Il était procureur général de l’ordre
journal sa première entrevue avec celui dont elle devait porter le nom. Tout ce qu’on peut dire est que son impression n’avait pas été défavorable; celle de la reine ne le fut pas non plus, quoique celle-ci ait dans la suite avoué au prince « qu’elle i avait eu horreur de le voir et que son nom l’avait fait trembler ». Ce sentiment n’était que trop naturel chez la sœur de Marie-Antoinette, chez l’implacable ennemie de la révolution française; mais l’attitude modeste et digne du duc d’Orléans, la loyale simplicité de son langage triomphèrent bien vite des préventions de la reine, et de celles aussi de Ferdinand. Auprès de la princesse Amélie, le chemin fut plu? court et plus facile encore. Il n’y avait pas plus d’un mois de l’entrevue de Camastra, et un sentiment de secrète sympathie lui disait, comme au prince, qu’ils étaient destinés l’un à l’autre.
Un grand projet occupait alors la cour de Païenne. Charles IV ayant abdiqué la couronne d’Espagne, et Ferdinand VII, avec ses deux frères, ayant été violemment transporté en France, le roi des Deux-Siciles , comme le plus proche parent du monarque prisonnier, s’était cru fondé à prendre le litre de régent, et le voulait déléguer à son fils puîné le prince de Salerne. La junte de Séville, qui dirigeait la généreuse insurrection de la nation es*
pagnole centre Napoléon, semblait disposée à reconnaître le droit du jeune prince, et la résolution avait été prise par ses parents de l’envoyer à Cadix pour s’y mettre à la tôle du gouvernement. Mais il était à peine âgé de dix-huit ans, et peu capable de conduire par lui seul une aussi grande affaire. Le duc d’Orléans s’offrit à l’accompagner, et à l’aider de son expérience. Sa- proposition fut accueillie avec le plus vif empressement : la princesse Amélie surtout fut heureuse de voir son frère, qu’elle aimait tendrement, partir sous la tutelle de celui qui commençait à ne lui être guère moins cher. Il fut convenu que les deux princes prendraient passage sur le vaisseau anglais le T hund tirer, qui faisait voile pour Cadix.
En quittant le palais pour se rendre à bord, le duc d Orléans offrit son bras à la princesse, qui, s’y appuyant, lui dit: « Je vous recommande mon frère. Je vous assure sans compliment qu’en me séparant de lui, c’est pour moi une consolation de savoir que vous l’accompagnez. — Ah! si vous saviez combien vous m’êtes chère, dit le prince en lui serrant le bras, combien je vous suis sincèrement attaché ! Conservez-moi dans tous les temps votre chère amitié. — Comptez-y, je suis inébranlable dans mes sentiments, » reprit la princesse. Et quelques moments après, descendue dans la cha-
loupe royale qui la ramenait à terre : « Adieu, mon cousin, lui cria-t-elle. — Adieu, ma princesse, > fut le cri qui répondit au sien.
Je n’ai pas besoin de dire que cette libre expression de leurs mutuels sentiments était autorisée chez le prince et la princesse par l’approbation déclarée du roi et de la reine. Huit jours auparavant, Ferdinand avait écrit au duc d’Orléans « qu’il le regardait comme un fils », et celui-ci, la veille de son embarquement, avait eu avec Marie- Caroline une longue conversation dans laquelle il s’était fait connaître pleinement à elle. Sur les opinions républicaines de sa première jeunesse , sur son abandon momentané des pratiques religieuses et le fond d’attachement qu’il conservait à la foi catholique, sur ses inclinations passagères d’un autre temps et sur l’état présent de son cœur, il s’était expliqué avec une franchise qui avait vivement touché la reine. Il n’avait pas dissimulé une sorte d’engagement qu’une amitié de six ans avait formée entre lui et la princesse Élisabeth d’Angleterre1; mais' cette princesse l’avait plus d’une fois pressé de se marier, et il ne pensait trouver auprès d’elle qu’un encouragement h faire ce quelle
1 Une des filles de George III, née en 1770. Elle avait alors trente-huit ans.
lui avait conseille. Parlant de celle dont il recherchait la main, il avait déclaré l’avoir étudiée de manière à être certain qu’il serait parfaitement heureux avec elle. Sa fervente piété sans bigoterie, sa parfaite douceur, son goût pour la vie de famille, la conformité qu’il trouvait dans leurs sentiments et leurs idées sur une foule de choses, lui étaient une garantie du bonheur de leur union. Marie-Caroline avait répondu que cette union ne serait pas moins chère à, sa fille, qui en attendait aussi son bonheur. Elle avait alors raconté au prince le romanesque attachement de l’archiduc Antoine et ses promenades sous les fenêtres de la princesse Amélie, s’empressant d’ajouter que ce n’avait été de part et d’autre qu’un rêve de jeunesse sans aucune conséquence. Elle avait enfin rassuré le prince sur les craintes qu’il lui avait exprimées d’être desservi pendant son absence auprès de la princesse, et elle avait fini par lui dire en l’embrassant : « Vous voyez que je vous regarde déjà comme un fils. »
On sait comment l’opposition du gouvernement britannique fit échouer le projet de régence formé pour le prince de Salerne. Au lieu de retourner en Sicile pour y poursuivre l’objet de ses, vœux les plus chers, le duc d’Orléans fut obligé de se rendre en Angleterre, afin de faire revenir, s’il se
pouvait, M. Canning et lord Hawkesbury sur l’interdiction signifiée à la cour de Sicile de rien faire en Espagne. Ses efforts furent infructueux, et, revenu à Palerme, au mois d’avril 1809, il eut l’amer déplaisir d’y trouver en suspens l’affaire de son mariage. Rien n’était changé dans les dispositions de la reine ; mais celles du roi étaient devenues incertaines. Son ambassadeur à Londres 1 jui avait écrit que « le duc d’Orléans était uir prince d’une ambition démesurée, ennemi de son souverain...; qu’il n’était venu en Sicile, dans ce temps de troubles, que pour faire la révolution avec les Anglais et en profiter, » Cette odieuse imputation était appuyée par le ministre des affaires étran- | gères, le vieux marquis de Circello, et par d’autres personnages importants de la cour, qui avaient épousé les préventions malveillantes de l’émigration française contre le duc d’Orléans. Et, comme on savait le roi très-préoccupé de sa détresse financière, on faisait particulièrement valoir contre le mariage projeté les dépenses dont le trésor public en serait grevé.
Quels étaient, au milieu de ces intrigues, les sentiments de la princesse Amélie? Une page de son Journal, écrite le dernier jour de l’année 1808,