OCCUPATIONS COMMERCIALES DE MAHOMET. - SON MARIAGE AVEC KADICHAH
Mahomet était maintenant complètement lancé dans la vie active, accompagnant ses oncles dans leurs expéditions. Une fois, nous le trouvons, à l'âge de seize ans, avec son oncle Zobier, se rendant dans TYémen avec la caravane; une autre fois, en qualité de porteur d'armes auprès du même oncle, qui conduisait un corps de guerriers, Koreischites au secours des Kennanites contre la tribu de Haouazan. Cette expédition est citée somme le premier essai de Mahomet dans la carrière des armes, quoiqu'il ne fît autre chose que de donner des flèches à son oncle pendant le combat et de le couvrir d'un bouclier contre les dards de l'ennemi. Elle est stigmatisée par les écrivains arabes comme Al Fadjàr , ou la guerre impie, ayant eu lieu pendant les mois sacrés du pèlerinage.
Mahomet, en avançant en âge, fut employé par diflerentes personnes comme agent commercial ou commissionnaire dans les voyages de caravane en Syrie, en Yémen et autre part; toutes choses qui
48 VIE D£ MAUOMET.
étendaient sa sphère d'observation et lui donnaient une rapide pénétration d'esprit et la connaissance des affaires de ce monde.
Il fréquentait aussi les foires, qui, en Arabie, n'étaient pas toujours de simples rendez-vous de trafic, mais parfois des théâtres de luttes poétiques entre diverses tribus , où Ton décernait des prix aux vainqueurs, et après les quelles les poëmes couronnés étaient renfermés dans les archives des princes. Telle était, particulièrement, la foire d'Ocadh, et sept des poëmes qu'on y avait ainsi distingués étaient suspendus , comme des trophées , dans la Caaba. On y récitait aussi les ti'aditions populaires des Arabes, et l'on y exposait les différentes croyances religieuses répandues en Arabie. C'est à pareilles sources orales que Mahomet puisa, en grande partie, cette connaissance variée de croyances et de doctrines qu'il déploya plus tard.
A cette époque résidait à la Mecque une veuve nommée Kadichah, de la tribu de Koreisch. Elle avait été mariée deux fois. Son dernier époux, riche marchand, venait de mourir, et les affaires étendues de la maison demandaient un chef capable. Un neveu de la veuve, appelé Chuzima, avait fait la connaissance de Mahomet dans le cours de ses expéditions commerciales , et avait remarqué le talent et l'intégrité avec lesquels il faisait son devoir dans toutes les occasions. Il l'indiqua à sa tante comme une personne très propre à être son homme d'affaires . L'extérieur de Mahomet peut bien avoir appuyé cette recommandalion , car il avait environ vingt-cinq ans et était célèbre
vrÊ DE .MàHOMET. 49^
parmi les écrivains arabes , pour sa virile beauté et ses manières gracieuses. Kadichah désirait tellement s'assurer ses services , qu'elle lui ofMt doubles gages pour conduire une caravane qu'elle envoyait en Syrie. Mahomet consulta son oncle Abou-Taleb , et, d'après son avis, accepta. Il fut accompagné dans son voyage par le neveu de la veuve et son esdave Maïsara. Kadichah fut si satisfaite de la façon dont il s'était acquitté de ses fonctions, qu'au retour elle lui paya le double des honoraires stipulés. Elle le chargea ensuite * de pareilles expéditions pour les parties méridionales de l'Arabie ; et il s'en tira toujours aussi heureusement.
Kadichah , femme de jugement et d'expérience , était alors dans sa quarantième année. Les grandes qualités de Mahomet relevaient de plus en plus dans son estime , et son cœur commençait à s'éprendre du beau jeune homme. Suivant les légendes arabes, un miracle survint fort à propos pour corroborer et sanctifier son inclination. Elle était un jour avec ses servantes , à l'heure de midi , sur le toit en terrasse de sa maison, veillant l'arrivée d'une caravane conduite par Mahomet. Comme la caravane approchait , elle vit , avec étonnement , deux anges qui l'ombrageaient dé leurs ailes pour le garantir du soleil. Se tournant, avec émotion vers ses servantes : « Voyez ! dit-elle , le bien-aijmé d^ Allah , lequel envoie deux anges pour veiller sur lui. »
Les femmes regardèrent-elles , ou non , avec les mêmes yeux de dévotion que leur maîtresse , et distinguèrent-elles aussi les anges? c'est ce que la légende
ne mentionne pas. Qu'il suffise de dire que la veuve , remplie d'une foi vive dans les mérites plus qu'humains de son jeune intendant , dépêcha incontinent son esclave de confiance , Maïsara, lui offrir sa main. La négociation fut simple et courte.
— Mahomet, demanda Maïsara, pourquoi ne te ma^ries-tu pas ?
— Je n'en ai pas les moyens , répondit Mahomet.
— Eh bien ! si une dame riche, et, de plus , belle et de haute naissance , t'offrait sa main ?
— Et qui est-elle ?
— Kadichah !
— Comment est-ce possible ?
— Laisse-moi faire.
Maïsara retourna vers sa maîtresse et raconta se qui s'était passé. Une heure fut fixée pour une entrevue , et l'affaire fut menée à bonne fin avec la promptitude et la sagacité qui distinguaient Mahomet dans tous ses rapports avec la veuve. Le père de Kadichah fit quelque opposition au mariage , à cause de la pauvreté de Mahomet , suivant l'opinion reçue que la fortune doit s'ajouter à la fortune : mais la veuve ne considérait ses richesses que comme un moyen de suivre les impulsions de son cœur. Elle donna une grande fête , à laquelle furent invités son père et le reste de ses parents , les oncles de Mahomet , Abou- Taleb et Hamza, et quelques autres koreischites. A ce banquet , le vin fut servi en abondance et répandit bientôt la bonne humeur autour de la table. Les objections fondées sur la pauvreté de Mahomet furent oubliées. Abou-Taleb d'un côté, et Ouaraka, cousin de
Kadichah , de l'autre , firent des discours sur Thymen projeté ; le douaire fut réglé , et le mariage formellement conclu.
Mahomet alors fit tuer devant sa porte un chameau dont la chair fut distribuée aux pauvres. La maison fut ouverte à tous venants; les esclaves de Kadichah dansèrent au son des tambourins , et tout était bonheur et réjouissances. Abou-Taleb, oubliant son âge et sa mélancolie habituelle , se laissa aller à la gaîté dans cette occasion. Il avait donné de sa bourse une dot de douze okes et demi d'or, soit la valeur de vingt jeunes chameaux. Halêma, qui avait allaité Mahomet , assistait à ses noces , et on lui fit don d'un troupeau de quarante moutons , avec lequel elle s'en retourna dans la vallée où elle était née, au désert des Saadites.
CONDUITE DE MAHOMET APBÈS SON HARUOE. - IL RÊ7E UNE RÉFORME RELIGIEUSE. - SES HABITUDES D'ABSTRACTION SOLITAIRE. - LA VISION DE LA CAVERNE. — SON ANNONCIATION COMME PROPHÈTE..
Le piariage de Mahomet avec Kadichah ûi de lui l'un des plus riches habitants de sa ville natale. Son mérite lui donnait aussi une grande influence dans la communauté. Allah, dit l'historien Abulféda, l'avait doué de tout ce qui peut faire un homme accompli : il était si pjir et si sincère , si dégagé de toute pensée mauvaise, qu'il était généralement connu «ous le nom de Al-Tasmin, le Fidèle.
La grande confiance que l'on avait en son jugement et en sa probité le faisait souvent choisir pour arbitre dans les différends de ses compatriotes. Voici une anec* dote qui montre sa sagacité dans de telles occasions : a La Caaba ayant souffert d'un incendie, subit des réparations, pendant le cours desquelles la pierre noire sacrée dut être replacée. Une discussion s'éleva entre les chefs des différentes tribus pour savoir à laquelle revenait l'honneur de remplir cet auguste office , et l'on convint de s'en rapporter à la décision de la
54 VIE t}£ Mahomet.
première personne qui entrerait parla porte Al-Karâm. Il arriva que cette personne fiit Mahomet. Après avoir écouté \ewcs diverses raisons , il donna ordre qu'on étendit un grand drap siurle sol, qu'on plaçât la pierre dessus, et qu'un homme de chaque tribu tînt le bord du drap. De cette façon , la pierre sacrée fut élevée également et en même temps par eux tous , au niveau de la place désignée , où Mahomet la fixa de ses propres mains.
Quatre filles et un garçon ftirent le firuit de son mariage avec Kadichah. Le fils fut nommé Kasim, d'où Mahomet fut parfois appelé Abou-Kasim , ou le père de Kasim, conformément à la nomenclature arabe. Ce fils cependant mourut encore enfant.
Pendant plusieurs années après son mariage, il continua à se livrer au commerce , visitant les grandes foires d'Arabie, et faisant de longs voyages avec les caravanes. Ses expéditions ne rapportaient pas autant qu'aux jours de son intendance , et les richesses de sa femme diminuaient plutôt qu'elles n'augmentaient par suite de ses opérations. Cette fortune, dans le feit, l'avait mis au-dessus de l'obUgation de travailler pour vivre , et lui permettait de suivre son goût 'pour la rêverie et les spéculations reUgieuses. Ce goût avait été entretenu dans le cours de ses voyages par ses relations avec des juifs et des chrétiens , fuyant d'abord la persécution, mais maintenant rasseôiblés en tribus , ou formant une partie de la population des villes. Les déserts de F Arabie, aussi, abondant, comme nous l'avons montré , en superstitions fantastiques , avaient finimi un aliment à ses rêveries enthousiates. Depuis
son mariage avec Kadichah , il avait un oracle domestique pour rinfluencer dans ses opinions religieuses. C'était Ouaraka, le cousin de sa femme, originairement juif, puis chrétien , et avec cela, ayant des prétentions à Fastrologie. Il mérite d'être signalé comme étant le premier qui ait traduit en arabe des fragments de l'Ancien et du Nouveau Testament. On suppose que Mahomet a tiré en partie de lui ce qu'il connaissait de ces écrits, ainsi que beaucoup de traditions de la Mischna et du Talmud , auxquels il fait tant d'emprunts dans son Coran.
La science ainsi acquise diversement et amassée dans une mémoire prodigieusement sûre , était en opposition directe avec la grossière idolâtrie dominante en Arabie et pratiquée à la Caaba. Cet édifice sacré avait été peu à peu rempli et entouré d'idoles , au nombre de trois cent soixante, une pour chaque jour de l'année arabe. Là , avaient été apportées , de différentes contrées, les divinités des autres nations , dont la principale, Hobal, venue de Syrie, avait, supposait-on, le pouvoir de donner de la pluie. Parmi ces idoles figuraient aussi Abrahaixt et Ismaël , autrefois révérés comme dieux et prophètes, et maintenant représentés avec des flèches divinatoires , symboles de magie.
Mahomet était de plus en plus en plus choqué de la grossièreté et de l'absurdité de cette idolâtrie , à mesure que son esprit intelligent la comparait avec les religions spirituaUstes qui avaient été le sujet de ses observations. Divers passages du Coran niontrent l'idée dominante qui s'éleva graduellement dans son esprit , jusqu'à ce qu'elle absorbât toutes ses pensées
et influençât toutes ses actions. Cette idée , c'était une réforme religieuse. C'était devenu une croyance en lui bien arrêtée , déduite de tout ce qu'il avait appris et médité , que la seule vraie religion avait été révélée à Adam lors de sa création ; promulguée et pratiquée dans les jours d'innocence. Cette religion enseignait le culte formel et spirituel d'un seul vrai Dieu , créateur de l'univers.
Il croyait , en outre , que cette religion si élevée et si simple avait été , à plusieiurs reprises ^ corrompue et dégradée par l'homme , et particulièrement outragée par l'idolâtrie ; c'est pourquoi une succession de prophètes , tous inspirés par une révélation du Très-Haut , avaient été envoyés de temps en temps, et à des périodes éloignées , pour la ramener à sa pureté originelle. Tel fiit Noë ; tel Abraham ; tel Moïse et tel Jésus- Christ. Par chacun d'eux la religion avait été rétablie sur la terre, mais elle avait été de nouveau viciée par leurs sectateurs. La foi qu'enseignait et pratiquait Abraham venant de Chaldée , semble surtout avoir été dans son esprit la religion modèle ; tant était grande sa vénération pour le patriarche en sa qualité de père d'Ismaël , le chef de sa race !
Il semblait à Mahomet que le temps d'une autre réforme était arrivé. Le monde était de nouveau retombé dans l'idolâtrie; il avait besoin de la venue d'un autre prophète , autorisé par un ordre d'en haut à remettre dans le droit sentier les enfants égarés des hommes et à ramener le culte de la Caaba à ce qu'il avait été aux jours d'Abraham et des patriarches.
La probabilité d'un tel Avent , avec les réformes
qu'il entraînerait, s'était emparée de son esprit, et engendrait des habitudes rêverie et de méditation incompatibles avec les occupations ordinaires de la vie et le tumulte du monde. On raconte qu'il cessait pçu à peu de paraître dans la société et recherchait la solitude dans une caverne dû Mont-Hérat, à environ trois lieues dans le nord de la Mecque , où , à l'exemple des anachorètes chrétiens du désert , il restait des jours et des- nuits plongé dans la prière et .la méditation.. C'est ainsi qu'il passait le mois de -Ramadan , qui est le mois sacré des Arabes. Une pareille contention d'esprit, portant sur un seul objet , accompagnée d^un brûlant enthousiasme , ne pouvait qu'avoir un effet terrible sur son physique. Il devint sujet aux rêves, aux extases et aux- attaques de catalepsie. Pendant six mois consécutifs, d'après l'un de ses historiens, il eut constamment des rêves roulant sur le sujet auquel il pensait étant éveillé. Souvent il perdait toute conscience des objets qui l'entouraient, et gisait comme insensible sur le sol. Kadichah, qui était quelquefois la fidèle compagne de sa solitude , voyait ces accès avec une inquiète sollicitude , et le suppliait de lui en dire la cause ; mais il éludait ses questions ou y répondait mystérieusement. Quelques-uns de ses adversaires les ont attribués à l'épilepsie, mais les dévots Musulmans déclarent que c'étaient des agitations de prophétie; « car déjà, di- » sent-ils , les vues du Très-Haut commençaient à » poindre, quoique vaguement, sur son ami,, et son » esprit était en travail çle conceptions trop grandes » pour une intelligence humaine. A la fin , disent-ils , » ce qui avait été jusque-là voilé dans des rêves , de-
» vint manifeste par une apparition angélique et une )) anonciation divine. »
Comme Mahomet , pendant les silencieuses veilles de la nuit , était étendu , enveloppé de son manteau , il entendit une voix qui l'appelait ; en se découvrant il lut ébloui d'un flot de lumière d'un éclat si intolérable , qu'il s'évanouit. En reprenant ses sens , il vit un ange de forme humaine qui , s' approchant , déploya une étoffe de soie couverte de caractères écrits.
— Lis ! dit l'ange.
— Je ne sais pas lire ! répliqua Mahomet.
— Lis! répéta l'ange, au nom du Seigneur, qui a créé toutes choses , qui a créé l'homme d'un caillot de sang. Lis , au nom du Très -Haut , qui a enseigné à l'homme l'usage de la plume , qui répand sur son âme le rayon de la science, et lui enseigne ce qu'il ne sait pas.
Là-dessus ; Mahomet sentit à l'instanjt son intelligence éclairée de la céleste lumière , et lut ce qui était écrit sur l'étoffe, laquelle contenait les décrets de Dieu, tels qu'ils furent promulgués plus tard dans le Coran. Quand il eut fini la lecture, le messager céleste annonça: « Mahomet! en vérité, tu es le prophète de » Dieu, et je suis son ange Gabriel. »
Mahomet , nous dit-on , vint tremblant et agité vers Kadichah dans la matinée , ne sachant si ce qu'il' avait entendu et vu était bien vrai : s'il était le prophète destinera effectuer cette réforme, depuis si longtemps l'objet de ses méditations; ou si ce n'était pas une simple vision , une illusion des sens , ou pis, que tout cela, l'apparition d'un mauvais esprit.
fcadichah , pourtant , vit tout avec FœH de la foi et Ja crédulité d'une femme affectionnée. C'était l'accomplissement des vœux de son mari , le terme de ses accès de mélancolie et de ses privations, a Quelles
Note. — Le D' Gustave Weill , dans «ne note de Mahomet der prophet , discute cette question : Mahomet était-il sujet aux attaques d'épilepsie? ce qui a été généralement représenté comme une calomnie de ses ennemis et des écrivains chrétiens. U paraît , cependant, que cela a été affirmé par quelques-uns des plus anciens biographes musulmans, et sur Tautorité de personnes qui l'approchaient. « Il était saisi , disent-ils, d'un violent tremble- » ment suivi d'une sorte d'évanouissement , ou plutôt de convul- » sions, pendant lesquelles la sueur coulait en abondance de son » front par le temps le plus froid ; il était étendu , les yeux fermés^ » la bouche ëcumante, et mugissant comme un jeuue chameau.» Âïescha , l'une de ses femmes, et Zeïd, l'un de ses disciples, sont cités parmi les personnes qui déposent dans ce sens Us le regardaient comme étant dans ces moments-là sous Finfluence de la révélation n avait eu pourtant de pareilles attaques à la Mecque, avant que le Coran lui fût révélé. Kadichah craignait qu'il ne fût sous la puissance des mauvais esprits , et aurait voulu appeler un devin pour l'exorciser ; mais il le lui défendait. D n'aimait pas qu'on le vît dans cet état. Ses visions, néanmoins, n'étaient pas toujours précédées de semblables attaques Har-eth Ibn Haschem lui demanda, dit-on, comment se faisaient les révélations, a Souvent, » répondit-il , l'ange m'apparait sous une forme humaine , et me » parle. Quelquefois j'entends comme un tintement de cloche , » mais je ne vois rien (un tintement d'oreilles est un symptôme d'é- » pilepsie) . Quand l'ange est parti , je suis en possession de ce » qu'il a révélé.» H déclarait recevoir directement de Dieu quelques-unes de ses révélations , d'autres , dans ses rêves : « Car les » rêves des prophètes , ajoutait-il , sont des révélations . »
Le lecteur trouvera que cette note n'est pas sans utilité, en ce qu'elle jette quelque lumière sur le caractère énigmatique de cet homme extraordinaire .
» bonnes nouvelles tu apportes ! s'éma-t-elle. Par celui » entre les mains de qui est l'âme de Kadichah ! je te » regarderai à l'avenir comme le prophète de notre » nation. Réjouis-toi, ajouta-trelle , le voyant encore » abattu ; Allah ne souffiîra pas que tu échoues hon- » teusement. N'as-tu pas aimé tes parents ? N'as-tu pas » été bon pour tes voisins, charitable envers les » pauvres , hospitaUer à l'étranger, fidèle à ta parole , » et le constant défenseur de la vérité ? »
Kadichah s'empressa de communiquer ce qu'elle avait entendu à son cousin Ouaraka , le traducteur des écritures, et qui était, comme nous l'avons vu, un oracle domestique pour Mahomet en matière de reUgion. Il mordit tout d'abord , et avec avidité, à cette annonciation miraculeuse. « Par celui dans les mains » de qui est l'âme d'Ouaraka, ! s'écria-t-il , tu dis vrai , B ô Kadichah ! l'ange qui est apparu à ton mari est le > même qui fiit, autrefois, envoyé à Moïse , fils d'Amie ram. Son annonciation est vraie. Ton mari est réel- » lement prophète ! » L'ardente adhésion du lettré Ouaraka contribua, dit-on, beaucoup à affermir l'esprit indécis de Mahomet.
MAIOMET INCULQUE SES DOCTRINES SECRÈTEMENT ET LENTEMENT. - • IL REÇOIT p' AUTRES RÉVÉLATIONS ET DE NOUVEAUX ORDRES. — IL ANNONCE SA MISSION A SES PARENTS. - DE QUELLE FAÇON ON LE REÇOIT. — ENTHOUSIASTE DÉVOUEMENT D'ALI.- SINISTRES mSAOES CHRÉTIENS.
Pendant un certain temps Mahomet confia ses révélations simplement aux gens de sa maison. L'un des premiers à se déclarer croyant, fut son serviteur Zeid, arabe de la tribu de Kalb. Ce jeune homme avait été fait prisonnier , dans son enfance , par un parti . de maraudeurs koreischites , et avait passé dans les mains de Mahomet, soit par voie du sort, soit par achat. Plusieurs années après , son père , apprenant qu'il était a la Mecque , s'y rendit et offrit pour sa rançon une somme considérable. « s'il veut partir avec toi, dit » Mahomet, il partira sans rançon : mais s'il veut rester » avec moi, pourquoi ne le garderais-je pas? Zeid D aima mieux rester, ayant toujours été, disait-il, » traité plutôt en fils qu'en esclave. » Là dessus , Mahomet l'adopta publiquement, et il était resté toujours depuis avec lui dansune sorte de servitude affectueuse. En embrassant la foi nouvelle, il fut complè-
tement affranchi ; mais on verra qu'il garda toute la vie à son ancien maître cet attachement dévoué que Mahomet semble avoir eu le don d'inspirer à ses disciples et à ses dépendants.
Les premiers pas de Mahomet dans sa carrière prophétique furent périlleux, hésitants et faits en secret. Il avait à appréhender de l'hostilité de tous côtés : de ses parents immédiats, les Koreischites de la ligne d'Haschem , dont la puissance et la prospérité étaient identifiées avec l'idolâtrie; et plus encore de la branche rivale des Abd-Haschems, qui avaient longtemps regardé les Haschémites avec envie et jalousie , et qui crieraient avec frénésie à l'hérésie et à Timpiété, pour les déposséder de la garde de la Caaba. A la tête de cette branche rivale de Koreisch était Abou-Sofiàn , fils de Harb, petit-fils d'Omeya et arrière-petit-fils d'Abd-Schems. C'était un homme capable et ambitieux, très riche et très influent ; et l'on verra qu'il fut l'un des plus persévérants et des plus puissants adversaires de Mahomet (*).
Dans ces circonstances défavorables , la nouvelle foi fiit propagée secrètement et lentement , jusque-là que, pendant les trois premières années, le nombre des prosélytes ne dépassa pas quarante ; et encore ceux-ci
(i) Niebuhr, (Voyages, vol. n) parle de la tribu de Harb, qui possédait plusieurs villes et villages dans les hautes terres de l*Hedjaz, contrée uiontagneuse entre Médine et la Mecque. Us ont des châteaux sur des rochers escarpés, harcèlent les caravannes et les mettent à contribution. On présume que cette tribu tire son nom du père d'Abou-Sofian, comme la grande ligne des Omeyades tii-ait le sien de son grand- père
étaient-rils , pour la plupart , ou très jeunes, ou étrangers, ou esclaves. Ils se réunissaient sans bruit pour la prière dans la naaison de l'un des initiés, ou dans une caverne auprès de la Mecque. Leur discrétion , pourtant , ne les préserva pas de la violence. Leurs conciliabules furent découverts ; une multitude de gens sans aveu se rua dans la caverne et une lutte s'ensuivit, dans laquelle l'un des assaillants fut blessé à la tète par un armurier appelé Saad , renommé depuis lors comme le premier qui ait versé le sang dans la cause d'Islam.
L'un des plus âpres opposants à Mahomet fut son son oncle Abou-Lahab , homme opulent , esprit orgueilleux et caractère irritable. Son fils, Otha, avait épousé Rpkaia, la troisième fille de Mahomet , de sorte qu'ils étaient doublement alliés. Mais Abou-Lahab était aussi allié à la ligne rivale de Koreisch, étant marié à Omm-Jemil , sœur d'Abou-Sofian ; et il se laissait mener par sa femme et par son beau-frère. Il réprouvait ce qu'il appelait les hérésies de son neveu, comme devant déshonorer leur ligne immédiate et attirer sur elle l'animadversion du reste de la tribu de Koreisch. Mahomet était très sensible à la violente opposition de son oncle , qu'il attribuait aux instigations d'Omm- Jemil. Il la déplorait surtout , parce qu'il voyait qu'elle affectait le bonheur de sa fille Rokaia , laquelle inclinait vers ses doctrines, et s'attirait par là les reproches de son mari et de sa famille.
Ces causes de sollicitude, et d'autres encore, nuisaient à sa santé et augmentaient le trouble de son esprit. Il était usé, hagard, et de plus sujet à des
absences. Ceux de ses parents qui lui étaient atlacLés
64 VIE DE SOHOSiET.
remarquaient Taltération de son visage, et craignaient une attaque de maladie ; d'autres l'accusaient, en ricanant, d'aliénation mentde ,• et la tête de ces impitoyables railleurs était la femme de son oncle, 0mm- Jemil , sœur d'Abou-Sofian. * .
Le résultat de ce triste état de l'esprit et du corps fut une autre vision , où révélation , lui ordonnant de « se lever, prêcher et exalter le Seigneur, d II dut alors annoncer, publiquement et audacieusement, ses doctrines, en commençant par ses parents et sa tribu, En conséquence, dans la quatrième année de ce qu'on appelle « sa mission , j> il invita tous les Koreischites de la tribu d'Haschem à se réunir sur la colline de Safa, dans le voisinage de la Mecque, où U leur exposerait des choses essentielles à leur benheiu*.. Ils s'y rendirent. Parmi eux était l'oncle hostile de Mahomet Abou-Lahab, et avec lui sa moqueuse épouse 0mm- Jemil. A peine le prophète avait-il commencé à discourir de sa mission et à faire part de ses révélations, qu' Abou-Lahab bondit, l'injuria en lui reprochant de les avoir dérangés pour des futilités, et, saisissant un caillou, voulait le lui lancer. Mahomet tourna verslui ses yeux éteints, maudit la main qui vensut de se lever ainsi pour le menacer, lui prédit qu'il serait condamné au feu de Jehennam , et que sa femme , Omm-Jemil , porterait le fagot d'épines qui servirait à l'allumer. •
L'assemblée se sépara en confusion. Abou-Lahab et sa femme, exaspérés de la malédiction jetée sur eux , obKgèrent leur fils Otha à répudier Rokaia, et la reur voyèrenttout en larmes à son père. Elle fut, du reste,
VIE DE MAUOMEÎ. 65
bientôt dédommagée; car elle épousa un mari de la vraie foi , Othman-Ibn-Affan, disciple zélé de Mahomet.
Nullement découragé par Tinsuccès de sa première tentative, le prophète convoqua une seconde fois les Haschémites dans sa propre maison où , leur ayant servi la chair d'un agneau et du lait, il s'avança et annonça tout au long les révélations qu'il avait reçues du ciel, et l'ordre divin de les communiquer aux meinbres de sa Ugne immédiate.
« enfents d'Abd-Al-Motâlleb , s'écria-t-il avec » enthousiasme, à vous, entre tous les hommes, Allah » a fait ces dons précieux. En son nom je vous offre » les bénédictions de ce monde , et des joi^ sans fin » dans l'autre. Qui, parmi vous, voudra partager le » fardeau de mon offre? qui sera mon frère, mon » lieutenant, mon vizir? »
Tous restèrent silencieux ; les uns émerveillés , les autres souriant d'incrédulité et de dérision. Enfin Ali, se levant , se mit au service du prophète , tout en reconnaissant modestement sa jeunesse et son insuffisance (*). Mahomet lui jeta les bras autour du cou et le^ pressa sur son cœur. « Voici mon frère, mon vizir, » mon Ueutenant, » s'écria-t-il; « que tout le monde » écoute ses paroles et lui obéisse ! »
A cette explosion d'enthousiasme chez l'adolescent Ali, les Koreischites répondirent par un méprisant éclat de rire; ils raillèrent Abou-Taleb, père du jeune
(1) Par une erreur des traducteurs , Ali est représenté comme accompagnant son adhésion d'une menace extravagante contre tous ceux qui feraient de l'opposition à Mahomet.
prosélyte , d'avoir à s'incliner devant son fils et à lui obéir.
Mais, quoique les doctrines de Mahomet fussent mal reçues par ses parents et ses amis, elles trouvaient faveur auprès du peuple, en général , particulièrement auprès des femmes qui sont toujours portées à soutenir une cause persécutée. Beaucoup de juifs , aussi, le suivirent pendant quelque temps ; mais quand ils virent qu'U permettait à ses disciples de manger de la chair de chameau, ils se retirèrent et rejetèrent sa religion comme immonde.
Alors Mahomet dépouilla toute réserve, ou plutôt il brûla d'une exaltation croissante et se mit à proclamer ouvertement ses doctrines, à se donner comme un prophète envoyé de Dieu pour mettre un terme à l'idolâtrie, et mitiger les rigueurs de la loi juive et de la loi chrétienne. Les collines de Safa et de Kubmss, sanctifiées par d^ traditions sur Agar et Ismaël, étaient ses Ueux favoris, de prêche, et le mont Rérat était le Sinaï sur l^uel il se retirait dans ses accès de surexcitation et d'enthousiasme, pour emporter de sa caverne solitaire de nouvelles révélations du Coran.
Les bons vieux écrivains dirétiens, en parlant de la venue de celui qu'ils dénoncent comme « l'arabe ennemi de l'église, » font de superstitieux récits des divers prodiges qui éclatèrent vers cette époque, effrayants avant-coureurs des troubles qui allaient bouleverser le monde. A Constantinople, alors capitale d'un empire chrétien, il y eut plusieurs naissances monstrueuses et des apparitions extraordinaires qui frappèrent d'épouvante c^ux qui les virent. A certaines
Vr£ DE MAHOMET. 67
processions faites dans le voisinage, les croix se mirent soudain, d'elles-mêmes, en mouvement, et s'agitèrent avec violence , répandant l'étonnement et la terreur. Le Nil, aussi, cette ancienne mère des miracles, donna naissance à deux formes hideuses , réunissant les apparences de l'homme et de la femme, qui s'élevèrent de ses eaux, jetèrent un moment autour d'elles des regards terribles , et disparurent sous les ondes. Pendant tout un jour le soleil parut réduit à la moitié de son orbe ordinaire, répandant une pâle lumière et des rayons empoisonnés. Par une nuit sans luna, une fournaise ardente éclaira les cieux , et des lances ensanglantées brillèrent au firmament.
Toutes ces merveilles, et plusieurs autres pareilles , furent interprétées comme autant d'indices de troubles imminents. Les anciens serviteurs de Dieu secouaient tristement la tête , prédisant que le règne de TAnte- Christ était proche, et qu'il serait accompagné d'une violente persécution de la foi chrétienne et de la désolation des églises. « A ces saints hommes qui ont » traversé les épreuves et les tribulations de la foi, » ajoute le vénérable Padre Jayme Bleda, « il est donné » de comprendre et d'expliquer ces présages mystérieux » qui précédèrent les désastres de l'Eglise, aussi facile- » ment qu'aux vieux marins de lire dans les signes » de l'air, dans les cieux et dans la mer la tempête » qui se prépare et doit submerger leur navire. »
Beaucoup de ces saints personnages furent réunis dans la gloire avant l'accomplissement de leurs prophéties. Là, assis en sûreté dans les cieux empyrées, ils ont pu contempler avec douleur les tourmentes du
mcMdde chrétien. Tels des hommes, debout sur les cîmes seremes des montagnes, voient passer au-dessous d'eux les tempêtes qui balaient la terre et la mer, naufrageant (*) les grands vaisseaux et renversant les hautes tours*
(1) Le mot anglais to wreck signifie faire naufrage et aussi forc«r au naufrage , réduire en lambeaux, en débris. Montaigne a employé € naufrager » dans le même sens , qui est conforme à rétjrmologie latine : navem frangei'e, briser le navire.
(note du traducteur.)