CHAPITRE XX
XlIIe ANNÉE DE LA MISSION DU PROPHÈTE
Le second Serment d'Akaba ; Fuite des adhérents. Les musulmans émigrent à Mcdine. — Appendice.
En la i3® année de la mission prophétique, beaucoup de musulmans et d'idolâtres vinrent de Modine en pèlerinage à La Mecque. Une partie d'entre eux visitèrent cnseml)le le Prophète et lui promirent de se rendre la seconde nuit des jours Toshariq (les trois jours qui suivent l'immolation des victimes) au mont Akaba pour laire un pacte avec lui, Comme ils avaient tenu cachée leur adhésion à Tlslam, ils s'en allèrent isolément et en secret au lieu convenu, et, au second tiers de la nuit, ils se trouvèrent tous réunis autour de Mahomet et de son oncle Abbus. Ils étaient soixante-dix hommes et deux femmes. Avec les médinois qui avaient déjà embrassé l'Islam, ces gens (des Aws et des Khazraj) furent les premiers Anssars, ou auxiliaires (i). Bien qu'il ne fut pas encore musulman, Abbas prit la parole :
— O hommes des Kazraj, vous savez combien sont étroits les liens de parenté qui m'unissent k Mahomet, et combien il est aimé et respecté dans sa tribu.
(i) Les croyants qui avaient embrassé la foi à La Mecque, et qui éûiigpèrent avec ou après le PropUète à Médine, furent appelés Mohajers (émigrés),
Nous lavons défendu contre tous les agissements de ses ennemis et nous continuerons à le soutenir. Cependant il veut nous quitter pour faire alliance avec vous. Si vous l'appelez à Médine par dévouement pour sa personne et avec l'intention de le défendre contre ses ennemis, emmenez-le. Mais si vous ne pouvez garantir sa sûreté au milieu de vous, il vaut mieux renoncer à votre dessein, car il est honoré parmi les siens et dans sa ville natale pour sa noblesse et son rang. Si, au contraire, vous êtes décidés à tout risquer, biens, familles et chefs, plutôt que de l'abandonner, prenez-le avec vous, car c'est le Meilleur des hommes de ce monde et de l'autre. Sur quoi les Anssars s'écrièrent : « Nous lui resterons fidèles, lors même que nous perdrions nos chefs et nos biens. »
Alors Assad B. Zararah prit la parole :
— O Prophète, nous t'avons déjà donné plus d'un gage de dévouement, nous avons pour te complaire renoncé à notre religion et embrassé l'Islam, nous avons brisé l'union que les liens de la parenté et d'une amitié ancienne avaient établis entre nous et les autres Arabes. Les membres de chaque tribu ont a cœur de n'obéir qu'à un des leurs ; nous avons fait taire notre fierté et nous nous sommes en toute sincérité et de nous-mêmes rangés sous ta loi, bien que tu sois abandonné de ta tribu. Aujourd'hui, tu nous demandes une promesse et un engagement solennel entre nous et envers Dieu ; aucun de nous ne s'y refuse, et nous ferons à cet égard ce qu'il te plaira. Nous savons que par là nous gardons notre foi envers le Très Haut qui nous récompensera.
Alors le Prophète récita plusieurs versets du Koran et dit ;
— Jurez de me suivre et de m'obéir dans la bonne et la mauvaise fortune, d'employer vos biens dans les temps de détresse à soulager les malheureux, de ne reculer devant aucune menace ni aucun péril lorsque vous confesserez la parole d'Allah, de m'aider, me défendre et me soigner comme vous-mêmes, vos femmes et vos enfants.
Les Anssars échangèrent avec le Prophète un serrement de mains en signe de promesse.
Le premier fut Abd-ul-Hashem ; il fit alors cette observation :
« Il existe entre nous et les Juifs des traités et des alliances; si nous les brisons et que tu sois victorieux, tu te réconcilieras peut-être avec ta tribu et nous abandonneras à nos ennemis. » Le Prophète répondit : « Mon sang est voire sang; ma destruction sera la vôtre. Je suis à vous et vous êtes à moi. Je combattrai ceux que vous combattrez et je ferai la paix avec ceux avec qui vous la ferez. »
D'auti'es Anssars demandèrent : « Quelle sera notre récompense? — Le Paradis. »
Quand tous eurent scellé leur promesse en serrant la main de T Apôtre, celui-ci, inspiré par Gabriel, choisit neuf chefs parmi les Kazraj et trois parmi les Aws, et leur dit : ci Vous êtes mes avocats et répondants à la face des hommes, comme les douze Apôtres étaient ceux d'Isa (Jésus). » Les douze chefs acquiescèrent (i). Alors Satan monta sur la
(i) Voici leurs noms d'après les traditions les plus clignes de foi :
I. Abu Amama, ou Assad 3. Zararah, — 2. Saad B. Al Raha. — 3. Abdallah B. Bawaha. — 4. Rab B. Malek. — 5. Al Bera B. Marur. — 6. Abdallah B. Omar B. Haram. — 7. Abada B. Samat. — 8. Saad B. Abada. — 9. Al Mondar B. Omar. -— 10. Osaïd B. Hozair. -—11. Saad B, Khaïthama. — ja. Rafaa B. Abdal Mondar*
colline d'Akaba et cria d'une voix retentissante : « O habitants de La Mecque, sachez que les gens de Médine ont fait un pacte avec Mahomet pour vous faire la guerre. »
Entendant ces paroles, les croyants offrirent à Mahomet d'attaquer à Mina (la vallée près de La Mecque) leurs adversaires. Celui-ci les renvoya à leurs demeures en disant : « Le moment n'est pas encore venu de faire la guerre sainte. » (i)
Les Koréish s'enquirent du pacte formé à Akaba ; ils acquirent la certitude de son existence et se mirent à la poursuite des Anssars. Ils atteignirent Saad B. Abadah et MundharB. Amru. Celui-ci leur échappa, mais ils se saisirent de Saad et ramenèrent lié à La Mecque. Là on le relâcha, pour ne pas s'exposer à une rupture avec les gens de Médine, avec lesquels beaucoup d'habitants de La Mecque avaient des rapports de commerce.
Mais les Koréish redoublèrent leurs persécutions et leurs outrages contre les croyants, au point qu'ils leur rendirent le séjour de La Mecque impossible.
(i) Ibn Isliac, d'après Kaab B. Malek, dit que le Prophète prit la parole et leur dit (aux Anssars) : « C'est le nain de la colline d'Akaba, le lils du Calomniateur; » et s'adressant à cet esprit malin : « Ennemi de Dieu, lui dit-il, lu ne peux nuire ici, tes ruses sont inutiles. » Puis il se tourna vers ses amis : « Retournez- vous-en et dormez tranquillement.^)» Ce qu'ils firent.
Le diable, du reste, n'avait pas adressé son appel, d'après cet auteur, aux gens de La Mecque, mais à ceux de Médine : « () gens qui logez dans les liôtelleries, pourquoi i)renezvous intérêt à ce qui regarde Mahomet, le Sabéen? Car ceux qui sont avec lui sont Sabéens et ont dessein de vous faire la guerre. »
Selon Ibn Al Athir, les infidèles appelaient fréquemment Mahomet : Sabéen, terme qu'ils considéraient évidemment comme insultant.
Ils émigrèrent successivement à Médine, au nombre d'environ i5o hommes et femmes.
Les premiers partirent au commencement du mois de Moharrem (milieu d'avril 622). Les caravanes de pèlerins font le trajet (4oo kilomètres) en II jours. Dans le cours de deux mois tous les mahométans se rendirent avec leurs familles à Médine, où on leur lit le meilleur accueil. Il ne resta à La Mecque que ceux qui furent retenus comme esclaves et qui, en partie furent contraints d'apostasier. Deux ou trois quartiers de la ville furent entièrement abandonnés, notamment ceux des Béni Ghanam, Abu Bokeir et Matzun.
Les principaux Koréish furent déconcertés et très inquiets en voyant cette désertion s'accomplir, mais la division des citoyens en clans indépendants, défendant chacun leurs membres, ne leur permit pas de s'y opposer.
Appendice au Chapitre 20.
Remarques sur le Koran. — Considérations sur Tlslamisme, le Judaïsme et le Christianisme.
Les Sourates révélées à La Mecque pendant les quatre dernières années avant THégire sont, dans Tordre chronologique (de 64 à g2 incL) :
64 : XLVI. — 65 : LXXil. — 66 : XXV. — 67 ; XXXVI. — 68 : XIX. — 69 : XVIIl,— 70 : XXVIl.— 71 : XLII.— 72 : XL. — 73 : XXX VIII. — 74 : XXV. — 76 : XX. — 76 : XLIII. — 77 : XII. — 78 : XI. — 79 : X. - 80 : XIV. - 81 : VI.- 82: LXIV. — 83 : XXXVIII. — 84 : XXIII. — 85 : XXII. — 86 : XXI. — 87 : XVII. - 88 : XVI. - 89 : XIII. - 90 : XXIX. — 91 : VII. - 92 : CXIII.
Dans cette période comme dans la précédente
a58 VIE DE MAHOMET
(poir V Appendice au Chap. XV) la matière du Koran se compose d'arguments contre Tidolâtrie, de 'déclarations de la Toute-Puissance, de TOmniscience et de l'Unité de Dieu, de descriptions fortement colorées du Jugement dernier, du Ciel et de TEnfer, ainsi que de Légendes et de récits tirés ou empruntés des Ecritures juives ou chrétiennes: elles étaient probablement déjà populaires chez les Arabes, qui les racontaient sous la tente.
Quelques-unes des dernières Sourates de cette période sont très longues ; elles contiennent des parties révélées à Médine, qui y ont été ajoutées. Le trait frappant y est la fréquence des allusions à la prochaine émigration à Médine du Prophète et de son parti ; cela semblerait prouver que la résolution à cet égard faisait déjà partie d'un plan bien arrêté à Tavance dans l'esprit de Mahomet.
Quelques passages sont vivement imagés et poétiques. Citons la personnification du Tonnerre qui a donné son nom à la Sourate XIII dont nous l'extrayons.
— « Assurément Dieu ne cesse pas de punir un peuple, tant qu'il ne change pas son cœur, et personne ne peut détourner son châtiment, car il est l'unique Protecteur.
C'est lui qui fait briller l'éclair pour inspirer la crainte et l'espérance et qui tient suspendus les sombres nuages.
Le Tonnerre célèbre sa louange, avec les Anges tremblants devant lui. Il lance ses foudres et frappe ceux qui disputent sur sa divinité. Car il est terrible dans sa force.
On ne doit invoquer que lui. Toute autre invocation est vaine; tout s'incline pour l'adorer, dans le
ciel et sur la terre, conseiemment ou inconsciemment, même les Ombres (i) le matin et le soir.
Pourquoi recourir à des protecteurs qui ne peuvent rien pour eux-mêmes? Kst-ce que vous égalez les aveugles aux clairvoyants? les ténèbres à la lumière? P]st-ce que vous prêtez à Dieu des associés qui ont concouru à la création et dont les œuvres apparaissent à vos yeux ? — Non ! Dieu est le créateur universel, l'Unique , le Vengeur.
Il verse d'en haut la pluie qui ruisselle dans les vallées. L'écume blanchit la surface des cours d'eau gonflés, de même qu'elle surnage sur le métal en fusion dans le foui'neau avant d'être coulé. C'est ainsi que Dieu sépare la vérité de Terreur. L'écume passe emportée ou rejetée; mais ce qu'elle recouvre de bienfaisant reste sur la terre pour le profit de l'homme.
C'est ainsi que Dieu enseigne par des exemples et des analogies. »
C'est toujours le Créateur, le Conservateur, le Vengeur devant lequel il faut trembler. Il y a, dans la piété du Musulman comme dans celle du Juif, beaucoup de crainte.
Dans cette période, les commandements positifs sont toujours très limités. Il y a, en plus, les cinq prières ordonnées lors de l'Ascension de Mahomet au ciel (2). Il est permis de se nourrir de la chair de
(i) C'était une idée favorite de Mahomet. Les Ombres (ou l'Ombre) rendent hommage et allégeance à Dieu en s'allongeant et se prosternant le matin, se dressant dans le jour et s'allongeant et se prosternant de nouveau le soir.
(a) Elles doivent être faites :
1" A Tauiore, avant que le soleil ne soit levé ;
a» A midi, quand le soleil commence à décliner vers le couchant ;
3» Après-midi, avant le coucher du soleil ;
26o VIE DE MAHOMET
tout animal « tué au nom du Seigneur », mais la chair de Tanimal mort naturellement et celle du du porc sont rigoureusement interdites, ainsi que leur sang.
Les rites du pèlerinage de La Mecque sont maintenus, mais il est défendu de les accomplir en état de nudité.
Outre qu'il ne pouvait guère proscrire ce qu il avait lui-môme pratiqué jusqu'à ce moment, Mahomet trouvait dans ces rites un lien national entre les Arabes, qu'il importait extrêmement à sa politique de conserver, et dont il tira un immense parti.
C'était un écart des pratiques juives qu'il avait , empruntées jusque-là presque exclusivement. Il le justifia par la révélation de la Sourate XXII, 27-40, qui offre im grand intérêt.
(C'est toujours Dieu qui parle à Mahomet.)
— « Remets en mémoire que nous avons donné à Abraham l'emplacement du temple de La Mecque en lui disant : « N'y adore que moi seul et purifie ma maison pour ceux qui en font le tour et pour ceux qui s'en tiennent près et se prosternent en prières ; et proclame parmi les hommes un pèlerinage où ils pourront se rendre à pied ou sur des chameaux prompts à la course, depuis les contrées les plus lointaines, afin qu'ils puissent attester les bienfaits reçus et consacrer aux jours fixés, par le nom de Dieu prononcé sur eux, les animaux que nous leur avons donnés pour s'en nourrir.
Qu'ils en mangent la chair et qu'ils en nourrissent les infirmes et les pauvres. Et qu'ensuite ils
4*» Le soir, après le coucher du soleil et avant la nuit ; 5° La nuit, après que Tobscurité a commencé et avant la première veille de la nuit.
accomplissent leurs vœux et fassent le tour de la Kaaba.
Honorez les sacrifices de chameaux offerts à Dieu. Assurément ils procèdent de la pureté du cœur. Ils vous rendent des services jusqu'au temps fixé pour rimmolation ; ensuite on les amène à la Kaaba.
Pour tous les hommes, nous avons arrêté les rites du sacrifice des animaux dont ils ont été gratifiés pour leur subsistance.
Et nous avons accepté les victimes comme représentant des symboles de Dieu. Il vous est tenu compte de l'offrande que vous en laites. En conséquence, prononcez le nom de Dieu sur eux lorsque, rangés en une seule ligne, ils sont frappés et tombent sur le Aanc. Mangez leur chair et donnez-en aux indigents qui ne mendient pas, aussi bien qu'à ceux qui mendient. Car nous vous avons donné l'empire sur les animaux pour que vous soyez reconnaissants. Dieu n'accepte pas leur chair et leur sang, mais il agrée votre piété. »
Le dernier alinéa a sans doute pour but d'établir une différence essentielle entre le sacrifice musulman des chameaux à La Mecque, et le sacrifice païen où les idoles étaient censées se nourrir de la fumée du sacrifice et de l'odeur du corps des victimes.
Nous avons vu que jusqu'à la io° année de la mission, il est à peine fait mention du christianisme dans le Koran. Dans les Sourates qui nous occupent, il en est question au moins autant que dans tout le reste du Koran, et rien d'essentiellement nouveau n'est ajouté plus loin aux développements, très limités d'ailleurs, qu'il donne sur ce thème dans les sourates dont nous parlons.
Bien que le Koran cite souvent les Chrétiens et leur Prophète, les morceaux qui relatent les récits ou les doctrines de TEvangile y sont si clairsemés qu'on peut les énumérer. Le premier en date et le plus complet fut révélé peu après le voyage de Mahomet à Taïf. Il se compose des versets i à 35 de la S. XIX, intitulée Sourate de Marie (Mariam) d'après le sujet qu'elle traite. C'est le récit de la conception de Jésus dans le sein de Marie et de sa naissance. Il est a^sez étendu et ne diffère pas sensiblement de celui donné dans la Bible de Vis* lam. Nous prions le lecteur de se reporter à ce dernier et nous rappelons seulement que Marie y est qualifiée de Vierge immaculée, mère de Jésus et non mère de Dieu, et que Jésus est désigné comme le Verbe de Dieu, le Messie, le fils de Marie et non le fils de Dieu.
Le Koran ne donne qu'un autre récit détaillé de la naissance de Jésus; c'est celui de la S. III, 35 à 54, qui fut révélé à Médine lors de la venue'de la députation des Chrétiens de Najran, rapportée plus loin. Il donne sur la naissance de Marie'des détails qui se trouvent aussi dans la Bible de V Islam.
En ce qui concerne les données, très incomplètes et mêlées d'erreurs que le Koran renferme sur la vie du Christ, on les rencontre exclusivement dans les Sourates des dernières années du Prophète à Médine.
Selon le Koran, la mission de Jésus parmi les Juifs a eu pour objet : de confirmer leurs écritures, de modifier et d'adoucir quelques règles de leur Loi et de les rappeler au service de Dieu (S. III, 44)- Ses miracles sont décrits dans la S. V, depuis le verset iio jusqu'à la fin; ce morceau] est reproduit avec amplification dans la Bible de VIslam.
Lorsque Mahomet s'appuya sur la révélation et la mission de Jésus en môme tenjps que sur les Prophètes d'Israël, les idolâtres de La Mecque lui objectèrent que si Jésus, qui avait apparu sous une forme humaine était adoré par les Chrétiens, il était également légitime et rationnel d'adresser des prières à Dieu par l'intermédiaire d'images (idoles) représentant les pouvoirs célestes. Mahomet, dans la S. XLIII, 58 à 60, rappelle l'objection et la réponse :
— « Lorsque Jésus, fils de Marie, leur a été proposé pour exemple, ils se sont récriés : « N03 propres dieux ne le valent-ils pas ? »
Assurément c'est là une vaine dispute. Dis-leur : Jésus n'était que notre serviteur que nous avons honoré et que nous avons donné comme modèle aux enfants d'Israël.
(Et s'il nous plaisait, nous pourrions choisir quelques-uns parmi vous (i) et en faire des Anges pour vous assister sur la terre.)
Et certainement, il sera un signe de la dernière heure. N'en doutez pas et attachez-vous à moi. C'est la voie droite.
Ne vous laissez point aveugler par Satan, votre ennemi déclaré. »
C'était, en effet, le seul rôle que Mahomet, au point où il était engagé dans sa mission, pouvait prêter à Jésus, et le Koran lui donne les noms et les titres sous lesquels il était vénéré chez les Chrétiens, tels que : Verbe de Dieu, Esprit, Souffle de Dieu qui est descendu dans Marie ; mais il lui refuse constamment le titre de fils de Dieu. Il dénonce comme
(i) Parmi vouSy c'est-à-dire parmi les différentes sectes juives et chrétiennes.
sacrilège l'adoration de Jésus en même temps que celle prétendue d'Ezra (i) par les Juifs (S. IX, 3i). Un passage, 1^9 à 176, de la S. IV révélé à Mcdine rejelte expressément la Trinité :
« Et vous à qui a été donné le Livre (la révélation) ne croyez pas à des extravagances et ne dites de Dieu que la vérité. Certainement le Messie, Jésus, (ils de Marie, est l'Apôtre de Dieu, son Verbe incarné dans Marie et un souffle émané de lui. Croyez donc en Dieu et dans les Apôtres, et ne dites pas : ils sont trois. Gardez-vous-en bien. Car le Seigneur est un seul Dieu et il ne peut avoir de fils. A lui, appartient tout ce qui est dans les cieux et sur la terre, et il les régit seul. Le Messie n'a pas dédaigné d'être le serviteur de Dieu. »
Il est douteux que Mahomet ait jamais compris la doctrine du Christianisme. Le petit nombre d'observations qui s'y rapportent n'apparaissent dans le Koran qu'à une époque où son système religieux était presque complètement arrêté, et semblent fondées sur une connaissance à la fois très insuifisante et erronée de la Doctrine de Jésus. Le Koran ne fait point mention du Sacrement du Baptême, ni de celui de l'Eucharistie, excepté une seule fois et sans exactitude ; le Crucifiement est nié et la grande doctrine de la Rédemption commune à tous les Chrétiens est passée sous silence et paraît inconnue du Prophète ; et s'il apprit des moines Ncstoriens quelque chose sur le dogme, il en conclut (contrairement à leur doctrine) à la négation absolue de la Nature divine de Jésus (2). Il a pris
(i) Ezro, Ozeïr, désignent un seul et même personnage.
(2) Les Nestoriens ne niaient pas la Nature divine de J.-G. Ils niaient V Union des deux natures (divine et humaine).
exemple sur le Christianisme pour déclarer sa religion universelle, mais cet exemple était si éclatant qu'il ne pouvait manquer de le frapper.
Dans aucune cérémonie pratique ou doctrine de l'Islam, on ne trouve la reproduction au moindre degré, ni même la plus légère empreinte du Christianisme. Le Judaïsme, au contraire, a donné sa couleur au système entier et lui a prêté la forme et le type, sinon la substance actuelle, de la plupart de ses dispositions, comme la Circoncision et le fond de sa doctrine monothéiste, la crainte de Dieu, la patience ou résignation, même la guerre sainte avec son implacable cruauté ; celle-ci est imitée de Moïse ordonnant l'extermination de tous les habitants de la Terre promise comme une nécessité politique et religieuse.
Le Prophète commença par déclarer que sa mission consistait simplement à rappeler les Arabes au service du vrai Dieu et à la Foi dans « le Jour du Jugement »,
Après quelques années d'initiation à l'Ecriture Sainte, il présenta sa révélation comme un adjuvant aux Livres anciens. Il fallait regarder le Koran surtout comme une attestation en langue arabe, pour l'usage de La Mecque et de ses dévots, des Saintes , Ecritures, qui étaient admises dans une certaine mesure. Quand on l'accusait d'inventer ou de répéter des fables, il répondait communément : « Je ne fais que confirmer la révélation précédente et l'enseigner en arabe à mes compatriotes. » Par là il s'assurait provisoirement la confiance ou au moins la neutralité des Juifs et des Chrétiens (voir les S. XLVI, 8-12: VI, 93, 157; XXXVI, 12 à 29 ; XII, m, et beaucoup d'autres passages semblables).
Mais il ne pouvait s'arrêter là. Après que le Nou-
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veau et TAiieien Testaments et le Koran eurent été proclamés comme étant également la parole de Dieu, le Koran, le dernier livre venu et à venir, ne pouvait être que son dernier mot, l'expression définitive et suprême de la pensée divine.
Bientôt nous verrons Mahomet sommer les Juifs de Médine d'admettre la conformité de l'Ecriture sainte au Koran. Même injonction, faite aux Juifs et aux Chrétiens en général, est souvent répétée dans le Koran.
« O vous, gens du Livre (Testament), vous ne pouvez vous tenir fermes sur un terrain solide qu'en confondant la Thorah (i) et l'Evangile dans une union complète avec ce que votre Seigneur vous a envoyé d'en haut (le Koran) (S. Y,(passùn), »
Dans les premières années de sa prédication Mahomet professait la doctrine que tous les âges et révélations se rattachent à une grande Foi universelle, Foi qui dans sa forme la plus pure était celle du patriarche Abraham (2). Cette religion primitive a varié à chaque nouvelle révélation en conservant ses traits essentiels, qui constituent l'Islam ; Abraham est le premier musulman, Mahomet a pour mission de rappeler Vhumanité entière à l'Islam primitif.
L'Islamisme est donc envisagé par Mahomet luimême comme le retour à ce que le Judaïsme a de plus ancien. Ce serait un recul au point de vue humanitaire si l'on s'en rapporte à l'histoire des
(i) Par ce mol, le Koran désigne quelquefois le Penlateuque seul, quelquefois l'intégralité de TAncien Testament admis par les Juifs. Dans ce passage et les passages semblables, c'est le dernier sens qu'il faut prendre.
(2) Le livre de la foi d'Abraham a été retrouvé, au moins par fragments, en grec.
Hébreux par M. Renan, et le Mahométisme serait surtout l'appropriation par un grand génie politique du Judaïsme ancien (c est-à-dire tel qu'il fut jusqu'à David inclusivement), au tempérament, au caractère et aux mœurs des Arabes.
Comme conséquence de l'autorité reconnue aux Saintes Ecritures, le Sa]ut ne fut point déclaré le privilège des seuls Musulmans ; il n'était refusé qu'aux idolâtres, proie inévitable de l'Enfer. Le principe ne paraît pas avoir disparu du Koran. Mais les dernières Sourates assimilent les Juifs et et les Chrétiens aux idolâtres, en leur reprochant d'adorer comme fils de Dieu, les premiers Ozeir, les seconds Jésus.