‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 13 sur 98 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

établissement provisoire du duc et de la duchesse d'Orléans an palais de Palerme. — Société française de la duchesse. — Le duc reçoit du gouvernement insurrectionnel d’Espagne le commandement de l’armée de Catalogne et est obligé de le quitter sans l’avoir exercé. — Naissance du duc de Chartres. — Difficultés domestiques avec la duchesse douairière d’Orléans. — Le parlement sicilien se refuse aux demandes exagérées de subsides faites par la couronne; impôts arbitrairement établis par le pouvoir royal; arrestation de cinq des chefs du baronnage sicilien. — Refus ostensible du duc d’Orléans d’adhérer à ces mesures violentes. — Situation douloureuse de la duchesse entre sa mère et son mari, dont elle approuve la conduite. — Remontrances inutilement adressées à la reine par l’ambassadeur anglais lord Amherst : il est remplacé par lord William Bentinck, qui, no pouvant faire fléchir l’altière obstination de Marie-Caroline, va chercher des pouvoirs plus étendus en Angleterre. — Emportements et grave maladie de la reine. — Retour de Bentinck avec des pleins pouvoirs diplomatiques et militaires. — Ferdinand IV et Marie-Caroline paraissent'céder à ses impérieuses sommations. — Efforts inutiles du duc et de la duchesse d’Orléans pour déterminer la reine à se résigner sincèrement à la nouvelle organisation du royaume. — Naissance de la princesse Louise : longue et dangereuse maladio du duc de Chartres. — Ordre donné par le cabinet anglais à lord William de faire partir la reine de Palerme. — Douleur de la duchesse d’Orléans. — Résolution soudaine de Ferdinand de se ressaisir du pouvoir, et d’entrer en lutte ouverte avec les Anglais. — Occupation militaire de Palerme par les forces britanniques. — Le roi, incapable de soutenir jusqu’au bout le rôle que la reine lui a dicté, charge le duc d’Orléans de transiger en son nom avec Bentinck. — Il est contraint do signifier à la reine l’ordre de quitter la Sicile. — Départ de Marie-Caroline : chagrin profond de la duchesse d’Orléans, qui n’a pu embrasser sa mère. — Naissance de la princesse Marie. — Détresse pécuniaire à laquelle la duchesse est réduite par la malveillance des communes siciliennes. — Le

palasso d’Orléans n’en est pas moins le rendez-vous de la société la plus distinguée de Palerme. — Les événements qui se passent en Europe préparent à la duchesse et à son mari un changement de fortune : bataille de Leipzig. — Arrivée d'un vaisseau anglais envoyé de Gênes par lîcntinck pour transporter le duc d’Orléans en France. — Le duc va porter ses hommages à Louis XVIII et rentre au palais de ses pères. — Embarquement de la duchesse à bord du vaisseau la Ville de Marseille; son voyage en France jusqu’à Fontainebleau, où elle apprend la mort de sa mère. — Son arrivée au Palais-Royal.

La duchesse d’Orléans, mariée à vingt-sept ans, n’apportait point dans l’union conjugale l’inexpérience et les illusions de la première jeunesse. Ainsi que j’ai eu déjà l’occasion de le dire, elle avait beaucoup appris sur les hommes et les choses, et une science plus haute que celle du monde lui avait enseigné que Dieu ne ménage pas ici-bas les épreuves aux âmes qui lui sont fidèles. Il n’y eut donc pour elle ni surprise ni abattement, lorsque les contrariétés et les chagrins môme vinrent troubler son bonheur domestique. Elle n’en travailla que davantage à une tâche qui n’est jamais finie, celle de triompher des mouvements passionnés de la nature, pour acquérir une constante égalité d’âme parmi les petits tracas, comme parmi les grandes vicissitudes de l’existence. Les cinq années qu’elle avait encore à

passer en Sicile allaient fournir à celle Vertu un ample exercice.

Il avait été convenu que, pour éviter les froissements, qui ne manquent guère à la cour, comme ailleurs, entre ménages trop rapprochés, le duc et la duchesse d’Orléans auraient leur établissement à part; et le roi leur avait assigné pour résidence Santa-Teresa, vieille maison qui était inhabitable, et qui, restaurée et agrandie, prit le nom, qu’elle porte encore aujourd’hui, de palazzo d’Orléans. Mais il fallait du temps pour que cette reconstruction s’achevât, et un appartement leur fut en attendant donné au palais. La duchesse d’Orléans eut bientôt introduit dans la nouvelle vie qui lui était faite l’ordre et la règle qui étaient dans ses habitudes : rien ne fut changé dans ses pieuses pratiques, ni même dans ses études chéfiês; celle de la littérature française prit seülerhent le dessus sur toutes les autres. La princesse tenait beaucoup à parler et à écrire la langue de son mari aussi facilement que la sienne propre; elle y réussit assez bien et assez vite. Sa daine d’honneur, la comtesse de Vérac, madame de Montjoye, qui était attachée au même titre à sa belle-sœur, sa bellesœur elle-même, avec qui ses relations devenaient plus intimes chaque jour, sa belle-mère enfin, qu’elle voyait souvent soit au palais, soit à Santa-

Croce1, formaient pour elle une société toute française, et du plus grand agrément. Le duc d’Orléans, de son côté, après seize ans d’une existence continuellement agitée, jouissait, dans un calme tout nouveau pour lui, du trésor inestimable des * vertus de sa femme et des premières espérances de la paternité.

Cela ne dura que peu de mois. Dès le printemps de 1810, les deux époux eurent à craindre que les événements du dehors ne les tinssent pour longtemps séparés l’un de l’autre. Pendant la courte apparition que le duc d’Orléans avait faite à Cadix en 1808, il avait montré un coup d’œil politique et des connaissances militaires qui l’avaient mis en grande estime auprès de quelquesuns des chefs du gouvernement insurrectionnel de l’Espagne. Ces hommes crurent ne pouvoir rien faire de mieux que de s’assurer les services du prince, en le mettant à la tête d’une de leurs armées. Le 5 mai, D. Mariano Carnerero, secrétaire de la régence, débarqua à Palerme, lui apportant des lettres patentes qui l’instituaient commandant en chef de l’armée de Catalogne. Il y avait là à prendre une grave résolution ; le duc d’Or-

1 . Santa-Croce mezzo Morreale , maison appartenant à la couronne, avait été donnée pour résidence à la duchesse douairière d’Orléans.

léans la prit sans hésiter. Napoléon, quoiqu’il îùt en France au faîte de la puissance et de la gloire, n’était pour l’Europe que l’oppresseur et l’ennemi commun, objet de haine autant que de terreur, tandis que le peuple espagnol, dans la lutte héroïque qu’il soutenait contre lui, était l’objet d’une admiration et d’une sympathie universelles. Sa cause était la cause sacrée de l’indépendance des nations, celle pour laquelle, sous un autre drapeau, le prince patriote avait en 1792 combattu dans les armées républicaines. Là encore il crut pouvoir et devoir la servir, et il partit pour la Catalogne. Mais ceux qui l’avaient appelé ne tardèrent pas à l’abandonner : l’esprit démocratique des cortès ne voulut point des services d’un prince; s’étant investies elles-mêmes du titre souverain de Majesté, elles craignaient l’ombre de tout pouvoir qui eut pu rivaliser avec le leur; le duc d’Orléans revint vers, la fin du mois d’octobre à Palerme.

La duchesse, accourue à sa rencontre, eut la joie indicible de lui mettre entre les bras son premier-né, le duc de Chartres, dont elle était accouchée sept semaines auparavant 1 , et son bonheur s’accrut de celui dont elle vit reluire l’expression

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