CHAPITRE PREMIER
NAISSANCE DE MADAME MOLE. — LA FAMILLE DE LAMOI- GNON. — LES FRÈRES ET SŒURS DE LOUISE. — SON ÉDUCATION. — SA GRAND-MÈRE, MADAME BERRYER.
Dans l'histoire des peuples, la première place appartient aux fondateurs d'empires et de dynasties, et c'est justice. Pour fonder un grand établissement politique ou social, il faut la réunion de deux qualités qui se trouvent rarement à égal degré dans une âme, quelque haute qu'elle soit, le génie qui conçoit et la volonté qui exécute. 11 y faut, de plus, le con^ cours des circonstances, cette complicité des événements qui, dans la langue chrétienne s'appelle lac-tion de la Providence.
Dans l'histoire de l'Église, le titre de fondateur est aussi un des plus grands et des plus vénérés. Il est donné à ceux qui établissent, non par le glaive ou la force, ni par les savants calculs de la politique, mais par l'ascendant de la sainteté et le secours de la
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grâce divine, ces empires pacifiques ou plutôt ces pieuses républiques qu'on nomme les ordres religieux. Il appartient à ces hommes de Dieu ou à ces femmes chrétiennes, qui, par une vocation spéciale, forment ces sociétés parfaites, ces familles spirituelles où se réalise l'admirable formule, déshonorée par les fureurs et les mensonges de la Révolution : Liberté, Égalité, Fraternité : où la liberté de Fàme vit et fleurit sous une règle volontairement acceptée; où l'égalité des enfants de Dieu se maintient dans une hiérarchie pleine de mansuétude et de justice ; où la fraternité porte ses fruits célestes sous une autorité toute paternelle: où les chefs n'ont d'autre titre que celui de père ou de mère ; où les sujets s'appellent tous du nom de frères ou de sœurs ; où tout est ordonné dans une pensée unique et tend à un seul but, la gloire de Dieu et le salut des âmes. Comme le nombre et l'importance des ordres religieux varient à l'infini, depuis les grands instituts tels que ceux des Jésuites, des Dominicains ou des Franciscains, jusqu'à ces humbles communautés de femmes qui se consacrent, sur tous les points du monde catholique et sous des dénominations diverses, à la prière, au soin des malades et des pauvres, à l'instruction des enfants du peuple, on conçoit que le titre de fondateur et de fondatrice s'élève ou se rabaisse suivant le caractère et l'étendue de la fondation. Mais du moment qu'une œuvre est consacrée par l'Église et par les bienfaits qu'elle répand dans le peuple chrétien, du moment qu'elle est connue et bénie des pauvres et du Dieu des pauvres, du mo-
ment qu'elle a résisté au cours des temps, aux épreuves de l'adversité et de la prospérité, le nom de son fondateur ou de sa fondatrice est digne de la reconnaissance de l'Église et du souvenir des hommes.
Ne fut-ce qu'à ce titre, la vie de madame Mole, fondatrice de la communauté des Sœurs de la charité de Saint-Louis, méritait d'être racontée. Cette pieuse congrégation, approuvée canoniquement par le Saint- Siège après une épreuve de près de cinquante années, compte de nombreuses maisons répandues dans les diocèses de Vannes et de Rennes. Depuis bientôt quatre-vingts ans, elle sanctifie les âmes, élève des enfants, des orphelins, ramène à Dieu par des retraites d'un caractère tout particulier et dont nous aurons occasion de parler longuement, les populations encore si chrétiennes de la Bretagne, et répand dans toute cette province la bonne odeur de Jésus- Christ. C'est donc une fondation relativement importante que celle de madame Mole, et après les grandes congrégations de femmes comme celles des filles de Saint-Vincent de Paul ou des Petites-Sœurs des pauvres, il en est peu de plus considérables et de plus dignes d'intérêt.
Mais la vie de madame Mole se recommandait à ma sympathie quasi-fdiale, et j'ose le dire, à celle du public, par d'autres raisons encore. Fille des Lamoignon, entrée par son mariage dans la famille des Mole, que son fils devait illustrer après elle à l'égal des grands hommes qui l'avaient portée si haut dans le passé, ayant connu toutes les grandeurs et toutes
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les misères humaines, depuis les splendeurs de la cour de France jusqu'aux horreurs des prisons révolutionnaires, et ayant su garder parmi tant de vicissitudes son àme à la hauteur de toutes les épreuves, elle offre un spectacle et une étude dignes d'intérêt pour tous ceux que touchent encore les traditions des anciennes familles, la vertu aux prises avec ce que le malheur a de plus poignant, avec ce que le vice triomphant a d.e plus odieux, et le sacrifice des espérances humaines généreusement accompli au pied des autels, dans les saintes austérités du cloître. A ces divers points de vue, la vie de madame Mole, fondatrice des filles de la charité de Saint-Louis a de grands rapports avec celle de sainte Françoise de Chantai, fondatrice sous la direction de saint François de Sales, de Tordre de la Visitation, et nous aurons à revenir plus d'une fois sur ces similitudes dans le cours de cette histoire.
Marie-Louise-Élisabeth de Lamoignon , naquit à Paris, le 3 octobre 1763, du mariage du marquis de Lamoignon de Basville, président à mortier du Parlement de Paris et garde des sceaux de France, et de Marie-Élisabeth Berryer, fille de M. Berryer, conseiller d'État et ancien garde des sceaux comme M. de Lamoignon. Si le nom de sa mère était un des plus honorablement connus par les grandes charges exercées dans la magistrature, celui de son père était un des plus considérables de la vieille société française.
La famille de Lamoignon, originaire du Nivernais, y possédait depuis le xiii® siècle le fief dont elle a gardé le nom. Avant de s'illustrer dans la haute
magistrature, elle avait figuré avec éclat peudant plusieurs siècles dans la noblesse d'épée. De saint Louis à François P% on retrouve le nom de ses membres dans les armées de tous les rois de France. Charles de Lamoignon, seigneur de Bas ville et autres lieux, fut le premier de sa race, qui, bravant les préjugés du temps, déposa l'épée pour la robe. Successivement maître des Requêtes et conseiller d'Etat, il mourut en 157^2, honoré de Festime et de l'affection du roi Charles IX qui le visita plusieurs fois pendant sa dernière maladie.
Son petit-fils, Guillaume de Lamoignon, nommé premier Président du Parlement de Paris en 1658, fut régal des plus grands magistrats de son siècle. Protecteur et ami des écrivains de génie qui jetèrent tant d'éclat sur le règne de Louis XIV, il mérita cette parole que le grand roi lui adressa en lui annonçant sa nomination de premier Président : « Si j'avais connu un plus homme de bien que vous et un plus digne sujet, je l'aurais choisi.» Et après sa mort, dans son oraison funèbre, Fléchier put dire sans craindre un démenti : « La famille de Lamoignon est une de celles où l'on ne semble né que pour exercer la justice et la bienfaisance ; où la vertu se communique avec le sang, s'entretient par les bons conseils, s'excite par les grands exemples. »
Pour ne pas nous arrêter davantage aux gloires du monde, ajoutons que la maison de Lamoignon donna deux admirables religieuses à l'ordre naissant de la Visitation, et qu'une des filles du grand Président, Madeleine de Lamoignon, fat aussi célèbre par sa
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charité que par l'amitié de saint Vincent de Paul.
Telle était la famille où il plut à la Providence de faire naître la sainte femme dont nous racontons la vie. On voit qu'elle n'avait qu'à jeter les yeux sur les générations qui Pavaient précédée pour y trouver l'exemple de toutes les vertus.
Louise de Lamoignou eut trois frères et trois sœurs qui lui survécurent, à l'exception d'un de ses frères dont nous raconterons plus tard la mort tragique. Plus âgée que ses frères, elle était plus jeune que ses sœurs. Celles-ci firent de brillants établissements dans le monde. L'aînée épousa le comte de Gaumont-Laforce qui, par la mort de son frère aîné, devint plus tard duc de Laforce. La seconde épousa le marquis de Brou, et la troisième le marquis d'Aguesseau, petit-fils du célèbre chancelier et frère de cette admirable duchesse d'Ayen dont la mort sur l'échafaud, entre sa belle-mère et sa fille, est un des épisodes les plus touchants de la Terreur.
Louise de Lamoignon avait reçu en partage comme ses trois sœurs, le don si souvent fatal de la beauté. Dans le parloir du couvent qu'elle fonda plus tard à Vannes et où repose sa dépouille mortelle, on voit encore sept portraits de petite dimension, mais d'une excellente peinture et ravissants de visage : ce sont les sept enfants du marquis de Lamoignon. Louise ne fit jamais, en ce qui la concerne, plus de cas de ce don que de ceux de la naissance et de la richesse. Elle parut toujours ignorer qu'elle était belle, et même quand elle fut mariée, elle donnait si peu de soin à sa toilette et cherchait avec tant d'humilité à
dissimuler sa beauté que son mari lui disait souvent en riant : « Vous faites tout ce que vous pouvez pour vous rendre laide, mais vous n'y pouvez pas réussir. »
Par cette sorte de prédestination qu'on remarque dans beaucoup de saints et qui est un des mystères de la grâce divine, elle montra dès sa première enfance un goùl extraordinaire pour la piété. — La candeur de son àme était telle qu'on eût pu croire qu'en effaçant chez elle le péché originel, le baptême y avait détruit tous les mauvais penchants de la nature. Elle allait à Dieu par un attrait puissant et instinctif qui se manifestait dans ses moindres actions, et l'innocence de son âme brillait avec un si visible éclat sur son front et dans ses yeux que ses sœurs plus âgées qu'elle et ses parents eux-mêmes ne pouvaient la regarder sans une sorte de respect.
Madame Berryer , sa grand-mère maternelle, femme d'une éminente vertu, fnt la première à reconnaître, par cette correspondance mystérieuse que TEsprit-Saint établit entre les âmes" prédestinées, les grâces extraordinaires déposées comme en germe dans le cœur de sa petite-fille. Elle ne tarda pas à la prendre en affection toute spéciale, et elle demanda à madame de Lamoignon de lui confier l'éducation de cette enfant de prédilection. Louise fut heureuse de se trouver ainsi dans la société continuelle et sous la direction de sa sainte aïeule, et rien n'était plus touchant que le spectacle de leur mutuelle affection. A voir la tendre sollicitude de madame Berryer et l'aimable attention de sa petite-fille
à l'écouter et à lui obéir, on eût dit sainte Anne instruisant la vierge Marie.
A cette école aussi douce que grave, Louise fit de rapides progrès dans la vertu. Elle préférait aux divertissements accoutumés de la jeunesse et aux plaisirs brillants que ses sœurs trouvaient dans la maison paternelle, la vie retirée et studieuse qu'elle menait chez sa grand'mère. La prière était le principal attrait et le plus cher aliment de son âme, et après la prière, l'étude était sa plus agréable occupation. Son esprit vif et pénétrant s'ouvrait sans peine à toutes les connaissances. Non contente des leçons ordinaires de français, de littérature, d'histoire et de géographie qu'on donne aux jeunes filles, elle voulut apprendre le latin, et plus tard elle se perfectionna si bien dans cette étude qu'elle pouvait lire sans difficulté dans cette langue la sainte Écriture et les ouvrages des Pères de l'Église.
Elle cultivait les arts avec le même succès et le même goût que les lettres, et elle ne tarda pas à devenir si bonne et si habile musicienne, qu'elle égalait sur le clavecin les meilleurs artistes. Le célèbre organiste Claude Balbàtre, élève de Rameau, qui lui donnait des leçons, en était dans l'admiration, et il venait chez elle non plus, disait-il, pour la perfectionner dans son art, mais pour l'entendre jouer et pour faire de la musique avec elle.
C'est dans ces exercices variés, dans ces études sérieuses ou charmantes et surtout dans la pratique de la retraite et des vertus chrétiennes que s'écoula, sous les yeux de son aïeule, l'heureuse et féconde jeunesse de Louise de Lamoignon.