UNE RÉVÉLATION
On touchait au mois sacré du pèlerinage annuel , mais Mahomet était trop occupé des affaires pubUques et des siennes pour s'absenter de Médine : c'est pourquoi il délégua Abou-Bekr pour conduire , en qualité d'émir ou commandant , les pèlerins de Médine à la ville sainte. Abou-Bekr partit donc à la tête de trois cents pèlerins, et avec vingt chameaux destinés au sacrifice.
Peu de temps après, Mahomet appela Ali, son gendre et son- dévoué disciple , et mettant à sa disposition Al-Adha , ou l'Oreille fendue , le plus léger de ses chameaux, il lui ordonna de se rendre en toute hâte à la Mecque et d'y promulguer devant la multitude des pèlerins rassemblés de tous les points de l'Arabie une importante Sura , ou chapitre du Coran , qu'il venait de recevoir du ciel.
Ali s'acquitta de sa mission avec son zèle et sa fidélité accoutumés. Il entra dans la ville sainte au plus
fort de la grande fête religieuse. Le jour où Ton compléta les cérémonies du pèlerinage par le sacrifice des victimes dans la vallée de Mina, et après qu'Abou- Bekr eût prêché et instruit le peuple dans les doctrines et les rites de Tislamisme , Ali se leva devant une foule immense réunie sur la colline d^Akaba, et annonça qu'il était le messager du prophète , et porteur d'une révélation de grande importance. Il lut alors la Sura qui lui avait été remise , et dans laquelle la religion du glaive était prescrite dans toute sa rigueur. Elle dégageait Mahomet de toutes trêves ou alliances conclues avec les idolâtres ou autres mécréants qui en auraient violé les stipulations , ou donné aide à ses ennemis. Elle accordait aux mécréants à partir de cette déclaration , quatre mois de tolérance pendant lesquels ils pourraient « aller en tous sens sur la terre en sûreté , » mais à l'expiration de ce terpae toute indulgence cesserait ; guerre serait faite en tout temps , en tout lieu , par tous les moyens , par la force ouverte ou par stratagème , à ceux qui persisteraient dans l'incrédulité : ils n'auraient aucune alternative que d'embrasser la foi ou de payer tribut. Le mois sacré et les lieux sacrés cesseraient même d'être pour eux une protection. « Quand les mois sacrés où » il ne vous est pas permis de les attaquer seront » passés , disait la révélation , tuez les idolâtres partout » où vous les trouverez , ou faites-les prisonniers ; » assiégez-les, ou tendez-leur des embûches. » Les liens du sang et de l'amitié devaient être foulés aux pieds ; les fidèles ne devaient avoir aucune relation avec leurs plus proches patents ou leurs plus ckers
amis , tant que ceux-ci n'abjureraient pas Tidolâtrie. Après l'expiration de Tannée courante, aucun infidèle n'aurait la permission de franchir les limites sacrées , ni de pénétrer dans la Mecque ; une prohibition qui est en vigueur encore aujourd'hui.
Ce rigoureux chapitre du Coran fut provoqué , diton, en grande partie, par la conduite de quelques juifs ou arabes idolâtres avec qui Mahomet avait fait des conventions , mais qui l'avaient trompé plusieurs fois, et avaient même attenté à ses jours. Il montre, au surplus , combien sa confiance en lui-même avait grandi par la mort de son perfide et puissant ennemi Abdallah-Ibn-Obba , ainsi que la rapidité avec laquelle les tribus arabes avaient été converties ou soumises. Ce fut, dans le fait, un coup décisif pour la domination exclusive de sa foi.
Quand Abou-Bekr et Ali retournèrent à la Mecque , le premier exprima sa surprise et son mécontentement de n'avoir pas été désigné pour promulguer une révélation si importante , d'autant qu'elle semblait se rattacher à sa mission ; mais il fut apaisé par l'assurance que toutes les révélations nouvelles devaient être annoncées par le prophète lui-même , ou par un membre de sa famille immédiate. ' i
MAHOMET EMPLOIE SES CAPITAINES DANS DES ENTREPRISES ÉLOIGNÉES. - DÉSIGNE DES LIEUTENANTS POUR GOUVERNER L'ARABIE HEUREUSE. - ENVOIE ALI RÉPRIMER UNE INSURRECTION DANS CETTE PROVINCE. - MORT DU SEUL FILS DU PROPHÈTE, IBRAHIM. - CONDUITE DE MAHOMET AUPRÈS DU LIT DE MORT ET DU TOMBEAU. - SES INFIRMITÉS CROISSANTES. - SON PÈLERINAGE D'ADIEU A LA MECQUE ; SA CONDUITE ET SES PRÉDICATIONS PENDANT SON SÉJOUR DANS CETTE VILLE.
La promulgation du chapitre sus-mentionné du Coran et la déclaration de guerre à mort à tous ceux qui refuseraient de croire ou de se soumettre, enfantèrent des armées de convertis ou de tributaires , au point que vers la fin du mois et au commencement de la dixième année de l'Hégire, les portes de Médine étaient encombrées d'ambassadeurs envoyés par des tribus ou des princes éloignés. Parmi ceux qui s'inclinèrent devant le pouvoir temporel du prophète était Faroua, lieuteïiant d'Héraclius en Syrie, et gouverneur d'Ammon ou Amman , l'ancienne capitale des Ammonites. Son acte de soumission , toutefois, fut désavoué par l'empereur et puni de l'emprisonnement.
Mahomet sentait et agissait de plus en plus en souverain; mais ses plus grands projets de conquête
étaient toujours sanctifiés par son zèle^jçUa Botre. Ses capitaines étaient employés dans des expé ditions plus éloignées qu'autrefois, mais c'était toujours dans le but de détruire les idoles et de soumettre le s tribiy idolâtres, de JSûiPte qtte->4SQa^ pouvoir tem porel ne fedsait que marcher de front avec la propagation de sa foi. Il désigna deux lieutenants pour gOttVôïHef^n son nom l'Arabie Heureuse; mais une portion de cette contrée riche et importante s'étant montrée réfractaire , Ali reçut l'ordre de s'y rendre à la tête de trois cents cavaUers et de ramener les habitants à la raison. Le jeune disciple exprima une défiance de bon goût, avant d'accepter une mission où il aurait à traiter avec des hommes beaucoup plus âgés et plus expérimentés que lui; mais Mahomet lui mit une main sur les lèvres et Tatitre sur la poitrine, et levant les yeux au ciel, s'écria: <r Allah! délie sa » langue et guide son cœur ! » Il lui traça une règle de conduite comme juge : « Quand deux parties vien- » dront en fei présence , ne prononce jamais en feveur » de l'une avant d'avoir entendu l'autre. » Alors, lui remettant l'étendard de la foi et lui plaçant le turban sur la tête , il lui dit adieu.
Quand le missionnaire militaire arriva dans la région hérétique d' Yémen , ses hommes , se laissant aller à leurs anciennes habitudes arabes, commencèrent à saccager, piller et détruire. Ali réprima leurs excès , et arrêtant les habitants fugitifs, se mit en devoir de leur exposer les doctrines d'Islam. Sa langue, cependant , quoique si récemment consacrée par le prophète , échoua dans ses tentatives de conviction, car on lui
répondit par des dards et par des flèches; sur quoi il eut recours au vieil argument de Uépée qu'il poussa si bien que vingt des mécréants ayant été tués, le reste s'avoua parfaitement convaincu. Cet acte de zèle fut suivi d'autres du même genre, après chacun desquels il expédiait des messagers au prophète pour le tenir ail courant des nouveaux triomphes de la foi.
Pendant que Mahomet, au comble de la joie, recevait de tous côtés des nouvelles de succès, il fut frappé au cœur par un malheur affreux. Ibrahim , son fils, qu'il avait eu de sa concubine Mariyah, alors âgé de 15 mois seulement, son seul enfant mâle*, en qtii reposait son espoir de transmettre son nom à la postérité, fut saisi d'une maladie mortelle et expira devant ses yeux. Mahomet ne put pas maîtriser ses sentiments paternels, quand il se pencha, l'âme déchirée, sur cette fleur, maintenant desséchée de ses espérances. Et pourtant, même à cette heure d'épreuves, il montra cette soumission à la volonté de Dieu, qui était la base de sa foi. « Mon cœur est triste , » murmura-^t-il , « et mes yeux débordent de larmes , » en te quittant , o mon fils ! mais ma douleur serait )) encore plus grande, si je ne savais que je dois te )) suivre bientôt ; car nous appartenons à Dieu ; de lui » nous sommes venus, et à lui nous devons re- » tourner. »
Abda'lrahman le voyant tout en larmes, lui dit :
— Ne nous as-tu pas défendu de pleurer pour les morts?
— Non , i^liqua le prophète. Je vous ai défendu de pousser des cris et des vociférations, de vous meurtrir
le visage et de déchirer vos vêtements ; ce sont là des suggestions du malin; mais les larmes versées pour ; une infortune sont comme un baume pour le cœur , ; et sont envoyées par compassion.
i II accompagna son fils jusqu'au tombeau où , au / milieu de l'angoisse de la séparation , il donna une i nouvelle preuve que les principes de sa religion étaient ; toujours présents à son esprit, c Mon fils ! mon fils ! » : s'écria-t-il au moment où l'on confiait son corps à la \ tombe , « dis : Dieu est mon seigneur ! Le prophète de » Dieu était mon père , et l'Islamisme est ma foi ! » j C'était pour préparer son enfant à l'interrogatoire, I relatif à la croyance religieuse, que les anges examinateurs font, d'après la croyance musulmane, subir aux morts dans le tombeau (*).
1 Vers le même temps eut lieu une éclipse de soleil ,
(1) Les Musulmans ont une cérémonie funéraire dans laquelle le Mulakken, ou prêtre, adresse aux morts dans le tombeau les paroles suivantes : <l serviteur de Dieu ! 6 fils d'une servante de » Dieu! sache qu'en ce moment descendront vers toi deux anges » chargés de t'examiner, toi et tes pareils. Quand ils te diront : « Qui est ton seigneur? d réponds-leur : «Dieu est monseigneur; » et quand ils te demanderont quel est ton prophète , ou l'honome » qui a été envoyé vers toi , dis-leur : c Mahomet est l'apôtre de » Dieu ; » et quand ils t'interrogeront sur ta religion , dis-leur : « L'Islamisme est ma religion ; et quand ils te demanderont quel 9 est le livre de direction , dis-leur : a Le Coran est mon livre de 9 direction, et les Musuhnans sont mes frères; ^ et quand ils » t'interrogeront sur ton Kéblah, réponds-leur ; d La Caaba est 9 mon Kéblah ; j'ai vécu et je suis mort en maintenant qu'il n'y a » de Dieu que Dieu , et que Mahomet est l'apôtre de Dieu ; » ils te » diront : Dors , ô serviteur de Dieu , sous la protection de Dieu ! » — Voyez les Égyptiens modernes, par Lane. — "Vol. 2, p. 338,
que quelques uns de ses zélés prosélytes interprétaient
comme un signe de deuil pour la mort d'Ibrahim ;
,mais le père affligé repoussa cette obséquieuse flat-
^t terie. « Le soleil et la lune , » dit-il , « sont des mer-
/ » veilles de Dieu , au moyen desquelles il manifeste ,
» parfois, à ses serviteurs sa volonté; mais leur
» éclipse n'a rien à faire ave la naissance ou la mort
» de qui que ce soit. »
La mort d'Ibrahim porta à Mahomet un coup mortel. Sa constitution était déjà délabrée par la surexcitation et les accès d'exaltation de son esprit, et par les fatigues auxquelles il avait été exposé ; le poison , aussi , qui lui avait été administré à Khaïbar, avait attaqué les sources de la vie , lui avait infligé les douleurs de la torture , et avait amené une vieiUesse prématurée. Son zèle religieux s'alarma de ce développement d'infir- Wtés physiques , et il résolut d'employer le peu de forces qui lui restaient à un pèlerinage final à la Mecque et destiné à servir de modèle à toutes les pratiques de ce genre.
L'annonce de sa pieuse intention amena, de tous les coins de l'Arabie , des dévots qui voulaient accompagner le pèlerin-prophète. Les rues de Médine étaient pleines de tribus venues des villes , des montagnes et des déserts; et les vallées voisines étaient couvertes de tentes. C'était une peinture frappante du triomphe de la foi que cette agglomération de tribus , auparavant désunies, barbares et en lutte, maintenant rassemblées en qualité de frères , et inspirées par un seul sentiment de zèle reUgieux.
Mahomet emmena dans cette circonstance ses neuf
318 VIE DE MAHOHET.
femmes , qui forent transportées dans des litières. Il partit à la tète d'un immense cortège, quelques uns disent de cinquante-cinq, d'autres de quatre-vingtdix, d'autres, enfin, de cent quatorze mille pèlerins. Il y avait aus^ un grand nombre de diameaux décorés de guirlandes de fleijirs et de banderoUes flottantes , et destinés à être offerts en sacrifice.
Il fit halte la première nuit à Dsu-Huleifa, à quelques milles de Médme, là où lui et ses prosélytes avaient, dans une autre ocx^asion, déposé leurs armes et pris le costume des pèlerins. Le lendemain, de bonne heure, après avoir prié dans la mosquée, il monta sur son chameau Âl-Kasoua, et entrant dans la plaine de Baïda, U récita la prière ou invocation connue sous le nom de Talbijah , à laquelle se joignirent tous les assistants.Voici le sens de cette invocation solennelle : « Me voilà à ton service, ô Dieu ! me voilà » à ton service ! Tu n'as pas d'égal. A toi seul apparj> tient l'adoration. Tout bien vient de toL La royauté j» est à toi seul. Il n'y a personne pour la partager » avec toi. »
Cette pri^ était celle qui, suivant la tradition musulmane, avait été £adte par le patriarche Abraham, quand du haut de la colline de Kubeis, près de la Mecque, il prêchait la vraie foi à toute la race humaine ; et si merveilleuse était la puissance de sa voix, que celle-ci fut entendue par tous les êtres vivants ; au pdnt que l'en&nt même dans les entrailles de sa mère répondait : c Me voilà à ton service , ô Dieu ! »
L'armée des pèlerins continua sa route, couvrant comme un immense serpent l'espace de plusieurs
vie BE Mahomet. 3id
miUes à travers les montagnes et les vallées , et ébranlaiït le désert de ses prières simultanées. Il n'y avait plus d'armée ennemie pour l'entraver ou la molester, car maintenant la foi d'Islam régnait eh paix sur toute l'Arabie. Mahomet approcha de la ville sainte par les mêmes hauteurs qu'il avait traversées lorsqu'il s'en rendit maître, et il entra par la porte Beni-Scheiba, qui porte encore le nom de Sacrée.
Quelques jours après son arrivée, il fut rejoint par Ali qui était revenu en toute hâte de l'Yémen ^ et qui amenait un grand nombre de chameaux pour être ttiés en sacrifice.
Comme ce devait être un pélerinage-modèle, Mahomet observa rigoureusement tous les rites qu'il avait conservés comme venant des patriarches , et ceux qu'il avait introduits conformément à la révélation. Trop feible et trop infirme pour aller à pied , il montait son chameau ; et c'est ainsi qu'il faisait les sept circuits autour de la Caaba et les voyages entre les collines de Sa& et de Meroua.
Quand vint le moment de sacrifier les chameaux , il en tua soixante-trois de sa propre main , un pour chaque année de son âge, et Ali , en même temps, en tua trente-sept pour son propre compte.
Mahomet, alors, se rasa le tête, en commençant par le côté droit et finissant par le côté gauche. Les boucles ainsi coupées furent partagées entre ses disciples , et conservées comme de saintes reliques. Khaled en portait toujours une dans son turban , et il prétendait qu'elle lui donnait une force surnaturelle dans le combat.
Sentant que la vie lui échappait , Mahomet, pendant son dernier séjour dans la ville sainte , cherchait à graver profondément ses doctrines dans l'esprit et le cœur de ses partisans. Dans ce but, il prêchait fréquemment dans la Caaba du haut de la chaire, où en plein air du haut de son chameau. « Éèoutez mes » paroles, disait-il, car je ne sais si, après cette y> année, nous nous reverrons jamais ici. mes audi- )> teurs ! je ne suis qu'un honime comme vous , Fange » de la mort peut à tout moment apparaître, et il » faudra que j'obéisse à son appel. »
Et il continuait à inculquer non-seulement des doctrines et des cérémonies religieuses , mais encore des règles de conduite dans toutes les affaires de la vie , publique et privée ; et les préceptes ainsi exposés et recommandés dans cette occasion ont eu une influence étendue et durable sur la morale, les mœurs et les habitudes de tout le monde musulman.
Ce fut sans doute en vue de sa fin prochaine, et par sollicitude pour les intérêts de ses parents et de ses amis , après sa mort, et particulièrement de son favori Ali qui avait, il s'en aperçut, excité le mécontentement par la façon dont il avait récemment conduit la campagne d'Yémen, qu'il saisit l'occasion, dans un moment d'exaltation et d'enthousiasme chez ses auditeurs , de leur adresser une solennelle adjuration.
(( Vous croyez , » dit-il , « qu'il n'y a qu'un Dieu ; }) que Mahomet est son prophète et son apôtre; que » le paradis et l'enfer sont des vérités; que la mort » et la résuirection sont certaines ; et qu'il y a une » époque fixée où tous ceux qui sortiront du tombeau p seront jugés? »
Ils répondirent tous : « Nous croyons ces choses. » Alors il les adjura solennellement par ces dogmes de leur foi, de respecter et vénérer toute sa famille et spécialement Ali. « Que celui qui m'aime, » dit-il, (( reçoive Ali comme son ami. Puisse Dieu soutenir » ceux qui le protègent, et se détourner de ses enne- » mis ! ».
Ce fut à la fin d'un de ces discours faits eu plein air, du dos de son chameau, qu'il reçut, dit-on, du ciel, de la voix même de la Divinité, le fameux verset du Coran : « Malheur à ceux qui, en ce jour, ont renié » votre religion. Ne les craignez-pas; craignez-moi. » Aujourd'hui j'ai complété votre religion , et accom- » pli ma grâce en vous. C'est mon bon plaisir que » l'Islamisme soit votre foi. »
En entendant ces paroles, disent les historiens arabes, le chameau Al-Kasoua, sur lequel le prophète était assis , tomba sur ses genoux en adoration. Ces nK)ts , ajoutent-ils , furent le sceau et la conclusion de la foi, car après eux il n'y eut plus de révélations.
Ayant ainsi célébré tous les rites et cérémonies du pèlerinage , et donné une complète exposition de sa foi ,. Mahomet dit un dernier adieu à sa ville natale , et se mettant à la tête de l'armée , il reprit le chemin de Médine.
Quand il arriva en vue de cette ville , il éleva la voix et s'écria : « Dieu est grand ! Dieu est grand ! Il » n'y a qu'un Dieu; il n'a pas d'égal. Il a la royauté. » A lui seul revient la louange, Il est tout puissant. »^ Il a tenu sa promesse. Il a soutenu son serviteur,
]o et a seul dispersé ses ennemis. Rentrons dans nos
» foyers , l'adorer et le louer ! »
Ainsi se termina ce que Ton a appelé le péleri- 1 nage d'adieu, parce qu'il fut le dernier que fit le j prophète.
DES DEUX FAaX PROPHETES, AL-ASOUAD ET MOSEILMA.
La santé de Mahomet continua à décliner après son retour à Médine ; mais son ardeur à étendre son empire religieux n'était pas diminuée , et il faisait de grands préparatifs pour l'invasion de la Syrie et de la Palestine. Pendant qu'il méditait des conquêtes au dehors , il s'élevait deux prophètes pour lui disputer le pouvoir en Arabie. L'un se nommait Al-Asouad, et l'autre Moseïlma ; ils reçurent des fidèles l'appellation de : « les deux menteurs. »
Al-Asouad , esprit vif , doué d'une éloquence persuasive , d'abord idolâtre , puis converti à l'Islamisme , venait d'apostasier pour se poser en prophète et établir une religion à lui. Son inconstance en matière de foi lui valut le surnom de « Ailhala, » ou « Girouette. » A l'exemple de Mahomet , il prétendait recevoir des révélations du ciel par l'intermédiaire de deux anges. Comme il connaissait la jonglerie et la magie naturelle , il étonnait et confondait la multitude par des illusions d'optique, qu'il faisait passer pour des miracles, au point
que certains écrivains musulmans croient qu'il était réellement assisté par deux mauvais génies ou démons. Ses plans furent, un moment, couronnés de succès ; ce qui prouve combien les Arabes avaient des opinions peu arrêtées en matière de religion, et leur facilité à adopter toute foi nouvelle.
Budhân , le persan que Mahomet avait maintenu dans ses fonctions de vice-roi de T Arabie-Heureuse , étant mort, Al-Asouad, maintenant à la tête d'une secte nombreuse, tua son fils, qui était en même temps son successeur, et après avoir mis à mort le père de la veuve, épousa cette dernière et s'empara des rênes du gouvernement. Les habitants de Nedjeran l'invitèrent à prendre possession de leur ville ; Sana, capitale de l'Yémen, lui ouvrit pareillement ses portes, de sorte que, en peu de temps, toute l'Arabie-Heureuse lui fut soumise. La nouvelle de cette usurpation trouva Mahomet souffrant des premières atteintes d'une maladie dangereuse, et tout entier aux préparatifs de l'invasion de la Syrie. Impatient de toute interruption à ses plans , il envoya l'ordre à quelques uns de ses adhérents, qui étaient auprès d' Al-Asouad, de l'en débarrasser ouvertement ou par stratagème , les deux moyens étant légitimes contre les ennemis de la foi, d'après la récente révélation promulguée par Ali. Deux hommes se chargèrent de cette tâche , moins , cependant, par des motifs de religion que par vengeance. L'un , nommé Rais , avait reçu de l'usurpateur un outrage mortel ; l'autre, nommé Firuz, le Daïlemite, était cousin de la femme qu' Al-Asouad venait d'épouser , et neveu du père de celle-ci , lequel avait été
assasçiné par son nouveau mari. Ils se rendirent chez cette femme qui , probablement , n'avait fait qu'un mariage forcé , et lui remontrèrent que soh devoir, d'après la loi de sang , l'obligeait à venger la mort de son père et de son premier époux. Après beaucoup de difficultés , elle consentit à faciliter leur introduction , au plus sombre de la nuit , dans la chambre d'Al- Asouad , qui était endormi. Firuz le frappa à la gorge avec un poignard. Le coup ne fut pas mortel. Al- Asouad bondit et ses cris donnèrent l'alarme aux gens de sa garde. Sa femme alors sortit et les tranquillisa. « Le prophète, » dit-elle, « est sous l'influence de » l'inspiration divine. » Puis les cris cessèrent : les assassins avaient détaché la tête de leur victime. Au point du jour, l'étendard de Mahomet flottait de nouveau sur les murs de la ville , et un héraut proclamait à son de trompe la mort d'Al-Asouad, autrement appelé le « Menteur et l'Imposteur. » Sa carrière politique n'avait pas embrassé plus de quatre mois. Le peuple , crédule , revint à Flslamisme avec autant de facilité qu'il l'avait abandonné.
Moseïlma , l'autre imposteur, était un Arabe de la tribu de Honeifa, et gouvernait la ville et la province d'Yemanah , situées entre la mer Rouge et le golfe Persique. Dans la neuvième année de l'Hégire, il était venu à la Mecque , à la tète d'une ambassade envoyée par sa tribu , et avait fait profession de foi entre les mains de Mahomet; mais à son retour dans son pays , il avait proclamé que Dieu l'avait doué de l'esprit prophétique , pour aider Mahomet à la conversion de l'espèce humaine. A cet effet, il écrivit un Coran, qu'il
donna comme un volume de vérités inspirées. Sa croyance fut remarquée en ce qu'elle assignait à Tâme une résidence humiliante dans la région de Tabdomen.
Par son influence et son habileté , il fit bientôt des milliers de conversions parmi ses crédules compatriotes. Enflé de son succès, il écrivit à Mahomet une lettre qui commençait ainsi :
« De Moseïlma le prophète d'Allah , à Mahomet le » prophète d'Allah! Allons, maintenant, et faisoniS » deux parts du monde, l'une pour toi, et l'autre j> pour moi. »
Cette lettre parvint à Mahomet quand il était brisé par la souffrance et absorbé dans ses préparatifs miUtaires. Il se contenta, pour le présent, de faire la réponse suivante :
« De Mahomet le prophète de Dieu à Moseïlma le > menteur ! La terre appartient au Seigneur, et il la » donne en héritage à ceux de ses serviteurs qui lui » paraissent mériter sa faveur. Heureux seront ceux » qui vivent dans sa crainte. »
Vu l'urgence d'autres affaires , l'usurpation de Moseïlma ne fut pas réprimée ; le châtiment dut être remis à plus tard.
L'ARMÉE EST PRÊTE A MARCHER CONTRE LA STRIE. — COMMANDEMENT DONNÉ A OSAMA. — ADIEUX DU PROPHÈTE AUX TROUPES. — SA DERNIÈRE MALADIE. — SES SERMONS DANS LA MUSIQUES. - SA MORT ; CIRCONSTANCES QUI L'ACCOMPAONENT.
Au commencement de la onzième année de THégire , après des préparatifs extraordinaires, Tarmée était prête à se mettre en marche pour la Syrie. Ce qui donnerait à penser que les facultés de Mahomet baissaiei^ , c'est qu'il confia le commandement d'une armée si considérable , destinée à une pareille expédition , à Osama , un jeune homme de vingt ans , au lieu de choisir quelqu'un de ses vieux généraux. Il semblerait que ce fût une faveur dictée par un sentiment de reconnaissance et par des souvenirs affectueux. Osama était le fils de Zeid, cet affranchi de Mahomet, si attaché à son ancien maître , et qui lui avait donné une preuve si grande et si agréable de son dévouement en lui abandonnant sa femme , sa belle Zeinab. Zeid avait montré jusqu'à la fin le même zèle et la même abnégation, et il était toi^bé en combattant héroïquement pour la foi à la bataille de Mouta.
Mahomet sentait bien le danger du choix qu'il avait
328 VIE DE MAUOBIET.
fait , et craignait l'insubordination des troupes sous un chef aussi jeune. Aussi, dans une revue générale, il les exhorta à l'obéissance , leur rappelant que le père d'Osama , Zeid , avait commandé une expédition semblable contre les mêmes ennemis , et avait péri sous leurs coups. Ce n'était donc qu'un juste tribut à sa mémoire que de donner à son fils l'occasion de venger sa mort. Alors, remettant la bannière au jeune général, il lui enjoignit de combattre vaillamment en faveur de la foi contre ceux qui nieraient l'unité de Dieu. L'armée s'ébranla ce jour même et campa à Djorf , à quelques milles de Médine; mais des circonstances survinrent, qui empêchèrent tout mouvement ultérieur.
Cette nuit même Mahomet eut une violente attaque de la maladie dont il souffrait depuis quelque temps , et que quelques uns ont attribuée aux effets cachés du poison qui lui avait été donné à Khaïbar. Elle commença par un grand mal de tête , accompagi^ de vertige et de ce délire qui semble s'être mêlé à tous ses accès de maladie. Pendant la nuit, au sortir d'un rêve agité , il or4onna à un esclave de l'accompagner , disant que les morts qui reposaient dans le cimetière public de Médine l'invitaient à venir prier pour eux. Suivi de l'esclave , il trgiversa la ville sombre et silencieuse , où tout était plongé dans le sommeil , et se rendit |iu grand cimetière en dehors des murs.
Arrivé au miUeu des tombes, il éleya la voix et adressa à ceux qui les occupaient une apostrophe solennelle. « Réjouissez-vous, vo]jis qui habitez les )) tombeaux! » s'écria-t-il. « Plus paisible serp. le matin » auquel .vous vous éveillerez^ que celui qui attend
Vl£ D£ MAHOMET. 329
» les vivants. Meilleure que la leur est votre condition. » Dieu vous a délivrés des orages qui les menacent , » et qui se suivent comme les heures d'une nuit tour- » mentée, chacune plus sombre que celle qui l'a » précédée. »
Après avoir prié pour les morts , il se tourna vers son esclave. « Le choix m'est donné, » lui dit-il, « de » rester dans le monde jusqu'à la fin des temps et » d'y jouir de toutes ses déhces, ou de retourner de- » vant Dieu. J'ai pris ce dernier parti. »
Depuis ce moment, sa maladie se développa rapidement, bien qu'il s'efforçât d'aller ça et là, comme à l'ordinaire , et qu'il changeât chaque jour de résidence chez ses différentes femmes , ainsi qu'il en avait l'habitude. Il était dans la demeure de Maimuna, quand la violence de la maladie devint si grande qu'il vit bien qu'elle lui serait fatale. Il désira alors aller auprès de son épouse favorite, Aïescha, pour passer avec elle le peu de temps qui lui restait à vivre. Il se rendit donc chez elle , la tète bandée , son corps chancelant soutenu par Ali et Fadhl, fils d'Al-Abbas. Elle aussi souffrait d'un fort mal de tête , et le supplia de^ lui indiquer un remède.
— Pourquoi un remède ? dit-il. Mieux vaudrait que tu mourusses avant moi. Je pourrais alors te fermer les yeux , t'envelopper dans ton linceul , te déposer dans la tombe et prier pour toi.
— Oui, répliqua-t-elle , et retourner chez moi et y vivre avec une de tes autres femmes qui profiteraient de ma mort.
Mahomet sourit , en entendant cette expression d'un
330 VIE DK MAHOMET.
attachement jaloux^ et se remit à ses soins. Le seul enfant qui lui re^t , Fatimeh , la femme d*Ali, vint alors le voir. Aïescha disait qu'elle n'avait jamais vu personne ressembler plus au prophète par la douceur du caractère que sa fille. Il la traitait toujours avec une tendresse respectueuse ; quand elle venait à lui, il avait l'habitude de se lever , de s'avancer vers elle , de lui prendre et de lui baiser la main , et la faisait asseoir à la place qu'il avait quittée. Leur entrevue dans cette occasion est ainsi racontée par Aïesdia dans les traditions qu'Abulfeda nous a conservées :
« Sois la bienvenue , mon enfant , dit le prophète ,
» et il la fit asseoir à ses côtés. Il lui chuchota alors
» à l'oreille quelques mots qui la firent pleurer. Vo-
,\ i » yant son affliction , il lui murmura quelqu'autre
• » chose qui illumina de joie son visage. — Que signifie
i » cela , dis-Je à Fatimeh , le prophète t'honore d'une
f C *^ ' >> marque de confiance qu'il n'a jamais donnée à au-
I » cune de ses femmes. — Je ne puis dévoiler le secret
I » du prophète, répondit Fatimeh. Néanmoins, après sa
. » mort, elle déclara qu'il lui avait, la première fois, an-
^» nonce sa fin prochaine, mais que la voyant pleurer, il
^) la consola avec l'assurance qu'elle le suivrait bientôt
» parmi les fidèles de son sexe. »
Pendant le second jour de sa maladie , Mahomet fut tourmenté d'une fièvre brûlante, et se fit verser sur la tête et sur le corps plusieurs vases d'eau , s'écriant au fort de sa douleur : « Maintenant je sens le poison » de Khaïbar qui me déchire les entrailles. »
Quand il fut un peu mieux , on l'aida à se rendre à la mosquée, laquelle touchait sa résidence. Là, assis
dans sa chaise ou chaire , il pria dévotement ; après quoi, s'adressantà l'auditoire qui était nombreux : Si « quelqu'un de vous , » dit-il, « a quelque chose sur la » conscience, qu'il parle , pour que je prie Dieu de iui » pardohner. »
Là-dessus , un homme qui avait passé pour un dévot musulman , s'avança et avoua qu'il était un hypocrite , un menteur et un faux disciple. « Misérable ; » s'écria Omar, « pourquoi feiis-tu connaître ce qui, par la ») permission de Dieu , était resté caché ? » Mais Mahomet se tournant vers Omar avec un air dé reproche : a fils de Khattab, » dit-il, « il vaut mieux rougir dans » ce monde que souffrir dans l'autre ! » Alors, levant les yeux au ciel et priant pour celui qui venait de s'accuser: « ODieu, » s'écria-t-il, « donne-lui la droi- » ture et la foi , et éloigne de lui toute faiblesse , pour » qu'il accomplisse ceux de tes commandements que sa » conscience lui dicte. »
S'adi'essant de nouveau à l'assemblée : « Y a-t-il » quelqu'un parmi vous, » dit-il, « que j'aie frappé? » Voici mon dos , qu'il me frappe à son tour. Y a-t-il » quelqu'un dont j'aie attaqué la réputation? Qu'il m'en )) fasse maintenant le reproche. Y a-t-il quelqu'un à » qui j'aie pris quelque chose injustement? qu'il » s'avance , et il sera indemnisé. »
A ces mots , un homme , du milieu de la foule , rappela à Mahomet une dette de trois deniers d'argent, qui fut à l'instant remboursée avec intérêt. « Il est » bien plus facile , » dit le prophète , « de subir son » châtiment en ce monde que pendant l'éternité. »
Il pria alors avec ferveur pour les fidèles qui étaient
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tombés à ses côtés à la bataille d'Ohod, et pour ceux qui avaient souffert pour la foi dans d'autres batailles^ intercédant pour eux , en vertu du pacte qui existe entre les vivants et les morts.
Après cela il s'adressa aux Moadjerins, ou exilés, qui l'avaient accompagné de la Mecque , les exhortant à tenir en honneur les Ansariens , ou alliés deMédine. « Le nombre des ci^oyants, » dit-il, a augmentera ; mais » celui des alliés, jamais. Ils furent ma famille, chez » qui je trouvai un asile. Faites du bien à ceux qui » leur font du bien, et rompez tout lien avec ceux » qui leur seront hostiles. »
Il leur donna ensuite ses trois commandements d'adieu :
1® Chassez tous les idolâtres d'Arabie.
2<> Accordez à tous les prosélytes des privilèges égaux aux vôtres.
8<> Livrez-vous constamment à la prière,.
Son sermon et son exhortation terminés, on le ramena, en le soutenant, dans la maison d'Aïescha; mais il était si épuisé en y arrivant, qu'il s'évanouit.
Sa maladie faisait chaque jour de nouveaux progrès ; elle .était accompagnée , par moments , de délire ; car il parlait de visites que lui faisait l'ange Gabriel, envoyé par Dieu pour s'inlormer de l'état de sa santé*. Gabriel lui disait qu'il dépendait de lui de fixer sa dernière heure , Allah ayant défendu à l'ange de la. mort de se présenter devant le prophète sans sa permission.
Dans l'un de ses accès il demanda de quoi écrire afin de laisser quelques règles de conduite pour ses disci-
pies. Les assistants étaient fort en peine, craignant qu'il ne fît quelque chose qui affaiblirait l'autorité du Coran. Les entendant discuter entre eux s'ils devaient, ou non, accédet* à sa demande, il leur ordonna de quitter la chambre, et quand ils revinrent il ne dit rien de plus sur ce sujet.
Le vendredi, jour de réunion religieuse, il se prépara, malgré ses souffi'ances, à officier dans la mosquée et se fît verser de Teau sur le corps pour se rafraîchir et se fortifier ; mais en faisant un effort pour sortir, il tomba en faiblesse.
En revenant à lui , il prescrivit à Abou-Bekr de dire les prières publiques, faisant observer « qu'Allah a » donné le droit à son serviteur de nommer à sa » place qui il lui plaît. . » Quelques personnes prétendirent par la^ suite qu'il avait voulu par là désigner son successeur; mais Abou-Bekr refusa de prendre ces paroles trop à la lettre.
On vint bientôt rapporter à Mahomet que l'apparition d' Abou-Bekr dans la chaire avait causé une grande agitation , le bruit ayant couru que le prophète était mort. Rassemblant donc ce qui lui restait de forces , et s'appuyant sur les épaules d'Ali et d' Al-Abbas , il se rendit à la mosquée , où sa présence répandit la joie dans l'assemblée. Abou-Bekr cessa de prier; mais Mahomet lui dit de continuer, et s'asseyant derrière lui, il répétait les prières. Alors, s'adressantà l'auditoire : « J'ai appris, » dit41, « que le bruit de la mort » de votre prophète vous avait remplis d'alarmes ; » mais aucun prophète , avant moi , a-t-il vécu tou- » jours ,^ que vous croyez que je ne vous quitterai
VIE DJE MAHOMET.
» jamais? Tout arrive d'après la volonté de Dieu, et » à une époque déterminée , qui ne peut être avancée, h ni reculée. Je retourne vers celui qui m'a envoyé, » et mon dernier commandement est que vous restiez » unis ; que vous vous aimiez ; que vous vous honoriez et » que vous vous souteniez les uns les autres ; que vous D vous exhortiez mutuellement à la foi , à la constance » et à l'accomplissement des actes de piété : de cette d façon seulement les hommes prospèrent, tout le » reste mène à la destruction. »
En achevant son exhortation , il ajouta : « Je ne B fais que vous précéder ; vous me suivrez bientôt. » La mort nous attend tous ; que personne ne cher^ » che donc à la détourner de moi. Ma vie a été con- ^ sacrée à votre bien ; ainsi sera ma mort. »
Ce furent les dernières paroles qu'il prononça en public ; il fut de nouveau ramené par Ali et Al-Abbas dans l'habitation d'Aïescha.
Pendant l'un des jours qui suivirent, il y eut un intervalle où il paraissait si bien , qu'Ali , Abou-Bekr , Omar et ceux qui étaient constamment auprès de lui s'absentèrent un moment pour veiller à leurs affaires. Aïescha, seule, resta avec lui. Le répit fut illusoire. Ses douleurs revinrent plus vives que jamais. Voyant sa fin approcher, il ordonna que tous ses esclaves fussent rendus à la liberté , et que tout son argent fiit distribué aux pauvres ; puis , levant les yeux au ciel : « Qve » Dieu soit avec moi dans la lutte de la mort! » s'écria-t-il.
Aïescha envoya en hâte chercher son père et BbSssl. Laissée seule avec Mahomet , elle soutenmt sa. tète sur
VIE DE MàHOMCT.
ses
ses genoux , le veillant avec une tendre inquiétude et s'efforçant d'adoucir son agonie. De temps à autre il trempait sa main dans un vase d'eau et s'en aspergeait légèrement le visage. A la fin , levant les yeux et regardiant le ciel sans remuer les paupières : « Allah ! » dit-il d'une voix brisée, « qu'il en soit ainsi l parmi les glorieux habitants du paradis ! »
« Je connus par là , dit Aïeseha , qui racontait cette y> scène de mort , que son dernier moment était arrivé, » et qu'il avait fait choix d'une existaace sumatu- » relie. »
En quelques instants ses naains étaient froides , et la vie éteinte. Aïeseha lui plaça la tète sur un oreiller , et se frappant la tête et la poitrine , donna cours à sa douleur. Ses cris attirèrent les autres femmes de Mahomet, et leurs bruyantes lamentations firent bientôt connaître l'événement dans toute la ville. La constemar tion ^'empara du peuple , comme si quelque prodige était arrivé. Toute affaire fut suspendue. L'armée , qui avait plié ses tentes, reçut ordre de s'arrêter, et Osama, [ui avait le pied dans l'étrier pour se mettre en mar- \èhe , tourna son cheval vers les portes de Médine , et ilaiita son étendard devant la maison du prophète,
La multitude se précipitait pour contempler le caiavre: on s'agitait, on disputait dans la chambre même du mort. Quelques-uns ne voulaient pas en croire leurs sens. « Comment a-t-il pu mourir? 3> criaient-ils. « N'est-il pas notre médiateur avec Dieu ? if Comment alors se fait-il qu'il soit mort? Impossible ! » il est seulement en extase , et transporté au ciel » comme Isa (Jésus) et les autres prophètes, »
La foule augmentait autour de la maison , déclarant à grands cris qu'elle ne voulait pas que le corps fût enterré , quand Omar , qui venait d'apprendre la nouvelle , arriva. Il tira son cimeterre , et fendant la foule , menaça de couper les mains et lés pieds à quiconque affirmerait que le prophète était mort. « Il n'est ^ parti que pour un temps , » dit-il , ce comme Musa » (Moïse) , fils d'Amram , qui passa quarante jours » dans une montagne, et, comme lui , il reviendra. »
Abou-Bekr, qui avait été dans un quartier éloigné de la ville , arriva à temps pour calmer le désespoir du peuple et les emportements d'Omar. Passant dans la chambre , il souleva le drap qui couvrait le cadavre , et embrassant le pâle visage de Mahomet :. « toi , » s'écria-t-il , « qui étais pour moi comme mon père et » ma mère , tu es suave même dans la mort , et tu ex- )» haies des parfums vivifiants ! Maintenant tu vis dans » un bonheur étemel , car jamais Allah ne te soumet- » tra à une seconde mort. »
Alors, couvrant le cadavre, il s'efforça d'imposer silence à Omar , mais voyant que cela était impossible , il s'adressa à la foule : « Vraiment , si Mahomet est » le seul objet de votre culte , il est mort ; mais si » c'est Dieu que vous adorez , il ne peut pas mourir. » Mahomet n'était que le prophète de Dieu , et il a » partagé la destinée des apôtres et des saints hom- » mes venus avant-hier. Allah lui-même a dit dans son » Coran que Mahomet n'était que son ambassadeur j) et qu'il était soumis à la mort. Quoi donc ! vous » éloignerez-vous de lui et abandonnerez-vous sa doc- » trine parce qu'il est mort ? Rappelez-vous que vo-
» tre apostasie ne nuit nullement à Dieu , mais qu'elle » assure' votre propre condamnation ; pendant que y> les bénédictions de Dieu seront répandues sur ceux j) qui lui resteront fidèles. :>
Le peuple écoutait Abou-Bekr avec des larmes et des sanglots , et sentait son désespoir se calmer. Omar lui-même fut convaincu , mais non pas consolé. Il se roulait sur le sol, lamentant la mort de Mahomet, qu'il se rappelait comme son chef et son ami. ;
La mort du prophète , suivant les historiens Abulféda et Al-Jannabi, tomba le jour anniversaire de sa naissance , quand il venait d'accomplir sa soixantetroisième année. Ce fut dans la onzième année" de l'Hégîre , et dans la six cent trente-troisième de l'ère chrétienne.
La toilette du mort fut faite par ses plus chers parents et disciples. Ils affirmèrent qu^une odeur merveilleuse qui, d'après le témoignage de ses femmes et de ses filles , énlanait de sa personne pendant sa vie j continuait encore , de sorte que , pour employer les expressions d'Ali, c( il semblait pour ainsi dire être à la fois mort et vivant. y>
Lé corps , une fois lavé et parfumé , fut enveloppé de trois couvertures : deux blanches et la troisième en étoffe rayqe dTémen. Le tout fut alors parfumé d'ambre, de musc, d'aloës et d'herbes odorantes. Après quoi il fut exposé et l'on récita soixante-douze prières.
Le cadavre resta ainsi pendant trois jours , conformément à une coutume orientale , et pour convaincre ceux qui croyaient à la possibilité d'une léthargie, Lors-
qu'il n'y eut plus à s'y méprendre, on fit les préparatifs d'enterrement. Une dispute alors s'éleva quant au lieu de sépulcre. Les Moadjerins ou disciples venus de la Mecque réclamaient pour cette ville comme étant celle où il était né ; les Ansariens revendiquaient cet honneur pour Médine , qui lui avait offert un asile et où il avait résidé pendant les dix dernières années de sa vie. Un troisième parti voulait que ses restes fussent transportés à Jérusalem , comme étant lé lieu de sépulture des prophètes. Abou-Bekr, dont la parole avait toujours le plus grand poids , déclara que l'opinion souvent exprimée de Mahomet était qu'un prophète devait être enterré là où il était mort. En cette circonstance on se conforma à la lettre à cette opinion , car une fosse fut creusée dans la maison d'Aïescha audessous du lit sur lequel Mahomet avait expiré,
Note. — La maison d'Aïescha touchait à la mosquée , qui était à cette époque un humble édifice avec des murs d'argile, et dont le toit, couvert de feuilles de palmier, était soutenu par les troncs de ces arbres. Elle a été depuis comprise dans un temple spacieux , bâti en colonnade , et dont Fintérieur forme un rectangle long de cent soixante -cinq pas, large de cent trente, à ciel ouvert, avec quatre portes d'entrée. La colonnade , de plusieurs rangs de piliers de différentes grandeurs, revêtus de stuc et étendus de couleurs brillantes , soutient une suite de petites coupoles blanches sur les quatre faces du carré . Aux quatre coins sont des minarets grêles et élevés.
Près de Fangle sud-est du carré est une enceinte , entourée d'une barrière de fer, peinte en vert, ouvrée en filigrane, et entrelacée de fils de laiton doré, ce qui ne permet de voir à l'intérieur qu'à travers de petits guichets de six pouces carrés. Cette enceinte, autour de laquelle aftluent les pèlerins, est appelée Hadjira, et contient les tombeaux de Mahomet et de ses deux amis et premiers
successeurs, Abou-Bekr et Omar. Au-dessus s'élève un dôme, surmonté d'un globe et d'un croissant dorés, à la vue desquels les pèlerins, en approchant de Médine, saluent le tombeau du prophète avec de profondes inclinations de corps et des prières appropriées. Le merveilleux récit , si longtemps considéré comme vrai , d'après lequel le cercueil de Mahomet resta suspendu en l'air sans aucun appui , ce que les écrivains chrétiens expliquaient en supposant qu'il était en fer et habilement placé à égale distance entre deux aimants, est une fable.
La mosquée a subi des changements. Elle fut, un jour, en partie renversée et détruite par une horrible tempête, mais elle fut rebâtie par le Soudan d'Egypte. Elle a été agrandie et embellie par différents califes, et en particulier par Walid Jer, sous qui l'Espagne fut envahie et conquise. Elle fut dépouillée de ses immenses richesses votives par les Vahabites qui prirent et pillèrent Médine. Elle est maintenant entretenue , quoique sa splendeur ait bien diminué, par les soins d'environ trente agae, dont le chef s'appelle Cheikh-Al-Aram , ou chef de la maison sacrée. C'est le principal personnage de Médine. Le pèlerinage à Médine, bien qu'il soit considéré comme un acte de grande dévotion et trèsméritoire , n'est pas comme celui de la Mecque , obligatoire , et a beaucoup décliné de nos jours.
Les détails qui précèdent sont tirés de Burckhardt qui pénétra dans Médine et la Mecque, sous un déguisement et en courant de grands dangers , l'entrée de ces villes étant interdite à tout autre qu'aux Musulmans .