‹ Vie de Madame MoléChapitre 8 sur 29 · CHAPITRE Vi · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vi

DÉCRETS CONTRE LES ÉMI&RÉS. — M. MOLE ET SA FAMILLE REVIENNENT EN FRANCE. — LE 10 AOUT 1792. —ARRES- TATION DE M. MOLE.

Ou cujicoit que, dans un tel état social, avec un gouvernement déjà désarmé, trahi, ayant à lutter à la fois contre ses amis et ses ennemis, avec l'eiïervescence des passions populaires entretenues par les ennemis de Dieu et de la monarchie, surrexcités par la misère et la convoitise, la position ne fût plus •tenable pour ceux que leur noblesse, leur fortune, et leurs sentiments religieux désignaient trois fois aux fureurs de la multitude, .le ne sais quelle fut vis-àvis de madame Mole et de sa famille, l'attitude de la population de Méry, de ces pauvres qu'elle nourrissait de ses aumùnes, qu'elle soignait de ses mains, dont elle faisait élever et instruire les enfants par les sœurs de son école. D'après ce qui se passait ailleurs, les ingratitudes inouiesdont l'histoire de ces temps est remplie durent se manifester à Méry comme dans tant d'autres domaines où la haine, le vol et le pillaoe. et même l'assassinat des seigneurs les phis

humains, des dames les plus pieuses et les plus charitables répondirent à des bienfaits séculaires.

Ce qui est certain, c'est que M. Mole ne trouva plus, dès la fin de Tannée 1789, de sécurité ni pour ses biens ni pour sa personne, ni pour sa sainte femme etses enfants à Méry, non plus qu'à Paris, et qu'ildut émigrer avec toute sa famille, lui le meilleur, le plus doux et le plus vertueux des hommes. 11 est probable que, comme la plupart des émigrés qui n'allèrent pas à Coblentzse mettre à la disposition des prmces, il se retira en Angleterre et qu'il y mena la vie retirée, austère et réduite que lui imposaient les circonstances. En supposant que ses sentiments n'eussent point suffi, dans ces temps sans précédents où il était si difficile de connaître son devoir à l'écarter du camp de Condé où ses beaux-frères se trouvaient avec la plupart des gentilshommes d'épée, ses fonctionset seshabitudes de magistrature nelaissaient place pour lui à aucune alternative. Son séjour en Angleterre ne fut donc qu'un temps de retraite et de solitude où il ne vécut que pour Dieu, sa femme et ses enfants.

Pour madame Mole, les privations relatives résultant de ce nouvel état de vie ne furent même pas un sacrifice. Ce qui lui manqua en exil, ce ne fut pas le luxe, ni même l'abondance des ressources, choses secondaires auxquelles elle n'avait jamais attaché sou cœur, ce fut la facilité de s'approcher des sacrements, d'entendre la messe, d'entretenir en son âme la flamme du divin amour. Ce fut aussi l'absence de sa mère et de sa grand'mère qui, après son mari et

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ses enfants étaient ses seules affections et ses seules joies véritables.

Mais cette première épreuve ne dura pas longtemps; ce n'était que le prélude et comme le prologue du drame affreux qui se préparait pour elle comme pour tant d'autres. Le moment ne tarda pas à venir où l'émigration devint un crime puni de châtiments empruntés par la Révolution à ce que le despotisme avait de plus odieux. La Constituante commença la série de ces décrets iniques qui, ne distinguant pas entre les soldats de l'armée de Gondé et ceux qui se contentaient de vivre obscurs et tranquilles à l'étranger, fit de la résidence obligatoire en France une règle sans exception sanctionnée par des peines draconiennes. Elle tripla les impositions foncières et mobilières de tous les émigrés sans distinction, et prescrivit une retenue triple sur leurs rentes et redevances.

La législative fit un pas de plus ; elle décréta que tout émigré qui ne serait pas rentré en France dans un délai fixé, verrait ses biens séquestrés, confisqués et mis en vente, ce qui représentait une valeur de plus de 4 milliards. C'était poser aux émigrés ce dilemne eff'royable : ou vous reviendrez vous mettre sous le couteau de la populacelivréesans répression à toutes ses fureurs, ou vous serez réduits à la misère, vous, vos femmes et vos enfants.

En présence de ces iniquités législatives, l'honnête Mallet-Dupan, que nous avons déjà cité, ne pouvait contenir son indignation et s'écriait dans le Mercnrp (/^Fm/?cp du 18 février 1792: « Quoi! vingt mille

familles absolumentétrangèresaux projets de Goblentz et à ses rassemblements, vingt mille familles dispersées sur toutes la face de l'Europe par les fureurs des clubs, par les crimes des brigands, par le défaut constant de sûreté, par la stupide et lâche inertie des autorités pétrifiées, par le pillage des propriétés, par l'insolence d'une cohorte de tyrans sans pain et sans habits, par les assassinats et les incendies, par la basse servilité des ministres silencieux,par tout le cortège des fléaux de la révolution, quoi, ces vingt mille familles désolées, des femmes, des vieillards, verront leurs héritages devenir la proie des gaspillages nationaux? Quoi î madame Guillin, par exemple, qui a dû fuir avec horreur la terre où des monstres ont brûlé sa demeure, égorgé et mangé son mari et vivent impunément à côté de son domicile, madame Guillin verra sa fortune confisquée au profit des communautés municipales auxquelles elle doit ces épouvantables infortunes ! »

Telle était en effet la loi, et cependant, ce n'était pas encore la Convention qui dominait; la Terreur n'était pas commencée et le règne de la Législative durait encore 1 Ces monstruosités s'édictaient sous une constitution qui avait prétendu mettre fin aux abus de l'ancien régime et inaugurer le règne de la liberté, de la fraternité et de l'égalité. « Tant pis pour les émigrés, s'ils n'osent rentrer I s'écrie à son tour M. Taine qui, malgré son scepticisme philosophique, ne peut garder son sang-froid devant ces prodiges d'iniquité. Ils vont être frappés de mort civile, bannis à perpétuité, et, s'ils rompent leur ban, livrés

àla guillotine... Magistrats, simples riches, bourgeois ou paysans catholiques, le clergé insermenté depuis le cardinal archevêque jusqu'au simple vicaire de village, tous seront poursuivis, puis dépouillés, puis écrasés par la même oppression populaire et par la même oppression législative, chacune des deux persécutions provoquant et aggravant l'autre, tant qu'enfin la populace et la loi, complices l'une de l'autre, ne laissent plus ni un toit, ni un morceau de de pain, ni une heure de vie sauve à un gentilhomme ou à un curé î »

En présence du décret de la Législative, M. Mole n'hésita point. Restera l'étranger, c'était ajouter aux douleurs de l'exil les souffrances de la misère, et entraîner dans sa ruine sa femme et ses enfants. Revenir en France, c'était sans doute exposer sa tête à des fureurs publiques ou privées trop faciles à prévoir malgré la garantie des lois et les promesses du Gouvernement ; mais, c'était s'exposer seul, il le pensait du moins, et il ne pouvait prévoir encore que la justice révolutionnaire ne respecterait même pas les femmes et que les prisons s'ouvriraient pour des enfants en bas-âge. Qui sait même si, par une illusion trop facile aux âmes généreuses, il n'espérait pas trouver dans les auteurs et les hommes politiques de la nouvelle constitution quelque garantie pour sa personne et pour ses biens, quelque fîdéhté dans l'exécution de leurs promesses ?

11 revint donc en France dans les délais fixés pai" les décrets, c'est-à-dire dans les premiers mois de 1 79îi, et pensant avec raison que le séjour de Paiis était

encore moins dangereux que celui de Méry ou de Ghamplâlreux, il s'établit à l'hôtel Mole avec son vieux père, l'ancien premier Président du Parlement, l'ancien adversaire de Maupeou, qui, infirme, âgé de quatre-vingt-sept ans, affaibli dans son intelligence, n'avait plus la pleine conscience des horreurs qui s'accomplissaientautourde lui, et assistait, en témoin presque désintéressé, à la ruine et au déshonneur de la France.

Madame Mole ne pouvait venir en aide à son mari et à la patrie que par ses prières et ses bonnes œuvres. Elle multiplia les unes et les autres, et et comptant moins que jamais sur la reconnaissance des pauvres, elle les secourut pour le pur amour de Dieu. Malgré le progrès de la dissolution morale du peuple, les excitations d'une presse impie et sanguinaire et le souffle satanique qui passait et pénétrait partout, sa charité était si grande, sa bonté si admirable qu'elle se fit de nombreux amis jusque dans les rangs de la populace et qu'en beaucoup de cœurs dévorés par la misère et le vice, elle triompha de l'ingratitude. Nous verrons, un peu plus loin, que le dévouement reconnaissant de ses pauvres ne lui futpas inutile et qu'elle put, en unjourd'éclaircie, redire la parole divine du Sauveur : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît. »

Cependant, la Révolution poursuivait sa marche avec la rapidité d'un torrent. A la fatale journée du 20 juin 1792 qui fut le dernier coup porté à la majesté royale, succéda la journée du 10 août qui porta

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le coup mortel à la monarchie elle-même. Le vieux trône de la maison de France s'abîma dans le sang de ses derniers défenseurs, et tandis que l'infortuné Louis XYl prenait avec la Reine et ses enfants le chemin du Temple, les prisons se remplirent de tous les bons citoyens qui jusqu'alors avaient échappé à la police révolutionnaire.

M. Mole était de ceux-là. La profonde retraite dans laquelle il vivait depuis son retour d'émigration l'avait préservé. Mais, à l'exemple du divin Maître, il fut trahi par quelques-uns des gens de sa maison inspirés par l'esprit démagogique ou par l'espoir d'une récompense pécuniaire. Sa présence à Paris fut signalée ou rappelée au comité révolutionnaire, et un matin, une troupe plus ou moins régulière de soldats ou de bandits, à la solde de la Commune de Paris, vint l'arrêter chez lui a» nom de la loi. On l'arracha brutalement aux embrassements de sa femme et de ses enfants, et on l'écroua dans une des nombreuses prisons qui regorgeaient déjà de criminels de sa sorte.

« C'est grand'pitié, avait dit son illustre aïeul, le président Mole, aux révoltés de la Fronde qui insultaient à la dignité royale, c'est grand'pitié, quand le yalet prend la place du maître î » Mais c'est une pitié plus grande encore quand non-seulement les rangs sont intervertis, mais les idées et les mots même bouleversés : quand les notions du droit et de la raison sont troublées à ce point que la vertu est réputée crime et le crime vertu, que les juges sont en prison et les mnifaiteurs à la place des juges, que la force

publique, au lieu d'être au service de la loi contre les scélérats, est l'arme des scélérats contre la loi, et que le glaive de la justice sociale n'est plus qu'un poignard aux mains des assassins. Ce spectacle que la France n'avait pas vu encore, elle allait le contempler dans toute son atrocité, et du premier coup, la jeune République française allait, pour ses débuts, dépasser tout ce que le monde avait vu d'horreurs depuis les jours de Néron, de Tibère et de Dioclétien.

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