‹ Vie de Madame MoléChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

MADAME MOLE A MÉRY. — LE PARLEMENT. — APPROCHE DE LA RÉVOLUTION. — 1789. — L'ÉMIGRATION.

La mort de la présidente seule laissait à son fils la disposition d'une immense fortune, estimée à 500,000 livres de rente, chiffre qui en représente environ 1,500,000 aujourd'hui; et elle faisait de sa belle-fille la châtelaine de Méry. Louise Mole ne vit dans ce splendide héritage qu'un moyen de venir plus largement en aide aux membres souffrants de Jésus- Christ, et c'est entre les mains des pauvres qu'elle versa tout le superflu de sa richesse. Elle continua à Méry l'existence des dernières années de sa bellemère, et ne songea pas un instant à ressusciter le luxe et les fêtes que la santé et la jeunesse de la présidente avaient en s'éloignant emportés avec elles. Mais, ce que celle-ci avait donné à Dieu et à ses pauvres surtout dans le déclin de sa vie, elle le leur donna dans toute la force et la fleur de son printemps, et l'on vit cette jeune femme de vingt ans mener, au sein d'une opulence presque royale, l'existence d'une Sœur de charité. Elle savait tenirjson rang, et l'état

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de sa maison était en rapport avec la situation de son mari et sa fortune ; mais rien n'était donné au faste, et l'esprit de pauvreté régnait au milieu de celte richesse. En agissant ainsi, elle suivait d'abord le penchant de son cœur et les inspirations de sa foi ; mais elle obéissait en même temps à ce besoin de réaction et de protestation publique et active qu'inspirent à toutes les grandes âmes le spectacle de toutes les grandes folies.

La société française courait en effet aux abîmes avec une fureur de plaisirs, une légèreté d'esprit et de cœur et une ivresse des sens inconnues depuis la chute du paganisme. Les scandales de la Régence, les rigueurs du jansénisme qui avaient déconcerté et écarté de la religion les âmes incapables de porter un joug trop dur à la nature humaine, le succès des doctrines philosophiques qui en avaient été la suite, le rire sacrilège de Voltaire mêlé aux impiétés sentimentales de Rousseau, cet esprit de vertige et d'erreur qui s'empare des sociétés comme des souverains destinés à périr, tous ces symptômes effrayants apparaissaient de plus en plus aux regards des chrétiens, et présageaient des catastrophes sans exemple. On riait de tout, même de la ruine qu'on entrevoyait dans un avenir prochain. Louis XY vieillissant n'avait-il pas dit: (^ Après moi le déluge» mots d'une clairvoyance égale à son épouvantable égoïsme? Les sages de l'Église, prêtres et prélats, docteurs et missionnaires, prêchaient la pénitence, comme autrefois saint Jean-Baptiste, aux multitudes encore innocentes, mais leur voix n'était pas écoutée des

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vrais coupables, et daus la haute société, dans celle qui gouvernait, les seuls missionnaires recherchés et applaudis étaient les apôtres du matérialisme ou de l'incrédulité.

Quant aux sages de la politique, ne voyant pas le mal où il était, c'est-à-dire dans le mépris; de Tautorité de Jésus-Christ, seul soutien de toute autorité humaine, ils cherchaient dans des combinaisons et des palliatifs insuffisants le remède à des maux secondaires. Les uns apportaient des plans financiers que la folie des spéculations et l'amour effréné du luxe rendaient impuissants en face de déficits sans cesse renouvelés ; les autres croyaient trouver dans rimportation des institutions anglaises ou même américaines le salut universel ; comme si les institutions et les mœurs d'une nation vieille de dix siècles pouvaient se transformer à la baguette, et se traiter à la façon des vêtements dont on change à volonté la forme, la coupe et la couleur.

Aumilieudetousces médecins politiques et sociaux, de ces charlatans et de ces fous, le pieux et excellent roi Louis XYI, souverain admirable pour des temps ordonnés et tranquilles, mais trop scrupuleux, et trop faible de caractère pour une époque de transition et de troubles, ne savait auquel entendre, et allait d'une influence et d'une politique à une autre. II avait l'instinct d'un réformateur, sans en avoir le génie et la volonté, et, à la lumière de sa foi et de sa ve?tu, il voyait le mal sans en voir clairementou sans oser y appliquer énergiquement le remède.

C'est ainsi qu'il en vint à lutter contre l'influence

renaissante du Parlement qui voulait cependant comme lui la réforme des abus financiers, mais qui la voulait par d'autres moyens que la création de nouveaux impôts, et qui mêlait à ces intentions louables un esprit de domination inhérente au tempérament des anciens légistes dont il descendait.

La pensée de M. d'Esprémenil et des magistrats qui combattaient avec lui était bien simple en théorie, c'était de combler le déficit par voie de suppression de dépenses : mais en pratique, c'était autre chose. Toucher aux dépenses, c'était toucher aux abus qui les rendaient nécessaires et au monde d'hommes de cour, d'État et de finances qui vivaient de ces abus. Il eut fallu pour opérer cette réforme si facile à rêver une force de volonté qui faisait absolument défaut à Louis XYL De là, sa lutte avec le Parlement qui se refusait à enregistrer de nouveaux impôts, l'impopularité croissante de la Reine qu'on accusait à tort de soutenir le roi dans cette lutte, dont une coalition de princes sans morale, sans pudeur, dévorés d'ambition, de francs-maçons et de sectaires, avait juré la perte comme moyen le plus sûr d'atteindre le roi lui-même. De là, ces lit> de justice tenus de trois en trois mois en 1787 et 1788, ces discussions et ces protestations d'où sortit l'idée de la convocation des États généraux. Le Parlement fut successivement exilé à Troyes, puis rappelé à Tavénement de M. Necker^ et la dignité royale sortit de ces ardents débats mortellement blessée.

M de Lamûignon,père de madame Mole, était alors

garde des sceaux et eu cette qualité orgaue officiel de la résistauce royale aux exigences du Parlement. Quoique la nomination de son gendre, rentré à vingthuit ans dans cette haute assemlilée comme président à mortier, fût due en partie à l'influence de M. de Lamoignon, et bien qae le dévouement de M. Mole au roi et à la monarchie fut absolu, il semble qu'il ne partageât pas les opinions de son beau-père, si l'on en juge par un mot que lui attribuent les mémoires du temps. Après un des lits de justice où M. de Lamoignon avait exprimé avec une extrême énergie la volonté du souverain et Tordre d'enregistrer les édits relatifs aux nouveaux impôts, M. .Mole passant près de lui, lui dit à demi-voix : « Quelle scène vous venez de faire ! — Il le fallait î » se contenta de lui répondre M. de Lamoignon.

Il est certain que si la résistance du parlement était raisonnable au fond, que si son appel à la convocation des États généraux était conforme aux vieilles traditions nationales depuis si longtemps abandonnées,au point où en étaient arrivés les esprits et les choses, on pouvait en contester l'opportunité, et que l'opinion de M. de Lamoignon était aussi justifiable peut-être que celle de son gendre. Mais on ne peut méconnaître que, pour un esprit et un cœur généreux comme celui de M. Mole, l'appel aux réformes urgentes, au contrôle tutélaire des représentants du pays sur les finances de l'État et la marche générale des affaires, n'eût de puissants attraits, et qu'il dût souhaiter ardemment voir appliquer aux choses publiques le système raisonnable et chrétien

qu'avait adopté madame Mole dans sa manière de vivre et dans l'emploi de sa fortune.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement dut céder, M. de Lamoiguon s0 démit de ses fonctions de garde des sceaux, et je doute que M. Mole ait conservé les siennes par un autre sentiment que celui du devoir. L'appel d'un étranger, d'un Genevois protestant au gouvernement de la France catholique dut froisser profondément ses sentiments les plus intimes et le faire douter du salut de la monarchie. C'a toujours été un des caractères de la Révolution en France de livrer le pays à des mains étrangères, et si jamais on n'eut autant sur les lèvres le mot de patriotisme, jamais on n'en méconnut à un égal degré les règles élémenmentaires.il faut laver son linge sale en famille, était un des vieux proverbes, une des vieilles traditions de la France. Hélas 1 on a changé cela comme tout le reste; depuis 1789, nous lavons notre linge en public,*nous le lavons dans le sang, et trop souvent, ce ne sont pas des mains françaises qui tiennent le battoir.

L'année 1788 qui vit la chute de M. deLamoignon vit aussi sa mort. Il périt dans sa terre de Basville, victime d'un accident de chasse, et ce grand deuil privé préluda pour madame Mole au deuil de la patrie qu'elle allait porter avec toutes les âmes françaises. Heureusement, il lui restait sa mère qui devait lui survivre, et madame Berryer, sa sainte grand'mère, qui, malgré son âge très-avancé, était destinée à voir avant de mourir, les malheurs sans nom et la résignation héroïque de celle qu'elle avait

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formée dés son enfance à tous les dévouements et ù toutes les vertus.

L'hiver de 1788 à 1789 fut terrible, et la faim, mauvaise conseillère des nations comme des individus, fît pénétrer les passions révolutionnaires dans le peuple des campagnes qui jusque-là en avait été préservé. Les agents des sociétés secrètes qui avaient juré la perte de la monarchie et de la religion exploitèrent contre les prêtres et les nobles la misère que ceux-ci combattaient, cependant de toute leur puissance. C'était la société elle-même, son organisation, ses représentants les plus élevés et les plus respectables qu'on accusait de la disette et des malheurs publics. On se servait même des bienfaits du roi, de ses réformes, de son ardent amour pour son peuple, contre les amis les plus fidèles de la monarchie. C'est au nom de Louis XVI qu'on osa commencer cette guerre impie et sanglante aux châteaux et aux églises, cette nouvelle Jacquerie plus terrible que la première qui sema partout les ruines et l'épouvante et qui préluda, par ses crimes non réprimés et par les horreurs de l'anarchie, aux crimes médités et aux horreurs légales de la Terreur. Cette infâme exploitation du nom du meilleur des rois fut trop générale pour n'être pas le résultat d'un mot d'ordre, et c'est en présence de ces odieux calculs, de ces noirceurs criminelles qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître et de proclamer avec Joseph de Maistre, le caractère sataniquede la Révolution française.

Je ne chercherai pas à refaire, après un auteur qui l'a faite avec l'aulorité de son scepticisme même

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en des traits inefifaçables M), la description de cette

Jacquerie des années 1789 et suivantes qui explique, excuse et justifie absolument l'émigration. Il m'appartenait cependant d'en parler, pour Thonneur de madame Mole dont je raconte l'histoire, puisqu'elle émigra avec son mari et ^es enfants dès la première année de la Révolution. J'aime mieux renvoyer le lecteur qui en voudra connaître les horribles détails à l'ouvrage froidement impartial de M. Taine, et je me contente d'emprunter à cet historien la citation suivante des articles publiés dans le Mercure de France en 1791 par Mallet-Dupan au moment même ou s'accomplissaient tous ces crimes. Ce témoignage d'un contemporain donnera une idée suffisante des hommes et des choses qu'on ose exalter aujourd'hui.

«Quiconque considérera impartialement les seules et véritables causes de l'émigration les trouvera dans l'anarchie. Si la liberté individuelle n'eùtpas été formellement menacée, si l'on n'avait pas mis en pratique le dogme insensé, prêché par les factieux, que les crimes de la multitude sont les jugements du ciel, la France eût conservé les trois quarts de ses fugitifs. Exposés dejuiis deux ans à des dangers ignominieux, à des outrages de tout genre, à des persécutions innombrables, au fer des assassins, au brandon des incendiaires^ aux plus infâmes délations de leurs serviteurs corrompus, aux visites domiciliaires, aux emprisonnements arbitraires, abandonnés à la fureur inquiète des clubs, des dénonciateurs, des

i. M. Taiiip. — ■ La Révolution, t. V\

administrateurs intimidés, ils trouvent des bourreaux partout.... Quiconque a détesté les énormités du fanatisme (politique) et de la férocité publique, quiconque a accordé sa pitié aux victimes entassées sous les débris de tant de droits légitimes et d'abus odieux; quiconque enfin à osé élever un doute ou une plainte a été affiché ennemi de la nation.

« Après avoir présenté ainsi les mécontents comme autant de conspirateurs, on a légitimé dans l'opinion tous les crimes dirigés contre eux. La conscience publique, formée par les factieux et par cette bande d'écumeurs politiques qui seraient l'opprobre d'une nation barbare, n'a plus considéré les attentats contre les propriétés et les villes que comme une justice nationale, et plus d'une fois, l'on a entendu la nouvelle d'un meurtre ou la sentence qui menaçait de mort un innocent faire éclater des hurlements d'allégresse. Il fut donc établi deux droits naturels, deux justices, deux moralités ; par l'une, il est permis de faire contre son semblable, réputé aristocrate, tout ce qui serait criminel s'il était patriote....

« Avait-on prévu qu'au bout de deux ans, la France peuplée de lois, de magistrats, de tribunaux, de gardes citoyennes liées par des serments solennels à la défense de l'ordre et de la sûreté publique, serait encore et toujours une arène où des bêtes féroces dévoreraient des hommes désarmés ? »

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