de l'avoir connu et aimé trop tard, rien à désirer que de vous désaltérer un jour dans ce torrent de délices dont il inonde ses élus : voilà la consolation des cœurs mortifiés.

« Heureux sacrifices dont vous êtes si abondamment dédommagées I Je sais que ces saints engagements n'offrent aux yeux de la chair que des assujetlissements pénibles, qu'une vie triste et amère. Mais pour vous qui avez reçu cet esprit de discernement qui sait apprécier l'espérance et la vocation des saints, vous trouvez dans ces biens précieux le bonheur et la paix. 0 si tant d'àmes séduites eussent

connu le don de Dieu, que de chagrins et de remords elles se seraient épargnés ! Goûtez donc votre bonheur et bénissez la main bienfaisante qui vous a placées dans le lieu saint. Qu'il est beau de porter le joug du Seigneur, et de dépendre d'un maître qui ne veut régner sur nous que pour nous faire régner avec lui... Qu'il est doux lorsqu'on est près de terminer sa carrière de pouvoir dire avec un sentiment plein de confiance : Seigneur, vous fûtes l'objet de mes désirs, le Dieu de mon cœur. J'ai renoncé à tout par amour pour vous et j'ai acquis par ce renoncement un droit particulier à vos miséricordes. Ah ! c'est maintenant que je vois sous le plus grand jour qu'il n'y a qu'une seule devise nécessaire, que l'homme n'est véritablement grand, solidement heureux, que par ses rapports avec vous; que ceux qui vous regardent comme un maître dur et austère ne vous connaissent pas ; que toutes les rigueurs de la pénitence payeront toujours imparfaitement la gloire de vous servir, l'espérance de vous posséder, le bonheur de vous plaire.

« J'ai ajouté en second lieu des ressources pour Taccomplissement de vos devoirs, devoirs faciles par la multiplicité des grâces que vous offre la religion. Grâces de lumière qui vous découvrent en même temps l'étendue de la loi et sa beauté, vos obligations et vos espérances; les sacrifices que Dieu exige de vous et les droits qu'il a sur vous. Grâces de recueillement qui vous défendent du tumulte et de la dissipation du monde, vous concentrent au-dedans de

vous-mêmes et vous établissent dans cette solitude intérieure où Dieu vous veut pour converser avec vous. Grâces de vigilance qui vous sont données pour étudier votre cœur et Tobserver^pouren régler tous les mouvements, par l'esprit de la foi et le conserver toujours libre et pur. Grâces de fidélité pour vous renoncer dans les occasions, pour dompter la nature, pour triompher de sa répngnance, de ses dégoûts. Grâces de ferveur pour accroître vos mérites, perfectionner vos vertus, enllammer votre amour.

« Enfin, Dieu présente à l'àme religieuse

l'onction de son esprit qui la ranime et la fortifie dans ses peines. Qu'est-ce qui pourrait vous troubler, mes chères Filles, vous que je vois occupées du désir et du soin de plaire à Jésus-Christ ?Seraieiit-ce les tentations ou les aridités ? Les tentations ?• Mais pour l'ordinaire, dans ces asiles où se trouvent réunis tous les secours intérieurs et extérieurs, vous n'éprouvez que ces tentations humaines dont parle l'apôtre. A l'ombre de la croix, vous êtes à l'abri de ces tempêtes violentes qui ébranlent et déracinent les cèdres les plus élevés. Ce n'est le i)lus souvent qu'un souffle léger qu'il est bon et utile de ressentir pour ne pas oublier qu'on est faible et apprendre à tout craindre

de sa fragilité. Seraient-ce les épreuves et les

aridités intérieures? Etat pénible sans doute, où l'on marche sans appui sensible dans les sentiers de la vertu, où Ton croit sans ressentir les douceurs ineffables de la foi. où l'on espère sans attrait, où l'on

aime sans goût; situation crucifiante où l'âme éprouvée se dit à elle-même : où est ton Dieu? où ce Dieu autrefois si aimable et si doux n'est plus qu'un ami qui se fait chercher, qu'un père qui se fait craindre. On s'afflige, on se plaint, on soupire. Mais éprouverait-on ce trouble, celte douleur, cette tendre inquiétude, si l'on n'aimait pas? Dieu formerait-il dans Tàme ce désir qui le cherche, qui s'enflamme par l'absence, s'il ne voulait pas être aimé ? La fidélité qui se soutient au milieu des épreuves est le triomphe de l'amour. Croyez, mes chères Filles, que les privations et les amertumes préparent de nouveaux dons. Le Seigneur a marqué le terme où la lumière doit succéder aux ténèbres. Mais dussiez-vous, pour le glorifier, languir jusqu'au dernier moment dans cette nuit intérieure, demeurez-y avec foi et confiance, bien assurées que le soleil de justice viendra dissiper tous ces nuages.

« Que la tristesse et le découragement, ces

tyrans de l'àme, soient donc bannis pour jamais de cette paisible retraite. Que la confiance ranime votre ferveur, soutienne vos efforts, facilite vos sacrifices, et au milieu des bienfaits dont Dieu vous a comblées, reprochez-vous comme un crime de n'espérer pas ou d'espérer trop peu. Dieu lui-même vous fait entendre sa voix : J'ai jeté sur vous un regard de prédilection, vous dit-il : pour riez- vous ne pas ouvrir votre cœur à l'espérance lorsque tout vous Tinspire? Voudrais-je vous abandonner dans unséjouroùje vous ai placées moi-même ? Mon esprit n'est-il pas avec vous pour

VOUS conduire, ma grâce pour vous fortifier, mon amour pour vous proléger? Je vous ai destinées à une fin : ma sagesse ne vous répond-elle pas des moyens? Si je vous ai choisies et distinguées dans la foule, n'ai-je pas choisi en même temps dans le trésor ie mes miséricordes les secours proportionnés à vos besoins? Vous avez des ennemis à vaincre; [liais doutez-vous de ma puissance ? Vous êtes 'aibles, n'est-ce pas pour vous que je suis le Dieu 'ort?

« Ah ! mes chères Filles, si la religion vous

mgnge à quelques renoncements, à quelques efforts, e monde n'a-t-il pas ses épreuves et ses croix ? Et luelles croix I Des croix sans onction, des croix sans nérites, des croix qui trop souvent ne sont ellesnêmes que de nouvelles fautes ! La vanité a ses vicimes, et Jésus-Christ n'aurait pas les siennes? Quand )n aime, ne souffre-t-on pas de n'avoirrien à souffrir )OUr l'êlre aimé ? Oh ! oui, pour un cœur généreux pii aime, les obstacles sont de nouveaux aiguillons [ui excitent l'amour, les travaux se changent eu conolations, les croix sont des faveurs et des récom- )enses. Marchons, marchons, s'il le faut sur les ronces t les épines! Oublions que nos pieds s'ensanglantent, t portons nos regards sur le terme où nous aspirons, ur ce trône éclatant qui nous Utend au bout de la arrière. Si Ton exige de nous de grandes, choses, isait saint François d'Assise à ses disciples, on nous n promet de plus grandes. Pratiquez les unesetsoulirez après les antres. Les travaux de l'exil passeront

avec le temps, et le repos de la patrie est immuable. » Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que c'est là de la véritable éloquence, de celle qui parle au cœur et à la raison, qui touche en éclairant, et qui charme en instruisant. La forte structure du discours se dessine vigoureusement sous la grâce et les ornements du langage, la science des choses de Dieu s'y mêle à la connaissance approfondie du cœur huniain et c^est pourquoi, en rendant compte de l'impression que m'avaient faite ces instructions delà Mère Saint- Lonis. je n'ai pas hésité à prononcer le grand nom de Bourdaloue. S'adressant à cet auditoire, c'est ainsi que l'i lluslre jésuite eùl conçu, exposé etdéveloppéson sujet. J'en conclus que,dans celte humble religieuse, vivant au fond d'une province reculée, au milieu de Sœurs de charité humbles comme elle, parmi de petites filles orphelines qu'elle traitait comme ses enfants et qui l'appelaient leur mère, il n'y avait pas seulement une grande dame, une veuve illustre, fille et mère d'hommes d'État éminents : il n'y avait pas seulement une sainte àme, éprise jusqu'à la passion, d'humilité, de pauvreté, de mortification, n'aspirant qu'à glorifier Dieu et se sacrifier pour le prochain ; il y avait aussi un écrivain et un orateur. Ces deux titres paraîtront sans doute peu de chose à ses filles spirituelles à côté de ceux que lui méritent ses vertus héroïques et que l'étude de sa vie et de ses œuvres nous a déjà révélés. Mais j'ai tenu à les lui restituer autant qu'il était en moi, parce qu'après tout ce sont des dons de Dieu, et

ju'il est Utile de prouver une fois de plus à la légèreté ?t à l'ignorance mondaines que, dans l'obscurité du :loitre, sous la robe grossière des religieuses, les grands talents se rencontrent à côté des grandes i^ertus.

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