BATAILLE DD BEDR
Dans la seconde année de F Hégire, Mahomet apprit que son* plus mortel ennemi , Abou-Sofian , à la tête de trente cavaliers , ramenait à la Mecque une caravane de mille chameaux chargés de marchandises de Syrie, La route qu'elle suivait traversait le territoire de Médine entre la chaîne des montagnes et la mer, Mahomet résolut de Tintercepter, Il sortit donc dans le milieu du mois de Ramadhan, avec trois cent quatorze hommes, desquels quatre-vingt-trois étaient Mohadjerins, ou exilés de la Mecque; soixante-et-un , Asites; et cent soixante-dix, Khazradites. Chaque troupe avait sa bannière. Il n'y avait que deux chevaux dans cette petite armée (*), mais on y comptait
(1) Les Arabes du désert, dit Burckhardt, ne sont pas riches
en chevaux. Chez les grandes tribus des bords de la mer Rouge,
entre Akaba et la Mecque, et dans le sud et sud-est du désert
jusqu'à rVéraen, les chevaux sont très rares, principalement parmi
cellea des districts montagneux. Les habitants sédentaires de
l'Hedjaz et de l'Yémen n'ont pas Thabitude d'élever des chevaux*
soixante-dix légers chameaux, que la. troupe montait à tour de rôle, de façon à faire sans fatigue une marche rapide.
Othman-Ibn-Affan , gendre de Mahomet, était maintenant revenu de son exil en Abyssinie, et se serait volontiers joint à l'entreprise; mais sa femme était presque mourante, et il fut ainsi, bien à regret, obligé de rester à Médine.
Mahomet prit pour un temps la grand'route de la Mecque ; la laissant ensuite à gauche , il inclina vers la mer Rouge et entra dans une vallée fertile, arrosée par le ruisseau le Bedr. Là il se mit en embuscade auprès d'un gué, où les caravanes avaient ^habitude de passer. Il fit creuser par ses hommes une profonde tranchée dans laquelle on détourna l'eau, pour qu'ils pussent venil* s'y désaltérer hors de l'atteinte des ennemis.
Cependant Abou-Sofian, ayant été averti que Mahomet était sorti pour lui tendre une embûche avec une force supérieure, dépêcha un exprès, nommé Omair, sur un excellent dromadaire pour demander à la Mecque de prompts secours. Le messager arriva à la Caaba, hagard et hors d'haleine. Abou-Jahl monta sur le tait et sonna l'alarme. Toute la Mecque fut dans la confusion et l'épouvante. Henda, épouse d'Abou- Sofian, femme d'un caractère ardent et intrépide, pressa son père Otha , son frère Walid , son oncle
Les tribus les phis. riches en chevaux sont celles qui vivent dans les plaines pomparativement fertiles de la Mésopotamie, sur les rives de TËuphrate et dans les plaines de la Syrie. — Burckhardt, 2—50.
i Vie dé MÂ]tfOMEf . 163
. Schaiba et tous les guerriers de sa famille dé s'armer et de voler au secours de son mari. Les frères du koreischite tué par Abdallàh-Ibn-Jasch dans la vallée de'Naklah, prirent aussi les armes pour venger sa mort. Dès motifs d'intérêt se mêlaient à cette soif de vengeance, car la plupart des Koreischites avaient des valeurs dans la caravane. En peu de temps, une force de cent chevaux et de sept cents chameaux s'élançait sur la route de Syrie. Elle était conduite par Abou- Jahl, maintenant âgé de soixante-dix ans, vieux guerrier du désert, qui conservait encore le feu, et presque la vigueur et l'activité de la jeunesse, combinées avec la rancune de l'âge mûr.
Pendant qu'Abou-Jahl , avec ses forces , avançait dans une direction, Abou-Sofian venait dans l'autre. En" approchant du lieu du danger, il précédait sa caravane à une distance considérable, examinant attentivement chaque piste et chaque empreinte de pas. A la fin, il découvrit le chemin suivi par la petite armée de Mahomet. Il le reconnut aux noyaux de dattes que les troupes avaient jetés, pendant. la marche, à côté de la route, — ceux des dattes de Médine étant remarquables par leur petitesse. C'est à de si faibles indices que les Arabes sont obligés de se fier pour suivre la trace de leurs ennemis au milieu des déserts.
Observant la direction que Mahomet avait prise, Abou-Sofian changea la sienne et passa le long de la côté de la mer Rouge, jusqu'à ce qu'il se considérât comme hors de danger. Il envoya en toute hâte un autre messager à la rencontre des Koreischites qui
pouvaient s'être mis en mouvement, pour leur dire que la caravane était sauve et qu'ils retournassent à la Mecque.
Le messager trouva les Koreischites en marche. En apprenant que la caravane n'avait plus rien à craindre , ils s'arrêtèrent et tinrent conseil. Quelques uns voulaient qu'on poussât en avant et qu'on infligeât un châtiment sévère à Mahomet et à ses adhérents ; d'autres étaient d'avis qu'on s'en retournât. Dans cette alternative, ils envoyèrent un éclaireur reconnaître les ennemis. Il revint , annonçant qu'ils étaient environ trois cents. Ce renseignement accrut l'ardeur de ceux qui étaient pour la bataille. Les autres faisaient des objections. « Considérez , disaient-ils, que ce sont des » hommes qui n'ont rien à perdre ; ils n'ont que leurs » épées ; aucun d'eux ne tombera avant d'avoir tué un » adversaire. En outre , nous avons des parents parmi » eux ; nous ne poun^ons plus nous regarder en face, » après avoirtué réciproquement nos parents.» Ces paroles produisaient leur effet; mais les frères du koreischite Jtué dans la vallée de Naklah étaient incités par Abou- Jahl à demander vengeance. Ce fougueux vieillard seconda leur appel. « En avant , cria-t-il , emportons » de l'eau du ruisseau le Bedr pour la fête que nous y> célébrerons à propos de la délivrance de notre cara- » ysLïie. » Le principal corps de troupes éleva donc ses bannières et reprit sa marche quoiqu'un nombre considérable tît volte-face pour regagner la Mecque.
Les vedettes de Mahomet lui donnèrent avis de l'approche de cette force. Le cœur faillissait à quelques un de ses compagnons ; ils étaient venus dans l'espoir
d/avoir peu à se battre et beaucoup à piller ; ils étaient
^terrés en pensant à l'armée écrasanîe^qu'ils avaient
en face. Mais Mahomet leur dit d'avoir bon courage,
/car Allah lui avait promis une victoire facile.
/ Les Musulmans se postèrent sur une éminence au
/ pied de laquelle était de Teau. Une hutte , ou abri de
branches d'arbres, avait été construite en toute hâte
sur le sommet pour Mahomet, et devant elle était un
dromadaire sur lequel il pouvait, en cas de défaite,
s'enfuir à la Mecque. ^ ^'^ '^^^:-^:s <^ > fv^<f
L'avant-garde de l'ennemi entra dans la vallée, mourant de soif, et se précipita vers le torrent pour y boire ; mais Hamza, l'oncle de Mahomet, se rua sur elle avec , un certain nombre dliommes , et tua le chef de sa / propre main. Un seul soldat de l'avant-garde échappa , lequel se convertit par la suite à l'Islamisme. Le corps principal de l'ennemi approcha alors au son du clairon. Trois guerriers koreischites s'avancèrent, et défièrent les plus braves de l'armée de Mahomet à un combat singulier. Deux de ces provocateurs étaient Otha, beaupère d'Abou-Sofian , et Walid, son beau-frère. Le troisième était Schaiba, frère d'Otha. Us avaient été, on s'en souvient, poussés à sortir de la Mecque par Henda, femme d'Abou-Sofian. C'étaient tous des hommes occupant un rang élevé dans leur tribu.
Trois guerriers de Médine acceptèrent le défi ; mais on leur cria : « Non ! que les renégats de notre ville » de la Mecque viennent, s'ils l'osent! » Là-dessus Hamza et Ali, l'un oncle, l'autre cousin de Mahomet, et Obeidah-Ibn-Hareth , engagèrent le combat. Après une lutte vive et obstinée, Hamza et Ali se défirent de
leurs adversaires. Ils portèrent ensuite secours à Obeidah qui était grièvement blessé et presque accablé par Otha. Ils tuèrent le koreischite et emportèrent leur camarade ; mais celui-ci mourut aussitôt de ses blessures.
La bataille devint alors générale. Les Musulmans se sachant inférieurs en nombre, se tinrent d'abord sur la défensive , ne quittant pas la hauteur et Msant pleuvoir une nuée de flèches sur l'ennemi toutes les fois qu'il cherchait à étancher sa soif intolérable au ruisseau. Mahomet resta dans sa hutte sur la colline, en compagnie d'Abou-Bekr, et absorbé dans ses prières. Dans le courant de la bataille il eut une extase et tomba dans une espèce de catalepsie. En revenant à lui, il déclara que Dieu, dans une vision, lui avait promis la victoire. Se précipitant hors de la hutte , il saisit une poignée de poussière et la jeta en l'air du côté des Koreischites , s'écriant : « Que la » confusion tombe sur leurs visages ! » Alors, ordonnant à ses hommes de charger l'ennemi : « Combattez et \ » ne craignez rien, dit-il, les portes du Paradis sont î y> à l'ombre des épées. Celui-là y sera sûrement admis \ » tout de suite^ qui tombe en combattant pour la foi ! » Dans la lutte qui suivit, Abou-Jahl, qui poussait ',son cheval au plus épais de la mêlée, reçut dans la •cuisse un coup de cimeterre qui le renversa. Abdallah- Ibn-Masoud lui mit le pied sur la poitrine, et pendant que l'héroïque vétéran proférait encore des imprécations et des malédictions contre Mahomet, il lui sépara la tête du tronc.
Les Koreischites cédèrent et s'enfuirent. Soixante-
dix restèrent morts sur le terrain; le même nombre à peu près fut feit prisonnier. Quatorze musulmans avaient été tués , dont les noms sont inscrits parmi ceux des martyrs de la foi.
Cette victoire signalée pouvait s'expliquer tout naturellement ; les Musulmans étant frais et reposés , ayant l'avantage du terrain et un approvisionnement d'eau , pendant que les Koreischites étaient fatigués par une marche précipitée, mouraient de soif, et que leur force était réduite par le départ de ceux qui avaient repris le chemin de la Mecque. Les écrivains musulmans, néanmoins, attribuent ce premier triomphe de la foi à une intervention surnaturelle. Quand Mahomet jeta de la poussière en l'air, disent-ils, trois mille anges en blanc, avec des turbans jaimes et de longues robes éblouissantes, montés sur des coursiers noirs et blancs , se précipitèrent comme un ouragan et balayèrent les Koreischites devant eux. Et cela n'est pas affirmé sur le seul témoignage des écrivains musulmans, il y a aussi celui d'un idolâtre, d'un paysan qui gardait ses troupeaux sur une colline voisine. « J'étais avec un camarade, mon cousin, dit » le paysan , sur la crête de la montagne , suivant la » bataille de l'œil, prêt à me mêler aux vainqueurs » et à partager le butin. Tout-à-coup nous vîmes un ^ grand nuage s'avancer vers nous , et d'où partaient des hennissements de chevaux et des éclats de tromi pettes. Comme il approchait , des escadrons d'anges )>\en sortirent, et nous entendîmes la voix terrible » de l'archange qui pressait sa jument Haiium. « Vite! » vite! ô Haizum! » disait-il. Le cœur de mon
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X) compagnon éclata de terreur en entendant ce son » effrayant, et il mourut sur le champ; et moi je )) partageai presque son sort. (*)
Quand la lutte fut terminée, Abdallah-Ibn-Masoud apporta la tête d'Abou-Jahl à Mahomet qui regarda le hideux trophée avec bonheur, s'écriant: « Cet )) homme était le Pharaon de notre nation. » Le vrai nom de ce vieux guerrier était Amrou-Ibn-Hascham. Les Koreischites lui avaient donné le^surnom d'Abou- Ihoem, ou père de la sagesse, à cause de sa sagacité. Les Musulmans l'avaient changé en celui d'Abou-Jahl , père de la folie. Cette dernière appellation lui a été conservée par l'histoire; et les vrais croyants ne parlent jamais de lui, sans ajouter cette éjaculation: « Que Dieu le maudisse! »
Les musulmans qui avaient péri dans la bataille furent enterrés convenablement; quant aux cadavres des Koreischites, ils furent jetés avec mépris dans une fosse qui avait été creusée pour eux. La question était de savoir ce que l'on ferait des prisonniers. Omar voulait qu'on leur coupât la tête; mais Abou-Bekr conseillait de leur rendre la liberté contre rançon. Mahomet fit la remarque qu'Omar était comme Noé , qui priait pour que Dieu punît les coupables par le
(Ij Ce miraculeux secours est souvent mentionné dans le Coran: « Dieu vous avait déjà donné la victoire à Bedr, quand vous étiez » inférieurs en nombre, etc., etc., etc., etc. »
« vrais croyants, vous ne tuâtes pas, vous-mêmes, ceux i> qui furent tués à Bedr, mais Dieu les tua. Et tu ne jetas pas, » ô Mahomet , le sable dans leurs yeux quand tu semblas le jeter, p mais Dieu le jeta. » Sale. Le Coran, chap. 3;
déluge; mais qu'Abou-Bekr ressemblait à Abraham qui intercédait pour eux. Il se décida pour la clémence. Néanmoins , deux des prisonniers furent mis à mort ; l'un, nommé Nadhar, pour avoir ridiculisé le Coran comme une collection d'histoires et de fables persanes ; l'autre, nommé Okba, pour avoir attenté à la vie de Mahomet quand il prêchait dans la Caaba le jour où il fut sauvé par Abou-Bekr. Plusieurs prisonniers qui étaient pauvres furent libérés simplement en prêtant serment de ne plus porter les armes contre Mahomet ou ses disciples. Les autres furent détenus jusqu'à ce que leur rançon eût été envoyée par leurs amis.
Parmi les prisonniers les plus considérables était Al-Abbas , oncle de Mahomet. Il avait été pris par Abou-Yaser, homme de petite stature. Comme les spectateurs faisaient remarquer , en riant, la différence de taille , Al-Abbas prétendit qu'il s'était réellement rendu à un cavalier haut comme un géant et monté sur un cheval dont il n'avait jamais vu le pareil auparavant. Abou-Yaser voulait obstinément maintenir la réalité de son exploit, mais Mahomet, pour ménager l'amour-propre de son oncle , insinua que le vainqueur avait été aidé par l'ange Gabriel.
Al-Abbas aurait désiré obtenir de ne pas payer rançon , alléguant qu'il était musulman dans le cœur , et qu'il n'avait pris part à l'action que contraint et forcé ; mais cette excuse ne fut pas admise. Beaucoup de personnes pensent qu'il était secrètement d'intelligence avec son neveu, qui l'employait comme espion à la Mecque, avant et après la bataille de Bedr.
Un autre prisonnier de grande importance pour
Mahomet était Aboul-Aass, mari de sa fille Zeinab. Le prophète aurait bien voulu attirer son gendre à lui et l'enrôler parmi ses disciples, mais Aboul-Aass resta entêté de son incrédulité. Mahomet lui offrit alors de le mettre en liberté à condition qu'il lui renverrait sa fille. L'infidèle y consentît; et Zeid, l'affranchi dévoué du prophète , fut expédié à la Mecque , avec quelques hommes, pour ramener Zeinab à Médine; en attendant, son époux, Aboul-Aass, resta en otage jusqu'à complète exécution de la convention.
Avant que l'armée retournât à Médine , on fit le partage des dépouilles ; car. quoique la caravane d'Abou-Sofian eût échappé, on avait recueilli sur le ' terrain une quantité considérable d'armes et de chameaux ; et une forte somme d'argent devait revenir de la rançon des prisonniers. En cette occasion , Mahomet ordonna que l'ensemble serait également divisé entre tous les musulmans engagés dans l'entreprise ; et quoique ce fût une coutume étabhe, depuis longtemps, chez les Arabes de donner au chef un quart du butin, il se contenta de la même part que les autres. Parmi les dépouilles qui se trouvèrent dans son lot était une épée fameuse, d'une trempe admirable, appelée Dhul-Fakar , ou la perceuse. Il la porta constamment depuis , les jours de bataille ; et son gendre Ali en hérita à sa mort.
Cette égale distribution du butin causa de grands murmures dans les troupes. Ceux qui avaient supporté le fort du combat et avaient déployé le plus d'activité à s'emparer des dépouilles, se plaignaient d'avoir à partager avec ceux qui s'étaient tenus à l'écart et avec
les vieillards qui étaient restés à la garde du camp. Cette dispute, remarque Sale, ressemble à celle des soldats de David, à propos des dépouilles prises sur les Amalécites , . ceux qui avaient participé à Faction insistant pour que ceux qui avaient été affectés à la garde des bagages n'eussent rien à prétendt*e dans le butin. La décision fut la même : ils auraient part égale. (1. Samuel, chap. 30-21-25.) Mahomet, qui était très versé dans l'histoire de la Bible , peut bien avoir été guidé par cette décision. La distribution des dépouilles était un point important à étabUr , pour un chef qui allait entrer dans une carrière de guerre et de pillage. Heureusement, il eut fort à propos, après son retour à la Mecque, une révélation qui réglait pour l'avenir la répartition de tout butin fait en combattant pour la foi . t
Telles sont les particularités de la fameuse bataille du Bedr , le premier succès des . Sarrasins sous l'étendard de Mahomet , insignifiant peut-être en lui-même , mais immense dans ses conséquences ; car il fut le prélude d'une série de victoires qui changèrent les destinées du monde.
MORT DE LA FILLE DU PROPHÈTE ROKAIA. - SA FILLE ZEINAB LUI EST RENDUE. - EFFETS DE LA MALÉDICTION DU PROPHÈTE SUR ABOU-LAHAB ET SA FAMILLE. — RAGE FRÉNÉTIQUE DE HENDA, FEMME D'ABOU-SOFIAN. - MAHOMET ÉCHAPPE MIRACULEUSE- MENT A UN ASSASSINAT* - AMBASSADE DES KOREISCHITES. - LE ROI D'ABYSSINIE.
Mahomet retourna en triomphe à Médine avec le butin et les prisonniers faits dans cette première bataille. Sa joie, cependant, fut troublée par un malheur domestique. Rokaia, sa fille bien-aimée, si récemment revenue de l'exil, n'était plus. Le messager qui précédait Mahomet avec la nouvelle de la victoire rencontra, à la porte de la ville, le convoi funèbre qui la portait au tombeau.
L'affliction du prophète fut, peu de temps après, adoucie par l'arrivée de sa fille Zeinab, conduite par le fidèle Zeid. La mission de Zeid avait été semée de difficultés. Le peuple de la Mecque était exaspéré de la dernière défaite et de la nécessité de racheter les prisonniers. C'est pourquoi Zeid resta en dehors des murs , et envoya un message à Kenanah , frère d' Aboul- Aass, l'informant de la convention, et désignant un endroit où l'on remettrait Zeinab entre ses mains.
i74 VIE DÉ MAHOMEf.
Kenanah sortit pour la conduire dans une litière. Il fut entouré sur la route par une bande de Kôi*eis- . chites, déterminés à empêcher qu'on rendît la fille de Mahotnet à son père. Dans le tumulte, un certain Habbar-Ibn-Asouad porta à la litière un coup de lance qui, si Kenanah ne l'eût paré avec son arc, aurait été fatal à Zeinab. Abou-Sofian, attiré par le bruit, réprimanda Kenanah de rendre ainsi publiquement la fille de Mahomet, une pareille conduite pouvant être interprétée comme une lâche concession. Zeinab lut donc ramenée chez elle ; et Kenanah la remit secrètement à Zeid pendant la nuit qui suivit.
Mahomet fut si outré , en apprenant l'attaque dont sa fille avait été l'objet, qu'il ordonna à quiconque s'emparerait de Habbar, de le brûler vif. Quand sa rage se fut calmée, il modifia son ordre. « Il n'appar- » tient qu'à Dieu, dit-il, de punir l'homme du feu. » Si Habbar est pris , qu'il périsse par le glaive ! » .
Le triomphé des Musulmans sur les bords du Bedr étonna et mortifia au plus haut point les Koreischites de la Mecque. L'homme si récemment chassé de leurs murs était devenu tout-à-coup un ennemi puissant. Plusieurs de leurs concitoyens les plus braves et les. plus considérables étaient tombés sous ses coups; d'autres étaient ses prisonniers et attendaient une rançon humiliante. Abou-Lahab , oncle de Mahomet, et toujours son adversaire acharné, n'avait pas pu, pour cause de maladie, faire la campagne. Il expira quelques jours après qu'il eut appris sa victoire, sa fin ayant été*hâtée par l'exaspération de son esprit. Les pieux musulmans,* toutefois, attribuent cette mort
iÎ5
à la malédiction jetée autrefois* par Mahomet sur lui et sa famille , quand il leva la main pour lancer .une pierre au prophète sur la colline de Safa. Cette malédiction retomba lourdement, sur son fils Otha, qui avait répudié Rokaia : il fut mis en pièces par un Uon , en présence d'une caravane tout entière dans un voyage en Syrie.
Nul ne ressentit aussi vivement qu'Abou-Sofian la honte de la défaite du Bedr. Il atteignit la Mecque en sûreté avec sa caravane, il est vrai; mais ce fut pour apprendre le triomphé de Thomme qu'il détestait, et trouver sa maison dans le deuil. Sa femme H^nda l'accueillit avec des lamentations frénétiques sur la mort de son père, de son oncle et de son frère. La rage se mêlait à sa douleur, et, nuit et jour, elle criait vengeance contre Hamza et Ali , par les mains desquels ils avaient péri. (').
Abou Sofian réunit deux cents bons cavaliers, por-
(i). C'est une loi reçue chez les Arabes que, quiconque répand le sang d'un homme, son sang -appartient, pour ce fait, à la famille du défunt. Cette ancienne loi est sanctionnée par le Coran. « vrais croyants, la loi du talion vous est prescrite pour ceux^. » qui sont tués ; les personnes libres mourront pour les personnes » libres. » La vengeance du sang, ou Thar, comme on l'appelle j en arabe, est revendiquée par les parents de tous ceux qui ont
' été tués en guerre ouverte, et non pas seulement contre le Véri-
table meurtier, mais contre tous les membres de sa famille. Pour I ceux qui ont été tués dans les guerres entre deux tribus, le prix
du sang est exigé des personnes que l'on sait les avoir tués.
L'Arabe regarde la vengeance du sang comme l'un de ses droits
et de ses devoirs les plus sacrés ; aucune considération terrestre
i ne pourrait le lui faire abandonner, n a ce dicton : « Dussé-je
j » aller en enfer, je n'abandoiinerais pas le Tharî » — Voyez
Burckhardt, vol. 1. 314, notes.
tant tous à Tarçon de leur selle un sac de farine ; ce qui constitue les provisions d'un arabe pour une incursion. Comme il sortait, il fit vœu de ne jamais oindre sa tête , parfumer sa barbe , ou se présenter devant une femme, jusqu'à ce qu'il eût rencontré Mahomet face à face. Battant le pays, il approcha à trois milles de la Mecque, tua deux partisans du prophète , ravagea les champs et brûla les dattiers.
Mahomet marcha contre lui à la tête d'une force supérieure. Abou-Sofian , oubliant son vœu , ne l'attendit pas, mais tourna bride et s'enfuit. Ses hommes le suivirent, jetant leurs sacs de farine dans la précipitation de leur fuite ; d'où cette affaire reçut le nom dérisoire de « Guerre des sacs de farine. »
Les écrivains musulmans racontent un grand danger que le prophète courut pendant cette campagne. Il dormait, un jour, au pied d'un arbre, à quelque distance de son camp, quand il fut réveillé par un bruit et vit Durthur, un guerrier ennemi, penché sur lui avec une épée nue.
■ — Mahomet, cria-t-il, qui te sauvera maintenant? — Dieu ! répondit le prophète.
Subitement convaincu, Durthur laisse tomber son arme. Mahomet s'en saisit, et la brandissant à son j tour, il s'écrie :
! — Qui te sauvera maintenant, ô Durthur ?
I — Hélas ! personne , répondit le soldat.
; — Alors, apprends de moi la pitié.
i Le cœur du guerrier n'y put tenir, il reconnut en
I Mahomet le prophète de Dieu, et embrassa la foi.
Comme si cette anecdote n'était pas suffisamment merveilleuse , d'autres dévots musulmans affirment
que le salut de Mahomet fift dû à l'intervention de l'ange Gabriel, qui , au moment où Durthur allait frapper le prophète, lui donna d'une main invisible un coup sur la poitrine, et fit ainsi tomber l'arme.
Vers ce même temps, les Koreischites de la Mecque se rappelèrent les parents et disciples de Mahomet qui avaient cherché contre leurs persécutions un refuge en Abyssinie, et qui y étaient, pour la plupart, restés sous la protection du Grand-Négus, ou roi. Ils envoyèrent à ce souverain une ambassade pour demander qu'on leur livrât les fugitifs. Un des ambassadeurs était Abdallah-Ibn-Rabia ; un autre était AmroU-Ibn-AI- Aass, le poète distingué qui avait assailli Mahomet, au début de sa mission, d'épigrammes et de madrigaux. Il était maintenant dans la maturité de l'âge et aussi remarquable par sa pénétrante sagacité que par ses talents poétiques. C'était encore un adversaire redoutable de la foi d'Islam, dont il devait se montrer un jour l'un des plus braves et des plus éminents champions.
Amrou et Abdallah ouvrirent leur ambassade à la façon orientale, en offrant de riches présents, et demandèrent ensuite, au nom des autorités koreischites de la Mecque , Textradition des fugitifs. Le roi était un homme Juste : il fit appeler les Musulmans pour qu'ils lui expliquassent cette nouvelle et dangereuse hérésie dont ils étaient accusés. Dans le nombre était Giafar , ou Jaffar , fils d'Abpu-Taleb , frère d'Ali et, par conséquent, cousin de Mahomet. Il avait une figure prévenante et une éloquence persuasive. Il se
i78 VIE DE MAHOMET.
leva en cette occasion et exposa les doctrines d'Islam avec force et enthousiasme. Le roi, qui, ainsi que nous l'avons déjà fait observer , était chrétien nestorien, trouva ces doctrines si conformes, en beaucoup de points à celles de sa secte, et si opposées à la grossière idolâtrie des Kpreischites, que bien loin d'abandonner les réfugiés , il les prit plus particulièrement sous sa protection, et, rendant à Amrou et à Abdallah. les présents qu'ils avaient apportés, il les renvoya de sa cour.
POUVOIR CROISSANT DE HAHOMET. - SON RESSENTIMENT CONTRE LES JUIFS.-- INSULTE FAITE A UNE JEUNE ARABE PAR LA TRIBU JUIVE DE KAINOKA. — TUMULTE. — LES BENI- KAINOKA SE RÉFUGIENT DANS LEUR CHATEAU.— VAINCUS ET PUNIS DE CONFISCA- TION ET DE BANNISSEMENT. — MARIAGE D'OTHMAN AVEC LA FILLE DU PROPHÈTE, OMM- COLTHUM, ET DU PROPHÈTE AVEC HAFZA.
La bataille du Bedr avait complètement changé la .position de Mahomet. C'était maintenant un chef victorieux, dont la puissance allait croissant. Les tribus idolâtres d'Arabie étaient aisément converties à une croyance qui flattait leurs goûts de pillage par Fespoir du butin et qui, après tout, ne prétendait qu'à les ramener à la religion primitive de leurs ancêtres. Aussi la première cavalcade qui rentra dans Médine chargée des dépouilles d'un camp, fit-elle des prosélytes de presque tous les habitants idolâtres, et donna-t-elle à Mahomet l'autorité absolue sur la cité. Son propre ton se modifia, et il parla en législateur et en souverain. Le premier indice de ce changement se montra dans ses procédés à l'égard des Juife , qui comptaient à Médine trois familles principales et puissantes.
Toutes les concessions qu'il avait faites à cette race entêtée avaient été inutiles : non seulement elle était restée obstinée dans son incrédulité, mais elle tournait en ridicule lui et ses doctrines. Assma , fille de Merouan, poétesse juive, écrivait des satires contre lui. Elle fut mise à mort par l'un de ses fanatiques disci-^ pies. Abou-Afack, israélite âgé de cent vingt ans, subit le même sort pour le même délit. Kaab-Ibn-Aschraf, autre poëte juif, se rendit à la Mecque, après la bataille du Bedr et ^ s'efforça d'exciter les Koreischites à la vengeance, récitant des vers dans lesquels il exaltait les vertus et déplorait la mort de ceux qui étaient tombés sur le champ de bataille. Telle était son infatuation, qu'il déclama publiquement ces vers à son retour à Médine, et en présence de quelques-uns des partisans du prophète qui étaient parents de ceux qui avaient été tués. Piqué de cette maligne hostilité, Mahomet s'écria dans sa colère : « Qui me débarrassera de ce fils » d'Aschraf? t> Quelques jours après, Kaab avait payé sa poésie de sa vie : il était assassiné par un Ansarien de la tribu Asite.
Enfin il se passa un événement qui fit éclater en hostilité ouverte la colère de Mahomet contre les Juifs. Une jeune fille d'une tribu d'arabes pasteurs, qui portait du lait à la ville, était un jour dans le quartier habité par les Beni-Kainoka , ou fils de Kainoka, l'une des trois principales familles juives. Elle fut accostée par une troupe de jeunes israélites, qui, ayant entendu vanter sa beauté , la prièrent de se découvrir le visage. Elle refusa de faire une chose réputée con-
VIE DE MAHOMET. 18i
traire aux lois de la bienséance parmi ses compatriotes. Un jexme orfèvre , dont la boutique était tout près, attacha sans bruit le bout de son voile au banc sur lequel elle était assise, de sorte que , quand elle se leva, le voile resta, et son visage fut exposé à tous les regards. Grande hilarité, moqueries des jeunes gens , et au milieu d'eux, la pauvre fille debout, déconcertée et confondue. Un musulman qui était présent, ressentant cet aflront, tire son épée et traverse Torfevre de part en part; il est à son tour tué par les Israélites. Les Musulmans d'un quartier voisin volent aux armes. Les Beni-Kainoka font comme eux ; mais, inférieurs en nombre, ils se réfugient dans une forteresse. Mahomet intervint pour apmser le tumulte ; mais comme il était exapéré contre les Israélites, il insista pour que la tribu embrassât l'Islamisme. Cette dernière argua du traité qu'il avait fait avec elle à son arrivée à Médine, par lequel il lui garantissait l'exercice de sa religion ; mais rien ne le put toucher. Pendant quelque temps les Beni-Kainoka refusèrent de céder, et restèrent obstinément renfermés dans leur forteresse , mais la famine les força de se rendre. Abdallah-Ibn-Obba , le chef des Khazradites, l'un des protecteurs de la tribu, agit en leur faveur et empêcha qu'on ne les passât au fil de l'épée ; mais leurs richesses et leurs biens furent confisqués, et ils furent exilés en Syrie, au nombre de soixante-dix.
Les armes et les richesses qui revinrent au prophète et à, ses adhérents de cette confiscation furent d'un grand secours dans les guerres qui suivirent.
Parmi les armes qui se trouvèrent dans le lot de Mahomet, on compte trois épées: Medham, la perçante ; Al-Battar, la tranchante , et Hatef , la mortelle ; deux lances : Al-Monthari , le disperseur , et Al- Monthaoui , le destructeur; une cuirasse d'jtrgent nommée Al-Fadha , et une autre nommée Al-Saadia , qu'on disait avoir été données par Saûl à David quand il allait se mesurer avec Goliath. Il y avait aussi un arc appelé Al-Catûm , ou le fort , mais il ne répondait pas à son nom; car dans la première bataille où le prophète s'en servit, il le tira avec une telle force qu'il le rompit en morceaux. En général, il faisait usage de l'arc arabe, avec des flècles et des lances appropriées, et défendait à ses partisans d'employer l'arc de Perse.
Mahomet , dès lors , ne chercha plus à se concilier les Juifs, qui devinrent au contraire l'objet de ses persécutions. Il révoqua l'ordonnance qui avait fait de Jérusalem le Keblah, ou point de prière, et remplaça cette ville par la Mecque, vers laquelle, depuis ce moment, les Musulmans tournent toujours le visage pendant leurs dévotions.
Othman, mari de Rokaia, avait convenablement pleuré la mort de sa femme 4 Pour le consoler de cette perte, Omar, son frère d'armes, lui offrit, dans le courant de l'année , la main de sa fille Hafea. Elle était veuve d'Obash, un suhamite, âgée de dix-huit ans et d'une beauté remarquable ; néanmoins Othman refusa. Omar, indigné de ce qu'il considérait comme un affront fait à sa fille et à lui , s'en plaignit à Mahomet,
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« Ne te désole pas, Omar, répondit le prophète. Une » meilleure femme est réservée à Othman; et un » meilleur mari, à ta fille. » En effet, il donna à Othman sa propre fille , Omm-Colthum ; et il épousa lui-même la belle Hafea. Par ces alliances politiques il se rattachait plus étroitement Othman et Omar, en même temps qu'il satisfaisait sa passion pour la beauté. Hafea fut, après Aïescha, la plus favorisée de ses femmes, et c'est à elle qu'était confié le coffre où étaient déposés les chapitres et les versets, du Coran aussitôt après leur révélation.
HENDA EXCITE ABOa-SOFIAN ET LES KOREISCHITES A VENGER LA MORT DE LEURS PARENTS TUÉS A LA BATAILLE DU BEDR. — LES KOREISCHITES SE METTENT EN MOUVEMENT. SUIVIS PAR HENDA ET SES COMPAGNES. — BATAILLE D'OHOD. — HORRIBLE TRIOMPHE DE HENDA. — MAHOMET SE CONSOLE EN EPOUSANT HEND^ FILLE D'OMEYA.
A mesure que Tautorité de Mahomet se fortifiait dans Médine, l'hostilité des Koreischites de la Mecque croissait en violence. Abou-Sofian commandait dans la ville sacrée, et il était continuellement poussé à la guerre par Henda, dont l'âme ardente ne goûta aucun repos , jusqu*à ce qu'on eût tiré la « vengeance du sang » de ceux qui avaient tué son père et son fi^ère. Akrema, aussi, fils d'Abou-Jahl, et qui avait hérité de son père la haine du prophète , demandait vengeance à grands cris. C'est pourquoi, dans la troisième année de l'Hégire, année qui suivit la bataille du Bedr, Abou-Sofian entra en campagne à la tète de trois mille hommes , la plupart Koreischites , quoiqu'il y eût aussi des Arabes des tribus de Kenana et de Tehama. Sept cents d'entre eux portaient des corselets,
et deux cents étaient à cheval. Akrema était l'un des capitaines, de même que Kaleb-lbn-Al-Waled, guerrier d'une valeur indomptable qui s'éleva par la suite à une grande renommée. Les bannières étaient portées devant les troupes par la race d'Abd-Al-Dar , qui était une branche de la tribu de Koreisch, et avait le droit héréditaire d'occuper la première place au conseil , le premier rang dans la bataille , et de porter l'étendard en avant de l'armée.
A Tarrière-garde suivait la vindicative Henda avec quinze des principales femmes de la Mecque , parentes de ceux qui avaient été tués au Bedr , quelquefois remplissant l'air de gémissements et de lamentations sur leur mort, d'autres fois animant les troupes au son des tambourins ou par des chants guerriers. Comme on passait par le village d'Aboua, où Amina , la mère de Mahomet, était enterrée, on ne put qu'avec beaucoup de peine l'empêcher d'arracher du tombeau ses ossements vermoulus.
Al-Abbas , l'oncle de Mahomet, qui résidait encore à la Mecque, et était considéré comme hostile à la foi nouvelle, voyant que son neveu serait infailliblement détruit s'il était surpris par l'armée, lui envoya secrètement un exprès pour l'avertir du danger. Mahomet était au village de Koba quand le message lui parvint. Il retourna aussitôt à Médine et tint un conseil composé de ses principaux adhérents. Représentant qu'on ne disposait pas de forces suffisantes pour tenir la campagne , il émit l'avis qu'il fallait attendre l'ennemi dans Médine, où les femmes mêmes
et les enfants pourraient aider à la défense en lançant des pienres du haut des toits. Les plus âgés de ses partisans partageaient sa msuiière de voir ; mais les jeunes gens, d'une valeur emportée en tout temps, et enflés par leur récente victoire du Bedr , demandèrent à grands cris un loyal combat, en rase campagne.
Mahomet céda à leurs clameurs ; mais ses forces, quand il les passa en revuS , s'élevaient à peine à mille combattants, dont cent seulement avaient des cuirasses, et deux des chevaux. Le cœur manqua à ceux qui avaient si bruyamment opiné pour que l'on sortît, et ilsl auraient bien voulu attendre l'attaque dans les murs de la ville. « Non ! répondit Mahomet, il n'est » pas convenable qu'un prophète, quand une fois il a » tiré l'épée, la remette au fourreau , ni qu'il tourne » le dos, quand une fois il a avancé, jusqu'à ce que » Dieu ait décidé entre lui et l'ennemi. » Après ces paroles , il mit l'armée en marche. Une partie était formée de Juifs et de Khazradites , conduits par Abdallah-Ibn-Obba-Solùl. Mahomet ne voulut pas accepter le concours des Juifs, à moins qu'ils n'embrassassent la foi d'Islam, et comme ils refusèrent avec hauteur, il leur ordonna de rentrer à Médipe ; sur quoi , leur protecteur , Abdallah, fit aussi demitour avec ses Khazradites ; ce qui réduisit l'armée à sept cents hommes.
Avec cette petite force, Mahomet se posta sur la colline d'Ohod, à environ six milles de Médine. Sa position était en partie défendue par des rochers et la grande pente de la colline , et il avait placé des archei^s
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pour protéger son flanc et ses derrières contre les attaques de la cavalerie. Il était armé d'un casque et d'une double cotte de mailles. Sur son épée étaient gravés ces mots : « La peur amène le déshonneur. En avant est rhonneur. La lâcheté ne sauve personne de sa destinée. » Comme il n'avait pas l'intention de prendre une part active dans le combat, il la confia à un brave guerrier, Abou-Dudj^a, qui jura de la manier aussi longtemps qu'elle aurait un tranchant et de la trempe. Quant à lui, il s'établit, suivant son habitude, sur un point élevé d'où il pût dominer le champ de bataille. ,
Les Koreischites , confiants dans leur nombre, vinrent au pas , et bannières flottantes , jusqu'au pied de la colline. Abou-Sofian conduisait le centre; il y avait cent cavaUers sur chaque aile, la gauche était commandée par Akrema, fils d'Abou-Jahl , .la droite par Khaled-Ibn-Al-Oualed. Comme ils avançaient, Henda et ses compagnes frappèrent sur leurs tambourins et entonnèrent leur chant de guerre, jetant, par intervalles, les noms de ceux qui avaient été tués à la bataille du Bedr. a Courage, enfants d'Abd-Al- Dar! » criaient-elles aux porte-étendards. « En avant! » Joignez l'ennemi ! Frappez juste et n'épargnez pas ! » Que vos épées soient aiguës et vos cœurs impi- » toyables! »
Mahomet contint l'impatience de ses troupes, leur recommanda de ne pas commencer le combat, mais de rester fermes et de conserver l'avantage de leur position sur une hauteur. Par dessus tout , les archers
devaient garder leur poste sans s'occuper des incidents de la bataille , de peur que la cavalerie ne tombât sur les derrières.
Les cavaliers de l'aile gauche , conduits par Akrema, essayèrent alors de prendre les Musulmans en flanc, mais ils furent repoussés par les archers et se retirèrent en désordre. Ce que voyant Hamza, il poussa le cri de guerre musulman: « Amit! Amit! » (Mort! Mortl), et se précipita avec ses forces sur le centre. Abou-Dudjana était à sa droite, armé de l'épée de Mahomet, ayant autour de la tête un bandeau rouge, sur lequel était écrit : « L'aide vient de Dieu ! la » victoire est à nous ! »
Les ennemis furent ébranlés du choc. Abou-Dudjana fit une trouée au miUeu d'eux , distribuant des coups mortels de tous côtés et criant: « L'épée de Dieu et » son prophète ! » Sept porte-étendards, de la race d'Abd-Al-Dar, furent, l'un après l'autre, étendus sur le sol, et le centre commença à céder. Les archers, croyant la victoire assurée, oublièrent les ordres de Mahomet, et, quittant leur poste, se dispersèrent en quête des dépouilles , criant : « Butin ! butin ! » Khaled rallia aussitôt ses cavaliers, prit possession du terrain abandonné, attaqua les Musulmans en queue, en mit quelques uns en fuite, et le reste en désordre. Au milieu de la confusion, un cavalier, nommé Obbij- Ibn-Chalaf, pénétra dans la foule, hurlant : « Où est Mahomet ? Il n'y aura pas de sécurité tant qu'il vivra. » Mais Mahomet, saisissant une lance, traversa d'un coup la gorge de l'idolâtre qui tomba mort, a Ainsi, »
dit le pieux Al-Jannabi, périt l'ennemi de Dieu, qui^ » quelques années auparavant avait menacé le pro- » phète en disant : Je trouverai un jour pour te tuer. » — « Prends garde , avait été la réponse, s'il plaît à » Allah, de ne pas tomber toi-même sous ma main, »
Au fort de la mêlée une pierre, lancée d'une fronde, frappa Mahomet à la bouche, lui coupa la lèvre et lui brisa une dent de devant ; il fut en outre atteint au visage d'une flèche dont la pointe resta dans la blessure; Hamza, aussi, pendant qu'il tuait un Koreischite, fut transpercé par la lance d'Ouaska, esclave éthiopien, à qui l'on avait promis la liberté s'il vengeait son maître mis à mort par Hamza à la bataille du Bedr. Mosaab-Ibn-Omair, qui portait l'étendard de Mahomet, fut de même renversé; mais Ali saisit la bannière sacrée et la tint haute au miheu de l'ouragan de la bataille,
Comme Mosaab ressemblait beaucoup au prophète, l'ennemi s'écria que Mahomet était mort. Les Koreischites, en l'entendant, redoublèrent d'ardeur; les Musulmans, désespérés, s'enfuiiient, emportant Abou- Bekr et Omar, qui étaient blessés. Cependant Raab, fils de Malek, aperçut Mahomet gisant dans un fossé au milieu des blessés, et le reconnut à son armure. « croyants ! » s'écria-t-il , « le prophète de Dieu » vit encore. A la rescousse ! à la rescousse !» Mahomet fut retiré et porté sur la colline au sommet d'un rocher, où les Musulmans se disposèrent à faire une résistance désespérée. Les Koreischites , pourtant, croyant que Mahomet avait été tué , ne les poursuivirent pas, et se contentèrent de piller et de mutiler les
morts. Henda et ses compagnes se firent remarquer dans cette œuvre de sauvage vengeance ; et la féroce héroïne chercha à arracher et à dévorer le cœur d'Hamza. Abou-Sofian portait au bout de sa lance une partie du corps mutilé, et s'écriait en descendant triomphalement ta colline : « La guerre a ses vicissi- » tudes. La bataille d'Ohod succède à celle de Bedr. »
Les Koreschites s'étant retirés, Mahomet descendit du rocher et visita le champ de bataille. A la vue de son oncle Hamza si brutalement déchiré, il fit vœu d'infliger pareil outrage à soixante-dix ennemis, quand il les aurait en son pouvoir. Sa douleur, nous dit-on, fut adoucie par l'ange Gabriel qui lui donna l'assurance qu'Hamza était inscrit comme habitant du septième ciel sous le nom du « Lion de Dieu et de son prophète. »
Les cadavres furent enterrés deux à deux et trois à trois, sur les points où ils étaient tombés. Mahomet défendit à ses disciples de se couper les cheveux, de L déchirer leurs vêtements, et de se livrer aux modes de
lamentations usités en Arabie, en signe de deuil; mais il permit de pleurer sur les morts , parce que Jes larmes soulagent le cœur oppressé.
La nuit qui suivit la bataille fut une nuit d'anxiété, car on redoutait que les Koreischites ne renouvelassent l'attaque, ou ne surprissent Médine. Le lendemain, le prophète marcha dans la direction de cette ville, rôdant auprès de l'ennemi et allumant , à la tombée de la nuit , de nombreux feux de bivouac. Abou- Sofian, cependant, avait appris que Mahomet était encore vivant. Il se sentait trop faible pour attaquer la
ville pendant que celui-ci tenait la campagne, et pouvait venir la secourir ; et il craignait que Je prophète ne fût renforcé par les habitants et ne le vînt assaillir avec des forces supérieures. Aussi, satisfait de sa récente victoire, il conclut une trêve d'un an avec les Musulmans et retourna en triomphe à la Mecque.
Mahomet chercha à se consoler de sa défaite en prenant pour femme Hend , fille d'Omeya , homme d'une grande influence. C'était une veuve qui s'était réfugiée avec son mari en Abyssinie. Elle était maintenant âgée de vingt-huit ans, et avait un fils nommé Salma, ce qui fait qu'on l'appelait communément 0mm Salma, ou mère de Salma. Comme elle était remarquable par ses grâces et sa beauté, elle avait été recherchée par Abou-Bekr et Omar, mais inutilement. Mahomet même rencontra d'abord des difficultés.
— Hélas ! disait-elle , quel bonheur le prophète peut-il espérer avec moi ? Je ne suis plus jeune ; j'ai un fils, et je suis d'un caractère jaloux.
— Quant à ton âge, répondit le prophète, tu es beaucoup plus jeune que moi. Quant à ton fils, je serai pour lui un père. Quant à ta disposition à la jalousie, je prierai Allah de la déraciner de ton cœur.
Une maison à part fut préparée pour elle, contiguë à la mosquée. Le fond du ménage, d'après un écrivain musulman, consistait en un sac d'orge, un moulin à bras, une poêle et un pot de lard ou de beurre. Telle était encore la médiocre fortune du prophète, ou plutôt telles étaient ses habitudes de frugalité et la simpUcité de la vie arabe.
TRAHISON DE CERTAINES TBflBUS JUIVES ; LEUR PUNITION. - DÉVOUEMENT DE L'AFFRAN- CHI ZEID ; a DIVORCE D'AVEC ZBINAB POUR QU'ELLE PUISSE DEVENIR FEMME DU PROPHÈTE.
La défaite de Mahomet à la bataille d'Ohod fit pendant un temps du tort à sa cause parmi quelques tribus arabes et juives , comme le montrèrent certains actes de perfidie. Les habitants de deux villes, Adhal et Kara, lui envoyèrent une députation , témoignant de leur inclination à embrasser la foi , et demandant des missionnaires pour leur en enseigner les doctrines. Il envoya donc six disciples pour accompagner la dépu- .tation ; mais dans le cours du voyage , pendant qu'ils se reposaient près du ruisseau de Radje, dans le pays des Hodseitites, les députés tombèrent' sur les confiants Musulmans , en tuèrent quatre , et traînèrent les deux autres à la Mecque, où ils les livrèrent aux Koreischites , qui les mirent à mort.
Pareil acte de trahison fut commis par les gens dô la province de Nadjed. Se prétendant Musulmans, ils implorèrent le secours de Mahomet contre leurs ennemis. Il envoya à leur aide un parti de ses adhè-
rents qui turent attaqués par les Beni-Suleim ou Suleimites, près du ruisseau de Manna, à environ deux jours de marche de Médine, et tués presque jusqu'au dernier. Un des Musulmans , Amrou-Ibn- Omeya, échappa au carnage, et fit route pour Médine. En chemin, il rencontra deux juife des Beni-Amir, désarmés; soit qu'il les prit pour des ennemis, ou que la mort de ses camarades provoquât chez lui une rage folle, il tomba sur eux et les tua. La tribu, qui était en paix avec Mahomet lui demanda réparation. Il soumit l'afifaire à la médiation d'une autre tribu juive, les Beni-Nadher, qui avait de riches propriétés et un château appelé Zohra, à trois lieues de Médine. Cette tribu s'était engagée par Iraité, quand il vînt en fugitif de la Mecque, à garder la neutraUté entre lui et ses adversaires. Son chef, choisi pour médiateur,» invita Mahomet à ime entrevue. Il s'y rendit, accompagné d'Abou-Bekr, Omar, Ali et quelques autres. Un repas fut servi en plein air devant la maison. Mahomet , cependant, eut avis qu'on l'avait attiré dans un but perfide et qu'on voulait l'assassiner p^idant le repas. On dit qu'il devait être écrasé par une meule de moulin qu'on aurait fait tomber du toit en teixasse de la maison. Sans £sâre allusion à ce qu'il venait d'apprendre, il quitta brusquement la compagnie- et se rendit en hâte à Médine.
Voilà sa rage allumée contre tous les membres de la race de Nadher. Il leur ordonna de quitter le pays avant dix jours, sous peine de mort.Ils vouMent partir, mais Abdallah le Khazradite les engagea secrètement à rester en leur promettant son aj^ui. Il ne tint pas
VIB DE MAHOMET. 495
sa promesse. Les Beni-Nadher, ainsi désappointés par le chef des hypocrites, se renfermèrent dans leur château de Zohra, où ils furent assiégés par Mahomet , qui abattit et brûla les dattiers qui devaient fournir à leur subsistance.
Au bout de six jours, ils capitulèrent et on leur permit de partir, chacun avec une charge de chameau d'effets, mais sans armes. Quelques uns se rendirent en %rie, d'autres à Khaïbar , ville juive importante , possédant une forteresse éloignée de plusieurs jours de Médine. Comme la tribu était très riche, il y eut quantité de dépouilles , et Mahomet les prit pour lui seul. Ses prosélytes objectèrent que cela était contraire à la loi de partage révélée dans le Goran ; mais il leur fit savoir que, suivant une nouvelle révélation, tout butiïi acquis , comme celui-ci, sans coup férir , n'était pas une conquête de l'homme , mais un don de Dieu , et devait être remis au prophète pour qu'il l'employât j^^^ ^ en bonnes œuvres , au soulagement des orphelins , des pauvres et des voyageurs. Mahomet, en effet, ne se l'appropria pas pour son usage particulier ; mais il le partagea entre les Mohadjerinsou exilés de la Mecque , deux juifs nadhérites qui avaient embrassé l'Islamisme, et deux ou trois Ansariens ou auxiUaires , de Médine , qui s'éta^i.ent montrés honnêtes et qui étaient pauvres. Nous n'entrerons pas dans les détails de diverses petites expéditions de Mahomet vers cette époque , l'une desquelles s'étendit jusqu'au voisinage de Tabouk sur la fcoîitière de Syrie , pour punir une horde qui avait pillé les caravanes de Médine. Ces expéditions eurent des résultats 4iyers, quoique la plupart pro-
id6
(Cuisissent du butin , ce qui maintenant commençait à préoccuper Fesprit des Musulmans presqu'autant que la propagation de leur foi. Les dépouilles si subitement acquises peuvent avoir amené des excès et des orgies, car nous trouvons la . révélation d'un passage du Coran , lequel prohibe le vin et les jeux de hasard , ces causes actives de querelles et d'insubordination dans les camps de pillards.
Durant cette partie de sa carrière , Mahomet feillit en plus d'une occasion être assassiné. Lui-même est accusé d'avoir employé des moyens perfides pour se débarrasser d'un ennemi, car on dit qu'il envoya Amrou-Ibn-Omeya en mission secrète à la Mecque, pour assassiner Abou-Sofian , mais que le complot fut découvert et qu'Amrou ne dut son salut qu'à la mpidité de sa fuite- L'accusation, au reste, n'est rien moins que prouvée , et est contraire au caractère du prophète autant qu'à sa condviite en général.
Si Mahomet avait des ennemis implacables, il avait aussi des amis dévoués , ce dont nous avons une preuve dans le cas de son affranchi et fils adoptif Zeid-Ibn-Hareth. Il s'était, l'un des premiers, converti à la foi , et était l'un de ses plus vaillants cbaippions* Mahomet le consultait en toute occasion , et l'^aiployait dans ses affaires privées. Un jour, il entra chez lui avec la même liberté qu'un père chez son en&nt. Zeid était absent ; mais Zeinab, sa femme, qu'il avait épousée tout récemment, était àt la maison. Elle était fille de Djaseh, du pays de Kaiba, et était regardée pomme la plus belle de sa tribu. Elle avait, dans son intérieur, mis de xîôté son voile et une partie de ses vêtement^ ,
de sorte que Maliomet, entrant à Timproviste^ la trouva dans toute sa beauté. Il ne put contenir l'expression de son étonriement et de son admiration; à quoi elle ne répondit rien; mais elle en rendit compte à son mari, quand il revint. Zeid connaissait le tempé^ rament inflammable de \fahomet, et voyait qu'il avait été captivé par la beauté de Zeinab. Courant après lui , il offrit de répudier sa femme ; mais Mahomet le lui défendit comme contraire à la loi. Le zèle de Zeid ne put être arrêté ; il aimait sa belle épouse , mais il vénérait le prophète; et il fit divorce sans retard. Quand le terme exigé de séparation fut arrivé, Mahomet accepta avec gratitude ce pieux sacrifice. Ses noces stvec Zeinab surpassèrent en pompe tous ses autres mariages. Ses portes furent ouvertes à tous venants; ceux-ci ftirent régalés de viande de mouton et d'agneiau , de gâteau d'orge , de miel , de fruits et de breuvages recherchés; au point qu'ils mangèrent tant qu'ils purent et ensuite s'éloignèrent raillant le divorce comme honteux et le mariage comme incestueux.
Dans cette conjoncture critique fut révélé ce passage du trente-troisième chapitre du Coran , qui établit une distinction entre les parents par adoption et les parents par le sang, et d'après lequel ce n'était point pécher que d'époûfeer une femme qui avait été l'épouse de son fils adoptif. Cette révélation opportune apaisa les fidèles ; mais pour dissiper toute ombre de scrupule, Mahomet révoqua son adoption, et ordonna à Zeid de reprendre son premier nom d'Ibn-Hareth , d'après son père naturel. La belle Zeinab, néanmoins, affecta, depuis lors, la supériorité sur les autres femmes du
prophète, à cause de cette révélation, alléguant que son mariage avait été ordonné par Dieu. (*)
(1) Ce fut la seconde feimne de Mahomet du nom de Zeinab ; la première, qui était mQrte peu de temps auparavant, était fille de Chuzeima,
EXPÉDITION DE MAHOMET CONTRE LES BENI-MOSTALEK. — IL ÉPOUSE BARBA, UNE CAP- TIVE. — TRAHISON D'ABDALLAH-IBN-OBBA—AIESCHA DIFFAMÉE. -SA JUSTIFICATION.— SON INNOCENCE PROUVÉE PAR UNE RÉVÉLATION.
Au nombre des tribus arabes qui s'avanturèrent à prendre les armes contre Mahomet après sa défaite à Ohod, étaient les Beni-Mostalek , branche puissante d'origine koreischite. Mahomet apprit qu'ils étaient .réunis en costume de guerre sous le prince Al-Hareth, près des puits de Moraïsi , dans le territoire de Kedaid , à cinq milles de la mer Rouge* Il entra immédiatement en campagne, à la tête d'un corps choisi de fidèles, accompagné d'un certain nombre de Khazradites , conduits par leur chef Abdallah-Ibn-Obba. Par une marche rapide il surprit l'ennemi; Al-Hareth fut tué dès le commencement de l'action par une flèche ; ses troupes s'enfuirent en désordre après une courte résistance qui coûta la vie à quelques hommes. Deux cents prfeonni^s, cinq mille moutons et un millier de -chameadx furent le prix de cette facile victoire. Parmi les captife était Barra, fille d'Hareth et mariée à un jeune arabe dé sa famille. Dans le partage des
20O VIEDEBIAUQMET.
dépouilles , elle échut à Thabet-Ibn-Reiss ^ qui demanda une forte rançon. La prisonnière en appela à Mahom^ de cette extorsion ; le prophète jeta sur elle un regard de convoitise, car elle était charmante. « Je puis te servir mieux , » dit-il « qu'en diminuant ta rançon ; sois ma fçtnme. j> La séduisante Barra donna vite son consentement; sa rançon fut payée par le prophète à Thabet; ses parents furent libérés pai; les Musulmans auxquels ils revenaient ; la plupart d'entre eux. embrassèrent la foi , et Barra devint la femme de Mahomet à son retour à Médine.
Après la bataille, les troupes se précipitèrent vers
les puits de Moraïsi, pour. apaiser leur soif. Dans la
presse il s'éleva entre les Mohadjerias, ou esjlés.de la
Mecque, et les Khazradites une querelle où l'un de cea
derniers reçut un coup. Ses camarades accoururent
pour le venger, et le sang aurait coulé si Mahomet ne
s'était interposé. Les Khazradites demeurèrent furieux^
et d'autres gens de Médine firent cause commune avec
eux. Abdallah-Ibn-Obba, empressé d'exploiter toute
circonstance défavorable au pouvoir de Mahomet, tira
à l'écart ses parents et ses condtoyens. « Voyez, dit-il,
î) les insultés auxquelles vous êtes en butte poiur avoir
? protégé ces réfiigiés Koreischites* Vous les avez
» reçus chez vous , vous leur avez donné vos biens ,
x> et maintenant ils vous attaquent et vous maltraitât.
» Ils voudraient être les . maîtres dans vos propices
y> maisons ; mais , par Allah ! quand nous retoumencms
j> à Médine, nous verrons qui de nous sera le plus fort.' t
Avis fut secrètement donné à Mahomet de ce dis« cours séditieux. Omar lui conseilla tout de si^ite de
VIB DE MAHOMET. ^
se débarrasser d'Abdallah ; mais le prophète craignait la vengeance des patients et des partisans du puissant Khazradite. Pour coBper court à la mutinerie , il se mit immécfiatement en route pour Médine , quoique ee fût l'heure de la chaleur; il continua à marcher totite la nuit et ne fit halte qu'à midi , au moment où les soldats exténués ne pensaient qu'à se reposer.
En arrivant à Médine , il somma Abdallah d'expliquer ses propos séditieux. Abdallah les nia tout simplement et déclara m«rteur quiconque l'avait accusé. Une révélation du ciel, cependant, confirma l'imputation portée contre lui et ses adhérents. « Ce sont là les « hommes, i> dit le Coran, « qui disent aux habitants de Médine : « Ne donnez pas aux réfugiés qui sont » avec l'apôtre de Dieu, pour qu'ils soient forcés de )ï le quitter. Ils dirent, vraiment : « si nous retour- » nons à Médine, le plus digne chassera le plus » misérable. » Que Dieu les maudisse! Comment » se sontrils détournés de la vérité? »
Quelques uns des ami;» d'Abdallah, convaincus par cette révélation, rengageaient à demander pardon au prophète ; mais il rejeta leur conseil avec hauteur. « Vous m'avez déjà, dit-il, amené à donnner à cet » homme mon appui et mon amitié; et maintenant » vous voudriez que je liie misse sous ses pieds. »
Riai ne put lui ôter de l'esprit que Mahomet était au fond du cœur un idolâtre, et ses révélations autant d'oeuvres d'imposture et de fourberie. Il le considérait, néanmoins, comme un rival redoutable, et cherchait tous les moyens de lui nuire et de le tourmenter. C^§3t à cette implacable animosité qu'on
iOâ VIE OB MAHOUFT.
attribue une histoire scandaleuse qu'il propagea sur Aïescha, Fépouse favorite de Mahomet.
C'était la coutume de Mahomet d'avoir totjçours avec lui , dans ses expéditions militaires, l'une de ses femmes comme compagne et consolation ; elle était désignée par le sort, et la dernière fois le hasard avait voulu que ce fat Aïeschà. Elle voyageait dans tine litière, fermée de rideaux et portée à dos de chameau; l'animal était conduit par un domestique. Pendant le trajet de Moraïsi à Médine , l'armée ayant Mt halte , les serviteiurs d' Afesoha furent tout étonnés de trouver la litière vide. Avant qu'ils fussent revenus de leur surprise, leur maltresse arriva sur un chameau mené par im jeime arabe , nommé Safouan-Ibn- MoattjBl. Cette circonstance étant venue à la connaissance d'Abdallah, il la publia partout après son retour à Médine , affirmant qu'Aïescha avait été coupable de légèreté avec l'aimable arabe.
Cette histoire fut avidement acciieilUe et répandue par Hamma , sœur de la btHe Zeinab que Mahomet avait récemment épousée, et qui espérait servir celle-d par la chute de sa mortelle rivale, Aïescha; elle fut répétée aussi par Mistah, parent d'Abou-Bekr, et célébrée en vers satiriques par un poète nommé
Hasan.
Il se passa quelque temps avant qu'Aïescha sût le bruit qui courait sur son compte '^ la maladie Favait confinée dans son appartement à son retour à Médine , et personne ne se hasardait à lui dire ce dont eUe était accusée. Ella remarqua pourtant que le prophète ne H traitait pas avec sa tendresse habituelle. Une fois
VI£ DE HÀKOBfET. SOS
rétablie, eUe apprit avec consternation le crime qu'on lui imputait , et protesta de son innocence. Voici sa version de ITiistoire :
L'armée , revenant à Médine , en était campée assez près , quand Tordre fut donné pendant la nuit de se mettre en marche. Les serviteurs amenèrent, suivant l-usage, le chameau devant la tente d'Aïescha, phicèrentla Mère sur le sol et se retirèrent afin qu'elle pût s'y itistaller. Comme elle allait entrer, elle s'aperçut qu'elle n*àvait pas son collier, et elle revint le chercher dans la tente. Pendant ce temps les domestiques mirent ïa litière strr le chameau, et l'y fixèrent avec des courroies, sans s'apercevoir qu'elle était vide, tant Aïescha était mince et légi^ ! Qand cette dernière revint avec son collier, le chameau était parti , et Farmée était en marche; sur quoi elle s'enveloppa dans sott manteau et s'assit, comptant bien qu'on enverrait à sa recherche aussitôt que son absence serait remarquée.
Pendant qu'elle était ainsi assise, Safouan-Ibn- Moattel, le jeune arabe, qui faisait partie de l'arrière^ garde , s'approcha , et la reconnaissant , l'accosta avec le salut musulman ordinaire : « A Dieu nous appartenons et à Dieu nous devons retourner ! Femme du prophète, pourquoi restes-tu en arrière? »
Aïescha ne répondit rien , mais ramena son voile plus près de son visage. Safouan alors descendit, l'aida à monter sur son chameau, et prenant la bride, se hâta de rejoindre l'armée. Le isoleil s'était levé, pourtant, avant qu'il l'atteignît, juste au moment où elle fdlait faire son entrée dans Médine,
SjOê VIE UE MAUOMGT.
Cette explication , donnée par Aïescha et confirmée par «Safouan-Ibn-Moattel, satisfit pleinement ses parents et ses amis particuliers ; mais elle ftit tournée en dérision par Abdallah et ses adhérents , « les hypocrites. » Deux partis surgirent à ce sujet > et il s'ensuivit une lutte très-vive. Quant à Aïescha, elle se renferma d^ai$ çon habitation, refusant toute nourriturç, et pleurant jour et nuit dans l'amertume de son âme.
Mahomet avait reai»it à la torture et, dans sa perplexité, demanda conseil à Ali. Ce dernier traita Taifaife fort légèrement , faisant la remarque que ce malheur était très-fréquent. Cette considération ne consola guère le prophète. Il vécut séparé d' Aïescha pendant un mois ; mais son cœur soupirait après elle , non seulement à cause de sa beauté , mais parce qu'il aimait sa société. Dans un paroxysme de douleur, il tomba dans l'une de ces extases que les mécréants ont attribuées à l'épilepsie, et pendant laquelle il reçut fort à propos une révélation du Coran, dont vpici le ^ens : Ceux qui accusent une honnête femme d'adultère, et ne produisent pas quatre témoins du fait , recevront quatre-vingts coups d'étrivières, et leur témoignage sera rejeté. Ceux qui ont diffamé Aïescha ont-ils produit quatre témoins? S'ils ne l'ont pas fait, ils sont menteurs aux yeux de Dieu. Qu'ils reçoivent donc le châtiment de leur crime.
L'innocence d'Aïescha, ainsi rendue miraculeusement manifeste , le prophète la ramena sur son sein avec un redoublement de tendresse. Et il ne fut pas long à appliquer la peme prescrite. Il est vrai qu'Abdallab-Ibn-Obba était im personnage trop puissant
vus D£ HàHOMBV. â$6
pour* qu'on lui infligeât le fouet, mais il n'en retomba que plus lourdement sur les épaules de ses co-calomniateurs. Le poète Hasan fut guéri, pour un temps, de sa propension à faire des vers satiriques , et Hamma, quoique femn^e et en dépit de ses charmes, ne put pas échapper non plus à la fustigation; car Mahomet remarqua qu'une pareille beauté aurait dû être unie à un caractère plus aimable.
La révélation convainquit tout de suite Ali de la pureté d'Aïescha; mais elle, elle ne lui pardonna jamais d'en avoir douté; et sa haine se manifesta plus tard au grand détriment, et dans les circoiistances les plus importantes de la vie du pieux musulman.
BATAILIE DU POSSÉ. - BRAVOURE DE SAAD-IBN-MOAD. - DÉFAITE DES K0RiISCHITE5. - PRISE DU CHATEAU JUIF DE KORAIDA. - SAAD DÉCIDE QUEL SERA LE CHATIMENT DES JUIFS. - MAHOMET ÉPOUSE RÉHANA , CAPTIVE JUIVE. - SA VIE MISE EN PÉRIL PAR
UN seimiÉoE ; sauvée par \m révélation de l'anoe gabuiël.
Pendant Tannée de trêve qui suivît la bataille d'Ohod, le chef remuant des Koreischites , Abou- Sofian , forma une ligue avec la tribu arabe de Ghatafan et d'autres tribus dil désert , ainsi qu'avec beaucoup de Juifs de la race de Nadher que Mahomet avait chassés de leurs foyers. La trêve finie, il se prépara à marcher sur Médine avec ses confédérés, les forces combinées s'élevant à onze mille hommes.
Mahomet fut de bonne heure averti de l'attaque projetée , mais son dernier revers à Ohod l'avait rendu circonspect, et il ne voulut pas entrer en campagne contre un ennemi si supérieur qui , craignait-il ^ pouvait avoir dans Médine des alliés secrets; il se défiait, en outre, des habitants juifs et des hypocrites, les partisans d'Abdallah-Ibn-Ôbba , qui étaient no,mbreux et puissants.
On fit de grands efforts pour mettre la ville en état de défense. Salmân, le Persan, qui avait embrassé la
308 VIS DB MâHOUET.
foi, conseilla de creuser un fossé à quelque distance au-delà des miuailles, du côté par lequel Fennemi approcherait. Ce moyen de défense , jusque-là inconnu en Arabie, fut immédiatement adopté par Mahomet qui mit un grand nombre d'hommes à creuser le fossé, et même y travailla de ses propres mains. Qn raconte plusieurs miracles qu'il fit pendant le cours de l'opération. Une fois, dit-on, il nourrit une grande foule avec un seul panier de dattes , lequel demeura plein après que tout le monde eut été rassasié. Une autre fois , il régala un millier d'hommes avec un agneau rôti et un pain d'orge ; et pourtant il en resta assez pour leurs camarades employés au fossé. Il ne faut pas, non plus, oublier les coups merveilleux qu'il donna à un rocher avec un maillet de fer, et qui firent jaillir des étincelles, lesquelles éclairèrent d'un côté, tout TYémen ou Arabie heureuse ^ d'un autre, le palais impérial de Constantinople, et illuminèrent, dans une troisième direction , les tours dé la résidence des rois de Perse; autant de signes et de présages des futures conquêtes d'Islam.
A peine le fossé était achevé , que l'ennemi parut en grande force sur les collines voisines. Laissant Ibn-Omm-Mactum , un officier sûr, pour commander dans Médine et surveiller de près les méconteots, Mahomet sortit avec trois mille hommes qu'il forma en bataille en arrière du fossé. Abou-Sofian s'avança en confiance, avec son armée combinée de Koreischites et de Ghatafanites ; mais il fut, sans s'y attendre, arrêté par le fossé et par une grêle de traits que les Musulmanslançaient de derrière. L'ennemi campa alors;
VIE DE MAHOK&r. 209
ff
Les Koreischites dans la partie basse de la vallée, et les Ghatafanites dans la partie haute; et pendant quelques ' jpurs les armées restèrent de chaque côté du fossé, continuant le combat, à distance, avec des frondes, des pierres et des flèches.
Sur ces entrefaites, des espions informèrent Mahomet qu'une tribu juive, le^ Beni-Koraida , qui avait un château-fort dans la ville , et qui avait fait \m traité avec lui , s'était secrètement liguée avec l'ennemi. Il vit alors la difficulté de garnir avec si peu de forces le fossé dans toute son étendue, de se garder contre une surprise, des Koraidites, et de maintenir la tranquillité dans la ville où les Juifs devaient avoir des alliés cachés. Réunissant un conseil de guerre, il discuta avec ses capitaine^ si l'on ne devait pas amener les Ghatafanites à faire une paix séparée, en leur offrant un ûers des dattes récpltéeis à Médine. Là-dessus Saad- Ibn-Moad, l'intrépide chef des A sites de Médine, s'écria :
Est-ce par l'ordre d'Allah que vous faites cette proposition, ou bien est-ce une idée venant de vous?
Si c'eût été un ordre d'Allah , répondit le prophète , je n'aurais jamais demandé votre avis. Je vous vois entourés d'ennemis , et .je cherche à rompre leur ligue.
prophète de Dieu! répliqua Saad, quand nous étions idolâtres comme ces gens de Ghatafan, ils n'eur^at jamais l'une de nos dattes sans la payer; et tiou3 les leur donnerions gratuitement maintenant que nous sommes en possession de la vraie foi et que nous sommes conduits par toi ? non , par Allah ! s'ils
^0 VIE DE MAHOBIET.
veulent nos dattes , qu'ils les gagnent à la pointe de répée-
Le vaillant Saad eut bientôt son courage mis à répreuve. Un parti de cavaliers Koreischites , parmi lesquels étaient Akrema , fils d' Abou-Jahl , et Amrou , oncle de Kadichah, la première femme de Mahomet, découvrit un endroit où le fossé n'était pas large; donnant de l'éperon, ils réussirent à le firanchir, et fiu*ent bientôt suivis par quelques-uns de leurs camarades. Ils défièrent alors les plus braves Musulmans à nombre égal. Le défi fut relevé par Saad-Ibn- Moad, Ali et plusieurs de leurs compagnons. AU et Amrou en vinrent aux mains ; ils combattirent à cheval et à pied, jusqu'à ce que, se prenant corps à corps, ils roulèrent dans la poussière. Enfin Ali fut victorieux et tua son adversaire. La lutte générale ut soutenue avec une rare obstination; plusieurs champions périrent des deux côtés , et Saad-Ibn-Moad fut grièvement blessé. Les Koreischites finirent par céder et piquèrent des deux pour repasser le fossé. Le cheval de l'un d'eux, Nâfal-Ibn-Abdallah , sauta court; son cavalier fut assailli à coups de pierre pendant qu'il était dans le fossé, et défia les Musulmans de l'attaquer avec de plus nobles armes. En un instant Ali s'élmiçait dans le fossé , et Nâfal tombait sous ses coups. Ali rejoignit alors ses compagnons occupés à la poursuite de l'ennemi, et blessa Akrema d'une javeline. Cette escarmouche fut pompeusement appelée : Bataille du Fossé.
Mahomet ne voulant pas , néanmoins , risquer une bataille rangée , envoya Rueim , un arabe de la tribu
de Ghatafan secrètement converti, visiter les camps des confédérés, et semer adroitement la dissension parmi eux. Bueim se présenta d'abord chez les Koraidites, avec lesquels il avait depuis longtemps des relations d'amitié. « Quelle est cette folie , » dit-il , « de » vous laisser entraîner par les Koreischites de la » Mecque dans leur querelle ! Considérez combien votre » position est différente de la leur; s'ils sont battus, ils » n'ont qu'à rentrer à la Mecque, et ils sont en sûreté. » Leurs alliés du désert s'enfuiront de même chez eux , » bien loin d'ici ; et vous resterez seuls à porter tout le » poids de la vengeance de Mahomet et du peuple de » Médine. Avant, donc, de faire cause commune avec y> eux , exigez qu'ils vous donnent des otages et s'enga- » gent à ne pas se retirer qu'ils n'aient anéanti la puis- » sance de Mahomet. »
Il se rendit ensuite auprès des Koreischites et de la tribu de Ghatafan , et les prévint de ne pas faire fonds sur les Juifs de la tribu de Koraida, lesquels avaient l'intention de leur demander des otages qu'ils livreraient à Mahomet.
La défiance semée avec tant d'artifice entre les confédérés ne tarda pas à produire son effet. Abou- Sofian lit dire le vendredi soir aux Koraidites d'être prêts à coopérer le lendemain matin à lA assaut général. Les Juifs répondirent que le lendemain était leur jour de sabbat , et qu'ils ne pouvaient pas se battre ce jour là; en même temps ils déclarèrent qu'ils ne prendraient part à aucune hostilité , à moins que leurs alliés ne leur donnassent des otages , qui resteraient auprès d'eux jusqu'à la fin.
Les Koreischites et les Ghatafanites forent alors convaincus de la perfidie des Koraidites et n'osèrent pas tenter Tattaque projetée , dans la crainte que ceuxci ne tombassent sur leurs derrières. Pendant qu'ils étaient ainsi dans le camp, ne fg-isant rien , survint un orage avec une pluie battante et des vents violents du désert. Les tentes forent renversées , les feux éteints : et au milieu du vacarme l'idée se répandit que Mahomet avait soulevé l'ouragan par enchantement et qu'il marchait à la tête de toutes ses forces. Tout fut alors panique et confusion. Abou-Sofiàn , voyant l'inutilité de ses efforts pour ramener J'ordre , monta sur son chameau et ordonna la retraite. Les confédérés s'enfoirent au plus vite de ce théâtre de tumulte et de terreur; les Koreischites se dirigeant vers la Mecque, les autres vers leurs déserts.
Abou-Sofian , furieux et humilié , écrivit à Mahomet une lettre dans laquelle il lui reprochait de s'être lâchement caché derrière un fossé — chose inconnue dans les guerres entre Arabes — et le menaçait " de prendre sa revanche un jour qu'il le rencontrerait en rase campagne, comme à Ohod. Mahomet lui répondît par un défi, et prédit que le jour était proche où il briserait les idoles des Koreischites.
Les eijj^rahisseurs ayant disparu , Mahomet s'occupa de tirer vengeance des Beni-Koraida , qui s'enfermèrent dans leur château , et soutinrent un siège de plusieurs jouré. A la fin, pressés par la famine, ils implorèrent l'intercession de leurs anciens amis et protecteurs, les Asites. Ceux-ci supplièrent Maihomet d'accorder à ces Hébreux les mêmes termes qu'il avait
accordés autrefois aux Beni-Kainoka , à la prière d'Abdallah le Khazradite. Mahomet réfléchit un instant et offrit de remettre leur sort à la décision de Saad-Ibn- Môad, le chef asite. Les Koraidites acceptèrent de grand cœur, sachant que Saad avait été jusque là leur ami. Ils se rendirent donc, au nombre de sept cents , et furent conduits, chiargés de fers, à Médine. Malheureusement pour eux, Saad considérait leur ligue perfide avec Tennemi comme l'une des causes de là dernière guerre. Il souffrait encore beaucoup de la blessure qu'il avait reçue à la bataille du Fossé , et dans ses moments de douleur et de colère il avait maintes fois prié Dieu de le laisser vivre pour voir les Koraidites piinis. Tel était l'état de ses sentiments quand il fut appelé à prononcer sur leur destinée.
Comme c'était un. homme très-gros , très-sanguin , on eut beaucoup de peine à le percher sur un âne ; et là, il fallut l'appuyer sur un coussin de cuir et le soutenir sur son siège jusqu'à ce qu'il arrrivât au pied du tribunal. Avant. d'y monter il exiga de toutes les personnes présentes le serment de s'en tenir à sa décision. Les Juifs le prêtèrent immédiatement, prévoyant une sentence favorable. On ne l'eût pas plus tôt hissé dans le tribunal, qu'étendant 1^ main, il condamna les hommes à mort , les femmes et les enfants à la servitude ; leurs propriétés devant être partagées entre les vainqueurs.
Les malheureux Juifs furent frappés de stupeur; mais il n'y avait pas d'appel. Ils furent conduits dans un lieu public appelé depuis le marché des Koraidites , où l'on avait creusé de grandes fosses, Ils furent
forcés d'y descendre , un à un , leur prince Âktab avec eux, et ils furent mis successivement à mort. Ainsi fut exaucée la prière de Saad qui demandait qu'on se vengeât des Koraidites. Il fut témoin de l'exécution des hommes qu'il avait condamnés : mais telle était son agitation que sa blessure se rouvrit , et qu'il expira peu après.
On trouva dans le château de Koraida une grande quantité de piques, de lances , de cuirasses et autres armes; et les terres qui en dépendaient étaient couvertes de troupeaux de bœufs et de moutons ainsi que de chameaux. Dans la répartition des dépouilles chaque fantassin eut une part ; chaque cavalier trois : deux pour son cheval et une pour lui. Un cinquième du tout avait été mis préalablement de côté pour le prophète.
La capture la plus précieuse aux yeux de Mahomet fut celle de Rihana, fille de Siméon, juif riche et puissant, et la plus belle femme de sa tribu.
Mais, quoique sensible aux charmes des femmes Israélites, Mahomet devenait de plus en plus implacable dans la haine qu'il portait aux hommes de cette race , ne faisant plus fonds sur leurs conventions , et lès soupçonnant de tentatives insidieuses contre sa vie. Les écrivains Musulmans attribuent aux maléfices de sorciers Juifs une longue maladie de langueur, dont il fut atteint vers cette époque, et qui semblait défier tout remède. Ils décrivent même le charme qui la produisit. Il fut préparé, disent-ils, par un nécromanden juif venu de^ montagnes, aidé de ses soeurs qui étaient également versées dans la i)aagie. Us firent
une statuette en cire de Mahomet, l'entourèrent de quelques-uns de ses cheveux, et y plantèrent onze aiguilles. Us firent alors onze nœuds dans une corde d'arc , soufflant avec leurs bouches sur chaque nœud , et, roulant la corde autour de l'effigie, jetèrent le tout dans un puits.
Sous l'influence de ce puissant sortilège Mahomet dépérit , jusqu'à ce que son ami , l'ange Gabriel , lui révéla le secret dans une vision. En s'éveillant, il envoya Ali au puits, où l'on découvrit l'image. Quand elle fut apportée à Mahomet , continue la légende , il récita deux fois sur elle les deux derniers chapitres du Coran qui lui avaient été communiqués dans sa récente vision. Ils consistent en onze versets dont voici la teneur :
« Au nom du Tout-Miséricordieux Dieu ! je cher- » cherai un refuge auprès du seigneur de la lumière » du jour ;
» Pour qu'il me délivre du danger des êtres et des » choses créés par lui-même ;
» Des dangers de la nuit sombre, et de la lune » quand il y a éclipse ;
» Du danger des sorciers qui font des nœuds et » soufflent dessus avec leurs bouches ;
» Du danger des envieux qui imaginent des dom- » mages mortels ;
» Je chercherai un refuge auprès d'Allah, le sei- ]» gneur des honmies;
» Auprès d'Allah, le roi des hommes;
» Auprès d'Allah, le Dieu des hommes;
» Pour qu'il me délivre du malin esprit qui fUit ]» quand il est mention de son saint nom ;
XAIOHET EITBEPBEND UN PÈLERINAGE A LA MECQUE. — IL ÉCHAPPE A KHALED ET A UNI TROUPE DE CAVALIERS ENVOYÉS CONTRE LUI. - CAMPE PRÈS DE LA MECQUE. - NÉGOCIE AVEC LES KOREISCHITES POUR OBTENIR LA PERMISSION D'ENTRER ET DE COMPLÉTER SON PÈLERINAGE.— TRAITÉ POUR DIX ANS QUI LUI PERMET DE FAIRE UNE VISITE ANNUELLî; DE TROIS JOURS. — IL RETOURNE A MÉDINE.
Six ans s'étaient écoulés depuis que Mahomet s'était enfui de la Mecque. Gon^me cette ville était sainte aux yeux des Arabes , et leiu* lieu principal de pèlerinage , sa longue absence et sa guerre ouverte contre les Koreischites , qui avaient charge de la Caaba, lui nuisaient dans l'opinion de beaucoup de tribus , et retardaient l'expansion de ses doctrines. Ses prosélytes , aussi , qui l'avaient accompagné dans sa fiiite , soupiraient de nouveau après leur pays natal ; et il était à craindre que leiu* foi ne s'affaiblit sous cet exil prolongé.
Mahomet sentait de plus en plus l'importance de rattacher la ville sainte à sa religion et de maintenir les anciens usages de sa race. D'un autre côté, il ne prétendait qu'à être un réformateur, désireux de ramener la simplicité et la pureté de la foi des patriarches. Le mois de Doul-Kaada approchait, mois <de
pèlerinage , où toutes les hostilités étaient suspendues et où les ennemis pouvaient pacifiquement se rencontrer dans les limites sacrées. Une vision, venue à propos, assura à Mahomet que lui et ses adhérents pouvaient, en toute sûreté, profiter de la protection de cette vénérable coutume pour visiter l'ancien tabernacle du culte arabe. Elle fut reçue avec' joie par les disciples ; et dans le mois sacré il quitta Médine pour accomplir son pèlerinage , à la tête de quatorze cents hommes , partie Moadjerins ou fugitifs, partie Ansariens bu auxiliaires. Ils prirent avec eux soixante-dix chameaux qui devaient être sacrifiés à la Caaba. Pour faire voir qu'ils venaient avec des intentions pacifiques et non pas belliqueuses, ils firent halte à Dsu-Huleifa, village situé à une journéç de marche de Médine, où ils déposèrent toutes leurs armes , excepté leurs épées , et continuèrent leur route en costume de pèlerin.
Cependant une rumeur confuse de ce mouvement se répÉUidit dans la Mecque. Les Koreischites , appréhendant quelque acte d'hostilité , envoyèrent Khaled- Ibn-Waled , avec une forte troupe de cavalerie , prendre position dans une vallée, à environ deux jours de la Mecque, pour arrêter la marche des Musulmans.
Mahomeit , apprenant que la grand'route lui était ainsi barrée, en prit une autre, difficile et escarpée, par les défilés des montagnes , et , évitant Khaled et •ses forces, descendit dans la plaine de la Mecque, et campa à Hodeiba, en dedans des limites sacrées. De là il envoya atix Koreischites l'assurance de ses intentions pacifiques, et réclama les immunités ei droits de pèlerinage.
Des émissaires Koreischites visitèrent son camp
VIE D£ MAHOKfir. ^ âSH
pour observer l'esprit qui y régnait. Ils furent frappés de la vénération que lui témoignaient ses partisans. L'eau dont il s'était servi pour ses ablutions était , par là, sanctifiée. Un cheveu tombé de sa tête, une rognure de ses ongles, étaient recueillis comme de précieuses reliques^ Un des ejnvoyés, dans le cours de la conversation , toucha , sans y prendre garde , la barbe flottante du prophète ; il fut repoussé par les disciples , et averti de l'impiété de cet acte. En faisant, à son retour, âon rapport aux Koreischites : « J'ai vu, » dit-il, « le roi de » Perse et l'empereur de Constantinople , entourés de » leurs cours; mais je n'ai jamais vu de monarque si » révéré par ses sujets que Mahomet l'est par ses » prosélytes. »
Les Koreischites n'en avaient que plus de répugnance à recevoir dans leur ville un ennemi de leur secte , si redoutable pour Finfluence qu'il exerçait sur l'esprit et les affections de ses adhérents. Mahomet essaya' plusieurs fois d'obtenir , par des ambassadeurs , un Hbre accès au saint tabernacle; itiais en vain. Othman- Ibn-Afïan, son gendre, fut le* dernier chargé de cette mission. Quelques jours se passèrent avant qu'il revînt, et le bruit courut qu'il avait été tué. Mahomet résolut de le venger. Se plaçant sous un arbre et appelant -se^ gens autour de lui, il leur fit prêter serment de le défendre jusqu'à la mort et de ne jamais abandonner l'étendard de la foi. Cette cérémonie est connue chez les Mahométans sous le nom de l'Inauguration spontanée.
Le retour d'Othman ramena la tranquillité dans le camp. Il était accompagné de Solhail ^ que lès Koreischites envoyaient pour conclure un traité de paix.
Ils reconnaissaient l'imprudence de faire la guerre à un homme dont le pouvoir croissait chaque jour, et qui était obéi avec un dévouement si fanatique. Le traité proposé devait avoir une durée de dix ans, pendant lesquels Mahomet et ses partisans auraient libre accès à la Mecque en qualité de pèlerins, et y resteraient trois jours chaque fois, pour la célébration de leurs rites religieux. On fut bientôt d'accord sUr les termes, et Ali fut employé comme secrétaire. Mahomet dictait.
Ecris , dit-il ; voici les conditions de la paix faite par Mahomet, Tapôtre de Dieu.
Halte-là! cria Solhail, l'ambassadeur. Si j'avais cru que tu fusses l'apôtre de Dieu , je n'aurais jamais porté les armes contre toi. Ecris donc simplement le nom de ton père.
Mahomet fut obligé de céder , car il ne se sentait pas assez fort , dans ce moment , pour se lancer dans une guerre pour des affaires dô pure forme ; aussi il prit la dénomination de Mahomet-Ibn-Abdallah (Mahomet fils d'Abdallah) , une abnégation qui scandalisa ses disciples. Leur mécontentement s'accrut quand il leur ordonna dô se raser la tête , et de sacrifier sur place les chameaux qu'ils avaient amenés pour les offrir à la Caaba,ce qui indiquait qu'il n'avait pas l'intention d'entrer à la Mecque. Ile lui rappelèrent sa vision , qui leur promettait un libre accès dans la ville sainte ; il répondit que le présent traité était un gage de sa réalisation. Ils durent se contenter de cette explication, et après avoir achevé la cérémonie et fait le sacrifice, l'armée des pèlerins leva le camp et retourna à Médine désappointée et abattue.
UPtniTIOM CONTRS U YILIE DK KIAIBAB. <- SlIOS. — EXPLOITS DES CAPltAIVSS Dl XÂHOMET. — COMBAT D*ALI |T DE UABflAB. -ASSAUT DQNIIÉ à. LA CITADELLE. -AU SS FAIT UN BOUCLIER D'UNE PORTE. -; MAHOMET EMPÔlSOKKt; IL (ÉPOUSE SAPITA, UNI CAFTIVR , ET OMMHABIBA . UNE VEUVE.
Pour consoler ses partisans de l'échec que leur dévotion avait éprouvé à la Mecque , Mahomet mit sur pied une expédition calculée pour satisfaire cet amour du pillage qui commençait à les attacher, autant que le fanatisme, à son étendard.
A environ cinq jours de marche à l'Est de Médine étai t située la ville de Khaïbar. Elle était habitée par des Juifs, qui s'étaient enrichis par le commerce et l'agriculture. Leur fertile territoire était en partie consacré à la cidture des céréales et planté de bosquets et de palmiers, et en partie couvert de pâturages qui nourrissaient d'innombrables troupeaux de gros et menu •bétail ; il était défendu par plusieurs châteaux. Si vénérable était son antiquité , qu'Abulféda, l'historien arabe , nous assure que Moïse , après le passage de la mer Rouge , envoya une armée contre les Amalécites
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qni habitaient Gothreb (Médine) et la forte ville de Khaïbar. •
Cette région était devenue un lieu de refuge pour les Juifs mécontents, chassés par Mahomet de Médine et de ses environs, et pour tous ceux qui avaient encouru sa vengeance. Ces circonstances, jointes à ses grandes richesses, ne pouvaient manquer d'appeler sur elle ce genre de guerre que Mahomet avait déclaré à tous les ennemis de ia foi.
Au commencement de la septième année de THégare, il partit en expédition contre Khaïbar, à la tête de douze cents fantassins et deux cents cavaliers, accompagné d'Abou-Bekr, d'AU; d'Omar et de quelques autres de ses principaux officiers. Il avait deux^éten- . dwds : l'un représentant le soleil , l'autre un aigle noir. Ce dernier devint plus tard célèbre sous le nom d'étendard de Khaled.
En entrant dans le riche territoire de Khajabar, il commença par assaillir les petits châteaux dont il était parsemé; Quelques-uns capitulèrent sans résistance, et comme, dans ce cas, c'étaient des « dons de Dieu , » . lés dépouilles en revenaient au prophète , pour 'qu'il en disposât comme il a été dit plus haut. D'autres, plus forts, et ayant des garnisons plus courageuses, durent être enlevés de haute lutte. *
Après la prise de ces forteresses de second ordre , Mahomet- marcha contre la ville de Khaïbar. Elle était défendue par des ouvrages avancés,*et sa citadelle^ Alkattius^ bâtie sur un rocher à pic, était réputée imprenable , tellement que Kenana-Ibn-Rabi , le chef ou ïoi delanation, y avait déposé tous ses trésors-
Le siège de cette ville était l'entreprise la plus importante que tes Musulmans eussent encore tentée. Quand Mahomet vit, pour la première fois, ses hautes et épaisses murailles , il fit , dit-on , la prière suivante :
«0 Allah ! Seigneur des sept deux , et de tout ce y> qu'ils couvrent! Seigneur des sept terres, et de » tout ce qu'elles nourpîssent! Seigneur des mauvais. » esprits, et de tout ceUx qu'ils égarentl Seigneur » des vents, et de tout ce qu'ils éparpillent el disper- » sent 1 nous te supplions de remettre en nos mains » cette ville , et tout ce qu'elle contient, et les richesses » de toutes ses terres. A toi nous avons recours pour » nous aider contre ce peuple, et contre tous les » périls dont nous sommes environnés. »
Pour donner plus de solennité à ses prières, il choisit comme lieu d'adoration un grand rocher, dans un endroit pierreux appelé Mansela , et pendant tout le temps qu'il resta campé devant Khaïbar, il en faisait journellement §ept fois le tour, comme si c'eut été la Caaba. Une mosquée y fut élevée plus tard en commémoration de ce religieux cérémonial, et elle devint pour tous les pieux Musulmans un objet de vénération.
Le siège de la citadçUe dura quelque temps, et exigea fout l'art et toute la patience de Mahomet et de ses troupes, 'peu habituées à l'attaque des places fortes. Elles souffraient, aussi, du manque de vivres, car les Arabes, dans leurs coups de main , se chargent rarement de provisions, et les Juifs pâleur approche, avaient dévasté la plaine et détruit les palmiers autour de leur capitale» ;
Mahomet dirigeait les attaques eh personne. Les
assiégeants se protégeaient par des tranchées, et faisaient jouer des béliers contre les murailles , où une brèche fut enfin pratiquée; mais pendant plusieurs jours toutes les tentatives pour y rentrer furent vigoureusement repoussées. Abou-Bekr conduisit une fois l'assaut, tenant en main l'étendard du prophète; mais après avoir combattu avec une grande bravoure , il fut forcé de se retirer. L'attaque suivante , ce fut le tour d'Omar-Ibn-Kliattab , qui lutta jusqu'à la nuit avec aussi peu de succès. La troisième fut commandée par Ali , que Mahomet at'ma de son propre cimeterre , appelé Dhul-Fakar, ou le tranchant. En lui confiant la bannière sacrée, il le déclara « un homme qui » aimait Dieu et son prophète , et que Dieu et son y> prophète aimaient; un homme qui ne connaissait » pas la crainte , et qui ne tournait jamais le dos à » l'ennemi. »
Et ici, il n'est pas hors de propos de donner une idée de la personne et du caractère d'Ali. Il était de moyenne taille , mais bien fait , et d'une force prodigieuse. Il avait un visage riant, très-coloré, avec une barbe touffue. ^ Il était renommé pour son naturel aimable, sa vive intelligence et son zèle religieux; son indomptable courage lui valut le surnom de « Lion de Dieu. »
Les écrivains Arabes s'étendent avec une exagération affectueuse sur les exploits de leur héros favori à Khaïbar. Il était vêtu, disent-ils, d'un pourpoint écarlate sur lequel était bouclée une cuirasse d'acier. Grimpant avec ses hommes sur un tas de pierres et de décombres, vis-à-vis la brèche, il planta son
étendard au sommet, décidé à ne jamais reculer tant que la citadelle ne serait pas prise. Les Juifs firent une sortie pour repousser les assaillants. Dans le combat qui s'ensuivit, Ali lutta corps à corps avec le commandant juif, Al-Hareth, qu'il tua. Lô frère de ce dernier s'avança pour venger sa mort. Il était d'une taille de géant, portait une double cuirasse et un double turban enroulé autour d'un casque à l'épreuve, sur le front duquel étincelait un énorme diamant. Il avait une épée de chaque côté , et brandissait une lance à trois branches en forme de trident. Les guerriers se mesurèrent de l'œil , et s'abordèrent avec ces fenfaronades propres à l'Orient
Je suis, dit le juif, Marhab; armé de pied-en-cape, et terrible dans la bataille.
Et moi, je suis Ali, que sa mère, quand il naquit, surnompia Al-Haïdara (le Lion Hérissé).
Les écrivains Musulmans expédient rondement le champion juif. Il porta à Ali , avec sa lance à trois branches , un coup qui fut adroitement paré ; et avant qu'il eût pu se remettre , un coup du cimeterre Dhql- Fakar fendit son boucher, son casque à l'épreuve , son double turban, son crâne épais et sa tête jusqu'aux dents. Son énorme masse tomba sans vie sur le sol.
Les Juifs se retirèrent alors dans la citadelle ^ et l'on donna un assaut général. Dans le fort de l'action, le bouclier d'AU fut détaché de son bras , laissant ainsi son corps à découvert. Mais Ah , arrachant une porte s'en fit un boucher pendant le reste du combat. Abou- Râfe , serviteur de Mahomet, atteste le fait. « J'exami- » nai plus tard , » dit-il , « cette porte , en compagnie
» de sept hommes , et, à nous huit, nous essayâmes » vainement de la remuer ('). »
Après la prise de la citadelle, on fouilla tous les caveaux et les cachots pour y trouver les richesses que Keriana était censé y avoir déposées. Ne trouvant rien , Mahomet lui demanda où il avait caché son trésor. Kenana déclara qu'il l'avait dépensé à nourrir ses troupes et à préparer la défense. Un de ses sujets , pourtant , eut la déloyauté d'indiquer le lieu où l'on avait enfoui une forte somme. Elle ne répondit pas à l'attente des vainqueurè , et le roi fut mis à la torture pour qu'il révélât où était le restant de ses richesses supposées. Il ne put pas ou ne voulut pas faire d'autres ayeux ; il fut , en conséquence , abandonné à la vengeance d'un musulman, dont le frère avait été écrasé par un morceau de meule de moulin précipitée du haut d'un mur , et qui lui abattit la tête d'un coup de sabre. (^)
Pendant qu'il était dans la citadelle de. Khaïbar, Mahomet faillit périr, victime d'une vengeance juive. Il demandait à manger ; on mit devant lui une épaule
(1) Ce fait prodigieux est rapporté par Vhistorien arabe Abulfedta. c. 24. « Abou-Râfe, • remarque Gibbon, a était un témoin ocu- » laire ; mais qui témoignera pour Abou-Râfe ? i^ Nous partageons le doute de Péminent historien ; cependant si Ton met en question les dépositions des témoins oculaires , que devient Phistoire ?
(2) Les Juifs qui habitent le territoire de Khait>ar sont encore connus sous le nom de Beni-Kheibar. Us sont divisés en trois tribus , sous des cheikhs indépendants : les Beni-Messiad , les Beni-Schahan et les Beni-Anaesse. On les accuse de. piller les caravanes — Niebuhr, vol. 2, p. 43.
d'agneau. A la première bouchée, il trouva que le goût n'en était pas ordinaire et la cracha , mais il ressentit aussitôt des douleurs d'entrailles fort vives. Un de ses disciples , nommé Baschar , qui avait mangé sans défiance, tomba et expir^ dans des convulsions. Tout fut. alors confusion et consternation ; après d'activés recherches , on découvrit que l'agneau avait été préparé par 2Mnab , une captive , nièce de Marhab , le guerrier à taille de géant tué par Ali.* Amenée devant Mahomet, et accusée d'avoir infusé du poison dans la viande , elle avoua effrontément son crime, et s'en glorifia comme d'une vengeance bien naturelle des maux qu'il avait infligés à sa tribu et. à sa fanaille. « Je pensais , dit-elle , que si tu étais réellement pro- )) phète , tu découvrirais le danger ; et que si tu » n'étais qu'un chef, tu succomberais et que nous » serions délivrés d'un tyran. »
Les écrivains Arabes ne sont pas d'accord sur le sort de l'héroïne^ D'après quelques-uns , elle fut abandonnée à la vengeance des parents de Baschar, qui était mort des suites de l'empoisonnement. Suivant d'autres, sa beauté plaida en sa faveur, et Mahomet la rendit saine et sauve à sa famille.
Les mêmes écrivains permettent rarement qu'aucun événement remarquable de la vie de Mahomet se passe sans un miracle. Dans la circonstance présente, ils nous assurent que l'épacule de mouton empoisonnée fut miraculeusement douée de la parole , et avertit Mahomet du danger qu'il courait. S'il en est ainsi, elle parla un peu tard , car il avait absorbé assez de poison pour que sa constitution en fût altérée pen-
dant le reste de sa vie. Il ressentait souvent des douleurs intolérables ; et dans ses derniers moments il se plaignait que les veines de son cœur brûlaient du poison de Khaïbar. Il reçut un traitement différent de Safiya (ou Sophia), autre captive, qui avait pourtant de plus grands motifs de vengeance que Zaïnab,car elle avait récemment épousé Kenana, qui venait d'être sacrifié pour ses richesses, et elle était fiile de Hoya- Ibn-Aktab, prince des Beni-Koraida , lequel, avec sept cents de ses gens , avait été mis à mort sur la place de Médine, comme il a été rapporté.
Cette Safiya était d'une grande beauté; il n'est donc pas étonnant qu'elle trouvât tout de suite faveur auprès de Mahomet, et qu'il cherchât, comme d'habitude, à l'ajouter à son harem; mais ce qui peut causer quelque surprise,' c'est qu'elle envisagea son sort avec plaisir; les écrivains musulmans, du reste, expliquent cela en nous assurant qu'elle avait été surnaturellement préparée à l'événement.
Pendant que Mahomet était campé devant la ville et en faisait le siège, elle eut,* de nuit, une vision dans laquelle le soleil descendit du firmament et se logea dans son sein. Elle raconta dans la matinée son songe à Kenana. Celui-ci la souffleta, en s'écriant : « Fem- » me ! tu parles en parabole de ce chef arabe qui se » bat contre nous. »
La vision se réalisa , car après avoir converti Saflya à la foi d'Islam, avec une hâte décente, Mahomet la prit pour femme avant de partir de Khaïbar. Leurs noces eurent lieu pendant la route, à Al-Sahba, où l'armée fit une halte de trois jours. Abou-Ayub, l'un
des plus ardents disciples du prophète, et le principal officier de sa maison, fit toute la nuit des rondes autour de la tente nuptiale, épée en main. Safiya fut Tune des femmes que Mahomet aima le plus. Elle lui survécut quarante ans.
Outre les mariages d'affection que nous avons mentionnés , le prophète , vers cette même époque , en fit un tout politique. Peu de temps après son retour à Médine, il vit, avec bonheur, arriver d'Abyssinie le reste des fugitifs. Parmi eux était une jolie veuve âgée de trente ans , et dont le mari , Abdallah , était mort en exil. Elle était généralement connue sous le nom d'Omm-Habiba , ou la mère de Habiba, d'une fille à laquelle elle avait donné le jour. Cette veuve était fille de l'implacable ennemi de Mahomet, Abou-Sofian; et le prophète pensa qu'un mariage avec la fille pourrait adoucir le père. Cette considération politique fut, diton, suggérée ou sanctionnée par la révélation d'un chapitre du Coran.
Quand Abou-Sofian apnrit cet hymen. « Parle ciel ! » s'écria-t-il , « ce chameau est si lascif, qu'aucune i> muselière ne peut le retenir. »
VAHOMET ENVOIE DES AMBASSADES AUPBÈS. DE DIFFERENTS PRINCES ; A HERAOLIUS; A CHOSROES H ; au préfet D'ÉOYPTE. - LEUR RÉSULTA,T.
Pendant le reste de Tannée, Mahomet resta à Médine, chargeant ses tidèles disciples, devenus maintenant des capitaines éprouvés, de diverses missions militaires qui amenèrent rapidement la soumission des tribus réfractaires. Ses vues,' comme homme d'Etat, s'élargissaient à mesure que son territoire s'étendait. Quoiqu'il n'hésitât pas , en cas de besoin , à propager sa reUgion par l'épée , il ne négligeait pas les mojrens pacifiques de la diplomatie , et envoyait des ambassades aux différents princes et souverains dont les domaines bordaient son horizon politique, les invitant à embrasser la foi d'Islam ; ce qui était , de fait , le reconnaître , eu égard à sa mission apostolique , comme leur supérieur. Deux des plus célèbres de ces missions furent celles envoyées à Chosroës II , roi de Perse , et à Héraclius, empereur romain , à Constantinople. Les guerres entre les Romains et les Persans, pour la domination de rOrient , guerres qui avaient déchiré pendant
tant de siècles cette partie du monde , avaient repris sous ces deux souverains avec des fortunes diverses. Des contrées avaient été envahies par l'une et Tautre puissance ; des États avaient changé de main sous des invasions successives , et suivant les victoires ou les défaites des deux parties engagées. Une fois, Chosroès, avec trois armées, dont une appelée pompeusement les cinquante mille lances d'or, avait enlevé la Palestine, la Cappadoce, l'Arménie, et diverses autres grandes et riches provinces à l'empereur romain; s'était rendu maître de Jérusalem et avait emporté en Perse la croix sainte ; avait envahi l'Afrique , conquis la Lybie et l'Egypte et poussé ses victoires jusqu'à Carthage.
Au milieu de sa carrière triomphante, un envoyé musulman arriva lui portant une lettre de Mahomet. Chosroës fit appeler son secrétaire , ou interprète , et lui ordonna de la lire. Elle commençait ainsi :
« Au nom de Dieu très-miséricordieux! Mahomet, » fils d'Adallah, et apôtre de Dieu, à Chosroës, roi » de Perse. »
« Quoi! » s'écria Chosroës, bondissant d'indignation , « est-ce qu'un homme qui est mon esclave ose » mettre son nom avant le mien en m'écrivant? » En
parlant ainsi , il saisit la lettre et la mit en lambeaux , sans chercher à en savoir le contenu. Il écrivit alors à son vice-roi en Yémen, lui disant : « On me parle » d'un fou de la tribu de Koreisch , qui vit à Médine » et se prétend prophète. Ramène-le à la raison , ou si » tu ne le peux, envoie-moi sa tête, d Quand Mahomet apprit que Chosroës avait déchiré sa
lettre : « Eh bien! » dit-il, « Dieu déchirera ainsi son » empire. »
La lettre du prophète à Héraclius, lui parvenant au milieu de ses revers , fut reçue plus favorablement. Elle était signée en caractères d'argent : « Mahomet Azjsarel, Mahomet le messager de Dieu , » et invitait Tempereur à renoncer au christianisme et à embrasser lafo dlslam. Héraclius, nous dit-on, déposa respectueusement la lettre sur son oreiller, traita l'envoyé avec distinction, et le congédia avec de magnifiques présents* Absorbé , cependant , par ses guerres contre la Perse , il ne s'occupa plus de cette mission venue de la part d'un homme qu'il considérait probablement comme un simple arabe fanatique , et n'attacha pas une importance suffisante à «es opérations militaires , qui peuvent bien ne lui avoir paru que des incursions de maraude , habituelles aux tribus sauvages du désert.
Mahomet envoya pareillement une ambassade au Mukokîs, ou gouverneur d'Egypte, qui avait été, dans le principe , placé là par Héraclius pour percevoir le tribut, mais qui, profitant de la confusion produite par les guerres entre les Romains et les Persans , avait pris le pouvoir souverain, et reconnaissait à peine la suzeraineté de l'empereur. Il fit à l'envoyé un fort bon accueil, mais évita de répondre catégoriquement à l'invitation d'embrasser la foi, remarquant que c'était une affaire grave et qui demandait qu'on y réfléchît. En attendant, il remit pour Mahomet des joyaux pré-
cieux, des vêtements en étoffe d'Egypte, du miel et du beurre exquis, une ânesse blanche appelée Yafur, une mule blanche nommée Daldal, et un excellent
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cheval appelé Lazlos , ou le Cabreur. Le plus agréable de ces cadeaux , cependant , fut celui de deux jeunes filles coptes, deux sœurs : Mariyah (ou Marie) et Shiren.
La beauté de Mariyah Jeta dans im grand trouble l'esprit du prophète. Il en aurait fait volontiers sa concubine , mais il en était empêché par sa propre loi , laquelle prescrivait , dans le chapitre dix-septième du Coran, que le péché de la chair, en dehors du mariage , serait puni du fouet.
11 fiit dégagé de ce dilemme par une autre révélation révoquant la loi pour lui seul , et l'autorisant à avoir des rapports avec sa servante. La loi, cependant, conservait son plein effet pour les autres Musulmans. Toutefois , pour éviter le scandale , et par dessus tout pour ne pas exciter la jalousie de ses femmes , son commerce avec la belle Mariyah fiit tenu secret; ce qui est, peut-être, la raison delà longue faveur dont elle jouit.
PÈLERINAGE BB MAHOMET A LA MECQUE *, SON MARIAOE AVEC MAIMCNA. - KALEt-lBN-