‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 21 sur 98 · La princesse Marie était née le 12 avril · texte numérisé non relu

La princesse Marie était née le 12 avril

coûteuse. Ce serait l’abaisser que de la louer d’avoir supporté avec une parfaite égalité d’âme cette injustice et les privations qui en résultèrent pour elle. Le palazzo d'Orléans, dans sa tenue très-modeste, n’en était pas moins la résidence d’une grande princesse , où tout ce qu’il y avait de Siciliens, d’Anglais et d’autres étrangers de quelque distinction se faisaient un extrême honneur d’être accueillis. Il s’y présenta alors un Français, fuyant devant la police impériale, homme de beaucoup de grâce dans l’esprit et d’élégance dans les manières, qui divertit Païenne, comme il divertissait Paris, des charmes de sa conversation, qui resta depuis dans les termes d’une sorte de familiarité avec le duc d’Orléans, et qui, après une assez longue vie tristement dissipée, fit hommage en ses derniers moments à, la reine des Français de son retour à Dieu et de sa mort exemplaire. C’était M. de Montron. J’aurais tort de ne pas dire ici que, malgré la modicité de ses ressources, le duc d’Orléans, donnant une première satisfaction à son goût de bâtir1, était fort occupé de faire de Santa-Teresa une habitation plus spacieuse et plus commode pour sa famille, qu’il y joignait un jardin dont la plantation était un de ses

1. Ferdinand IV, avec son esprit lazzaresqne, aimait à dire que son gendre avait « il mal délia pietra » ,

soins favoris, et que, par sa facilité à entrer dans le détail de la vie domestique, il oubliait et faisait oublier à sa femme les épines de la mauvaise fortune.

C’était pendant l’absence de lord William Bentinck et l’intérim de son commandement exercé par sir Frederick Lamb et le général Macfarlane qu’avaient eu lieu les dures tracasseries du gouvernement sicilien dont je viens de parler. Tous les mauvais vouloirs se turent lorsque fut revenu le capitaine général, qui ne cessait de proclamer « qu’un des plus grands aveuglements de cette cour était de ne savoir pas profiter d’une perle, telle que l’était le duc d’Orléans. » Les événements se précipitaient d’ailleurs en Europe de manière à faire prévoir pour le prince exilé la possibilité d’un changement de fortune. On touchait à la fin de l’année 1813, et l’on venait d’apprendre que les souverains alliés, vainqueurs à, Leipzig, se préparaient à marcher sur Paris. Il était bien loin de l’âme du duc d’Orléans de spéculer à son profit sur les malheurs de sa patrie; mais sa joie fut aussi légitime que franche lorsque, quatre mois après le 23 avril 181fi, le vaisseau .anglais l’Aboukù lui apporta la nouvelle du rétablissement de sa famille sur le trône de France. « Il entra brusquement dans ma chambre, raconte la duchesse, en

me criant : « Bonaparte est fini. Louis XVIII est » rétabli et je pars sur ce vaisseau qui vient me » chercher 1. » Je tombai hors de moi dans ses bras. » Le prince n’eut rien de plus pressé que de courir aux Colli pour porter au roi la même nouvelle. Ferdinand IV sembla succomber à l’excès de la joie : « Faccia in terra per ringraziare Dio, » s’écria-t-il, et il se prosterna, comme il le disait, contre terre dans l’effusion de sa reconnaissance.

V Aboukir quitta Palerme le 1er mai, jour ou l’Église vénère saint Philippe, et la duchesse d’Orléans s’applaudit de cette circonstance, comme d’un présage heureux pour le voyage de son mari. Après avoir porté ses félicitations et son loyal hommage à Louis XVIII, et avoir préparé sommairement le palais de ses pères à recevoir sa famille, le prince alla s’embarquer sur le vaisseau la Ville de Marseille , portant le pavillon du contre-amiral l’Hermitte et commandé par le capitaine Senez. Le ill juillet, à la vue du bâtiment français entrant dans la rade de Palerme, la population tout entière en fête se porta sur le rivage. Les misères et les mécontentements passés semblaient oubliés : Ferdinand avait repris joyeusement le pouvoir, et

\ . C’était lord William, alors à Gènes, qui avait envoyé au duc d’Orléans le vaisseau et la dépêche.

son fils s’en était déchargé plus joyeusement encore. Les larmes que la duchesse d’Orléans versa en se séparant de son père et de son frère furent d’attendrissement plutôt que de douleur; elle ne pouvait dissimuler sa satisfaction de quitter « cette île, où elle n’avait trouvé que déplaisirs, amertumes et inquiétudes, » et du fond de son cœur elle rendait grâces h Dieu « de l’existence brillante et indépendante » qui, pour son mari, ses enfants et pour elle, allait remplacer les épreuves de ces dernières années. Elle monta le 27 juillet h bord de la Ville de Marseille , saluée par les acclamations et les vœux du peuple, qui devait garder un fidèle souvenir du nom aimé et respecté de dona Amalia1. Une fois que le vaisseau fut en mer, la tristesse des adieux fit place aux douces émotions de l’espérance, et, le 18 août 18 là, après quelques jours de quarantaine, la duchesse d’Orléans mit le pied sur la terre de France, qui allait bien vite lui devenir si chère.

L’état de grossesse avancée où elle se trouvait lui commandait de voyager par eau, autant qu’il était possible. Après avoir remonté le Rhône, de

1. Lorsqu’ en 1831 le prince de Joinville, élève de la marine, à bord de la frégate VArtèmise, visita Palerme, il n’y eut qu’un cri parmi la foulo accourue pour le voir débarquer ; È il figliuolo di dona Amalial

son embouchure jusqu’à Arles, elle prit le coche, et, s’arrêtant successivement à Avignon, à Valence et à Vienne, arriva «à Lyon le h septembre. Elle y fut reçue par Augereau, en qui elle aima à saluer une des vieilles renommées de nos guerres d’Italie, et elle eut le soir le plaisir tout nouveau pour elle d’aller au théâtre applaudir M,le Mars dans la comédie des Fausses Confidences. Mais les églises de Lyon avec leur pompe religieuse, et l’hôpital général avec son imposante grandeur, la frappèrent plus que tout le reste. Elle s’embarqua le 9 sur la Saône, qu’elle quitta à Châlon, pour achever à petites journées son voyage par terre. Le comte d’Artois, qu’elle rencontra à Dijon, la charma par son amabilité. L’enchantement continua pour elle jusqu’à Fontainebleau; mais, au milieu de son admiration pour les beautés de cette magnifique résidence, une affreuse nouvelle vint la frapper comme la foudre. Sa mère était morte.

Rien de plus triste que la destinée de cette malheureuse princesse depuis qu’elle avait quitté la Sicile. Ce n’était qu’après plus de sept mois d’un voyage plein de périls qu’elle avait pu gagner Vienne, où elle venait demander un asile à l’empereur. Là, elle arrive pour apprendre, elle reine dépossédée de Naples, l’alliance de l’Autriche avec

Murat. C’est en vain que les triomphes successifs des armées alliées, leur entrée à Paris et la chute de Bonaparte lui apportent les consolations en apparence les plus éclatantes ; une incurable mélancolie s’est emparée de son âme : « Rien, écrit-elle, ne me touche plus sur la terre; mon sort a été jugé et décidé le jour où j’ai été chassée, comme une femme de théâtre, et jetée hors de la Sicile... Ma vie est terminée en ce monde... Je ne suis plus un objet d’intérêt que pour quelques vieilles femmes, qui ne sortent jamais de chez elles, et qui sortent pour voir le dernier des enfants delà grande Marie-Thérèse... Le Prater est dans son beau vert, tout en fleurs, mais il n’y a plus rien de beau pour moi1. »Tel était le cours de ses tristes pensées, lorsque, dans la nuit du 7 au 8 septembre, une attaque d’apoplexie foudroyante la mit au tombeau. Une lettre du prince de Salerne en informa le duc d’Orléans, qui, les yeux pleins de larmes, laissa deviner plutôt qu’il n’annonça cette nouvelle à sa femme. Elle en fut accablée, et I demanda qu’un jour au moins lui fût accordé pour donner seule un libre cours à ses pleurs. La visite de sa belle-mère, qui ne vint auprès d’elle qu’avec des paroles d’affectueuse sympathie, lui

\ . Journal manuscrit de la reine Marie-Caroline, adressé à $a fille la duchesse de Genevois, plus tard reine de Sardaigne.

fut sinon une consolation, au moins un adoucissement. Elle trouva enfin la force de se remettre en route, et, le 22 au soir, elle arriva au Palais-Royal dans une extrême confusion d’idées et de sentiments, tout étourdie de se trouver à Paris, offrant à Dieu les larmes qui lui revenaient sans cesse, et le remerciant en même temps de l’avoir conduite au terme désiré de ce long voyage.

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