MORT DE LA PRÉSIDENTE MOU
M. Molé resta pendant les premières années de son mariage sans occupations qui le retinssent forcément à Paris. Ce ne fut qu'en 1788 qu'il rentra, pour un moment, dans la carrière de son père et de ses aïeux, et qu'il fut nommé du premier coup président à mortier au parlement de Paris. Il n'avait encore que vingt-huit ans, mais par la maturité de son esprit et ses études juridiques aussi bien que par son caractère et son nom, il était à la hauteur de ces éminentes fonctions, et il entra au parlement comme un fils de famille revient après une longue absence à la maison paternelle.
Jusqu'à cette époque, il partageait son temps entre Paris où il habitait l'hôtel Molé dans le faubourg Saint-Germain, et les deux châteaux de Champlâtreux et de Méry où ses parents vivaient presque toute l'année depuis la retraite du président Molé en
La terre de Champlâtreux était une de ces terres seigneuriales comme notre siècle n'en connaît plus
i() VIE DE MADAME MOLE.
guères.G'était le fief patrimonial de la famille Mole, et, depuis deux siècles, chaque génération y avait ajouté quelque embellissement. Le château était digne de ses hôtes, et la magnificence de ses arrangements intérieurs, le luxe des meubles, la beauté des objels d'arletdes tableaux précieux qui le remplissaient répondaient à la grande situation et à la grande fortune de ses maîtres. Le premier président Mole, le beaupère de Louise, en même temps qu'il était seigneur et comte de Ghamplàtreux, était aussi seigneur d'Kpinay,Trianon,Luzarches, Gocourt, marquis de Méry, Mériel et autres lieux. Mais de tous ces titres, celui qu'il portait de préférence comme ses pères et qui était devenu partie intégrante de son nom, était celui de comte de Ghamplàtreux. La Révolution ellemême, qui prétendait tenir comme non avenus et retrancher des noms patronymiques les noms tirés des terres seigneuriales, respecta celui de Ghamplàtreux, et l'acte de jugement du. tribunal révolutionnaire portant condamnation à mort dumari de Louise de Lamoignon le désigne sous le nom de citoyen Mole surnonmié Ghamplàtreux.
G'était donc là que le président Mole passait la plus grande partie de son existence depuis sa sortie du parlement; mais sa femme résidait principalement au château de Méry qu'elle tenait de son père, et dont il nous faut parler aussi avec quelques détails, parce qu'Elisabeth Mole, sa belle-fille, y vécut longtemps, non-seulement aux jours de sa prospérité et de son bonheur, mais après que la Révolution l'eut rendue veuve, momentanément pauvre, et eût
\n: Di: madame mole. 2;
éteint successivement les premières joies de sa yie.
La présidente Mole avait reçu en dot la grande et magnifique terre de Méry, de son père Samuel Bernard, qu'on pourrait appeler le grand trésorier des dernières années de Louis XIV et des premiers temps du règne de Louis XV. Ce célèbre financier n'était pas de race juive, comme on l'a cru à cause de sa richesse et du prénom de Samuel. C'était un chrétien catholique, sans ferveur peut-être, mais sans préjugés philosophiques, fils d'un peintre estimé du xvii^ siècle. Il s'était illustré par sa grande manière d'user de sa fortune autant que par l'immensité de cette fortune même. A deux reprises différentes, il avait soutenu et relevé de son crédit celui de Louis XIV ébranlé par ses derniers revers et celui de Louis XV, et il avait noblement perdu, a ce métier, vingt millions au moins de ses deniers. Il différait en ce point de nos financiers modernes qui ne passent point pour s'appauvrir au bénéfice des gouvernements et des nations.
En récompense des services signalés qu'il aval rendusauroyaume,il fut anobli, créé conseiller d'État; il reçut le grand cordon de S. -Michel, acheta plusieurs terres seigneuriales, entre autres le comté de Coubert, dont il porta de préférence le nom et le titre. Sa générosité était telle qu'à sa mort on trouva pour plus de dix millions de billets souscrits par de pauvres créanciers, surtout des officiers ruinés par la^ continuité des guerres et l'absence de .toute solde, qui avaient eu recours cà lui, et à qui, par son testament, il fit remise de leur dette.
Il avait épousé en secondes noces mademoiselle de Saint-Chamans, fille du dernier marquis de Saint- Chamans, propriétaire de Méry, et pour ne pas laisser cette terre sortir de la famille il l'avait rachetée en 1727 au prix de 450,000 livres, somme énorme pour le temps, et qui donne une idée de l'importance de cette propriété. Il la donna à sa fille en la mariant au président Mole. C'était en 1735, et peu d'années après, en 1739, il mourut à quatre-vingt-huit ans en son château de Coubert.On raconte que, par une superstition singulière, il croyait son existence attachée à celle d'une poule noire qui ne le quittait pas. Le fait est qu'il mourut le même jour qu'elle.
La présidente Mole, sa fille , qui s'était mariée à treize ans et qui n'en avait que dix-sept au moment de la mort de son père,passa la plus grande partie de son existence à Méry qu'elle préférait de beaucoup à Ghamplàtreux et dont elle fit un lieu de délices. Qu'on nous permette de reproduire \^ description pleine de charmes que fait du château et de la châtelaine une notice historique moderne sur le domaine et les seigneurs de Méry.
« La présidente Mole avait un attachement sans bornes pour cette terre si bien située sur les bords de l'Oise, pour cette garenne, sa promenade de prédilection qui dominait le château et toute la vallée et qu'elle avait remplies des plus charmants arbustes. Au printems, ce n'était que d'immenses bosquets de fleurs, au milieu desquels la jeune présidente, entourée d'unesociété brillante et revêtue decostumes champêtres, allait tenir sa cour à l'ombre des lilas,
des acacias, des faux-ébéniers, des aubépines, des arbres de Judée et des marronniers.
« Le grand parc qui s'étendait devant le château formait avec les allées tournantes et les bosquets fleuris de la garenne un contraste sévère, mais en parfaite harmonie avec la masse importante du château et le style grandiose de son architecture. C'est la présidente Mole qui le planta à l'instar des parcs dessinés par Le Nôtre : elle fut secondée dans ce soin par un homme plus illustre encore, par Buffon, ce grand admirateur, ce grand historien delà nature.
« La charité avait sa large part au milieu de toutes ces splendeurs. En 1765, voulant compléter le legs fait par son père aux religieuses chargées de l'école, la présidente Mole, de concert avec sa fille , dame Félicité, duchesse de Gossé-Brissac , fit bâtir une maison pour y loger les sœurs. . . Pour pouvoir veiller avec plus de sollicitude à la prospérité de cette fondation, madame Mole l'avait établie près du château, à l'entrée de sa chère garenne, et elle mêlait ainsi à ses promenades et à ses fêtes les pieux devoirs de la charité.
Il paraît que la présidente n'eut pas toujours le caractère le plus facile ; mais son excuse se trouve dans sa destinée même. Se figure-t-on une fille unique, enfant d'un père septuagénaire, mariée à l'âge de treize ans, maîtresse d'une fortune immense, d'un domaine où les habitudes de plusieurs siècles et le souvenir de ses ancêtres faisaient de la châtelaine un objet de respect et d'amour, investiepar son mariage d'une dignité et d'un titre si plein de prestige ,
30 VIF. DE :madame mole.
entourée d'une société brillante, s'empressant de répondre à Tappel de sa gracieuse hospitalité et de prendre part à ses fêtes ! Que l'on se représente cette existence si luxueuse, si pleine de tous les charmes et de toutes les grandeurs, et qu'on s'étonne ensuite de trouver chez notre belle présidente quelques sentiments de personnalité et de domination î Ne devraiton pas, à plus juste titre, s'étonner de la voir rester fidèle àses devoirs, chrétienne, charitable aux pauvres, et résister au torrent d'immoralité qui entraînait notre malheureuse société à l'abîme ouvert par les désordres de la royauté?
Ce fut surtout à la fin de sa vie que s'altéra le caractère de la présidente; l'âge, les souffrances d'une longue maladie qui finit par la conduire au tombeau, avaient exercé sur elle une influence dont se ressentaient ses enfants et ses familiers » (1).
Nous avons vu en effet que Louise Mole ne rencontra pas toujours chez sa belle-mère la bienveillance que méritaient ses aimables vertus. Quand, après son mariage, en 1780, elle entra dans ce château de Méry dont nous venons de reproduire la séduisante description, tout y était bien changé et les fêtes avaient disparu avec la jeunesse et la santé de la châtelaine. Il ne restait plus rien de cette brillante jeune femme, que ses portraits, conservés au château de Méry, la représentent tantôt en costume de pèlerine, le sourire aux lèvres, le regard enjoué, tantôt en parure de fête, les vêtements couverts de
1. Notice historique, sur le domaine et les seigneurs de Méiy, par le comte de Ségur-Lamoignon.
VI li DE MADAME MOLE. 31
guirlandes de bleuets, une couronne de fleurs à h main, présidant aux divertissements et aux danses. Ou plutôt, il restait d'elle, sous des dehors deveuus sévères et sans beauté, sous une apparence chagrme et parfois désagréable, ce fonds de foi chrétienne, d'amour du devoir, de charité pour les pauvres, qui avaient été Thonneur et la vraie beauté de sa vie. La pieuse Louise ne s'y trompa point. Elle ne regrettait rien des fêtes dont Méry avait été le théâtre, et elle en préférait l'austérité présente. Sa douceur angéhque.sa patiente sérénité, répandirent sur les dernières années de sa belle-mère la paix surhumaine qui vient de Jésus-Christ et qui mène à Jésus-Christ; et quand le 16 février 1784, la présidente Mole rendit pieusement son âme à Dieu, elle unit dans ses dernières bénédictions et ses tendres remerciments sa sainte belle-fiUe
et son fils.
On rensevelit dans la chapelle dédiée à Saint-Antoine de l'église de Méry, qui depuis plusieurs siècles servait de chapelle funéraire aux seigneurs du château, et ses enfants, trop chrétiens pour manquer à la vérité, même en parlant de leur mère, purent faire inscrire sur le marbre de son tombeau l'épitaphe suivante qui témoigne de la pureté de sa vie et de la sainteté de sa mort :
« Ici repose le corps de très-haute et très-puissante dame, madame Bonne-Félicité Bernard, épouse de très-haut et très-puissant seigneur monseigneur Mathieu-François Mole, comte de Champlàtreux, marquis de Méry, ancien premier président au parlement de Paris.
Cette vertueuse épouse n'a connu les richesses que pour les verser avec abondance dans le sein des pauvres qu'elle traitait comme ses enfants, et particulièrement ceux de sa terre de Méry, qui ne doivent jamais oublier ses bienfaits et ses exemples.
Elle possédait toutes les vertus qui caractérisent les grandes âmes, elle fut l'épouse la plus fidèle, la mère la plus tendre, l'amie la plus parfaite : elle n'a vécu que pour pratiquer le bien.
Attaquée d'une maladie longue et douloureuse qui avait épuisé toutes ses forces, elle n'en retrouvait plus que pour demander à Dieu une bonne mort : sa foi était des plus vives, sa soumission en fut la suite. Après avoir fait à Dieu le sacrifice de sa vie avec un courage qu'il n'appartient qu'à la religion de donner, elle s'endormit dans le Seigneur, le 16 février 1784, âgée de soixante-deux ans. Priez pour elle ! »