CHAPITRE m
Mî. DE MADAME MOLE DANS LE MONDE. — SA CHARITE SON UNION AVEC SON MARI.
Bien que le mariage n'ait rien changé aux sentiments de la jeune femme et que Louise deLamoignon se continuât et se retrouvât tout entière en madame Mole, il y eut cependant une modification forcée dans son genre de vie. Jusqu'alors elle n'avait guère quitté sa retraite, et son existence s'était écoulée dans la compagnie et sous les yeux de sa vénérable grand-mère, madame Berryer. Elle n'avait connu aucun des plaisirs, aucune des grandes réunions du monde, et les fêtes religieuses, l'étude des lettres et des arts, à peine quelques soirées musicales, avaient été ses seules distractions.
Une foi: mariée, il en devait être et il en fut autrement. Visites de noces, présentation à la cour, fêtes de Versailles et de Paris, il fallut remplir toutes ces obligations de son nouvel état et de son rang, obligations si chères à tant de jeunes femmes qui ne voient dans le mariage que le moyen et le droit de prendre part à toutes les joies du monde, mais
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qui, pour la pieuse Louise, demeurèrent toujours à l'état de devoirs. Elle ne se donna jamais au monde, elle ne goûta à ses plaisirs que du bout des lèvres, et elle ne leur livra de sa vie et de son temps que ce que les convenances lui commandaient de leur abandonner. Dans les plus brillantes réunions, sous les plus riches parures, elle gardait la pleine possession d'elle-même et continuait cet entretien intime avec Dieu qui est, pour les âmes chrétiennes, ce qu'est la respiration pour la vie du corps.
Sa vraie existence, son vivant amour étaient ailleurs. Dieu, son mari, ses enfants et les pauvres, c'était là ce qui occupait, ce qui remplissait sa vie.' Les doux devoirs de la maternité ne tardèrent pas à lui apporter des raisons ou des prétextes très-plausibles pour diminuer de plus en plus la part de temps qu'elle devait aux exigences du monde. Elle eut à peu d'années d'intervalle, cinq enfants dont les deux aînés ne lui furent que prêtés pour un moment par la Providence. Leur mort fut la seule mais douloureuse épreuve des dix premières années de son mariage. Par 'ces avertissements de la fragilité des espérances humaines, Dieu la préparait a'iix coups terribles qu'il lui réservait.
Ses matinées appartenaient tout entières à la charité sous ses deux formes également admirables. Dieu et les pauvres. Elle commençait par l'église' assistait à la messe où elle communiait souvent! Puis elle faisait sa tournée charitable. Le curé de Saint-Sulpice lui avait remis une liste des pauvres les plus nécessiteux de sa paroisse. Elle les visitait -
successivement, ne s'arrètant ni devant ia fatigue de monter plusieurs fois cinq ou six étages, ni devant le dégoût naturel qu'inspire le spectacle de la misère ou du vice dans ce qu'ils ont de plus repoussant. La malpropreté et la mauvaise odeur, la vue des plaies, la grossièreté des sentiments et du langage, suite trop ordinaire de la pauvreté, rien ne la rebutait. Elle ne voyait dans les pauvres que les memljres souffrants de Jésus-Christ, et entrait dans leur mansarde comme à l'église. Elle \es> secourait, les lavait de ses mains, leur donnait de Targent, des vêtements, et, don plus précieux encore et plus rare, de bonnes et douces paroles. Elle caressait leurs enfants, s'informait de leurs besoins, des causes de leur misère, des moyens d'en sortir: puis, s'élevant des nécessités du corps à celles de l'àme, elle leur parlait de Dieu, de son Église, de ses sacrements, de son amour pour les pauvres, des consolations et des espérances de la foi, du prix dont il couronnerait plus tard leurs souffrances chrétiennement acceptées. Alors elle se retirait, promettant de revenir, mais refusant de dire son nom, et ne voulant être pour ces infortunés que le messager anonyme de la Providence. Un exemple pris entre mille montrera à quel point elle était digne de ce titre.
Un jour d'hiver, elle découvrit dans un galetas où le vent et la neige pénétraient de toutes parts, une famille réduite à la plus affreuse misère. Sur un tas de paille humide, une pauvre femme gisait, à demi couverte de haillons, si pâle, si languissante qu'elle semblait près de rendre le dernier soupir. Au milieu
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de la chambre, six petits enfants, presque nus comme leur mère, accroupis autour d'un baquet, y chercbaient quelques épluchures de légumes mêlées de neige, qu'ils avaient ramassées au coin des bornes. A ce spectacle lamentable, madame Mole ne put retenir ses larmes. Elle interrogea la pauvre mère qui pouvait à peine parler, et apprit d'elle qu'elle était veuve et n'avait pas mangé depuis plusieurs jours. La faim était sa seule maladie, maladie devenue presque mortelle après une si longue attente.
Madame Mole ne perdit pas un instant. Elle courut à son hôtel, fit porter sur-le-champ à l'infortunée des provisions de toute sorte, lui envoya son médecin pour lui donner les soins que nécessitait son état. La faim est un mal dont on meurt à coup sûr quand il se prolonge, mais dont on guérit aussi sûrement et plus vite encore. En peu de jours, la pauvre femme bien nourrie, bien vêtue, bien chauffée par les soins de sa bienfaitrice, eût retrouvé toute sa santé. Madame Mole lui procura du travail, la meilleure aumône quand on peut la faire, et grâce à elle, cette malheureuse famille échappa à la misère et à la mort.
La pauvre mère ne savait comment exprimer sa reconnaissance à la grande dame dont elle eut bien voulu savoir le nom. Mais, fidèle à la règle qu'elle s'était imposée, madame Mole se refusa en ce seul point à la contenter : « Bénissez, lui disait-elle, la divine Providence qui a bien voulu se servir de moi pour vous soulager, et pratiquez désormais cette religion sainte qui inspire la compassion aux riches et la résignation à ceux qui souffrent. »
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L'heureuse veuve, ne pouvant l'appeler de son nom, l'appelait son ange : « Mon ange est venu hier ; j'attends mon ange ce soir, » disait-elle, et les enfants lui donnaient ce même nom qu elle méritait si bien. —Cette pauvre famille que la misère et l'abandon des hommes avaient éloignée de Dieu y revint bientôt par le bien-être et la reconnaissance. Par les soins de leur bienfaitrice, les six enfants furent instruits de la religion, élevés pieusement, et plusieurs années après, madame Mole eut la joie d'apprendre qu'ils vivaient en bon chrétiens et que leur travail, béni de Dieu, les avait mis avec leur mère au-dessus du besoin. C'est ainsi qu'elle savait joindre l'aumône spirituelle à l'aumône matérielle, et qu'en secourant le corps, elle atteignait et sauvait l'âme des pauvres de Jésus-Christ.
Bien qu'elle voulut, par une humilité qu'on pourrait trouver excessive, garder l'incognito dans ses visites de charité, madame Mole ne se bornait pas à des aumônes individuelles. Elle connaissait les bénédictions promises et accordées aux prières, aux bonnes œuvres accomplies en commun, et elle faisait partie des associations de dames pieuses qui, dans ces temps comme de nos jours, se consacraient au soulagement de la misère humaine sous toutes ses formes. A la tête de cette armée pacifique de la charité se trouvaient des personnes de la famille royale, entre autres la princesse de Gondé et madame Elisabeth, la sainte sœur du roi Louis XVI, qui répandait partout les bienfaits et qui devait expier sur l'échafaud son amour de Dieu et des âmes. Par son
rang comme par son angéiique piété madame Mole, se trouvait en rapport fréquent avec ces admirables chrétiennes qui, sur les marches du trône et au sein d'une cour corrompue malgré les exemples des nouveaux souverains, donnaient le spectacle de tous les dévouements et de toutes les vertus.
M. Mole, digne d'une pareille compagne, s'associait aux bonnes œuvres de sa femme en tenant â la disposition de sa charité les ressources de sa grande fortune. Jamais il ne trouvait à redire à ses saintes prodigalités, et il se contentait de lui dire en plaisantant: « Vous faites mieux que le proverbe. Le proverbe dit que, par le moyen de l'aumône, on entre dans le ciel dans une voilure à six chevaux : du train que vous y allez, vous y entrerez dans une voiture à douze chevaux. Si vous y arrivez la première, faites en sorte de me préparer une place auprès de vous » .
M. Mole faisait plus que de tenir sa bourse toujours ouverte à la disposition de sa femme. Il écartait loin de lui toute pensée de jalousie vis-à-vis de Dieu et des pauvres, et lui laissait toute liberté de donner à la charité qui remplissait son âme le temps qu'elle jugeait convenable. Il savait que son zèle ne l'entraînerait jamais au-delà des limites raisonnables et que la droiture de son jugement ferait toujours la part convenable à chacun de ses devoirs.
Autour de lui, tout le monde n'avait point cette élévation de sentiments, et jusque dans sa famille la conduite de madame Mole n'était point jugée avec la même bienveillance. Non-seulement on la blâmait de donner trop de temps à l'église et aux pauvres, et
d"en garder trop peu pour son mari, ses enfants et ses devoirs du monde, mais on allait plus loin. Quelques-uns l'accusaient de compromettre sa dignité et sa réputation en fréquentant des quartiers et des maisons mal famés, en allant chercher la misère jusque dans le voisinage du vice, et ils reprochaient à son mari une condescendance qu'ils traitaient de faiblesse.
M. Mole laissait dire, ne se fâchait même pas contre ces donneurs d'avis importuns, et les remerciant de rintérêt qu'ils voulaient bien prendre à sa femme et à lui, il se contentait de leur répondre : « Je connais madame Mole et je sais trop quelle est sa vertu pour avoir à ce sujet la moindre inquiétude. Je n'ai qu'un regret, c'est de la suivre de si loin dans le bien qu'elle fait et dans les vertus dont elle me donne journellement Texemple. D'ailleurs je sais toutes ses démarches, et elle ne fait rien sans mon aveu. »
Un jour pourtant, l'insinuation fut si grave et vint d'une telle bouche que M. Mole ne crut pas pouvoir répondre avec cette dédaigneuse politesse. Sa mère, aigrie par une longue maladie et se laissant aller visà-vis de sa belle-fille à ce sentiment de jalousie malveillante trop commune chez les belles-mères, se fît l'écho de méchants bruits qu'elle aurait dû repousser avec mépris, et elle exprima devant son fils des soupçons injurieux sur la cause des absences si longues et multipliées de la jeune femme. Confiant en sa sainte épouse, M. Mole n'avait pas à s'éclairer, mais il avait à défendre et à justifier la réputation
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de sa femme si injustement soupçonnée. H consentit donc à la faire épier en secret. On suivit ses pas, et on la trouva chez des pauvres, au chevet d'un malade qu'elle secourait et consolait à son ordinaire. Sa bellemère, convaincue et repentante, demanda pardon à son fils, et depuis ce moment elle témoigna à sa belle-fille, à défaut d'une tendresse maternelle, une profonde estime et un véritable respect.
On peut aisément se figurer quels étaient les sentiments de madame xMolé pour un pareil époux. Sa confiance en lui était sans bornes comme son affection, et tous deux offraient, dans ce siècle où la fausse sensibilité de Rousseau et le ricanement impie de Voltaire avaient détruit jusqu'à la notion du véritable amour, le rare exemple d'une tendresse conjugale parfaite dans une parfaite vertu. Aussi, jusqu'aux dernières années de sa vie, jusque dans le cloître, jusque dans les bras de la mort, conservat-elle le culte de cette chère mémoire, et voici en quels termes, dans le testament sous forme de lettre adressée à ses enfants qu'on trouva après elle, elle parle de son mariage :
« Mes parents m'unirent à l'homme le plus vertueux comme aussi le meilleur. Que vous êtes malheureux de n'avoir pu le connaître davantage ! Les exemples de foi qu'il vous aurait donnés, ainsi que de toutes les vertus chrétiennes et sociales qu'il possédait si éminemment, auraient été pour vous des leçons bien touchantes et bien convaincantes. Dieu l'a appelé à lui, et j'espère, de la manière religieuse et héroïque dont il a terminé sa carrière, qu'il a reçu
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le prix de ses bonnes œuvres. Cette espérance seule fait ma consolation : il est réuni dans le ciel, j'en ai la confiance, à ceux de nos enfants qui Tout précédé. Travaillons à les rejoindre un jour. »