IV. La Mecque
La Mecque est une ville fort ancienne. Son nom n'a pas varié depuis l'antiquité très reculée à laquelle il faut faire remonter, sans plus de certitude, ses origines. En ce temps, on appelait déjà Mekka ou Bekka soit l'emplacement où devait s'élever plus tard la cité sainte, soit l'embryon de ville qui s'y trouvait alors construit. Ces deux termes sont synonymes et signifient un lieu de grand concours (i) ; ils indiquent bien que ce lieu était le rendez-vous, permanent ou périodique, de nombreux voyageurs ou visiteurs (marcliands ou pèlerins).
Comme on le verra au cours de ce chapitre, la position géographique de La Mecque eût suffi pour lui donner une importance politique et commer-
(i) Histoire universelle, etc., t. XV ; Amsterd. et Leipzig, i:;6o.
ciale : mais c'est à son temple, la Kaaba, qu'elle dut sa suprématie religieuse,
La Kaaba, de tout temps, avait attiré en foule les pèlerins. Par exemple, il est difficile de fixer si le temple a été bâti avant la ville, ou si la ville existait déjà lorsque le temple lut construit.
Si l'on en croit une tradition arabe qui porte bien la marque de son origine hébraïque, la Kaaba aurait été rebâtie par Abraham (i) : « Abraham ayant reçu, dit-on, la mission divine de bâtir un temple saint, quitta la Syrie pour obéir aux ordres de Dieu tout-puissant, et descendit en Arabie, où il fonda la Kaaba, qui fut longtemps l'objet exclusif de la vénération des Arabes (2). »
Mais cela ne npus apprend rien sur le point en question.
Outre la vénération qui devait rejaillir sur ses pierres, d'avoir été assemblées par un aussi illustre architecte, la Kaaba offrait encore, sans compter les nombreuses et bizarres idoles auxquelles elle donna plus tard l'hospitalité, deux attractions majeures à des pèlerins de race sémitique : elle renfermait le Puits Zemzem et la Pierre Noire.
L'origine du puits se rattachait à une de leurs traditions les plus chères :
« Les mahométans sont persuadés que Zemzem est la même source que Dieu fit sourdre de la terre
(i) La Kaaba avait d'abord clé bâtie par Adam, puis par Noé. Lorsque Abraham la rebâtit il n'avait pour aide que 8on lils Ismaël. Ismai4 apportait la terre et les pierres pen^ dant qu'Abraham maçonnait (Rauzat-us-Safa : Bible de l'Islam) ; traduction Lamairesse), Voir cet ouvrage pour tous les détails relatifs à cet événement. De la manière dont il est rapporté, on serait en droit de conclure que la Kaaba fut réédifiée en plein désert.
(fi) Sédillot : Histoire générale des Arabes ; t. V\
pour désaltérer Ismaël, lovsqnAgar, sa mère, errait avec lui dans le désert ; et quelques-uns prétendent qu'elle a été nommée ainsi, parce qu'elle lui cria en langue égyptienne, Zem, Zem, c'est à dire arrêtez, arrêtez ; quoiqu'il semble plutôt que ce nom lui a été donné à cause du murmure de ses eaux. D'autres dérivent ce mot du verbe Zem, qui signifie sourdre de terre (i). »
Quant à la Pierre Noire, elle fut apportée par l'Ange Gabriel à Ismaël, fils d'Abraham (pendant qu'il aidait son père dans la construction de la Kaaba ?) et au jour du Jugement elle doit rendre témoignage en faveur de ceux qui se seront prosternés devant elle (2).
« Cette pierre était sortie du Paradis blanche comme le lait et peu à peu, à force d'être touchée par les pécheurs et les idolâtres était devenue noire et opaque comme leurs cœurs (3) ».
Ces traditions et quelques autres se rattachant aux mêmes sujets sont sans lien avec l'histoire. Elles peuvent avoir été importées telles quelles par les juifs chez les Arabes, qui les adaptèrent à leurs propres conceptions du passé, d'autant plus volontiers qu'ils y trouvaient la marque de la faveur divine à l'égard de leur race, et la preuve qu ils étaient aussi privilégiés que les juifs.
Bien que les auteurs musulmans les tiennent pour authentiques, car elles tendent toutes à grandir le prestige de leur cité sainte, et à établir que la
(i^ Histoire universelle depuis le eommençemcnt du monde, etc. : t. XV ; Amsterdam et Leipzig, 1760.
(•2) Sédillot : Histoire générale des Arabes, t I.
(3) Rauzat-us-Safa : Bible de l'Islam, de Mirkhond, traduclion Lamairesse.
future mission de Mahomet avait été de tout temps l'objet de la préoccupation de Dieu, nous allons, afin de faire s'il est possible quelque lumière sur les origines de la Mecque, résumer ici les observations et jugements des auleurs pi*ofanes.
i«Dans les éléments essentiels du culte de la Kaaba avant Mahomet, il n'y a pas trace de quoique ce soit qui se rapporte forcément à Abraham. Baiser la pierre noii'c, faire le tour de la Kaaba, accomplir les rites de la Mecque, dû mont Arafat et de la vallée de la Mina, observer les mois sacrés, avoir im territoire considéiv connue saint, sont des choses sans lien nettement défini avec Abraham et avec sa loi ou testament. Ces l'ites sont d'origine étrangère à la contrée principalement occupée par les enfants d'Abraham. Ils étaient ou étroitement locaux, ou liés à l'idolâtrie qui régnait dans le Sud de l'Arabie, d'où ils furent importés par les Béni Jorham ou d'autres tribus (|ui émigrcrent de l'Yémen à la Mecque.
2» On doit attribuer une très haute antiquité aux principaux traits du culte de la Mecque. Hérodote ne parle pas de la Kaaba, mais il mentionne comme une des principales divinités arabes AUlat: cela prouve que très anciennement « Allah » était une idole de la Mecque. Il ftût aussi allusion au culte rendu à des ]>ienvs par les Arabes (t). Diodore de Sicile, qui
(i) Ct's pieiTcs étaicul des pierres brutes, comme aujourtTliui encore les Boiitams dans l'Inde ; peut-être est-oe une même race (les Cushites) qui a eu ces fétiches dans l'Inde et dans l'Arabie. L'ancien culte rendu aux pierres est peutêtre Torigine du jet de pierres qui fait partie des cérémonies du pèlerinage. Cette origine est au moins aussi vraisemblable que la lapidation de Satan par Abraham.
IJn contemporain de Mahomet, Abou-Kadjà-al-Olaridi , raconte, d'après Dozy (Essai sur Vhlstoire de V Islamisme )i
vivait un demi-siècle avant notre ère, signale dans la partie baignée par la Mer Rouge un temple, objet de la vénération « universelle » des Arabes ; ce ne peut être que celui de la Mecque, car aucun autinî n'a Jamais été, cité avec ce caractère. Il n'existe sur sa construction pi^mière aucune tradition « historique ».
De temps immémorial, la tradition i^eprésente la Mecque comme un lieu de pèlerinage annuel pour « toutes » les parties de l'Arabie. Une vénération, une pratique qui s'étendaient dans un aussi vaste rayon doivent remonter à un âge très reculé, aussi bien que les rites cérémoniels concomitants.
3*^ Les rites antéislamiques de la Mecque sont essentiellement liés au Sabéisme, à l'idolâtrie et à l'adoration des pierres qui furent les premières religions de l'Arabie. Il est avéré qu'à la lin du iv'' siècle, les Arabes de l'Yémen sacrifiaient au soleil, à la lune et aux étoiles. Les sept toui's de la Kaaba figuraient probablement la disposition des planètes, c'est du moins l'opinion de plusieurs écrivains arabes faisant autorité. Un rite semblable s'accomplissait dans d'autres temples idolâtriques de l'Arabie.
On a conclu de ces observations que les rites anciens de la Mecque étaient nés des croyances ou cultes primitifs de l'Arabie, et on a expliqué ainsi cette provenance :
La Mecque a dû son origine et son importance à sa situation, à mi-chemin de l'Yémen et de Pétra. Très
« Quand nous trouvions une belle pierre, nous l'adoiûons ; et si nous n'en trouvions pas, nous entassions du sable, nous placions une chamelle bien pourvue de lait au-dessus» et nous faisions couler son lait sur le tas, que nous adorions ensuite aussi longtemps que nous restions en cet endroit. »
4o VIE DE MAHOMET
ancienneuient le commerce ne suivait pas la voie maritime de la Mer Rouge ; le trafic de l'Est et du Sud traversait l'Arabie en partie, de l'Océan Indien ou du golfe Persique à la Syrie, et la vallée de la Mecque se trouvait sur la route des caravanes qui se dirigeaient de THadramaout et de l'Yémen vers le Nord, et réciproquement. Comme l'abondance de l'eau y attirait les caravanes, la Mecque devint en quelque sorte un entrepôt et atteignit presque la richesse et l'étendue de Pétra, Jerash ou Philadelphie (i).
(ij « Des caravanes régulières étaient chargées du transit à travers l'Arabie.
Celles de rYémen, conduites par les gens de Madian et de l'Edom, montaient vers le Nord, et, se maintenant à une distance rapprochée de la côte jusqu'à la Mecque ou jusqu'à Yambo et Havara, traversaient Yathrib (Médine) et de là gagnaient Séla, devenue plus tard Pétra, capitale du royaume des Ëdomites.
Celles de THadramaout et de TOmân, conduites par des hommes de la tribu des Kaydar, traversaient le désert de Dahna, se dirigeaient d'abord vers le pays de Dédan ; puis tournant à l'Ouest au travers du haut plateau du Nedjed, regagnaient dans le Hedjaz, à l'endroit connu de nos jours sous le nom de Ël-Hénakich, la route actuelle du pèlerinage de la Mecque qui les conduisait en Phénicie en suivant les voies adoptées par les caravanes du Yémen.
Une troisième grande route caravanière traversait l'Arabie au Nord dans toute sa largeur, de Coromanis (sur le golfe Persique}, à Pétra.
Les produits de l'Arabie Heureuse et de toute l'Asie orientale étaient centralisés par les Hébreux qui, des différents centres commerciaux de leur pays, les réexpédiaient en Egypte, dans l'Asie occidentale et sans doute dans l'Europe méridionale et orientale.
Mais tous les transports se faisaient par terre, entre rOrient et la Judée, considérée comme pays entrepositaire, « La route maritime effrayait les populations de l' Asie- Mineure; la mer Rouge, semée de bancs de coraux, était
VIE DK MAHOMET ^I
Les plus anciens habitants étaient originaires de l'Yémen et le courant ininterrompu du trafic maintint des relations constantes, des rapports continuels entre eux et la mère-patrie. Ils apportèrent nécessairement avec eux ou reçurent plus tard de l'Yémen le Sabéisme, l'adoration des pierres et l'idolâtrie ; ils associèrent ces croyances et ces rites à la reconnaissance, et pour ainsi dire à la vénération qu'ils avaient pour le puits Zemzem, la cause de leur prospérité, et, près de ce puits, ils édifièrent un temple qui abrita, avec des symboles du Sabéisme la mystérieuse Pierre noire. Des riteslocaux furent ajoutés au système, mais ce fut l'Yémen, le berceau des Arabes qui en fournit le fonds. La prééminence commerciale de la Mecque, y attirait les caravanes et les trafiquants Bédouins de l'Arabie Centrale qui y apprenaient, et rapportaient dans leur pays, plus ou moins de la religion qu'ils y voyaient professer : de sorte que le culte de la Mecque, d'abord purement local, prit insensiblement un caractère national, jusqu'à ce qu'il devint définitivement la religion de l'Arabie. Quand le trafic du Sud abandonna la route de l'intérieur pour suivre soit par mer soit par terre le rivage de la Mer Rouge, le prestige commercial de la Mecque s'évanouit et sa richesse tomba. Mais la Kaaba resta le temple national de la péninsule et le but des pèleri-
considérée comme dangereuse, et l'Océan Indien paraissait trop vaste à des marins improvisés, dépourvus de moyens sûrs de se conduire sur les flots. Les Arabes « enfants du désert » faisaient alors l'office de messagers ou de convoyeurs et ils en conservèrent presque exclusivement le monopole jusqu'au xV siècle (i). » {Histoire du 'Commerce du Monde depuis les temps les plus reculés, etc., par Octave Noël ; t. I, Paris, 1891).
nages grands et petits. (Voir la Bible de l'Islam et les chapitres a et 3 ci-après.)
Voici comment on peut accorder avec cette théorie l'existence de la tradition d'une origine abrahamique de la Kaaba, tradition qui était populaire parmi les habitants de la Mecque, bien longtemps avant Mahomet. .
Nous avons vu que, selon toute vraisemblance, très anciennement et dans une très large mesure, les tribus abrahamiques se mélangèrent aux anciens Arabes, et qu'une de leurs branches, probablement issue d'Ismaël, fonda la Mecque ou s'y établit, et se mêla par des alliances aux premiers habitants venus de TYémen. Des Nabatéens ou d'autres clans de même provenance, y furent également attirés par son heureuse situation pour le commerce, y apportèrent les légendes d'Abraham que les rapports avec les Juifs entretenaient et avivaient continuellement (i). Le mélange des deux races amena l'association des traditions abrahamiques au culte et aux rites provenant de l'Yémen, religion première de la Mecque.
(i) « Abraham a toujours été célèbre dans l'Orient. Ce n*est pas seulement les Hébreux qui le regardent comme leur père : les Iduméens se glorifient de la même origine. Ismaël, fils d'Abraham, est connu parmi les Arabes comme celui d'où ils sont sortis... Ce patriarche était Chaldéen... Les historiens de Syrie Tont fait roi de Damas, quoique étranger et venu des environs de Babylone... Il suivait le genre de vie que suivirent les anciens hommes, avant que tout l'univers eût élé réduit en royaumes. Il régnait dans sa famille avec laquelle il embrassait cette vie pastorale tant renonimée pour sa simplicité et son innocence ; riche en troupeaux, en esclaves et en argent, mais sans terres et sans domaine ; et toutefois il vivait dans un royaume étranger, respecté et indépendant comme un prince..., etc. » Bossuet : Discours sur VHlsloire universelle, ch. II,
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Par suite de rétablissement des Juifs sur un grand nombre de points et de leur diffusion dans toute l'Arabie, leurs traditions devinrent partout populaires, l'histoire de la Palestine se coulbudit avec celle du Hedjaz, et peu à peu les souvenirs idolàtriques furent absorbés dans le pur Tlieïsme d'Israël. C'est encore de là que découle la doctrine arabe d'un Etre suprême auquel les idoles et les dieux étaient subordonnés. Le titre à' Allah Taala, le Dieu le plus haut (suprême), était employé communément pour exprimer cette conception. Mais celleci s'était tellement matérialisée dans quelques tribus qu'il y avait dans leurs offrandes votives une part pour les idoles comme pour le Grand Dieu. La notion d'un Etre suprême sans représentation matérielle est étrangère à tous les cultes indigènes de l'Arabie ; elle a été empruntée aux Juifs, soit directement, soit par l'intermédiaire de quelque tribu de race abrahamique, dans laquelle le contact avec les Juifs avait conservé ou ravivé la connaissance du « Dieu d'Abraham ».
Du reste, bien que la conception de Dieu par
. Mahomet et le Koran fût exactement celle de la Bible, elle était antropomorphique, ainsi que celle des anges chez les Musulmans du temps de Mahomet et de plusieurs siècles après lui, malgré qu'ils fussent d'ardents iconoclastes. Dans la description de l'ascension de Mahomet au ciel donnée par la
, plupart des traditionnistes, Dieu est un immense géant et le ciel un palais; les anges, d'une stature colossale, ont des ailes qui embrassent l'horizon, etc.
Le mélange intime des premiers Arabes avec les races abrahamiques introduisit aussi et surtout dans leurs croyances la doctrine de l'immortalité de l'ûme,
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celle de la résurrection des morts, etc., qui se greffèrent sur les idées arabes. Le langage et les termes bibliques devinrent aussi d'un usage commun, ou du moins assez étendu pour être généralement compris. La foi, le repentir, le ciel et l'enfer, Satan et les anges ; les anges du ciel, Gabriel le Messager de Dieu, étaient des idées ou des expressions courantes ou sur le point de le devenir. Tout aussi répandus étaient les récits de la chute originelle, du déluge, de la destruction des villes de la plaine, etc., qui formèrent la Bible de l'Islam. En un mot, l'Arabie était imprégnée d'hébraïsme.
C'est pourquoi le docteur Sprenger, écrivain très impartial, a dit dans sa Vie de Mahomet (p. 39-49) • « Mahomet n'a fait que réunir les matériaux flottant ça et là, qui avaient été importés ou créés par d'autres. »
Quant à l'état social et politique de La Mecque, comme de toute l'Arabie, il était alors le même que celui qu'on trouve encore aujourd'hui chez les Nomades du désert et qui a été si souvent et si complètement décrit.
Il ne reste aujourd'hui en Arabie que peu de traces de l'ancienne civilisation : c'est dans l'Oman qu'il faut aller pour en retrouver quelques-unes.
Sources de la Biographie de Mahomet.
La tradition et l'histoire ont fourni dans des proportions très inégales aux historiens musulmans anciens, les matériaux des œuvres que nos orientalistes ont mises à contribution pour éo'ire les diverses biographies de Mahomet publiées en Europe.
Parmi ces historiens musulmans, le célèbre savant persan Mirkhond, mort en 1498 (i), mérite d'être regardé comme un des plus consciencieux et des plus éclairés. 11 écrivait dans un temps où la civilisation de VIslam brillait en Asie d un vif éclat ; et il put mettre à profit pour édifier ou enrichir son Œuvre, tout ce que de nombreux savants et philosophes avaient produit avant lui.
Son œuvre capitale, une Histoire générale des origines et de rétablissement du Mahométisme, a été écrite assez longtemps après les grands événements qu'il y rapporte, pour qu'il ait pu les appré-
(i) Mohammed XJirkhond était né en i433 et c'est dans un monastère de Hérat, où il vécut pendant de longues années, qu'il écrivit presque tous ses ouvrages. C'est surtout un historien. Son Rauzat-usSafa est une vaste compilation dont Silveslre de Sacy a traduit la Préface. Notre éminent collaborateur M. E. Lamaircsse en a traduit une autre partie sous le titre de Bible de l'Islam et les éléments de l'ouvrage que nous offrons ici au public sous le titre de Vie de Mahomet sont également tirés de l'œuvre de Mirkhond.
Les autres ouvrages traduits ou tirés de Mirkhond sont, d'après une bibliographie fournie par AJM. Dezobry, Bachelet et Darsy, dans leur Dictionnaire général de Géographie et d'Histoire^ etc. :
Des Notices et Extraits et V Histoire des Rois de Perse et de la Dynastie des Sassanides, par Silvestre de Sacy (en 1793). — L'Histoire de Gengis-Khan, par Langlès, L'Histoire des Ismaéliens de Perse ou Assassins, par Jourdain, ^Histoire des GhojsnévideSj par Frémery (en i845). — L'Histoire des Tahérides et des Soffarides, Irad. en latin par Jénisch (Vienne, 1792!. — Histoire des Samanides, trad. en latin par F. Wilken (Gœttingue, 1804), etc , etc.
Nous nous proposons de publier ultérieurement une Bio^ graphie des successeurs de Aîahomet, les quatre premiers khalifes, d'après Mirkhond, et nous y ajouterons une étude aussi documentée que possible sur les sociétés secrètes et les sectes religieuses dans l'Islam.
cier sainement ; et ils étaient cependant encore assez récents pour que la relation en soit jugée par nous digne de confiance.
En effet, il ne faut pas perdre de vue que, « surtout en Orient, plus un livre se rapproche des faits qu'il relate, moins il renferme d'erreurs et de récits de pure invention (i). » El le xv° siècle de notre ère, dans la seconde moitié ducjuel Mirkhond écrivait ses ouvrages, n'était encore que le ix^ de l'hégire : c'était une épcxiue à la fois de ferveur religieuse et de lumière relative.
]Mirkhond fut à môme de recueillir et de comparer les écrits donnés avant lui, par les auteurs que nous énumèrerons plus loin, et par ceux qui leur succédèrent (2). Avec ces matériaux, il composa sa
(1) Lamairesse : Avant-propos de Rauzat-iiS'Safa : Bible de rislam.
(2) Aboiil-Féda, célèbre géographe et historien arabe, qui a écrit sur les mêmes sujets que Mirkhond, était mort en i33i, ce qui dans son œuvre se rapporte à la Vie de Mahomet, a été traduit et publié, en totalité ou en partie, d'après Sédillot: Histoire générale des Arabes; t. I, p. 43i, n* 20 (Paris, 1877].
La Vie de Mahomet^ extr. d'Aboulfeda, publ.par Gagnier, à Oxford, eu 1728 et à Amsterdam, 1728; Ahulfedœ Annales Moslemici, traduction de J. Reiske, publiée par Adler, 1789-1794; Vie de Mahomet^ en anglais par Murray et en français par Noël Desvergers, etc., etc.
Citons encore parmi les Orientalistes qui se sont le plas occupés de la Vie de Mahomet ;
Prideaux (anglais), 1697 — Boulainvilliers (français), 1730 — Turpin (français), 1778 — les auteurs de V Histoire Uni" verselley trad. de V Anglais, t. XV, 1760 — Sale (anglais) 1701 — du Ryer (français) iô'îq — Maracoi (en latin) 1698 — Okley (anglais).
Audiffret, Silvestre de Sacy, Caussin de Perceval (français) div. époques — Mills (anglais) — Weil (allem.) i843 — Wash. Irviug (anglais) i85o, etc., etc.
VIE DK MAHOMET 4]/
Biographie de Maliomet qui ainsi — il le déclare lui-méine — est un compendium des récits les plus importants et les plus accrédités sur le Prophète.
Il cite généralement les auteurs auxquels il les a empruntés, mais parfois il se réfère a des traditions anonymes.
Or, il importe au lecteur, même musulman, d'apprécier le degré de probabilité historique des versions diverses, quelquefois inventées ou embellies par l'imagination exaltée ou la piété naïve des narrateurs ou des chroniqueurs. C'est jiourquoi nous croyons devoir indicpier les sources de la Biographie de Mahomet et nous eflorcer de déterminer le degré de confiance qu'on leur doit accorder.
La première source est le Koran. Absolument authentique, il est, aux yeux de la critique liistorique, la parole môme de Mahomet, aussi certainement qu'il est la parole de Dieu aux yeux des
Une bonne partie do ces auteurs sont hostiles à Mahomet et à son œuvre (surtout parmi les anglais).
Il importe de eiter aussi un ouvrage tout récent de M. le comte de Castries : L'Islam, Impressions et Etudes, qui contient une discussion très serrée des preuves de la sincérité de Mahomet. L'auteur est très favorable à rislamisme et à son fondateur.
Nous bornons là ces citations, en faisant observer que Mahomet a eu beaucoup plus de biographes, anciens et modernes, que nous ne venons d'en indiquer.
Toutefois, aucune Vie de Mahomet n'a été, croyons-nous, jusqu'aujourd'hui écrite (en français), conime le présent ouvrage, d'après les traditions populaires et les légendes.
L'on peut jusqu'à un certain point ranger parmi les biographes de Mahomet les principaux traditionnistes, non parce qu'ils s'occupèrent spécialement de composer la vie du Prophète, mais parce que les matières qu'ils compilaient et qui, grâce à eux ont passé à la postérité, ont pu aider plus ou moins à reconstituer la vie du fondateur de l'Islamisme.
Musulmans. Il se développe durant tout le cours de la vie privée du Prophète. Par cet exposé ou manifeste continu, son œuvre propre, nous pouvons juger sûrement sa vie et ses actions, car le Koran représente nécessairement à tout moment donné, ou l'expression de la pensée du Prophète, en ce moment, ou ce qu'il veut cpie Ton regarde comme tel. C'était un adage chez les premiers ^lusulmtins : Mahomet c'est le Koran. Quand on denuuidait à une veuve de Mahomet quelque détail ou explication sur le Prophète, elle répondait invariablement : « ïu as le Koran, est-ce que tu ne sais pas lire l'arabe? » Le Koran est en eflet la clef de la biographie de Mahomet (i).
La seconde source de la biographie de Mahomet est la Tradition, qui nous en fournit les principaux matériaux. Le Koran nous fait connaître les événements saillants de sa vie ; mais la tradition seule nous donne leur ordre de succession et les relie entre eux par les faits intermédiaires.
La tradition mahométane relative à la vie de Mahomet s'est formée des dires des amis et des sectateurs du Prophète, transmis par une chaîne réelle ou supposée de narrateurs, jusqu'à l'époque où ils furent réunis, écrits et classés. La transmission en
(i) Telle n'est pas l'opinion de Kasimirski (frad, du Koran : not. biogr. sur Mahomet).
Il est très apparent pourtant que chaque sourate du Koran se rapporte à un épisode dé la carrière prophétique de Mahomet, ou bien à un événement contemporain. Mais il faut remarquer que le Koran, tel que nous le connaissons (traductions en langues européennes) ne nous est pas présenté dans l'ordre des révélations dont il est composé. W. Mùir a rétabli les sourates dans leur ordre chronologique, comme on le verra plus loin dans le cours du présent ouvrage.
fut le plus souvent orale et elle eut lieu commo suit :
Après la mort de Mahomet, les Musulmans furent constamment en guerre. Les combats, les prières quotidiennes (véritables exercices religieux), les plaisirs sensuels remplissaient tous leurs instants, de sorte qu'il ne leur restait point de temps pour la culture intellectuelle. Pour occuper les rares loisirs de leur existence turbulente, ils n'avaient que les récits des anciens, dont ils étaient toujours avides; mais les plus intéressants à leurs yeux étaient ceux qui se rapportaient au Prophète, et où se retrouvait quelque trait de sa vie, surtout lorsque le narrateur de ces anecdotes avait été le contemporain de Mahomet, Tun des témoins de ses faits et gestes, l'un des fidèles convertis par son Verbe; en un mot, l'un de ses Compagnons (i).
A mesure que l'on s'éloignait de l'époque de la mort de Mahomet, les Compagnons (du Prophète) étaient écoutés avec une dévotion plus ardente.
Le charme de ces récits et la crédulité des fidèles
(i) Les musulmans éminents, après la mort de Mahomet, ne lurent connus que sous le nom de Compagnons du Prophète, et il n'y avait aucune distinction qui fût au-dessus de celle-là Selon. El Bokhâri et les traditionnistes, tout musulman qui avait wii le Prophète, ne fût-ce qu'un instant, sans même Tavoir fréquenté, était Compagnon. Selon El Bakillâni et ceux qui s'occupent des « Principes fondamentaux », il fallait pour mériter ce nom qu'il eut fréquenté le Prophète. On comptait ensuite comme Compagnons ceux qui avaient assisté aux combats de Beder et d'Ohod et ceux qui avaient prêté serment aux deux Âcâba et sous l'arbre. Parmi les compagnons proprement dits il y en eut dix à qui Mahomet déclara d'une manière solennelle qu'ils entreraient dans le Paradis. (Dugat : Histoire des Philosophes et des Théologiens musulmans, et Caussin de Perceval : Essai sur VHisioire des Arabes,)
5g VIE DE MAHOMET
s'accrurent prodigieusement avec le temps. On donna à la génération qui suivit les Compagnons le nom de Tàbiun ou Successeurs (i). Ça et là on trouvait quelque « compagnon » survivant jusqu'après la première moitié du i^' siècle (de THégire). Les premiers « successeurs » des « compagnons », qui étaient aussi dans une certaine mesure leurs contemporains, florissaient (connue narrateurs) dans la seconde moitié de ce i°'' siècle; quelques-uns la dépassèrent.
A cette époque, les conquêtes des Musulmans s'étendaient depuis TOxus jusqu'aux Pyrénées; et les conquérants se virent forcés de suppléer à Tinsuffisance du Koran, comme code de populations relativement avancées dans la civilisation, par la coutume on sunna, recueil des dires et pratiques du Prophète. Alors la Tradition acquit force de loi, et, en partie, autorité de révélation. L'importaneo qu'elle prit donna une impulsion incroyable à la recherche des traditions, cela devint môme une véritable profession : celle des « collecteurs », qui s'y adonnèrent exclusivement. Ils allaient de ville en ville, de tribu en tribu dans tout le monde musulman pour découvrir jusqu'à la moindre trace de la
(i) Lorsque la seconde génération (la deuxième ou la troisième après celle du Prophète et de ses (Compagnons) se fut mêlée aux Compagnons de Mahomet, ou nomma Tâhis (suivants] ceux qui avaient vécu avec eux et il n'y eut pas de dénomination plus honorable que celle-là. Les uns regardaient comme tâbi celui qui avait vu un Compagnon ; les autres ne le considéraient comme tel que s'il l'avait fréquenté. (Dugat : Op, cit.) Il faut remarquer que les propos et les récits des Compagnons et des successeurs ne servirent pas seulement à établir la biographie de Mahomet, mais encore à former la Tradition ou Sunna qui est comme le commentaire pratique et le complément du Kor<^Q*
VIK DK MAHOMET 6l
biographie de Mahomet subsistant encore chez les Compagnons, les successeurs et leurs descendants, et ils fixaient par récriture les récits et les souvenirs qu'ils recueillaient ainsi et colportaient ensuite.
Environ cent ans après Mahomet, le Khalife Omar II ordonna, par une circulaire, de recueillir toutes les traditions existantes, et chargea Abou- Beckr-bcn-Mohammed d'en faire une compilation. Celui-ci mourut Tan 120 de FHégire. Sa tâche fut continuée, mais il ne nous est parvenu de fragments authentiques d'aucune compilation, qui soient antérieurs au milieu ou à la fin du second siècle. Alors se trouvèrent amassés de vastes matériaux qui nous ont été transmis, à la fois sous la forme de biographies et sous celle de collections générales; ils portent sur tous les traits imaginables du caractère de Mahomet, et donnent les détails les plus minutieux sur les moindres incidents de sa vie.
Outre les causes d'erreurs inhérentes à la transmission orale, la tradition a subi l'influence des partis et des dynasties qu'elle a traversés (i).
Pendant les cent ans de règne de la dynastie des Ommeyades, qui suivirent les Khalifats d'Abou- Bekr, d'Omar, d'Othman et d'Ali, la tradition fut respectée par le pouvoir et prit une consistance assez grande pour ne pouvoir plus être par la suite altérée dans ses principaux traits.
(i) C'est sous le règne des Ommeyades que surgirent les principales sectes dont les querelles théologiques et philosophiques devaient troubler si profondément l'islamisme primitif. Le grand schisme des Chiites prit naissance durant cette période ; les sectateurs d'Ali furent persécutés par les Ommeyades, et ce ne fut qu'en 717 de J.-C. sous le règne d'Omar, iils d'Abd-el-Aziz, qu'on supprima dans la Khotba (prône dans les mosquées) les injures proférées contre AU. (Dugat : Hist, des Philosophes et Théologiens musnlmans)^
5a VIE DE MAHOMET
Après une lutte sourde où les sectateurs d'Ali (secte des Schiites) s'eflbrcèrent de faire servir la tradition à leur cause, et môme de donner au Koran une fausse interprétation, les partisans des dynasties d'Ali et dWbhas s'unirent pour renverser les Ommeyades.
En Tan i36de rHégire,im Abasside (i) monta sur le trône des Khalifes ; les doctrines qui avaient été jusque-là reléguées aux extrémités de la Perse ou dans les basses classes des grandes villes furent autorisées ; les Ommeyades furent persécutés jusqu'à l'extermination ; leurs noms et leurs descendances furent voués à la malédiction et à l'oubli (a).
Ce fut sous les auspices des deux premiers Abassides que fut composée la plus ancienne biographie de Mahomet, celle d'Ibn-Ishac ; naturellement il exalte les ancêtres de ces princes et rabaisse ceux des Ommeyades.
Le cinquième Khalife de cette période, le célèbre El-Maïmoun, fut, pendant un règne de vingt ans, le patron des Lettres. 11 fit un compromis avec la secte
(ij « Les Abassidcs descendaient de Hashem, bisaïeul de Mahomet. La couronne était donc revenue dans la famille du Prophète. Elle y resta jusqu'à la ruine totale de l'Empire arabe. » (Dugat: Op. cit,)
(2) Le Chisme chiite est basé sur des différences peu profondes, et qui ne touclient ni au dogme, ni à la personne et à la mission du Prophète. Ils. croient, en substance, qu'Ali aurait dû être le successeur immédiat de Mahomet, suivant l'intention même du Prophète, et qu'ainsi Abou- Beckr était un usurpateur : que l'Imamat (suprême dignité spirituelle et temporelle) doit se transmettre par droit divin, etc., etc , sur ce dernier point cependant, la divergence de leurs opinions a donné naissance à cinq sectes, qui comptent elles-mêmes des branches secondaires. Les autres points du schisme ont trait à des subtilités théologiques.
cl' Ali, adopta avec ardeur les principes des Motazélites, les rationalistes de l'Islam (i), et contrairement au dogme orthodoxe, il nia l'éternité du Koran et affirma le libre arbitre. Malgré cela, il fut très intolérant, et malheureusement ce fut sous son règne et sous son influence qu'écrivirent Wackidi, Ibn- Hisham et Madini qui, avec Ibn-Ishac, forment autorité pour l'histoire du commencement de l'Islam.
L'influence d'El-Maïmoun se fit sentir aussi sur les Collections de la Tradition générale, La masse des récits recueillis fut passée au crible d'une fausse critique, basée uniquement sur la réputation et le renom de ceux qui les avaient transmis depuis Mahomet, et le résultat du triage fut publié sous l'autorité du nom des collecteurs.
Ces collections étaient bien plus populaires et répandues que les biographies ou les histoires. Leur établissement exigea un travail considérable. De 600,000 traditions recueillies parmi les plus courantes, après un triage qui dura plusieurs années, Bockari, qui fait autorité, n en retint comme authentiques que 4,000 dont la moitié au moins doit être rejetée par la critique occidentale (2). Les autres compilateurs intelligents firent de même. Sur 5o,ooo traditions, Abou-Daoud en admit 4^000. L'examen ne portait point sur le fonds des traditions, mais sur
(i) Selon le savant Weil. U y en "avait vingt sectes, ils I)i'ofessaient la théorie du libre arbitre.
(2) Dozy dit que Bockari relintv seulement 7.275 récils sur 600.000 ; et ce qui l'étonné, étant donnée la manière dont on s'y prit pour former les collections, c'est, non pas qu'il y ait des passages faux dans la tradition (car cela résulte de la nature même des choses), mais qu'elle contienne autant de parties authentiques (Essai sur l Histoire de V Islamisme J.
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le nom de leurs éditeurs i^sponsables, si Ton peut s'exprimer ainsi. Toutefois ce mode d'appréciation ne saurait faire suspecter la probité et la sincérité des collecteurs. C'étaient de fervents musulmans qui accomplissaient un devoir pieux et cela seul serait une garantie suilisante de leur impartialité. Le même compilateur admettait d'ailleurs plusieurs versions contradictoires lorsque leurs auteurs étaient réputés dignes de confiance.
Les six collections capitales qui formaient la Sunna furent compilées exclusivement sous les Khalifes Abassides, et, les plus anciennes, en partie sous El-Maïmoun. Les quatre collections canoniques des Kias (i) sont un peu postérieures et méiûtent bien moins de crédit, parce qu'elles ont en réalité pour objet principal d'imposer le divin Imamat ou de faire prévaloir les droits d'Ali et de ses descendants au suprême Khalifat (2).
Généralement, la masse de la tradition, en ce qui concerne les incidents de la vie de Mahomet, s'accorde avec le Koran; elle contient donc une large part de vérité historique. Il existe cependant un désaccord, quant aux miracles ; Mahomet déclare à plusieurs reprises, dans le Koran, qu'il n'en opère point; de sorte que si la Tradition persiste à lui en
(i) Kiâs : l'analogie. On a formé un recueil des décisions rendues dans l'esprit des principes du Koran et de la Sunna, relatif à des points qui n'ont pas été déterminés, et qu'on appelle Kiàs (Dugat : Hist, Vhilos, et Théolog-, musiilm,, etc.).
(2) « Les Iinainites sont ceux qui mettent le plus d'importance à désigner Ali comme successeur de Mahomet. Ils insistent sur cette idée que Mahomet a désigné Ali d une manière positive dans certaines ciréonstances... etc. » (Dugat : Histoire des Philosophes et des Théologiens musulmans.)
attribuer, ce ne peut être que par un désir exagéré de rehausser encore l'éclat de son rôle prophétique.
La plupart des traditions proviennent des compagnons de Mahomet. Comme il mourut âgé de plus de soixante ans, il en restait après sa mort très peu qui l'eussent devancé dans la vie ; et presque tous les auteurs des traditions étaient plus jeunes que lui. Ils ne purent donc être témoins des événements qui précédèrent sa naissance, ni des incidents de sa jeunesse.
D'ailleurs, jusqu'au temps où Mahomet déclara sa mission, il occupa peu l'attention de ses contemporains. Donc, ce que l'on a raconté de lui jusqu'à ce moment mérite peu de créance. Les récits prédisant ou faisant prédire par des juifs, des chrétiens ou des devins la naissance ou la mission prophétique de Mahomet n'en méritent évidemment aucune. Il faut excepter de cela, cependant, la relation d'événements principaux, comme la mort de son père, le voyage de sa mère à Médine, etc., et aussi de ceux appartenant à l'histoire nationale, ou à la généalogie de sa famille, ainsi que certains faits célébrés par la poésie et transmis d'âge en âge, grâce à la merveilleuse mémoire des rapsodes arabes.
La poésie des Arabes gardait les noms des chefs, célébrait leurs exploits, leur glorieuse libéralité, la noblesse sans rivale de leurs races de chameaux et de coursiers, etc., etc.
Leurs odes dépassaient parfois les limites de la tribu qui les avait vues éclore et devenaient nationales.
La poésie, la passion des souvenirs généalogiques, ainsi que l'extraordinaire mémoire dont les Arabes ont été doués de tout temps comme presque tous les peuples qui écrivent peu, firent que l'on peut
suivre des tribus et des familles pendant le cours de plusieurs siècles, et reconstituer .leur histoire avec même im véritable luxe de particularités, de détails dont Tabondance ferait suspecter la véra* cité, si elle n'étiiit établie par d'autres preuves et par la liaison de leurs parties (i).
La seconde période de la vie du Prophète est celle comprise entre la déclaration de sa mission et la prise de la Mecque. Il n'existe là-dessus aucune tradition provenant des contemporains adversaires de Mahomet. Il y a donc tout lieu de se défier de celles qui ont été fournies par ses partisans, sans contrôle ni contradiction possibles. Elles ne peuvent que glorifier Mahomet, et vilipender ses ennemis en aggravant les torts et les persécutions qu'on leur impute. Encore aujourd'hui, un musulman orthodoxe ne profère pas le nom de l'un ceux-ci sans l'accompagner de cette imprécation : « Que Dieu le maudisse ! » Dans cette catégorie, il faut comprendre tous ceux que Mahomet a combattus. Les Koreish et leurs allies, les opposants de Médine, les Juifs qu'il décima ou expulsa, et les tribus arabes païennes ou chrétiennes.
(i) Citons M. A. Caussin de Perceval qui, grâce à un labeur inouï, a composé avec ces génalogies une histoire des Arabes.
Beaucoup de ces généalogies sont incomplètes ; mais il en est aussi beaucoup d'aulhentique.^ et qui remontent, sans lacune probable, jusqu'à environ six siècles avant Mahomet Chez un peuple inculte et illettré, cette fidélité à garder les souvenirs des ancêtres est vraiment phénoménale. Elle prenait sa source dans l'estime qu'ils avaient de leur noblesse. Aux noms des aïeux se rattachaient nécessairement quelques notions sur la vie des individus, sur les événements dans lesquels ils avaient figuré et c'est ainsi que les traditions se perpétuaient d'âge en âge. (Essai sur. l histoire des Arabes, vol. I, préface, page 9.]
Chaque témoin oculaire ou auriculaire, chaque narrateur rapportant une tradition était porté par amour-propre ou par ambition à amplifier son propre rôle, ou par zèle pieux à grandir Mahomet ou celui de ses compagnons dont il racontait les faits et gestes, et auquel il était plus particulièrement attaché. L'esprit de parti et la lutte entre les prétendants furent des causes puissantes de falsification des traditions; de même, l'esprit de clan et de famille apporta son contingent d erreurs, au point que certains disciples du Prophète propagèrent la tradition que quelques-uns de leurs patrons ou aïeux avaient été musulmans avant Mahomet lui-même. Mais par contre les traditions où le surnaturel jouait le principal rôle furent accueillies avec une crédulité générale : telles, celles de l'assistance divine que Mahomet et sa religion naissante avaient reçue dans des circonstances critiques; l'intervention des anges ou de Dieu et l'effet miraculeux des prières du Prophète, bien qu'il se fut dénié à lui-même le pouvoir de faire des miracles et qu'il fut tout l'opposé d'un thaumaturge.
Les faibles germes de merveilleux épars dans le Koran furent développés par les croyants des premiers siècles dans des proportions incroyables : exemple, le récit de l'ascension de Mahomet au ciel, si court et si simple dans le Koran, si exubérant et si éblouissant dans la Tradition (i).
(1) I/Islainisnie était une religion sans miracles (et s'i i était reste conlinc dans les limites de l'Arabie, les arabes n'auraient ijrobablement jamais songé à en ajouter à leurs traditions ; mais) plus les arabes se trouvèrent en contact avec des peuples qui avaient à raconter des miracles de leurs prophètes, plus ils s'attachèrent à suppléer ce qui leur manquait sous ce rapport. (Dozy : Op. cU,). D'après cet
D'ailleurs, il est certain que Ton a dû laisser tomber dans l'oubli tout ce qui, au point de vue des musulmans, tendait à diminuer le prestige du Prophète. Mais ce qui, à nos yeux, diminuerait le prestige du Prophète, ne le diminuait pas aux yeux des musulmans.
C'est ainsi que les plus modernes biographes îse taisent sur le compromis momentané de Mahomet avec l'idolâtrie de la ^lecque, sur la défaite par les Romains de l'armée dont Kaled B. Wolid (i) assura la retraite, et sur un autre échec semblable, événements tous attestés cependant paï* les historiens les plus sérieux.
Mais il faut tenir compte de la diflérence des temps et des milieux.
Si les auteurs des traditions sont restés muets sur plusieurs événements que des historiens de notre temps, placés dans des circonstances semblables, se fussent fait un devoir d'enregistrer, par contre ils ont donné sur la personne et les actes du Prophète des détails qu'un biographe d'Occident aurait laissé sans scrupules dans l'oubli. Les traditionnistes ont montré le plus souvent Mahomet avec ses faiblesses et ses défauts, sans croire pour cela diminuer sa figure, sans doute parce que ces faiblesses et ces défauts étant inhérents à la nature humaine, aucun homme à leurs yeux n'en pouvait être exempt (2).
De même, beaucoup de faits qu'ils ont rapportés,
auteuis le merveilleux se serait glissé relativement tard dans la tradition.
(i) Dans tout le eonrs de cet otivrage, nous nous contenterons de mettre B pour ben (lils de).
(ii) Mahomet lui-même ne s*est jamais donné que pour un liomme, el ne se défendait pas d'avoir, comme tous les hommes, des faiblesses et des défauts.
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et que notre temps taxerait de cruauté et de perfidie, n'étaient, dans les idées et les mœurs de l'époque, que des punitions, des vengeances ou des ruses, légitimes contre les infidèles. La tradition nous les a transmis avec éloge ; on ne peut douter ni de leur véracité, ni de la manière dont ils étaient regardés par les premiers croyants.
Les théologiens musulmans et Mahomet lui-même appix)uvai€înt les fraudes pieuses. L'état de guerre permanent faisait considérer comme des stratagèmes avouables certaines altérations de la vérité. De ce nombre, sont les traditions qui accusent les Juifs et les Chrétiens d'avoir altéré leurs livres sacrés en haine de l'Islam (i).
Un examen très attentif et plusieui's fois répété du Koran tout entier ne nous y a rien fait découvrir de nature à faire croire que Mahomet lui-même ait exprimé le moindre doute sur l'autorité et la conservation intacte de l'Ancien et du Nouveau Testaments, tels qu'ils existaient de son temps. Il prodigua les assurances que son système s'accordait avec ces deux Livres, qu'il ne connaissait probablement que très imparfaitement, aussi bien que les quelques mauvais Juifs ou mauvais Chrétiens qui avaient suggéré ou confirmé ces assurances. Mais lorsque l'Islam s'étendit à de grands pays chrétiens ou juifs, les oppositions entre le Koran et les Saintes Ecri-
(i) MalK^met a reproché aux Juifs d'avoir altéré leurs livres sacrés, et M. Dozy affirme que a le fait est maintenant prouvé de la façon la plus évidente ». [Essai sur VHistoire êe Vlslamisme, p ii3.) Mais il est moins certain que «ettc altération ait été perpétrée « en haine de l'Islam » Les travaux du savant rabbin Geigrer de Breslau tendraient au contraire à prouver que les falsiiications de l'Ancien Testament n'avaient d'autre but que de servir des querelles d'écoles.
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tures éclatèrent et les Musulmans crurent naturellement à l'altérât ion de celles-ci (i).
L'accord général des traditions sur un même fait prouve son existence ou du moins la foi générale à son existence ; et s'il s'agit d'un miracle, la probabilité d'un fonds de vérité.
L'accord à un degré quelconque avec le Koran donne une certaine authenticité à une tradition ; car le texte du Koran, s'il s'agit d'un fait, en est tout au moins le germe. Exemple : la déroute de l'armée d' Abraha par des « nuées de petits oiseaux » envoyées contre elle (Sourate GV) paraît être une métaphore pour figurer les ravages d'une épidémie de petite vérole.
Les renseignements les plus authentiques fournis par la tradition se trouvent dans les textes des traités, malheureusement peu nombreux, dictés par Mahomet et écrits en sa présence. Ce sont des conventions avec les tribus voisines juives, chrétiennes, payennes et musulmanes, passées en écrit et attestées par un ou plusieurs compagnons de Mahomet. Elles présentent un grand intérêt pour la connaissance des rapports de l'Islam avec les tribus juives et chrétiennes voisines. Le Kitûb de la biographie de Wàckidi consacre une section toute entière à ces traités.
(I) AVilliaiu Muir a publié en i856, à Agra, un mémoire intitulé : le Témoignage du Koran en faveur des Ecritures Juives et. chrétiennes. Un autre écrivain anglais , Edwin Johnson, s'efforce en un ouvrage récent d'établir que la littérature religieuse des Juifs et des Chrétiens est fondée sur le Koran et la chronique de Tabari, et que les enseignements de la Synagogue et de l'Eglise ont suivi les traditions de la Mosquée.
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Les Anciens Biographes de Mahomet.
Les biographies de Mahomet, surtout les plus anciennes, ne sont, de l'aveu de leurs auteurs, composées que de traditions, tout comme les collections ; mais elles diffèrent de celles-ci par les particularités suivantes :
1° Les traditions relatées ont rapport uniquement à la biographie et sont placées dans un ordre chronologique. Commençant par des données préliminaires généalogiques, l'ouvrage arrive à la naissance de Mahomet et suit le Prophète généralement avec une certaine méthode, dans les différentes périodes de sa vie si remplie. A chacune d'elles est consacré un chapitre où les traditions qui y ont trait sont réunies de manière à former une suite plus ou moins claire et intelligible. Mais à peu d'exceptions près Tauteur, à l'exemple des collecteurs, cite et établit les autorités à l'appui de chaque tradition, en sorte que chaque chapitre est une mosaïque où plusieurs traditions sont ajustées pour former une histoire suivie, et que l'ouvrage dans son ensemble a plutôt le caractère d'une compilation que d'une composition originale. Tel nous apparaît aussi, dans son développement si étendu, le Rauzat-us-Safa ou Jardin de pureté de Mirkhond. Ce dernier ouvrage présente encoi*e les deux caractères suivants.
2° Quelquefois les traditions sont fondues ensemble ; ou bien plusieurs sont divisées en morceaux que l'on réunit ensuite dans un ordre approprié pour former du tout un récit unique. Gela s'est fait principalement pour les scènes de la vie militaire de Mahomet; les expéditions sont l'objet de récits
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suivis et liés, et les autorités sur lesquelles ceux-ci s'appuient sont citées au commencement avec un avis ainsi fornmlé : « Les traditions provenant de ces sources ont été mêlées et fusionnées dans la relation suivante. »
3* Ce dernier mode d'exposition conduit parfois l'auteur à une comparaison critique entre plusieurs traditions sur un même sujet. Il lui arrive de les discuter. Le plus souvent, Mirkhond se borne à mentionner les différences en déclarant : « Allah sait le mieux. » Mais des détails aussi amples prouvent le soin scrupuleux des écrivains à tenir compte de tout témoignage faisant autorité.
Le premier biographe de Mahomet est Zohri, qui mourut en l'an 124 de THégire. Il a réuni les traditions existantes sur plusieurs parties de la vie du Prophète, surtout de sa vie militaire. Il ne reste point d'écrit de lui, mais il est souvent cité avec grande estime dans les ouvrages postérieurs.
Les plus ancieiuies biographies qui existent aujourd'hui plus ou moins dans leur état primitif ont pour auteurs : I. Ibn-Ishâc; II.Ibn-Hisham; III. Wàckidi et son secrétaire; IV. Tabari.