CHAPITRE XXII
INFIRMITÉS CROISSANTES. — ÉPREUVES INTERIEURES ET GRACES SURNATURELLES. — CITATION DES ÉCRITS MYS- TIQUES DE MADAME MOLE.
A mesure que madame Molé avançait dans la vie et se rapprochait de l'éternité, ses infirmités croissaient avec ses vertus, et les épreuves intérieures par les- (jnelles Dieu perfectionnait sa charité répondaient aux grâces surnaturelles que ce bon Maître lui envoyait comme un avant-goùt des joies du paradis. Elle avait toujours été soutTrante après le coup terrible que lui avait porté la mort de M. Molé, et la dureté du genre de vie qu'elle s'était imposé, ses mortifications de coucher, de nourriture, de pénitences corporelles, les préoccupations de toutes sortes qui accompagnent la fondation et le gouvernement d'une communauté religieuse, n'étaient pas faites pour remettre et raffermir sa chétive santé. Les germes d'une maladie de cœur qui datait peut-être des secousses de son veuvage et de son séjour dans
les prisons de la Terreur, s'étaient peu à peu développés à l'insu des médecins qu'elle ne consultait que rarement; et les cinq dernières années de sa vie ne furent qu'une succession de souffrances qui minaient ses forces et la menaient peu à peu au tombeau.
Elle supportait ces épreuves avec une fermeté, une résignation parfaites, en parlait le moins possible, et luttait courageusement et silencieusement contre les défaillances de son corps. Souffrante elle-même, elje n'en était que plus compatissante aux souffrances de ses sœurs et de ses orphelines, et veillait avec une tendresse particulière aux soins des malades. Elle les visitait à Tinfirmerie, et leur prodiguait les consolations spirituelles avec les soulagements physiques que permettait la pauvreté de la maison.
En même temps que les souffrances du corps, Dieu lui envoyait celles de l'esprit et du cœur, qu'elle avait demandées d'ailleurs en faisant ce pacte avec la croix dont nous avons parlé, et que le divin époux lui avait annoncée dès son entrée en Religion. « Dieu m'a prévenue longtemps k l'avance, écrivait-elle à son directeur, que je ressentirais dans mon corps de cruelles souffrances, que mon esprit et mon cœur seraient remplis d'amertume, que je serais réduite à un tel état de délaissement intérieur, qu'il me semblerait n'avoir plus rien à attendre de Dieu et des créatures, que ma peine serait si grande que je ne serais pas capable de goûter de consolations, que l'ennemi de mon salut emploierait tous \%s moyens de me porter à désespérer de la Providence et de la
miséricorde de mon Dieu, enfin que je souffrirais un cruel martyre. Mais Dieu m'a montré en ménie temps quec'était une conséquence nécessaire du dévouement avec lequel je m'étais ofTerte à lui comme une victime. »
C'était bien une victime en efTet, victime d'amour comme le Sauveur abandonné, délaissé, crucifié, auquel elle avait osé demander la faveur de porter avec lui sa croix et de participer à ses angoisses. Tentations d'incrédulité, de désespoir, de dégoût, elle les connut toutes, et sans jamais y consentir, elle en savoura toute l'amertume. Écoutons ses plaintes amoureuses, ses cris de détresse et en même temps de fidélité inviolable et de confiance surhumaine eu Dieu.
« Voilà prés d'un mois, écrit-elle, que je suis assiégée de pensées contre la foi : Elles vont jusqu'à nier la divinité de Jésus-Christ et sa présence réelle dans la sainte Eucharistie. Mon cœur et ma volonté les désavouent, mais que cela est pénible ! 0 divinité de mon Jésus ! Seul fondement de mon espérance, unique consolation dans mes peines, qi:e deviendraisje si vous m'étiez ravie? »
Après la foi, c'est l'espérance qui gémit et la charité qui soupire : « La tentation est revenue plus forte que jamais. Cette pensée : je suis perdue, se présente à chaque instant et m'accable. Que de larmes elle m'a fait verser ! Mais les larmes ne m'en délivrent pas. Plus je vais, plus elle me poursuit. Le Ciel me paraît d'airain. Hier soir encore, dans un moment où elle m'accablait, je m'écriai tout haut (heureusement
j'étais seule) : Mon Dieu, quand il serait vrai que vous m'avez rejetée, puisque vous me laissez encore >urla terre, je puis réparer le passé, et je doismènip espérer que vous vous laisserez fléchir par m<'-
larmes Je me regarde comme convaincue de ne
pas aimer Dieu. Mais comment est-il possible qu'un cœur aussi sensible que le mien, aussi porté à l'affection, ne puisse pas parvenir à s'attacher à Dieu qu'il voudrait aimer par-dessus tout et uniquement :' Je sens le vide des autres attachements, l'amertume dont ils remplissent l'àme, et malgré moi je m'y sens portée. Enfin, je cherche ce que je ne voudrais pas trouver, j"aime ce que je ne voudrais pas aimer, et cet état fait de ma vie un long et douloureux martyre. »
Dans ces moments d'épreuve et de trouble où Dieu toujours présent se voilait à ses yeux pour accroître ses mérites par le combat, elle s'affaissait comme Notre-Seigneur au jardin des Oliviers: tout en acceptant son calice, elle le suppliait de l'éloigner d'elle, et ces heures, d'ailleurs passagères, étaientvraiment pour elle des heures de ténèbres : « Les ténèbres, s'écrie-t-elle, se sont épaissies autour de moi, au point que je n'y vois plus rien, que je ne connais plus rien. Jésus paraît éloigné de moi. Les connaissances si grandes, si délicieuses, qu'il me donnait de ses perfections, des adorables mystères de son amour, la vue même de ma bassesse et de mon néant, tout semble perdu; je ne suis plus capable de rien. Est-ce une épreuve? est-ce un châtiment -^ Jp rpcon-
VIE DE MADAME MOÎ.É. Î^QM
uais,ù mon D\im,que si vous me traitez dans la sévérité de votre justice, je l'ai bien mérité, mais ayez pitié de moi. Humiliez votre servante tant qu'il vous plaira et comme il vous plaira, mais ne l'abandonnez pas. Ai-je vécu dans l'illusion jusqu'à présent? Voilà la crainte qui m'oppresse. N'était-ce donc pas vous, ô moYi Jésus! qui éclairiez mon esprit, qui parliez à mon cœur, qui le touchiez, qui l'embrasiez, qui en faisiez sortir ces soupirs tout de feu qui s'élevaient vers vous? Quand je me croyais humblement prosternée à vos pieds, les arrosant des larmes d'un amour pénitent; quand pénétrée de la confiance que m'inspiraient vos miséricordes, j'osais me jeter entre vos bras ; quand je me donnais à vous tout entière, n'était-ce donc pas vous que j'adorais, que j'aimais ? Oh ! non, mon Jésus, vous connaissez le cœur de votre servante. Je vous l'ai dit bien souvent, dans les ravissements, les extases que me faisaient éprouver les assauts que vous donniez à mon cœur, je vous l'ai dit et vous le répète en ce moment d'alïliction et d'angoisse,je suis prête à renoncer à ces consolations, si je dois vous plaire davantage; mais ne permeltez pas que l'ennemi de mon salut, qui est aussi le vôtre, me séduise et me trompe. Si encore je pouvais recourir à celui que vous m'avez donné pour guide ! Mais dès que je veux lui découvrir ce qui s'opère dans mon âme, je me trouve liée comme par une puissance invisible, et privée des lumières dont j'aurais besoin. Si je recours à vous, ô mon Jésus, je ne vous trouve plus, ou, si je vous trouve, vous n'êtes plus
ce tendre époux de mon cœur, mais uu Dieu sévère et irrité. 0 mon Dieu, faites-moi endurer tout ce qu'il vous plaira, humiliations, afflictions, souffrances de toute espèce, j'accepte tout : je ne demande qu'une chose : faites-moi connaître la voie qui doit me conduire à vous, et faites que j'y marche. »
Des tentations, de quelque genre qu'elles soient, sont des grâces de Dieu lorsqu'on les accepte avec ces sentiments d'humilité, d'abnégation et d'amour si pur et si désintéressé qu'on en estime les souffrances et qu'on n'y craint qu'une seule chose, offenser Dieu, le diminuer en soi ou le perdre. Aussi n'étaient-elles point durables chez la Mère Saint-Louis et ne lui étaient-elles envoyées que pour l'éprouver, et la former, par la soutirance de cette épreuve, à la compassion de ses Filles affligées par les mêmes combats. Ausortir de ces heures d'angoisses, de ces abandons,de cesdéchirementsdel'àaie. Dieu lui faisaitsentir avec un redoublement de charité, la joie de sa présence, et la comblait de faveurs toutes divines. Alors, elle se livrait tout entière au ravissement de son Jésus retrouvé, elle se perdait, s'abiaiait en lui, et les heures s'écoulaient sans qu'elle en eût le sentiment.
Une bonne Sœur oblate, la sœur Sainte-Sophie que nous avons déjà nommée, qui avaitsouvent à lui parler pour quelque commission, en sa qualité de portière de la communauté, se plaisait à raconter que, plus d'une fois, en arrivant dans la chambre de la Mère Saint- Louis, elle l'avait trouvée à genoux sur son prie-Dieu, absorbée dans une profonde méditation. Elles'appro-
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chait d'elle, et voyant qu'elle ne bougeait pas, rappelait : v( Ma Mère î ma Mère ! » Pas un mouvement, pas un mot de réponse. La Sœur recommençait: toujours mé.'ne immobilité et même silence. Elle sortait tout émue, demeurait quelque temps au dehors, puis quand la chose était d'importance, elle se hasardaità rentrer et à appeler encore. N'obtenant rien elle s'éloignait de nouveau et revenait une troisième fois à la charge. Alors, la sainte fondatrice se retournait, comme revenant à elle, et la Sœur voyait son visage inondé de larmes. Larmes heureuses, larmes venues du ciel, pour compenser les larmes améres que lui faisait verser, aux moments d'épreuves, l'abandon apparent du divin Époux.
Elle avait en effet reçu ce don des larmes, comme celui de l'oraison, surtout quand elle venait de recevoir dans la communion le bien-aimé de son cœur. En ces moments, ses pleurs étaient intarissables et, comme elle le disait elle-même, coulaient plutôt de son cœur que de ses yeux. Quelquefois cette joie de son cœur se communiquait à son corps, en sorte qu'elle ne sentait plus ni faiblesse, ni infirmité. Il lui semblait, suivant ses expressions, que le précieux corps de Jésus-Christ que ses lèvres venaient de recevoir, répandait en elle une vie et une force inconnues.
On ne saurait douter, d'après ce que l'obéissance la forçait de révéler à son directeur, que dans ces moments d'union intime avec Dieu par l'oraison ou par la communion eucharistique, il ne lui parlât ou
méiiie lui apparût souvent soit dans sa passion, soil dans sa gloire. C'est du moins ce que ses maîtres spirituels ont pensé, sans toutefois rien entreprendre sur la décisionde l'Église. On en pourra juger d'après le^ citations qu'on va lire... « Étant seule dans notre chapelle, disait-elle, il y a trois jours, en un état de sécheresse, je puis même dire d'impuissance totale,' je vis (et cependant j'avais les yeux fermés) la face de Notre-Seigneur Jésus-Christ couronné d'épines et tout couvert de sang. Il me semblait qu'il était tout près de moi. Je me trouvai remplie d'une religieuse frayeur. Je voulus lever les mains, mais il me fut impossible de les mouvoir. J'ouvris les yeux, et je ue vis plus rien. Cette vision nVt-elle disparu que pour punir ma curiosité, je l'ignore. Ce que je sais, c'est que des actes d'adoration, d'amour.de reconnaissance se formèrent d'eux-mêmes dans mon cœur. Depuis ce temps, quoique je ne voie plus rien, je conserve une si vive image de ce qui m'est apparu, qu'elle semble me suivre partout, pour m'encourager à porter ma croix avec Jésus-Christ. »
11 y a plus de six mois, écrit-elle un autre
jour, qu'étant en oraison dans notre chapelle, je demandais une grâce à Dieu avec beaucoup d'instance. J'éprouvai subitement une forte impression comme d'une voix intérieure qui me disait que je l'obtiendrais par l'invocation du saint nom de Jésus : Et en même temps, je fus remplie d'un sentiment très-vif de foi et d'espérance dans la puissance de ce nom adorable. Fidèle à ce mouvement que je regardais comme venu
de Dieu, je suivis l'iuspiratiou qui m'était donnée et je fus aussitôt exaucée: Depuis lors, je n'ai pas manqué unseul jourde l'invoquer et de lui témoigner ma reconnaissance... Depuis lors aussi, au seul nom de Jésus, mes doutes disparaissent, mes craintes s'évanouissent, la paix renaît dans mon àme Ce n'est
pas tout, ajoute-t-elle. Dieu me demande d'établir ici une dévotion au saint nom de Jésus, et qu'il y ait un jour dans l'année où l'on ferait une communion générale à la messe,etdans la journée une heure d'oraison particulière sur ce sujit. Enfin, il m'est ordonné de travailler de toutes mes forces à inspirer celte dévotion à mes compagnes, afin que le nom de Jésus soit honoré et aimé de toutes celles qui composent cette petite congrégation. »
L'ordre divin fut en effet exécuté; en 1823, deux ans avant sa mort, la Mère Saint-Louis établit l'exercice de dévotion en l'honneur du saint nom de Jésus, tel qu'il lui avait été prescrit; elle composa elle-même le texte de la méditation que les Sœurs de la charité de Saint-Louis devaient faire dans toutes les maisons de la communauté le 6 janvier de chaque année, et cette dévotion y est toujours florissante comme du vivant de la sainte fondatrice.
Écoutons-la racontant une autre communication de l'Époux divin: ... « Je conjure mon bien-aimé Jésus, qui me commande d'écrire, de conduire lui-même ma plume. Peu de moments après avoir commencé une oraison, je me suis trouvée transportée par la contemplation en la présence de la Sainte-Trinité. Le Père
éternel semblait jeter sur moi mi regard de miséricorde ; le Saint-Esprit m'embrasait de ses divines ardeurs, et Jésus, mon bien-aimé, me fit entendre sa Yoix. Oh ! comment exprimerai-je ce que je veux dire :' Cette voix que je crus bien reconnaître pour celle de mon Sauveur, de mon Époux, me dit « que mes prières, mes larmes , mes gémissements m'avaient fait trouver grâce devant lui ; que Marie, sa sainte Mère, et mon bienheureux patron saint Louis les avaient portés au pied de son trône, qu'ils n'avaient pas cessé d'intercéder pour moi, que mon sacrifice était accepté et qu'il me traiterait désormais en véritable disciple et amante de la croix, me la faisant réelleaient porter avec lui. » Pendant que cette voix me parlait, j'étais si abîmée et si confuse que je ne pouvais rien dire; mais bientôt après, les sentiments d'amour et de reconnaissance furent si violents que, mon cœur ne pouvant plus les contenir, je m'écriai : « Est-ce bien vous, ômon Dieu, qui me parlez? Est-il possible que vous vous abaissiez jusqu'à moi ? — Oui, me futil répondu, c^estmoi qui t'ai aimée de toute éternité, et qui t'aime encore malgré tes infidélités et ton ingratitude, c'est moi qui veux vaincre la dureté de ton cœur par mon amour et mes bienfaits, bienfaits si grands que ton esprit ne sera pas capable de les comprendre et que ton cœur même ne les goûtera qu'imparfaitement. C'est aujourd'hui le moment de ma grâce, où, perçant moi-même ton misérable cœur d'un trait brûlant, j'y écris mon nom et je le marque du sceau de ma croix, parce que je te prends à moi
plus que jamais. J'écris aussi ton uorn dans mon cœur... » Ces dernières paroles m'ont terrassée : je ne sais ce que je suis devenue. J'entendis encore une fois la voix de Jésus me dire qu'il bénirait moi et l'œuvre dont il m'avait chargée, et sur laquelle iljetait en ce jour un regard de miséricorde. »
Ces communications intimes de Dieu, ces extases presque toujours mêlées pour elle d'une impression douloureuse, se renouvelaient sans cesse au moment de la communion. « Depuis près de vingt-cinq ans que je me nourris tous les jours du pain des atiges,< lisait-elle, loin de m'en rassasier, j'y puise tous les jours une faim et une soif plus ardentes, ma foi dans la présence réelle de Jésus-Christ ayant toujours été très-grande. Mais depuis quelque temps, elle est si vive que , lorsque je m'approche de la sainte table, je me trouve dans un état intérieur d'adoration et d'amour qui suspend, pour ainsi dire, toutes les facultés de mon âme.
Étant près d'approcher de la sainte table, ditelle ailleurs, j'ai reçu une impression plus vive qu'à l'ordinaire de la présence réelle de Jésus crucifié. Il me semblait voir (tant le sentiment de la foi était profond) cette humanité sainte couronnée d'épines, son corps n'étant plus qu'une seule plaie, la pâleur de la mort annonçant qu'il rendait son âme à son Père. Et une voix me disait qu'il souffrait tous ces tourments pour moi, que, me nourrissant dans la communion de cette chair immolée, me désaltérant de ce sang précieux qui coulait de tout son corps,
j'allais recevoir imprimé en moi bien profondément le sceau de la croix . Je crus que la vie allait m'échapper ou que j'allais aumoins m'évanouir; mais la force me revint et je pus prendre place au sacré banquet. Grâces immortelles vous soient rendues, ô mon divin Époux! Je vous ai entendu; oui, en versant les larmes les plus douces et les plus déhicieuses, j'ai entendu une voix intérieure. C'était vous, ô Jésus, qui parliez à mon cœur. »
Après les visions de la Passion et de la croix, voici lavision de la gloire: « Au milieu desbommagesque Jésus veut que je lui rende dans l'état où il était pendant sa vie mortelle, il permet quelquefois qu'un mouvement de son esprit mefasse lever les yeux vers le ciel pour le contempler un moment dans la gloire
où il a fait entrer sa sainte bumanité Durant
mon oraison que j'avais commencée comme à l'ordinaire, je me suis sentie, je ne sais comment, transportée bors de moi-même. Mon esprit a été rempli de lumières nouvelles qui n'avaient pas de rapports avec mon sujet d'oraison. Mon cœur s'est vu comme percé d'un trait brûlant et douloureux. Je ne pouvais plus penser, plus parler: je ne pouvais que pleurer. Mais quel bonbeur dans ces larmes ! Je me suis trouvée dans un état d'espérance dont je ne connaissais pas la douceur. Le Ciel est encore à moi, si je suis fidèle... Je l'ai vu ouvert, et j'ai vu aussi tout ce qu'il fallait faire pour y entrer. Ab I plutôt tout souffrir que de perdre la place qui m'y est réservée! Après que je lai vue, qui pourrait m'y faire renoncer? »
Ne semble-t-il pas , dirons-nous avec le pieux auteur de la première biographie de madame Mole, ne semble-t-il pas entendre saint Paul, revenu du troisième ciel, s'écrier: » 11 n'y a pas de proportion entre les peines de cette vje et la gloire que Dieu nous réserve dans le ciel 1 »
Nous pourrions nous arrêter après cette dernière citation, mais il lious reste à publier une lettre de madame Mole à M. le Gai, son directeur, où sous l'inspiration de Dieu venue en aide à l'obéissance, elle l'initie^avec uneprofondeuradmirablede sentiment et d'expression, aux opérations lesplusintimesdelagràce dans son âme. C'est du mysticisme le plus pur et le plus élevé,et je ne pense pas qu^en aucun de ses écrits, la sainte fondatrice des Sœurs de la charité de Saint-Louis, la sainte servante, la sainte épouse de Jésus-Christ ait exposé d'une façon plus saisissante, la force et les effets de l'amour divin en elle.
« Dans ces moments, il me semble que j'éprouve
d'une manière aussi sensible qu'il est possible de dire les efforts douloureux et consumants du feu de l'amour divin. Il semble que mon bien-aimé se plaît, parle moyen de ce feu divin, à détruire tout en moi, volonté, désirs, affections du cœur, mon corps même.
«Je sens qu'il consume tout, ce sont des angoisses que je ne puis rendre, mais qui sont à l'âme aussi délicieuses que douloureuses. Dans cet état, mon âme n'est capable que d'aspirations, qued'élans continuels qui sortent de mon cœur pour s"élever vers Dieu, comme des flammes ardentes. Qui pourrait rendre
le langage aaioureux de Tàme dans cet état? J'en suis pleine de confusion avec moi-même quand j'en suis
sortie Dans ces entretiens tout de feu avec mon
bien-aimé, il me présente tout ce qu'il y a encore d'impur, d'humain en moi ; il me fait voir combien cela déplaît à son amour et nuit à l'union qu'il veiit contracter avec moi. Il me demande et je lui donne tout, je voudrais avoir davantage à luisacriûer. Tout cela se fait d'une manière que je ne puis exprimer, mais dans laquelle je slus réellement les opérations du feu divin, et toujours il m^est clairement révélé que Dieu veut, par ces moyens, me conduire à une union intime avec lui, qui n'aura lieu que quand tout sera détruit en moi. Je la désire, il me fait de temps en temps éprouver quelques avant-goùts des délices qu'elle procure à l'àme, même dès cette vie; mais je puis dire que pour y arriver, il faut être résolu à souffrir un vrai martyre intérieur. J^^ n'ai jamais recherché ces états, je ne les ai connus qu'en les éprouvant. Je m'y suis trouvée portée sans y penser; je ne serais jamais capable de les faire revenir quand ils sont passés. De là vient que je n'en puis pas même parler quand je le voudrais. Souvent j'ai essayé de les écrire, je ne le pouvais pas davantage. Aujourd'hui encore queje le voulais, je me trouvais dans cette même impossibilité; quand tout d'un coup, au milieu d'une autre occupation, je me suis sentie comme inspirée de le faire; la liberté m'a été rendue et j'ai
tracé ceci
«Le mystère de la Passion deJ.-C, son anéantisse-
ment dans celui de l'Incarnation ont toujours fait une impression des plus vives en moi, et c'est dans leur méditation surtout que j'ai puisé les premières étincelles de ce feu d'amour que je ressens. Mais depuis quelque temps surtout, c'est dans la foi de J.-C. réellement présent dans le sacrement de son amour que je reçois les traits les plus brûlants. Aussi est-ce à la sainte communion que bien souvent je me trouve dans ces états, la foi me faisant non-seulement croire* mais sentir vivement l'union que j'y contracte avec J. C. C'est alors surtout que je ressens en moi ces séparations, ces destructions douloureuses et si délicieuses. Oui, je sais qu'il veut consumer, immoler tout, je le veux aussi, je m'offre à lui, je lui présente tout pour qu'il le détruise. « Vous pouvez tout, lui dis-je, faites donc dans votre pauvre servante tout ce qui vous plaît et qu'elle est incapable de faire ellemême. «Cet élan de mon cœur est accompagné d'une foi si vive en sa toute-puissance, d'une espérance si ferme en sa miséricorde, qu'il me semble que je vais obtenir cet heureux coup qui doit donner en moi la mort à tout, et que lui seul peut me porter. Mais non, il semble, au moment où je crois que je suis plus près d'être exaucée, au moment où je crois voir son cœur prêt à s'ouvrir pour laisser tomber sur le mien rv glaive teint de son sang qui doitme percer, il semble, dis-je, qu'il retire sa main miséricordieuse qui commençait à me frapper ; et je me retrouve la même. Quelque chose me dit alors intérieurement que je ne le méritais pas encore, qu'il veut que je fasse vio-
lence à son cœur, et je lui dis : « Mon bon Jésus, TOUS qui sembliez courir après moi lorsque je fuyais les coups de votre amour, merefuserez-vousdoncde me les porter à présent que je m'y présente, que je m'y livre, que je les appelle de toute l'ardeur et la sincérité de mon cœur?» Plus il semble sourd à mes vœux, plus je redouble de vivacité dans mes désirs et mes prières; car il y a toujours en moi une voix intérieure qui me dit que je suis une victime qu'il s'est choisie par une grâce toute gratuite, qu'il me consumera par lereudesonamour,qu'il me réduira en cendres par les humiliations, enfin qu'il veut me conduire par un martyre intérieur, mille fois plus douloureux que celui du corps qui me ferait perdre la vie, à un état d'une union avec lui aussi grande qu'une misérable créature puisse l'avoir sur la terre, et que ce sera alors qu'il me découvrira ses volontés... »
Ces ardeurs, cet amour sans limites, cette soif de la croix, du martyre spirituel, qui se retrouvent là plus brûlants encore que dans ses autres effusions, ce colloque amoureux et douloureux avec l'Époux de sang que son cœur a choisi, n'offrent-ils pas un spectacle admirable, plus digne du regard des anges que de celui des hommes? Et ne devons-nous pas bénir Dieu qui nous en a conservé l'expression et qui nous permet d'y jeter uncoup-d'œil respectueux et presque tremblant?
Après avoir entendu tout à l'heure ce langage si ferme, ces discours si nets et si précis, cette logique
rigoureuse, cette analyse de l'àme, qui nous rappelaient Bourdaloue,ne croit-on pas entendre sainte Thérèse? Ne s'étonne-t-on pas de trouver une mystique dans cette femme extraordinaire où nous avons trouvé un orateur et un écrivain de premier mérite? et Fétonnement ne redouble-t-il pas quand on se souvient que cette mystique, cette contemplative, qui semblait passer sa vie sur le Calvaire ou le Thabor, joignait à l'oraison de Marie l'activité de Marthe, dirigeait, administrait, gouvernait son Institut avec une prudence, une fermeté, une intelligence pratique consommées, aussi surprenante dans l'action que dans l'oraison, aussi admirable dans sa stalle de supérieure qu'au pied des autels et dans les ravissements de l'amour divin?