CX V
— Alors il est le bien venu ! et la porte s'ouvrit.
Ce premier ciel était de pur argent , et à sa voûte resplendissante les étoiles étaient suspendues par des chaînes d'or. Dans chaque étoile, un ange est placé en sentinelle, pour empêcher les démons d'escalader les demeures sacrées. Comme Mahomet entrait, un vieillard s'approcha de lui et Gabriel dit: « Voici ton » père Adam, salue-le. » Ce que fit Mahomet, et Adam l'embrassa, l'appelant le plus grand d'entre, ses enfants et le premier d'entre les prophètes. Il y avait dans le ciel d'innombrables animaux de toutes sortes que Gabriel dit être des anges, lesquels sous ces formes intercédaient auprès d'Allah en faveur des diverses races d'animaux qui sont sur terre. Parmi eux était un coq d'une blancheur éblouissante, et d'une taille si ^lerveilleuse, que sa crête touchait le second ciel , quoiqu'il soit éloigné du premier de cinq cents années de marche. Cet étonnant oiseau saluait chaque matin l'oreille d'Allah dé son chant mélodieux. Toutes les créatures sur terre, l'homme excepté , sont réveillées par sa voix et tous les volatiles de son espèce chantent des alléluias en émulation de sd note. C)
(1) Il y a trois choses , disent les docteurs musulmans , qu^ Dieu écoute toujours volontiers : la voix de celui qui lit le Corai;i; là voix de celui qui implore son pardon , et la voix de ce coq^ qui chante îa gloire du Très-Haut. Quand le dernier jour sera proche, ajoutent^ils, Allah ordonnera à ce coq de replier ses mies et de cesser ses chants. Alors tous les coqs de la terre ,se tairont , et leur silence sera le signe que le grand jouç du jugement va arriver.
Le Rév. docteur Humphrey Prideaux, diacre de Norwich, dans sa vie de Mahomet, Paccuse d'avoir tiré ce coq merveilleux du traité Bava-Bartha du Talmud de Bahylone ^ dans lequel, dit-il^ nous
MIE UKMAHOBIST.
Ils montèrent alors au second ciel. Gabriel frappa encore à la porte ; les mêmes questions et les mêmes réponses ayant été échangées , la porte s'ouvrit et ils entrèrent.
Ce ciel était tout d'acier poli et d'un éclat éblouissant. Là ils trouvèrent Noé, qui, embrassant Mahomet, le salua comme le plus grand d'entre les prophètes.
Arrivés au troisième ciel, ils entrèrent avec les mêmes cérémonies. Il était tout semé de pierres précieuses et trop brillant pour des yeux de mortel. Là était assis un ange d'une hauteur incommensurable , dont les yeux étaient écartés de soixante-dix mille jours de marche. Il avait à ses ordres cent mille bataillons d'hommes armés. Devant lui , était ouvert un immense livre sur lequel il écrivait et effaçait continuellement. « tîeci ô Mahomet ! dit Gabriel , est » Azraël , l'ange de la mort, qui est dans la confiance de » Dieu. Sur le livre qui est devant lui , il inscrit contiï) nuellement les noms de ceux qui vont naître, et efface » les noms de ceux qui ont vécu leur temps, et qui, en > conséquence , meurent immédiatement. »
Ils montèrent alors au quatrième ciel, fait de l'argent le plus fin. Parmi les anges qui l'habitaient, il y en
9 avons une histoire d'un oiseau aussi prodigieux, i^ppelé Zig , qui » ayant les pieds sur la terre , atteint de sa tète jusqu'aux cieux , » et qui en étendant ses ailes , voile tout Torbe du soleil et produit 1 une éclipse totale. » La paraphrase chaldaïque sur les psaumes dit que cet oiseau est un coq , et qu'il chante devant le Seigneur ; et la pafaphrase chaldaïque sur Job nous enseigne qu'il chante tons les matins devant le Seigneur, et que Dieu lui donne la sagesse à ccMse de cela*
-te
avait un haut de cinq cents jours de marche.Il paraissait troublé , et des torrents de larmes coulaient de ses yeux. « C'est , dit Grabriel , Fange des larmes , » désigné pour pleurer sur les péchés des enfants des » hommes et prédh^e les maux qui les attendent.
Le cinquième ciel était de For le plus pur. Mahomet y fut reçu par Aaron avec force embrassades et com pliments. L'ange de la vengeance habite ce ciel, et y préside à l'élément du feu. De tous les anges que \it Mahomet , c'était le plus hideux et le plus terrible. Son visage ressemblait à du cuivre et était couvert de loupes et de verrues. Ses yeux lançaient des éclairs , et il tenait à la main une lance flamboyante. Il était assis sur un trône entouré de flammes, et devant lui était un monceau de chaînes rouge de feu. S'il descendait sur la terre dans sa vraie forme, les montagnes seraient consumées, les mers taries, et tous les liabitants mourraient de terreur. C'est à lui et aux anges ses ministres qu'est confiée l'exécution de la vengeance divine sur les infidèles et les pécheurs.
Quittant cet épouvantable séjour, ils montèrent au sixième ciel , composé d'une pierre transparente appelée Hasala , dont on peut faire une escarboucle. Il y avait là un ange très grand , composé moitié de neige et moitié de feu ; cependant ni la neige ne fondait , ni le feu ne s'éteignait. Autour de lui un chœur d'anges inférieurs s'écriait continuellement : « Allah ! qui as uni la neige et le feu , unis tous tes fidèles serviteurs dans l'obéissance à ta loi. »
« Ceci y dit Gabriel , est l'ange gardien du ciel et de » la terre. C'est lui qui envoie les anges wx individus
VTE DE MAHOMETT.
» de ta nation, pour les disposer en feveur de ta mission » et lés appeler au sercice* de Dieu , et il continuera à » agir ainsi jusqu*au jour de la résurrection. »
Là était le prophète Musa (Moïse) , qui pourtant , au lieu de recevoir Mahomet avec joie , ainsi que l'avaient fait les autres prophètes , versa des larmes en le voyant.
— Pourquoi pleures-tu ? demanda Mahomet.
— Parce que je vois un successeur qui est destiné à conduire plus de personnes de sa nation en Paradis , que je ne puis y conduire d'enfants apostats d'Israël.
Montant de là au septième ciel , Mahomet fut reçu par le patriarche Abraham. Ce bienheureux séjour est formé de divine lumière et d'une gloire si transcendante que la langue humaine ne peut le décrire. L'un de ses célestes habitants suffira pour donner une idée du reste. Il dépassait en grandeur la terre entière et avait soixante-dix mille têtes ; chaque tête , soixantedix mille bouches ; chaque bouche, soixante-dix mille langues; chaque langue parlait soixante-dix mille idiomes différents , et toutes étaient employées à chanter les louanges du Très-Haut.
Pendant qu'il contemplait cet être extraordinaire, Mahomet fut tout d'un coup transporté sur le sommet de Tarbre à lotus appelé Sédras , et qui fleurit à la droite du trône invisible d'Allah. Les branches de cet arbre s'étendent plus loin que la distance du soleil à la terre. Des anges plus nombreux que les sables du bord de la mer, ou des lits de tous les torrents et les rivières, se réjouissent sous son ombre. Les feuilles. !*essemblent à des oreilles d'éléphants; des milliers
iî22
Vt£ l»E MAHOMET.
d*0!seatix immortels jouent dans ses branches, répétant les sublimes versets du Coran. Ses fruits sont plus doux que le lait et plus suaves que le miel. Si toutes les créatures de Dieu étaient réunies, F un de ces fruits suffirait à leur nourriture. Chaque pépin renferme une houri, ou vierge céleste, destinée à la félicité des vrais croyants. De cet arbre jaillissent quatre rivières ; deux coulent dans l'intérieur du Paradis, deux au-delà et deviennent le Nil. et TEuphrata. ' Mahomet et son guide céleste se rendirent alors à Al-Mamour, ou la maison d'adoration , formée de jacinthes rouges et de rubis, et entourée d'innombrables lampes , qui brûlaient continuellement. Comme Mahomet passait sous le grand portail , trois vases lui ftirent offerts contenant: l'un du vin, un autre du lai^ et lé. troisième du miel. Il prit le vase contenant le lait et en but un peu.
ce Tu as bien fait; ton choix est heureux, » s'écria Gabriel, « si tu avais bu du vin, ton peuple se serait » égaré. »
La maison sacrée a la même forme que la Caaba à
la Mecque, et est perpendiculairement au-dessus d'elle
[dans le septième ciel. Elle est visitée chaque jour par
Uoixante-dix mille anges, de l'ordre le plus élevé» Us
ifeisaient à ce moment même le saint circuit, et
iMahomet se joignant à eux, en fit le tour sept fois.
1 Gabriel ne pouvait pas aller plus loin. Mahomet
alors parcourut, plus rapidement que la pensée, un
tspace immense, traversant deux régions d'une lumière
éblouissante, et uoe de profondes ténèbres. Au sortir
de cette complète obscurité^ U M recÉplî 4ç terreur et
TIE DE MAHOMET. i^
d'épouvante en se trouvant en présence d'Allah , et à
deux portées de flèche seulement de son trône. Le
visage de la divinité était couvert de vingt mille Voiles,
car sa vue seule aurait anéanti Thomme. Il avança les
mains et en mit une sur la poitrine et l'autre sur
j répaule de Mahomet, qui sentit un froid glacial le
pénétrer jusqu'au cœur et jusqu'à la moelle de ses os.
î Cela fut suivi d'un sentiment de bien-être extatique ,
I pendant qu'une odeur suave se répandait à l'entour,
f et nul ne peut se le figurer si ce n'est ceux qui ont
été en présence de Dieu.
Mahomet reçut alors de la Divinité elle-même plusieurs des doctrines contenues dans le Coran , et la prescription pour chaque vrai croyant de faire cinquante prières par jour.
Quand il quitta la présence de Dieu et rencontra de nouveau Moïsé,celui-ci demanda ce que Dieu avait exi^é.
— Que je fasse cinquante prières par jour.
— Et penses-tu accomplir une telle tâche ? J'ai Élit l'expérience avant toi. Je l'essayai' avec lés enfants d'Israël , mais en vain ; retourne donc , et demande une diminution.
! Mahomet retourna et obtint une diminution de dix \ prières; mais quand il raconta son sucôès à Moïse, I celui-ci fit la même objection au chiffre des pi'ières \ journalières. Suivant se^ conseils , Mahomet retourna ! plusieurs fois jusqu'à ce que le nombre eût été réduit \ à cinq.
\ Moïse fît encore des objections.
— Penses-tu à exiger cinq prières par jour de tqn peuple ? Par Allah 1 j'en ai fait t'essai avec lés enfants
i24 ' VIE DE MAHOBfET.
/ d'Israël , et une pareille demande est vaine ; retourne • donc et supplie qu'on adoucisse encore la tâche.
— Non. répondit Mahomet, j'ai déjà demandé de f Findulgence au point que j'en suis honteux.
— En parlant ainsi , il salua Moïse et partit. Il descendit par l'échelle de lumière au temple de
Jérusalem, où il trouva Borak attachée comme il l'avait laissée , et montant en selle , il fut ramené en un instant au point où l'animal l'avait pris.
Ce récit de la vision, ou voyage nocturne, est tiré principalement des historiens Abulfeda , Al-Bokhari î et Abou-Horeira et se trouve détaillé dans la vie de \ Mahomet par Gagnier. Le voyage lui-même a donné \ lieu à des commentaires et à des disputes sans fin
parmi les docteurs. Quelques uns affirment que ce ne
\ fut qu'un rêve ou une vision, et appuient leur asser-
\ tion sur un récit d'Aïescha, la femme de Mahomet,
\ qui déclarait que pendant la nuit en question, son
i corps était resté parfaitement immobile et que c'est
seulement en esprit qu'il fit ce trajet nocturne. En
donnant cette tradition , cependant, ils ne réfléchissent
pas qu'à l'époque où l'on prétend que le voyage eut
lieu, Aïescha était encore enfant, et que quoique
fiancée, elle n'était pas encore la femme de Mahomet.
D'autres persistent à dire qu'il fit le voyage céleste
en personne et que le tout s'effectua si miiaculeuse-
ment, en si peu de temps, qu'à son retour, il put
empêcher de verser complètement un vase d'eau que
Gabriel en s'éloignant avait touché .de son aile.
D'autres disent que Mahomet prétendit seulement avoir fcit le voyage de nuit au temple de Jérusalem ,
et que l'ascension au ciel qui suivit était une vision. Suivant Ahmed-ben-Joseph , la visite nocturne au temple fut attestée par le patriarche de Jérusalem lui-même. A l'époque , dit-il , où Mahomet ' invita l'empereur Héraclius à einbrasser l'islamisme, le patriarche était en présence du prince. L'envoyé ayant raconté le voyage nocturne du prophète, le patriarche fut saisi d'étonnement, et informa le souverain d'une circonstance qui coïncidait avec le récit qu'il venait d'entendre « C'est mon habitude, »' dit-il, « de ne » jamais me retirer pour reposer que je n'aie fermé )) toutes les portes du temple. La nuit dont il est » question , je les fermai comme de coutume, excepté )) une qu'il était impossible de faire bouger. Là-dessus, » j'envoyai chercher les charpentiers qui ayant examiné j> la porte, déclarèrent que le linteau au-dessus du )) portail et l'édifice lui-même s'étaient affaissés à tel » point, qu'il était hors de leur pouvoir de fermer la » porté. Je fus donc obligé de la laisser ouverte. Le » lendemain de très bonne heure, au point du jour, » je me rendis sur les lieux. Et , voyez ! la pierre » placée au coin du temple était perforée , et Ton » reconnaissait l'endroit où Al-Borak avait été attachée. \ » Alors je dis aux personnes présentes : Ce portail ne \ j> serait pas resté immobile , si quelque prophète \j> n'avait pas été là, pour prier. »
\ Les traditions vont jusqu'à dire que quand Mahomet raconta son voyage devant une nombreuse réunion , à la Mecque, plusieurs furent stupéfaits, mais cependant crurent; quelques uns furent torturés par des doutes, mais les Koreischites en rirent irrévérencieusement.
« Tu jdis que tu es allé dans lé temple de Jérusalem, » s'écria Abou-Jahl, « prouve la vérité de ce que tu » avances, en nous en. donnant la description. »
Pendant quelque temps, Mahomet fut embarrassé par cette demande, car il avait visité le temtple pendant la nijit, quand on n'en pouvait pas bien distinguer la forme; tout-à-coup pourtant Fange Gabriel se trouva à ses côtés et lui mit devant les yeux un plan exact de l'édifice sacré , de sorte qu'il put à l'instant répondre aux questions les plus minutieuses.
L'histoire dépassait encore la croyance de quelques uns de ses disciples , à ce point qu'Abou-Bekr les voyant chanceler dans leur foi, et en danger d'apostasier, garantit ron.dement la vérité du fait; en récompense de quoi, Mahomet lui donna le titre d'Al-Seddek, ou le tépioin de la vérité, par lequel il fut désigné depuis lovs.
Comme nouç l'avons déjà remarqué, ce voyage de nuit repose presque entièrement sur la tradition, quoiqu'il y soit fait vaguement allusion dans le Coran. L'eilsemble peut bien être un échafaudage élevé par de fanatiques musulmans , sur l'une de ces visions ou extases auxquelles Mahomet était sujet et dont le récit le faisait traiter de fou par les Koreischites.^^ U^-^^^^ o5
MAHOMET CONVERTIT DES JÉLERINS DE MÉDINE. — IL PREND LA RÉSOLUTION DE SE RÊFCGIER DANS CETTE VILLE. — COMPLOT POUR LE TUER. - IL Y iCHAPPE ÏIRACUlECSGMENT. - SON HÉGIRE OU FUITE. — Si RÉCEPTION A MÉDINE.
L'avenir de Mahomet devenait de plus en plus sombre dans sa ville natale. Kadichah , sa première bienfaitrice, la compagne dévouée de sa retraite et de sa solitude, la zélée croyante en ses doctrines , reposait dans le tombeau, ainsi qu'Abou-Taleb, autrefois son fidèle' et influent protecteur. Privé de ce .soutien, Mahomet était, en quelque sorte, un proscrit dans la Mecque ; obligé de se cacher et de rester à la charge de ceux sur qui ses doctrines avaiétit appelé la persécution. S'il n'avait cherché que des ^avantages mondains, lesquels avait-il obtenus? Plus de dix ans s'étaient écoulés depuis que, pour la première fois, il avait annoncé sa mission prophétique; dix longues années d'inimitiés, de peines et de malheurs! Il persévérait pourtant. Et maintenant, à un âge où les hommes sont plus disposés à jouir en repos des firuits des labeurs du passé qu'à risquer tout dans de nouveaux plans d'avenir, nous le trouvons , après avoir
i28 VIE DE MAHOMÎi:!*.
sacrilié bien-être, fortune et amis, prêt à abandonner ses foyers , «t son pays même, plutôt que sa croyance religieuse.
Aussitôt que le temps privilégié du pèlerinage fut arrivé, il sortit une fois de plus de sa retraite , et se mêla à la multitude rassemblée de tous les points de l'Arabie. Son ardent désir était de trouver quelque tribu , ou quelque ville importante , qui pût et voulût le recevoir comme hôte, et le protéger dans l'exercice ' et la propagation de sa foi.
Pendant quelque temps ses recherches furent vaines. Ceux qui étaient venus adorer à la Caaba s'éloignaient d'un homme stigmatisé comme apostat;' et les mondains étaient peu disposés à soutenir celui que proscrivaient les puissants de la ville où il était né.
A la fm , comme il prêchait , un jour , sur la colline d'Al-Akaba, il attira l'attention de certains pèlerins venus de la ville d'Yathreb, aujourd'hui Médine, |
située à deux cent soixante-dix milles au nord de la !
Mecque , et qui renfermait dans sa population beaucoup '
de juifs et de chrétiens hérétiques. Les pèlerins en question étaient de purs Arabes de l'ancienne et puis- |
santé tribu des Khazradites ; ils étaient en fort bons termes avec les Kénidites et le Nadhiréens, deux tribus juives habitant la Mecque, qui avaient la prétention de descendre d'Aaron, et ils avaient souvent entendu leurs amis juifs expliquer les mystères de leur religion et parler d'un futur Messie. Ils furent touchés de l'éloquence de Mahomet, et frappés de la ressemblance de ses doctrines avec celles de la loi juive; au point que quand ils l'entendirent se procla-
mer prophète, envoyé par le ciel pour restaurer l'antique foi, ils se dirent, les uns aux autres : « Sùre- » ment ce doit être le Messie dont on nous a parlé. » Plus ils écoutaient, plus ils étaient persuadés du fait ; et ils finirent par s'avouer convaincus et faire profession de foi.
Comme les Khazradites appartenaient à une des plus puissantes tribus d'Yathreb, Mahomet chercha à s'assurer leur protection et leur proposa de les accompagner à Médine, mais ils l'informèrent qu'il existait une haine mortelle contre eux et lesAsites, autre tribu nombreuse de cette ville, et l'engagèrent à différer son voyage jusqu'à ce qu'ils eussent fait la paix. Il y consentit; mais au départ des pèlerins, il les fit accompagner par Musab-Ibn-Omeir, un de ses disciples les plus éclairés et les plus habiles, qui avait la mission de les fortifier dans la foi et de la prêcher à leurs concitoyens. C'est ainsi que furent jetées dans Médine les premières semences de l'islamisme. Elles n'y germèrent d'abord que lentement. Musab-lbn- Omeir rencontra de l'opposition chez les idolâtres, et vit ses jours menacés; mais il persista dans ses efforts et convertit quelques uns des principaux habitants, entre autres Saad-Ibn-Maads , prince ou chef des Asites, et Osaid-Ibn-Hodeir qui jouissait dans la cité d'une grande autorité. Un grand nombre de musulmans de la Mecque , chassés par la persécution , se réfugièrent à Médine, et aidèrent aussi à propager la foi nouvelle, jusqu'à ce qu'elle pénétrât à peu près dans chaque ménage.
Assurés maintenant de pouvoir donner à Mahomet
un asile dans leur ville, plus de soixante-dix convertis de Médine , conduits par Musâb-Ibn-Omeir , se rendirent à la Mecque avec les pèlerins dans le mois sacré de la treizième année de la « Mission, » pour l'iaviter à venir résider parmi eux. Mahomet leur donna rendez-vous à minuit sur la colline d'Al-Akaba. Son oncle Al-Abbas , qui comme autrefois Abou-Taleb, lui portait beaucoup d'intérêt , quoiqu'il ne partageât pas ses doctrines, l'accompagna à cette conférence secrète, craignant qu'elle ne l'entraînât dans quelque danger. Il supplia les pèlerins de Médine de ne pas attirer son neveu dans leur ville , avant d'être plus en mesure de le protéger ; les prévenant que l'adoption de la foi nouvelle armerait contre eux toute l'Arabie. Ses avertissements et ses prières furent inutiles : Un pacte solennel intervint entre les parties. Mahomet demandait qu'ils abjurassent l'idolâtrie, et qu'ils adorassent le seul vrai Dieu ouvertement et sans crainte. Il exigeait qu'ils lui obéissent dans la bonne et dans la mauvaise fortune, et qu'ils accordassent aux disciples qui l'accompagneraient la même protection qu'à leurs propres femmes et à leurs enfants. A ces conditions, il s'engageait à rester au milieu d'eux, à être l'ami de leurs amis, l'ennemi de leurs ennemis.
— Mais si nous périssons pour votre cause, demandèrent-ils, quelle sera notre récompense ?
— Le paradis! répondit le prophète.
Les termes furent acceptés. Les émissaires de Médine mirent leurs mains dans celle de Mahomet et jurèrent d'être fidèles au contrat. Il choisit douze d'entre eux qu'il désigna pour ses apôtres , à l'exemple , suppose-
VIE DE MAftOMET. 131
t-on, de notre sauveur. A ce moment on entendit une voix venant du haut de la colline, les dénonçant comme apostats et les menaçant de châtiments. Le . son de cette voix, au milieu de robscurité, inspira une terreur momentanée. « C'est la voix du démon Iblis, » dit Mahomet d'un ton dédaigneux. « Il est l'ennemi » de Dieu, ne le craignez pas. » C'était sans doute celle de quelque espion des Koreischites ; car le matin même ils firent voir qu'ils étaient instruits de ce qui * s'était passé pendant la nuit ; et ils traitèrent les nouveaux confédérés avec une grande dureté quand ceux-ci quittèrent la' ville.
Cette conversion, cette aide offerte et plus tarit apportée à Mahomet et à ses disciples dans un temps où ils en avaient un si grand besoin, valut aux musulmans de Médine la qualification d'Ansariens , ou auxiliaires, par laquelle on les distingua depuis lors. Après le départ des Ansariens et l'expiration du mois sacré, les persécutions contre les musulmans reprirent avec une violence croissante; au point que Mahomet, voyant qu'une crise approchait, et résolu à quitter la ville, conseilla à ses partisans , en général, de pourvoir à leur sûreté. Quant à lui , il resta à la Mecque avec quelques prosélytes dévoués.
Abou-Sofian, son implacable ennemi, était alors gouverneur de la cité. Tout à la fois furieux et alarmé du développement que prenait la foi nouvelle, il réunit les chefs des Koreischites pour rechercher les moyens d'y mettre un terme. Quelques uns voulaient qu'on bannît Mahomet de la Mecque ; mais on fit remarquer qu'il pourrait gagner à sa cause d'autres tribus, ou
id2 VIE DE MAHOMET.
même le peuple de Médine , et revenir à leur tête pour prendre sa revanche. D'autres proposaient de le murer dans un donjon , et de lui fournir de la nourriture jusqu'à ce qu'il mourût ; mais on craignait que ses amis ne lui ménageassent une évasion. Toutes ces objections étaient soulevées par un vieillard impertinent et violent , un étranger venu de la province de Nedjah et qui , disent les écrivains musulmans , n'était autre * que le diable, sous un déguisement, soufflant son esprit de malice aux assistants. Enfin Abou-Jahl déclara que le seul moyen d'arrêter les progi'ès du mal, c'était de mettre Mahomet à mort. Tous se rangèrent à cet avis ; et pour répaiiir l'odieux de cet acte sur un plus grand nombre de têtes , et résister à la vengeance que les parents de la victime pourraient vouloir en tirer, on décida qu'un membre de chaque famille plongerait son épée dans le corps de Mahomet.
C'est à cette conspiration qu'il est fait allusion dans le huitième chapitre du Coran : « Et rappelle-toi com- » ment les mécréants complotèrent contre toi , agi- » tant s'ils devaient te tenir dans les chaînes , te mettre » à mort ou te chasser de la ville ; niais Dieu fit un » complot contre eux ; et Dieu est le meilleur faiseur » de complots. »
En effet, quand les meurtriers arrivèrent devant l'habitation de Mahomet , il avait été prévenu du danger. Comme toujours , l'avertissement est attribué à Vx •■'-■■-:. l'ange Gabriel; mais il est probable qu'il fut l'œuvre »..<x' de quelque Koreischite moins sanguinaire que ses ^ compères. Il vint à temps pour sauver Mahomet des mains de ses ennemis. Ceux-ci s'arrêtèrent à sa porte ,
mais hésitèrent à entrer. Regardant par une fissure, ils aperçurent , croyaient-ils , Mahomet enveloppe dans son manteau vert , et endormi sur son lit. Ils restèrent là quelque temps , à délibérer s'ils devaient l'assaillir pendant son sommeil, ou bien attendre qu'il sortît, A la fin ils forcent la porte et se précipitent vers le lit. Le dormeur se lève ; mais au lieu de Mahomet , c'est Ali qui est devant eux. Etonnés et déconcertés , ils demandent où est Mahomet. « Je n'en sais rien, » répond Ali de mauvaise humeur , et il sort sans que personne s'aventure à l'inquiéter. Exaspérés de la disparition de leur victhne, les Koreischites promirent une récompense de cent chameaux à quiconque leur amènerait Mahomet mort ou vif.
On explique diversement l'évasion de Mahomet après que le fidèle Ali se fiit enveloppé de son manteau et eût pris sa place sur le lit. Le récit le plus merveilleux est le suivant : il ouvrit la porte sans bruit , pendant que les Koreischites étaient devant, et répandant de la poussière dans l'air , il les aveugla si bien qu'il passa au milieu d'eux, sans qu'ils l'aperçussent. Cela, ajoute-t-on , est confirmé par le verset du trentième chapitre du Coran : « Nous leur avons jeté de l'aveugle- > ment pour qu'ils ne pussent pas voir. »
L'explication la plus naturelle est qu'il escalada le mur de derrière , avec l'aide d'un domestique qui lui fit la courte échelle.
Il se rendit immédiatement chez Abou-Bekr; et tous deux se disposèrent à fuir sans retard. Ils résolurent de se réfugier dans une caverne du mont Thor , â une heurç à peu près de la Mecque , et d'y rester
jusqu'à ce qu'ils pussent gagner Médine en sûreté ; les enfants d'abou-Bekr devaient leyr y porter des vivres. Ils quittèrent la Mecque pendant qu'il faisait encore nuit , cheminant à la lueur des étoiles ; et le jour commençait à poindre , quand ils se trouvèrent au pied du mont Thor. A peine étaient-ils entrés dans la caverne qu'ils entendirent le bruit de ceux qui les poursuivaient. Abou-Bekr , quoique brave , tremblait de peur.
— Nos persécuteurs , dit-il , sont nombreux , et nous ne sommes que deux.
— Non , répartit Mahomet ,. il y en a un troisième : Dieu est avec nous !
Et ici les écrivains musulmans rapportent un miracle, cher à tous les vrais croyants : Au moment, disent-ils , où les Koreischites atteignirent la caverne , un acacia avait poussé devant l'entrée , qu'une araignée avait tapissée de sa toile; et dans les branches étendues de l'arbre un pigeon avait fait son nid et déposé ses œufs. Tout cela indiquait que la tranquillité n'avait pas été troublée ; les Koreischites en conclurent que personne n'était entré récemment dans la grotte , et ils poursuivirent leurs recherches dans une autre direction.
Qu'ils fussent, ou non , protégés par un miracle, les fugitifs restèrent trois jours dans la caverne où, Asama , fiUe d' Abou-Bekr , leur apportait , à la brune , leur nourriture.
Le quatrième jour, présumant que l'ardeur de la poursuite s'était calmée , les fugitifs s'aventurèrent à sortir, et partirent . pour Médine sur des chameaux qu^un domestique d' Abou-Bekr leur avait amenés dans la nuit. Evittot la grand'route ; suivie d'ordi-
VIB JiE MimOMET. 135
naire par les caravanes , ils inclinèrent vers la côte de la meï* Rouge. Ils n'avaient pas fait beaucoup de chemin, pourtant, avant qu'ils fussent surpris par un parti de cavaliers, commandé par Soraka-Ibn-Malec. Abou-Bekr fut encore effrayé de leur nombre; mais Mahomet répéta avec assurance : « Ne crains rien , » Allah est , avec nous ! » Soraka était un guerrier hideux, avec des cheveux gris de fer hérissés, des bras nerveux, nus et couverts de poil. Comme il rattrapait Mahomet, son cheval se cabra et tomba avec lui. Son esprit superstitieux vit là un mauves présage. Mahomet s'aperçut de ses sentiments, et par un éloquent appel le domina à tel point, que Soraka, rempli de terreur, implora son pardon , et tournant le dos avec ses. troupes , le laissa poursuivre sa route sans le molester.
Les fugitifs continuèrent leur voyage jusqu'à ce qu'ils arrivassent à Koba, qui est une colline à environ deux milles de Médine. C'était le rendez-vous de prédilection des habitants de la ville , et le Ueu où l'on envoyait les malades et les infirmes, à cause de la pureté et de la salubrité de l'air. C'est de là que Médine tirait les fruits qu'elle consommait , la colline et ses environs étant couverts de vignes et de bosquets de dattiers et de lotus, de jardins qui produisaient des citrons , des oranges , des grenades , des figues , des pêches et des abricots , et qui étaient arrosés par de limpides ruisseaux.
En arrivant à ce Ueu fertile, Al-Kasoua, le chameau de Mahomet, s'agenouilla et refusa d'avancer, ce que le prophète interprétant comme un présage favorable,
ld(( VIE DE MAHOMET.
il résolut de rester à Koba, et de se préparer à entrer dans la ville. Les pieux musulmans montrent encore aujourd'hui l'endroit où le chameau s'agenouilla; une mosquée y ayant été bâtie en commémoration du fait. Quelques uns affirment qu'elle fut fondée alors par le prophète. On peut voir aussi dans le voisinage un puits profond, auprès duquel Mahomet reposa à l'ombre des arbres , et dans lequel il laissa tomber sa baguecachet. On croit qu'elle y est restée, et qu'elle a sanctifié le puits, dont les eaux sont conduites à Médine par des canaux souterrains. Il demeura quatre jours à Koba, chez un âsite du nom de Colthum-Ibn- Hadem. Il y fut rejoint par un chef distingué, Boreida- Ibn-Hoseib , à la tête de soixante-dix partisans , tous de la tribu de Saham, et qui firent profession de foi entre ses mains.
Un autre prosélyte célèbre qui se rendit auprès du prophète, fut Salman-al-Parsi (ou le persan). On dit qu'il étatt natif d'une petite bourgade près d'Ispahan, et que, passant un jour auprès d'une église chrétienne, il fut tellement frappé de la dévotion des fidèles et de la solennité du culte qu'il fut dégoûté de l'idolâtrie dans laquelle il avait été élevé. Il parcourut ensuite l'Orient, allant de ville en ville, de couvent en couvent, en quête d'une rehgion, jusqu'à ce qu'un moine chargé d'ans et d'infirmités lui parla d'un prophète qui venait de paraître en Arabie pour restaurer la pure foi d'Abraham.
Ce Salman s'éleva au pouvoir par la suite , et fut accusé par les mécréants de la Mecque d'avoir aidé à composer le Coran» « En vérité, les idolâtres disent
VIE DE IfÂHOMET. i37
» qu'un certain homme a aidé à composer le Coran; » mais la langue de cet homtne est Ajami (ou persane), » et le Coran est écrit en pur arabe. » (*)
Les musulmans de la Mecque qui s'étaient réfugiés quelque temps auparavant à Médine, apprenant que Mahomet était tout près, vinrent le rejoindre à Koba. Parmi eux étaient Fun de ses premiers disciples, Talha, et Zobéir, neveu de Kadichah, qui, voyant les vêtements de Mahomet et d'Abou-Bekr abîmés par la route, leur donnèrent des manteaux blancs pour faire leur entrée dans Médine. Nombre des Ansariens, ou auxiliaires , qui avaient fait un pacte avec Mahomet Tannée précédente, s'empressèrent de renouveler leur vœu de fidélité.
Informé que le nombre des prosélytes de la ville augmentait rapidement, et qu'on était généralement disposé à le bien recevoir, il désigna le vendredi, le jour du Sabbat musulman et le seizième jour du mois de Rabi, pour son entrée pubhque.
En conséquence, il réunit le matin de ce jour tous ses disciples à la prière; et après un sermon, dans lequel il exposa les grands principes de sa foi, il monta son chameau Al-Kasoua et se mit en marche pour cette ville qui devait être si célèbre dans les siècles à venir pour avoir été son refuge.
(1). L'illustre et savant Humphrey Prideaux, docteur en théologie et diacre de Norwich , confond , dans sa vie de Mahomet, ce Salam-le-Persan avec Abdallah- Ibn-Salam, lettré juif, appelé par quelques uns Abdias-ben-Salan dans le dialecte hébreu , et par d'autres Abdallah Salen, lequel est accusé par les écrivains chrétiens d'avoir aidé Mahomet à fabriquer ses révélations.
138 VIE DE IHAHOMET.
Boreida-Ibn-Hoseib, avec ses éoixante-dix cavaliers de la tribu de Saham, lui formait une garde. Quelques, uns de ses disciples prirent tour peur tenir sur sa tête un dais de feuilles de palmier, et Abou-Bekr était à cheval à côté de lui. « apôtre 4© Dieu, » s'écria Boreida, « tu n'entreras pas dans Médine sans éten- » dard! » et en même temps il déploya son turban, et attachant un des coins à la pointe de sa lance, il le porta en l'air devant le prophète.
La ville de Médine faisait un très bel effet; car elle était célèbre pour la beauté de son site, la salubrité de son climat, la fertilité de son sol , la luxuriance de ses palmiers et les parfums qu'exhalent ses arbustes et ses fleurs. A une petite distance de la ville un flot de nouveaux convertis vint, malgré la chaleur et la poussière, à la rencontre de la cavalcade. La plupart n'avaient jamais vu Mahomet, et rendaient, par méprise, leurs hommages à Abou-Bekr. Mais lui détourna l'écran de feuilles de palmiers , et leur montra celui auquel ces hommages revenaient, et qui fut salué des plus chaleureuses acclamations-
Ce fut ainsi que Mahomet, qui venait de s'enfuir de sa ville natale où sa tête était mise à prix, fit son entrée dans Médine plutôt en triomphateur qu'en exilé qui venait y chercher un asile. Il descendit chez un khazradite nommé Abou-Ayoub, dévot musulman, de qui, du reste, il était parent éloigné. Il y fut très bien accueilli, et habita le sous-sol de la maison.
Peu de temps après, il fut rejoint par le fidèle Ali, qui s'était échappé de la Mecque , et avait voyagé à pied , se cachant le jour et ne marchant que la nuit ,
de peur de tomber entre les mains des Koreischites. Il arrivait, fatigué, épuisé,. les pieds déchirés par les âpres sentiers qu'il avait dû suivre.
En quelques jours vinrent Aïescha, le reste de la maison d'Abou-Bekr et la famille de Mahomet conduits par son fidèle afiranchi Zeid et Abdallah, serviteur d'Abou-Bekr.
Telle est Thistoire de la mémorable Hégire,- ou « Fuite du prophète ; » ère du calendrier arabe , à partir de laquelle tous les vrais musulmans calculent le temps. 'Elle correspond à Fan 622 de l'ère chrétienne.
LES MUSULMANS A MÉDINE. - MOHADJERINS ET ANSARIENS. — LE PARTI D'ABDALLAH-IBN- OBBA ET LES HYPOCRITES. - MAHOMET BATIT UNE MOSQUÉE ; PRÊCHE ; FAIT DES CONVERSIONS PARMI LES CHRÉTIENS. - LENTEUR DES JUIFS A CROIRE. — FRATERNITE ÉTABLIE ENTRE LES FUGITIFS ET LES ALLIÉS.
Mahomet se trouva bientôt à la tête d'une secte nombreuse et puissante , composée partie de ceux de ses disciples qui avaient fui de la Mecque et furent pour ce fait appelés Mohadjerins ou fugitifs , et partie d'habitants de Médine , lesquels , en embrassant la foi , reçurent le nom d'Ansariens ou auxiliaires. Ceux-ci appartenaient pour la plupart aux tribus des Azites et des ELhazradites qui , quoique descendant de deux frères, Al-As et Khazraj, avaient pendant cent vingt-ans déchiré Médine par leurs haines farouches et implacables, mais qui venaient de s'unir dans les liens de la foi. Il fit un traité avec ceux de ces tribus qui n'adoptèrent pas immédiatement ses doctrines.
Les Khazradites étaient sous l'influence d'un prince ou chef, nommé Abdallah-Ibn-Obba , qui allait être nommé roi, quand l'arrivée de Mahomet et l'excitation causée par ses doctrines donnèrent au sentiment
U2 VÎE DE MAHOMET. • '
populaire une autre directioD. Abdallah avait une belle prestance , des manières gracieuses et une grande facilité d'élocution; il professait une vive amitié pour Mahomet , et assistait généralement aux réunions des Musulmans avec plusieurs de ses compagnons aussi accomplis que lui. Mahomet fut d*abord , captivé par leurs avantages physiques , leur agréable ; conversation et leur déférence apparente; mais il découvrit à la fin qu'Abdallah-Ibn-Obba était jaloux de sa popularité , qu'il nourrissait contre lui une animosité secrète , et que ses * camarades étaient également faux dans ' leurs protestations d'amitié ; d'où il les flétrit du nom « d'Hypocrites. » Abdallali- Ibn-Obba continua longtemps à être son rival politique dans Messine.
Libre maintenant de pratiquer sa reUgion et de prêcher ses doctrines , Mahomet s'occupa de bâtir une mosquée. Le lieu choisi fut un cimetière ombragé de dattiers. On dit qu'il fut guidé dans son choix par le fait suivant, qu'il considérait comme d'un bon augure.
Son chameau s'était agenouillé devant cet endroit lors de son entrée publique dans la ville. Les morjs furent enlevés, et les arbres abattus pour faire place à l'édifice projeté, lequel fut très simple , comme il convenait à cette religion d'humilité, et aux modiques ressources des sectaires. Les murailles étaient de terre et de briques; les troncs des palmiers récemment coupés servaient de piliers et soutenaient le toit , qui était fait avec leurs branches et recouvert de leurs feuilles. Il avait environ cent aunes carrées , et trois
VIE DE MAHOMET. i43
pertes : une au sud , où fut ensuite établi le Kéblah ; une autre, appielée la porte de Gabriel ; et la troisième, la^ porte de Miséricorde. Une partie de l'édifice, désignée par le nom de Soffat , fut consacrée au logement de ceux des fidèles qui n'avaient pas d'habitation.
Mahomet travailla de ses mains à la construction de cette mosquée. Il ne pensait guère, malgré toute sa prescience, qu'il bâtissait son propre tombeau. Car c'est là que ses restes sont déposés. L'édifice a été, plus tard, agrandi et embelli, mais il porte encore le nom de Mesjed^-al-Nebi (la mosquée du prophète), parce qu'elle fut fohdée de ses mains. Il fut* pendant quelque temps embarrassé du moyen à employer pour appeler ses disciples aux offices : serait-ce en sonnant de la trompette, comme chez les juifs? en allumant des feux sur les hauteurs, ou en fi^appant sur des tambourins? Dans cette perplexité Abdallah , fils de Zeid, suggéra un ensemble de mots , destiné à être crié aussi haut que possible, et qu'il déclara lui avoir été révélé dans une vision. Mahomet l'adopta immédiatement. Telle est l'origine que l'on attribue aux phrases suivantes, que l'on entend encore aujourd'hui du haut des minarets dans tout l'Orient et qui appellent les musulmans au lieu du culte : « Dieu est grand ! » Dieti est grand ! Dieu est grand ! Venez aux prières ! » Il n'y a de dieu que Dieu. » A quoi, au point du jour, se joint cette exhortation: « La prière vaut » mieux que le sommeil ! La prière vaut mieux que » le sommeil !»
Tout dans cette humble mosquée se passait d'abord aVec la plus grande simplicité. Elle était éclairée pén-
i44 VIE DE MAHOMET.
dant la nuit avec des copeaux de dattier ; et il s'écoula "quelque temps avant qu'on y introduisît l'usage de l'huile et des lampes. Le prophète se tenait debout sur le sol et prêchait, le dos appuyé contre un de ces troncs d'arbre qui servaient de pihers. Il fit plus tard élever une chaire ou tribune , à laquelle il montait par trois marches, de façon à dominer l'assemblée. La tradition raconte que la première fois qu'il y monta , le tronc abandonné poussa un gémissement ; sur quoi , il lui donna , comme consolation , le choix d'être transplanté dans un jardin pour y fleurir de nouveau , ou d'être transféré au Paradis , pour y produire des fruits , dans la vie future , pour les vrais croyants. Le dattier choisit sagement le dernier parti , et fut , en conséquence , enterré sous la chaire pour y attendre sa bienheureuse résurrection.
Mahomet prêchait et priait dans cette tribune , quelquefois assis , quelquefois debout et s'appuyant sur un bâton. Ses préceptes étaient encore pacifiques et pleins de mansuétude ; inculquant la dévotion envers Dieu et l'humanité envers l'homme. Il semble avoir pendant un temps rappelé la bienveillance de la religion du christ. « Celui qui n'est pas affectionné aux » créatures de Dieu et à ses propres enfants , disait-il , » Dieu ne lui sera pas affectionné . Chaque musulman » qui vêt les nus de sa foi , sera vêtu par Allah des )) vertes parures du Paradis. »
Dans un de ses sermons traditionnels transmis par ses disciples se trouve l'apologue suivant au sujet de la charité. « Quand Dieu créa la terre , elle s'ébranla » et trembla jusqu'à ce qu'il mit les montagnes dessus
X » pour l'affermir. Alors, les anges lui demandèrent :
u( — Dieu ! y a-t-il quelque chose de ta création de
I » plus fort que ces montagnes ?» — Et Dieu répondit •
|(( Le fer est plus fort que les montagnes, car il les
iî) brise. » — «Et y a-t-il quelque chose de ta création
' » de plus fort que le fer ? » — « Oui , le feu est plus
» fort que le fer, cai: il le fond. » — « Y a-t-il quelque
» chose de plus fort que le feu ? » — « Oui , l'eau ,
» car elle éteint le feu. » — « seigneur, y a-t-il
» quelque chose de ta création de plus fort que l'eau? »
\ — « Oui , le vent, car il apaise l'eau et la met en^
\ » mouvement. » — « notre soutien , y a-t-il quelque
» chose de ta création de plus fort que le vent ?» —
« Oui , un homme de bien qui fait des aumônes ; s'il
» donne de la main droite et qu'il le cache à sa main
» gauche , il l'emporte sur tout. »
Sa définition de la charité embrassait tout le cercle de la bienveillance. Toute bonne action, disait-il, est de la charité. Vous souriez à votre frère ; charité! L'exhortation à votre semblable de faire des actes vertueux vaut une aumône. Vous indiquez le bon chemin à un voyageur, c'est de la charité. Vous aidez un aveugle, c'est de la charité. Vous écartez les pierres et les épines et autres embarras de la route, vous donnez de l'eau à celui qui a soif, c'est toujours de la charité.
« La véritable richesse d'un homme dans notre » monde , c'est le bien qu'il aura fait à son semblable » dans celui-ci. Quand il mourra, le peuple dira; )) Quelle fortune laisse-t-il derrière lui? Mais lesanges I » qui l'examinent dans le tombeau demanderont : » Quelles bonnes actions as-tu envoyées devant toi ? »
— prophète , dit Tun de ses disciples., ma mère, Ojiam-Sad, est morte; quelle est la meilleure aumône que je puisse faire pour le bien de son âme ?
De l'eau , répondit Mahomet , pensant aux chaleurs brûlantes du désert. Creuse un puits, et donne de Feau à ceux qui sont altérés.
L'homme creusa un puits au nom de sa mère , et dit : « Ce puits est pour ma mère ; . que son âme- en soit récompensée. » . -
La charité de la langue aussi , la plus importante et la moins pratiquée de toutes, Mahomet la recommandait avec force. Abou-Jaraiya , habitant de Basrah, venant à Médine, et étant persuadé de la mission apostohque de Mahomet , le supplia de lui donner une grande rè^e de conduite. « Ne dis de mal de personne, répondit le prophète. » Depuis ce moment , dit Jaraiya , je n'ai jamais médit de qui que ce soit , libre ou esclave.
Les règles de l'Islamisme s'étendaient jusqu'aux bienséances. Faites un salam (un salut) quand vous entrez dans . une maison ou quand vous en sortez. Rendez le saUit aux amis , aux connaissancea et auiç voyageurs sur la route. Celui qui est à cheval doit le salut le premier à celui qui est à pied ; celui qui marche, à celui qui est assis ; une petite réunion, à une grande; et les plus jeunes , aux plus âgés.
A l'arrivée de Mahomet à Médine,. quelques uns des chrétiens de la ville s'enrôlèrent immédiatement parmi ses partisans ; ils appartenaient probablement à ces sectes qui soutenaient la nature humaine du Christ , et ne trouvaient rien de répugnant dans
l'Islamisme , lequel vénérait le Christ comme le plus grand des prophètes. Le reste des chrétiens ne montra que peu d'hostilité à la nouvelle foi , la regardant cohime bien préférable à l'ancienne idolâtrie. En fait , les schismes et les 'amères dissensions qui régnaient parmi les chrétiens de TOrient avaient altéré leur foi , affaibli leur zèle , et les avaient préparés à se laisser facilement égarer par de nouvelles doctrines.
Les Juifs, qui comptaient des familles riches et; puissantes dans Médine et dans les environs, montrèrent des dispositions moins favorables. Mahomet fit des conventions avec quelques uns d'entre eux , se fiant au temps pour les gagner et se faire accepter comme le Messie qui leur était promis , ou tout au moins comme prophète, influencé, peut-être à son insu, par de semblables vues, il avait calqué plusieurs de ses doctrines sur lès dogmes de leur religion , et adopté certaines de leurs fêtes et de leurs prescriptions. Il permettait à ceux qui embrassaient l'Islamisme de continuer à observer leur sabbat,, et quelques unes des lois et des cérémonies mosaïques. C'était la coutume des diverses religions d'Orient d'avoir chacune . leur kéblah , ou point sacré , vers lequel les fidèles tournaient le visage pendant l'acte d'adoration : le Sabéen vers l'étoile polaire ; le Persan, adorateur du feu, vers l'Est, le lieu du soleil levant ; les Juifs vers leur cité sainte de Jérusalem. Jusque là Mahomet n'avait rien fixé à cet égard ; mais maintenant , par déférence pour les Juifs , il fit de cette ville le kéblah des Musulmans. Pendant que de nouvelles conversions se faisaient journellement parmi les habitants de Médine , la
maladie et le mécontentement commençaient à se répandre parmi les fugitifs de la Mecque. Ils n'étaient pas habitués au climat; beaucoup souffraient de la lièvre , et soupiraient après la patrie d'où ils étaient exilés.
Pour leur en donner une nouvelle et les rattacher plus étroitement à leurs nouveaux amis et alliés, Mahomet étabUt une fraternité entre cinquante-quatre d'entre eux et autant d'habitants de Médine. Deux personnes ainsi rivées l'une à l'autre prenaient l'engagement de se soutenir dans la bonne et la mauvaise fortune ; et c'était un Uen qui unissait leurs intérêts plus intimement que celui de la parenté , car ils devaient hériter l'un de l'autre de préférence aux membres de la famille du défunt.
Cette institution fut dictée par la nécessité , et dura seulement jusqu'à ce que les nouveaux venus eussent pris profondément racine dans Médine ; elle embrassait simplement ceux des gens de la Mecque qui avaient fui devant la persécution ; et il y est fait allusion dans le verset suivant du huitième chapitre du Coran. « Ceux qui ont cru et se sont enfuis de leur pays et » ont employé leur avoir et leurs personnes à combattre y> pour la foi , et ceux qui ont donné au prophète un » refuge parmi eux et l'ont assisté , ceux-là seront » jugés les plus proches parents les uns des autres. »
C'est de cette fciçon adroite, mais simple , que furent jetés les fondements de cette puissance qui devait bientôt atteindre à une force prodigieuse, et ébranler les empires les plus formidables de l'univers, to^ V) ^^^^^
MARIAGE D3 MAFIOÏET A7E0 AIBSCHA. — DE SA FILLE FATlMBfl AVEC ALI. -- LEUR
INTÉRIEOR.
Les relations de famille de Mahomet avaient été en partie rompues , grâce aux inimitiés que lui avait attirées son zèle religieux. Sa fille Rokaia était encore en exil avec son mari Othman-Ibn-Affan , en Abyssinie; sa fille Zeinab était restée à la Mecque avec le sien , Aboul-Aass , qui était un opposant obstiné à la foi nouvelle. La famille de Mahomet à Médine comprenait sa nouvelle femme Sâda, Fatimeh et Um-Colthum, toutes deux filles de Kadichah. Il avait un cœur affectueux et sensible à l'influence des femmes , mais il n'avait jamais eu beaucoup d'amour pour Sâda; et quoiqu'il la traitât toujours avec bonté , il ressentait le besoin d'avoir quelqu'un pour remplir le vide qu'avait fait la mort de Kadichah.
« Omar, » dit-il un jour, « le plus beau trésor, » c'est une femme vertueuse, qui se conforme aux » ordres de Dieu et qui est obéissante et aimable » envers son époux. Il contemple ses perfections
i50 VIE DE MàUpMET.
» physiques et intellectu^es avec délices ; qusmd il » lui commande quelque chose, elle lui obéit; et » quand il est absent , elle maintient ses droits de » propriété et défend son honneur. »
Il tourna alors les yeux sur Aïescha, la charmante fille d'Abou-Bekr'. Deux ans s'étaient .écoulés depuis leurs fiançailles, et elle avait maintenant atteint sa neuvième année, âge bien tendre, semble-t-il, quoique les femmes soient formées de fort bonne heure soùs ces hâtifs climats d'Orient. Le mariage eut . Ueu quelques mois après leur arrivée à Médine, et fut célébré avec une grande simphcité; le repas de noceâ se composa de lait, et la dot delà jeune épouse d'un okke d'argent.
Peu après Fatimeh , sa plus jeune fille , fut fiancée à son fidèle disciple Ali, lequel l'épousa à quelque temps de là. Fatimeh avait alors de quinze à seize ans, eUe était très belle, et les écrivains arabes l'exaltent comme l'une des quatre femmes parfeites dont Dieu a daigné orrier la terre. Ali était âgé d'environ vingt-deux ans.
Le ciel et la terre, disent les écrivains musulmans, s'unirent pour honorer cet heureux hymen. Médine retentissait du bruit de la fête et brillait d'illuminations, et l'atmosphère était chargée d'odeurs aromatiques. Comme Mahomet, la nuit des noces, conduisait sa fille au jeune époux, le ciel la fit accompagner par une pompe céleste : à sa droite était l'archange Gabriel , à sa gauche était Michel , et elle était suivie par une troupe de soixante-dix mille anges qui fifeut la veille toute la nuit autour de la maison du jeune couple*.
Telles sont les monstrueuses exagérations dont les écrivains musulmans aiment à surcharger tous les événements de Thistoire du prophète , détruisant ainsi la grandeur réelle de sa Carrière, qui consiste dans sa simplicité. Un récit plus digne de confiance assure que le repas ne se composait que de dattes et d'olives ; que la couche nuptiale était une peau de mouton; et que la dot de la fiancée consistait en deux chemises , une coifiure , deux bracelets d'argent, un oreiller de cuir rembourré de feuilles de palmier, un gobelet , un moulin à bras , deux grandes jarres et un pot à eau. Tout cela s'accordait avec la simplicité des ménages arabes et la fortune des deux époux ; et pour fournir la dot qu'on lui demandait, Ali , dit-on , dut vendre plusieurs chameaux et quelques cottes de maille.
La manière de vivre du prophète ne différait guère de celle du disciple. Aïescha s'exprimait ainsi plus tard : « Pendant tout un mois nous n'allumâmes pas de feu » pour préparer nos aliments ; notre nourriture ne se » composait que de dattes et d'eau , à moins qu'on ne » nous envoyât de la viande. Les gens de la maison du » prophète ne mangèrent jamais de pain de froment » deux jours de suite. »
En général, il ne vivait que de dattes, de pain d'orge, de lait et de miel. Il balayait sa chambre, allumait son feu , rapiéçait ses vêtements et était , par le fait, son propre domestique. Il pourvut chacune de ses deux femmes d'une maison contiguë à la mosquée. Il résidait avec elles à tour de rôle , mais Aïescha resta toujours la préférée.
152 VfE DE MAHOMET.
Mahomet a été exalté par les écrivains musulmans pour sa chasteté pendant la première partie de sa vie, et il est remarquable que, malgré la pluralité des femmes admise chez les Arabes , qu'il se permit plus tard, et en dépit de la passion qu'il montra pour le sexe, et qui semblait tenir à son tempérament, il conserva à Kadichah, jusqu'à son dernier jour^ son affection tout entière, ne lui donnant jamais une rivale ni dans sa maison j ni dans son cœur. Les charmes naissants d'Aïescha, qui bientôt prirent sur lui tant d'empire, ne purent pas eux-mêmes effacer le sentiment profond de tendresse et de gratitude qu'il avait voué à sa première bienfaitrice. Aïescha fut piquée un jour de l'entendre se laisser aller à ces \ affectueux souvenirs :
\ — apôtre de Dieu , demanda la jeune beauté , \ Kadichah n'était-elle pas d'un âge avancé? Allah iie t'a-t-il pas donné à sa place une femme meilleure ? — Jamais ! s'écria le prophète , avec une honnête \ explosion de sensibilité , jamais Dieu ne m'en donna ! une meilleure ! Quand j'étais pauvre, elle m'enrichit; ! quand on me déclara menteur, elle crut en moi; i quand tout le monde était contre moi , elle ne m'abandonna pas.
L'ÉPÈE ANNONCÉE COMME L'INSTRUMENT DE LA FOI. — PREMIÈRE INCURSION CONTRE LES
KOREISCHITES. - SURPRISE D'tlNE CARAVANE.
Nous arrivons maintenant à une ère importante dans la carrière de Mahomet. Jusque là il avait compté sur la discussion et la persuasion pour faire des prosélytes, et avait enjoint à ses disciples la même modération. Les exhortations qu'il leur adressait de supporter avec patience et longanimité la violence de leurs ennemis égalaient presque l'humble précepte de notre Sauveur : « Si Ton vous frappe sur la joue droite, tendez encore la joue gauche. » Le voici maintenant à un point où il se sépare complètement du céleste esprit des docttines chrétiennes , et marque sa religion au coin de la faillible humanité. Homme, sa nature ne fut pas assez élevée pour ne pas se départir de la sublime tolérance qu'il avait inculquée jusque là. Treize années de douce patience n'avaient été récompensées que par une accumulation d'injustices et d'insultes. Ses plus grands persécuteurs avaient été les membres de sa propre tribu , les Koreischites ,
principalement ceux de la branche rivale d'Abd-
Schems, dont le chef vindicatif, Abou-Sofian, avait
maintenant le pouvoir à la Mecque. Grâce à leur
virulente inimitié, son avenir avait été brisé ; sa famille
avilie, appauvrie et dispersée , et lui-même , forcé de
Il s'exiler. Tout cela, il l'aurait peut-être supporté avec
fj humilité feinte, si les moyens de se venger n'avaient
f surgi tout à coup à sa portée. Il était venu à Médine
. ^ îen fugitif, cherchant un asile, ne demandant que k
*" 1 paix du foyer. En peu de temps , et probablement à sa
J propre surprise , il trouvait une armée à ses ordres ;
\ î car parmi les nombreux convertis faits chaque jour
f^.,1^ ' dans Médine , les fugitifs accourant de la Mecque et
; les prosélytes des tribus du désert , il y avait des
'j hommes d'un caractère résolu, connaissant l'usage
^ des armes et amoureux de la guerre de partisan. Les
* , passions humaines , etde mortels ressentiments furent
réveillés par ce soudain accroissement de puissance,
et se mêlèrent à ce zèle de réforme religieuse qui était
encore son mobile dominant. Dans l'exaltation de son
esprit enthousiaste , il essayait de se persuader , et
peut-être y réussit-il , que la force ainsi mise à sa
portée ét^it destinée à mener à tin son grand dessein
et qu'il était appelé pacr l'ordre de Dieu à s'en servir.
Tel est , du moins , le sens du mémorable manifeste
qu'il lança à cette époque , et qui changea tout le ton
et les destinées de sa foi.
a Divers prophètes , disait-il , ont été envoyés par » Dieu pour mettre en lumière ses différents attributs : » Moïse, sa clémence et saprovidence;. Salomon, sa » sagesse, sa majesté et sa gloire; Jésus-Christ, sa
» justice , son omniscience et son pouvoir ; — sa » justice., par la pureté de sa conduite ; son omni- » science, par la connaissance qu'il montra des secrets » de tous les cœurs ; son pouvoir , par les miracles » qu'il fit. Aucun de ces attributs, néanmoins, n'a » suffi pour entraîner la conviction, et même les » miracles de Moïse et de Jésus ont été accueillis avec » incrédulité. En conséquence, moi, le dernier des » prophètes , je suis envoyé avec l'épée ! Que ceux » qui promulguent mes doctrines n'entrent dans aucune » discussion ; mais qu'ils tuent tous ceux qui refusent » obéissance à la loi. Quiconque combat pour la vraie » foi , qu'il succombe ou triomphe , recevra sûrement » une récompense glorieuse. »
« L'épée , ajoutait-il , est la clé du ciel et de l'enfer ; » tous ceux qui la tirent pour la foi en seront récomr ») pensés par des avantages temporels ; chaque goutte » de leur sang qui aura été répandue , chaque péril » qu'ils auront affronté , chaque privation qu'ils auront » endurée , leur sera comptée là-haut comme plus ». méritoire même que le jeûne et la prière. S'ils » tombent sur le champ de bataille, leurs péchés » seront aussitôt effacés, et ils seront transportés » dans le paradis , pour s'y repaître d'éternels plaisir^ » dans les bras des houris aux yeux noirs. »
La prédestination vint en aide à Ces doctrines belli- -; l , i queuses. Chaque événement était, suivant le Coran, prédestiné de toute éternité , et ne pouvait être- évité. Aucun homme né pouvait mourir plus tôt ou • plus tard qu'à l'heure fixée, et quand. cette heure arriverait, le résultat serait le même, que l'ange de la mort le
i56 ME DE MAHOMET
trouvât dans le repos du lit , ou au milieu de Touragan ^ , . ^ de la bataille.
•* \.; <'^ Telles furent les doctrines et les révélations qui
\ M î <.a convertirent tout à coup l'Islamisme, jusque là religion
'V' ^V Ut^iujle douceur et de philanthropie, en une religion de \io-
|. /'-^'^^ * lence etd'épée. Elles étaient particulièrement agréables
9 1 y ^.""^^^ ^^^ Arabes, d'accord avec leurs habitudes, et encou-
î -^lu T^^!?^^ rageaient leurs goûts de pillage. Virtuellement pirates
' ^ < ^du désert , il n'y a pas lieu de s'étonner qu'après cette /, ^
"' ^^'f^'V^'' «franche promulgation de la,j;eli^n de rÉpée, ils ^<^ *-^ W
accourussent en foule autour du drapeau du prophète. ^^^ Pourtant Mahomet n'autorisait encore aucune violence *" contre ceux qui persisteraient dans l'incrédulité, pourvu qu'ils se soumissent tout de suite à sa domination temporelle , et convinssent de payer tribut ; , v\, -r<.Ujet ici nous voyons le premier symptôme d'ambition .Il mondaine et un désir de pouvoir temporel poindre dans r^V dc^': son esprit. On reconnaîtra, cependant, que le tribut
'^ * , ainsi exigé était subsidiaire à sa passion dominante , ^ . ' " " ' Et fut surtout employé à l'extension de la foi. C^J!T\a . < V .. » Les premières entreprises militaires de Mahomet % ". \ .- -^ > trahissent le ressentiment caché que nous avons noté. , * ' »^ Elles furent dirigées contre les caravanes de la Mecque,
appartenant à ses implacables ennemis, les Koreis-
chites. Les trois premières furent conduites par
• ^ . , Mahomet en personne , mais sans aucun résultat
matériel. La quatrième fut confiée à un musulman nommé Abdallah-Ibn-Jasch , qui fut expédié avec huit ou dix compagnons résolus, sur la route de l'Arabie du Sud. Comme on était dans le mois sacré de Radjab, pendant lequel on cJovait s'abstenir de violence et de
rapine, Abdallah avait des ordres cachetés qu'il ne pouvait ouvrir que le troisième jour; la teneur en était vague, mais significative. Abdallah devait se rendre dans la vallée de Naklah , entre la Mecque et Tayef (la même où Mahomet avait eu la révélation des génies), pour y guetter la caravane attendue. « Peut-être, » disaient subtilement les instructions, « peut-être serez-vous à même de nous en donner des » nouvelles. »
Abdallah comprit le sens de cette lettre, et s'y conforma. Arrivant dans la vallée de Naklah , il découvrit la caravane , qui consistait en plusieurs chameaux chargés de marchandises et conduits par quatre hommes. La suivant à petite distance, il détacha Tun de ses hommes , déguisé en pèlerin, avec ordre de la rejoindre. Des paroles de ce dernier, les Koreischites conclurent que ses compagnons étaient , comme lui , des pèlerins se rendant à la Mecque. En outre, c'était le mois de Radjiab, pendant lequel on pouvait parcourir le désert en toute sécurité. A peine, cependant, étaient-ils arrivés à la première halte , qu'Abdallah et ses compagnons tombèrent sur eux, en tuèrent un et eri firent deux autres prisonniers ; le quatrième s'enfuit. Les vainqueurs retournèrent alors à Médine avec leurs prisonniers et leur butin.
t§^. Tout Médine fut scandalisé de cette violation du i/^vc^i^ mois sacré. Mahomet, trouvant qu'il s'était aventuré ^<J^^ \ trop loin, fit semblant d'être furieux contre Abdallah, /ï pJU l et refusa de recevoir la part de butin qui lui fut ^^^'^^'^^iïeTte. S'appuyant sur le vague de ses instructions, Cr*^ il persistait à dire qu'il n'avait pas ordonné à Abdallah
'.« i le
iSS VIE DE MAJÎOMET.
de répandre le sang et de commettre de violence pen* dantle mois sacré.
Les clameurs continuant, et étant répétées par les Koreischites dé la Mecque, Mahomet produisit le passage suivant du Coran:
« Ils tç demanderont si Ton peut faire la guerre y> dans le mois sacré. Réponds : Faire la guerre dans » ce mois est mal; mais nier Dieu, mettre des ^ ^ I » obstacles entre Dieu et son peuple, chasser les vrais
f; » croyants de son temple sacré et adorer des idoles » » sont des péchés bien plus graves que de tuer- dans » les mois sacrés. »
Ayant ainsi mis le fait sous la sanction divine, Mahomet n'hésita pas à prendre sa part du butin. Il délivra l'un des prisonniers contre rançon ; l'autre embrassa l'Islamisme.
Le passage ci-dessus du Coran , tout suffisant qu'il parut aUx dévots musulmans, ne l'est pas pour disculper leur prophète aux yeux des profanes. L'expédition d'Abdallah-ïbn-Jasch fut une fâcheuse mise en pratique de la religion de TÉpée. Elle constituait non-seulement un acte de pillage et de vengeance, péché véniel aux yeux des Arabes et justifié par les doctrines nouvelles, en ce qu'il s'exerçait contre les ennemis de la foi , mais aussi une profanation du mois sacré, cette période pendant laquelle, depuis un temps immémorial , on s'abstenait de violence et d'effusion de sang, et que Mahomet lui-même faisait profession de respecter. L'artifice et le secret avec lesquels tout fut concerté et conduit , la* lettre cachetée d'instructions à Abdallah , qui ne vait être ouverte qu'après trois
jours , sur le lieu dé l'attaque projetée , et écrite en termes vagues, équivoques, mais suffisamment intellis I gibles pour ragent; tout cela était en opposition e ! directe aVec la conduite de Mahomet dans la première partie de sa carrière, alors qu'il osait ouvertement suivre le sentier du devoir : « quand même le » soleil serait contre lui à sa droite , et la lune à sa » gauche j » tout cela montrait qu'il avait conscience de la turpitude de l'acte qu'il autorisait. Son désaveu de la violence commise par Abdallah, et l'usage qu'il fit du Coran pour lui permettre d'en profiter avec impunité, donnent à cette affaire des teintes encore plus sombres ; Ce qui prouve combien vite et combien grandement il s'égara du moment . qu'il se départit de l'esprit bienveillant du Christianisme, que, dans le principe, il s'efforçait de rivaliser. Les passions mondaines, les. intérêts mondains prenaient rapidement le dessus sur cet enthousiasme religieux qui l'inspirait d'abord. Comme on l'a bien remaï'qué , «• la première goutte de sang .répandue dans le mois ^ sacré fit voir en lui un homme chez qui le limon » de la terre avait étouffé la sainte flamme de pro- » phétie. »
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