‹ Vie de Madame MoléChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE îl · texte numérisé non relu

CHAPITRE îl

PREMIÈRE COMMrXlON DE LOUISE. — SON MARIAGE. LA FAMILLE MOLE.

Le seul grand événement que nous ayons à signaler durant cette phase paisible d'une existence qui devait être si cruellement agitée, c'est la première communion de Louise. On peut s'imaginer ce que dut être, pour une âme comme la sienne, la préparation à ce grand devoir et dans quels sentiments elle le remplit. De même que la vie tout entière du chrétien n'est qu'une préparation à l'union éternelle avec Dieu qui ne s'accomplit qu'à la mort, toute l'existence de Tenfant pieux, ses désirs, ses prières, toute la floraison de ses vertus naissantes, ne sont que la préparation à l'union eucharistique qui s'accomplit au moment de la première communion. Quand cette première visite de l'Époux divin se fait dans une âme vierge, elle y laisse des traces ineffaçables et des parfums qui la gardent du mal jusqu'à sa sortie de ce monde. Il en dut être ainsi, je puis même dire qu'il en fut ainsi pour Louise de Lamoignon. Tous ceux qui l'entouraient à ce moment béni de son existence en eurent la très-vive impression. Son recueillement plus qu'ordinaire étonnait sa

mère et sa pieuse aïeule elle-même. La présence de Dieu était visible en elle.

Gomme toujours, rtiumilité, si chère au Sauveur, fut la vertu maîtresse qui lui ouvrit la porte de ce cœur innocent. Louise était si absorbée dans l'attente du Dieu vivant qui allait se donner 3 elle, qu'elle ne semblait plus sensible aux choses de la terre. Le matin de la cérémonie, ses sœurs, soit par légèreté,soit pour éprouver jusqu'où allait son détachement, au lieu de la revêtir de ses riches habits de première communion, lui mirent d'abord les vêtements de madame Berryer, sa grand'mère. Elle sembla n'y prendre pas garde, et par recueillement ou par vertu elle se fût rendue à l'église dans cet étrange accoutrement, si on ne l'eût avertie que c'était une plaisanterie et qu'il fallait revêtir la robe blanche et le vo ile, parure accoutumée de ce grand jour. Tout en s'y prêtant de bonne grâce, elle ne put s'empêcher de soupirer en pensant au contraste du luxe de cet habit de fête avec le dénuement du Dieu qu'elle allait recevoir. Elle finit par obtenir qu'on retranchât tout ce qui, dans sa parure, sentait trop le luxe et la vanité, et jamais jeune fille de son rang ne se rendit à l'autel avec un plus complet mépris des grandeurs mondaines. Aussi sa première communion laissa-t-elle en son àme de telles impressions que, de ce moment, sa vie ne fut plus qu'un don continuel d'elle-même à Celui qui venait de se donner à elle dans le sacrement de son amour.

Dans l'ancienne société française, les jeunes filles faisaient leur première communion tard et se ma-

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riaient de bonne heure. L'intervalle qui sépara ces deux grands actes de la vie de Louise de Lamoignon ne fut donc que de courte durée, et ne fut signalé que par le mariage de ses sœurs aînées. Celui de madame de Gaumont-Laforce s'accomplit dans des conditions singulières, bien qu'elles ne fussent pas sans exemple chez les personnes du grand monde. Elle avait douze ans et son futur en avait à peine quinze. On les fiança, on les maria, puis la jeune épouse, au sortir de l'église où elle avait reçu la bénédiction nuptiale, fut reconduite au couvent, et le marié partit pour un voyage en Europe avec son précepteur. Les époux ne furent réunis qu'au bout de deux ans, quand on les trouva d'un âge à peu prés raisonnable pour entrer en ménage.

Le mariage de Louise s'accomplit dans des circonstances moins exceptionnelles. Elle était dans sa dix-septième année, et sa piété, les qualités charmantes de son esprit et de son cœur n'avaient fait que croître en même temps que sa beauté. Bien que Dieu, dans le secret de sa Providence, la destinât à être un jour toute à lui, il ne semble pas cju'elle ait eu dés lors le pressentiment de sa vocation, ni qu'elle ait opposé la moindre résistance aux desseins de ses parents sur elle. L'époux qu'ils lui avaient choisi était digne d'elle par sa naissance et sa grande situation dans le monde, comme par ses vertus. C'était M. Édouard- François-Mathieu Mole, comte de Ghamplàtreux.

La famille des Mole, dans laquelle Louise allait entrer par son mariage, était une des premières dans cette haute noblesse de robe qui, grandissant sans

cesse depuis Henri ÏV, rivalisait par la fortune et rimportance politique avec la noblesse d"épée. Sa place dans PÉtat s'étendait, de règne en règne, avec la puissance des parlements qui, par la force des choses, par la faiblesse croissante de l'aristocratie et par la nécessité d'un contrôle sur les actes de l'autorité royale, avaient fini par attirer à eux toute la vie politique et sociale du pays. Comme la plupart des pouvoirs humains, le parlement de Paris, que sa situation près du souverain et du centre des affaires avait mis hors de pair parmi tous les autres, avait abusé de sa prépondérance et ne prétendait à rien moins qu'à absorber la puissance royale au lieu de réclairer et de la contrôler. Au moment du mariage de Louise de Lamoignon avec le jeune comte Mole, l'heure de la réaction avait déjà sonné, et le parlement de Paris, violemment dispersé et reconstitué sous Tautorité du président de Maupoue, montrait vis-à-vis du gouvernement une docilité que les hontes du règne de Louis XV rendaient aussi difficiles à expliquer qu'à excuser.

Le comte Mole, père du fiancé de Louise de Lamoignon, premier Président du Parlement de Paris depuis 1757, avait lutté avec énergie pour soutenir les droits, l'honneur de sa compagnie, et aussi ses prétentions excessives et il était tombé noblement avant elle et pour elle. Il avait apporté dans cette lutte toute la fermeté et la hauteur d'âme qui, sous la Fronde, avaient fait de son illustre aïeul une des plus grandes figures de son temps.

On sait quel rôle joua Mathieu Mole pendant les

troubles si graves qui signalèrent la régence d'Anne d'Autriche et l'enfance de Louis XIV. Alors la cause royale se confondait avec celle du parlement, et c'était leur double autorité que voulait battre en brèche la coalition des bourgeois démagogues et des grands seigneurs, préludant, plus d'un siècle d'avance, aux ambitions et aux apostasies de 1789. Au milieu des désordres inouis de cette époque néfaste, la figure du Président Mathieu Mole se détache entre toutes par son inviolable dévouement au droit et à la justice, par son mépris de la force brutale et son dédain intrépide de la popularité. Quand on lui disait qu'il devait moins s'exposer à la fureur du peuple, il répondait « que six pieds de terre feraient toujours raison dn plus grand homme du monde » . et il mérita du cardinal de Retz, son adversaire politique, ce double éloge qui caractérise son courage et son patriotisme : « Si ce n'était un blasphème de dire qu'il y a dans notre siècle quelqu'un de plus intrépide que le grand Gustave (roi de Suède) et le prince de Condé, je dirais que, c'a été Mathieu Mole, premier Président ; » et plus loin : « Mathieu Mole voulait le bien de l'Etat préférablement à toutes choses. »

Bien que la famille de Mathieu Mole fût trèsanciennement connue dans la haute magistrature et qu'un de ses membres ait eu en 1429 l'insigne honneur d'ouvrir les portes de Troyes à Charles vu se rendant à Reims avec Jeanne d'Arc pour y être sacré roi de France, on peut dire que ce fut ce grand homme qui la mit en pleine lumière et qui, de la notoriété, la fit entrer dans l'illustration. Il mourut

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garde des sceaux en 16oG,et il semble qu'il ait légué à ses descendants, comme une part de son héritage, le droit d'occuper et de remplir dignement les plus hautes charges du parlement.

Cependant, quand Louise de Lamoignon épousa en 1780 l'arriére petit fils du grand Mole, le divorce entre sa famille et la magistrature semblait accompli. Dès l'avènement à la présidence du parlement de Nicolas de Maupoue en 17G3, le père du jeune comte Molé^ vaincu et désespérant du succès, avait pris sa retraite, et le futur époux d'Elisabeth, alors âgé de trois ans, avait grandi loin de cette haute compagnie où l'appelaient toutes les traditions de sa famille. 11 était arrivé à Tàge de vingt ans, menant une vie retirée et studieuse qui avait plus d'un rapport avec celle de sa fiancée, et il est probable que le projet de cette union entre les deux premières familles de la première magistrature de France sortit comme d'ellemême de la similitude de leurs goûts unie à tant d'autres convenances. Il était rare à cette triste époque de trouver des jeunes gens de haute naissance et de grande situation, n'ayant ressenti aucune atteinte du souffle d'impiété voltairienne qui flétrissait dans sa fleur toute la noblesse française, et pouvant apporter à leur fiancée, au jour charmant du mariage, un cœur pur et chrétien et des habitudes sincèrement religieuses. Loitise de Lamoignon avait rencontré tout cela dans M. Mathieu Mole et c'est pour cette raison sans doute qu'elle consentit sans aucune hésitation à lui donner sa main.

Le mariage eut lieu en 1780, et jamais union ne

parut présenter plus de chance de bonlieur. L'éponse avait seize ans, l'époux en avait vingt, et tous deux joignaient à ce charme si souvent fragile et trompeur de la jeunesse les qualités sérieuses, la haute raison et les habitudes pieuses d'nn âge plus avancé. Beauté, naissance, noblesse, esprit et vertu, ils réunissaient tout,etleurbonheursemblaitsicompletqueréglise,en les bénissant, n'avait à demander pour eux à la bonté divine que de le faire durer. Les circonstances extérieures concordaient avec ces heureuses prévisions. C'était l'aurore du règne de Louis XYL Louis XV, qui après avoir vécu comme un Sultan avait au moins su mourir avec l'humilité d'un chrétien et qui, devant le prêtre lui apportant le saint Viatique, avait dit à haute voix que c'était trop d'honneur pour un chien comme lui, Louis XV avait emporté dans sa tombe les ignominies de la Cour de France, et Versailles purifié offrait au monde le spectacle nouveau de la tendresse et de la fidélité conjugales sur le trône. La révolution qui devait éclater neuf ans plus tard préparait déjà ses intrigues homicides, mais elle les préparait dans l'ombre, et la calomnie, prélude de la trahison, se taisait encore devant l'amour que la bonté de Louis XVI et les grâces de Marie-Antoinette inspiraient à leur peuple. Ce fut donc un beau jour pour les familles de Louise de Lamoignon et de Mathieu Mole que celui de leurs noces, et malgré les menaces de l'avenir, il eût fallu un œil bien perçant pour découvrir, par delà cette sérénité, les orages qui devaient assombrir un ciel si pur et détruire sitôt leur bonheur.

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