‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 23 sur 98 · octobre · texte numérisé non relu

octobre

par convenance ; partout on subit le charme de «on incomparable politesse, que relevait la grandeur de ses manières i. L'état dans lequel le duc d’Orléans avait retrouvé la demeure de ses pères ne lui permettait pas les grandes et splendides réunions qu’on admira plus tard au Palais-Royal. Mais dès lors, sous la direction pleine de goût de Mademoiselle, que secondait le compositeur Paer, d’excellents concerts rassemblaient une société nécessairement plus choisie que nombreuse. Quelques lectures venaient aussi donner satisfaction à la curiosité littéraire de la duchesse. Sous les auspices de madame de Duras et du vicomte Mathieu de Montmorency, M. de Chateaubriand lut un soir sa nouvelle non encore publiée du Dernier des Abencerrages, et recueillit des applaudissements auxquels il fut très-sensible. La lecture qu’il fit peu après de sa tragédie de Moïse laissa l’auditoire très-froid, et je ne répondrais pas que, pour le génie irritable du grand écrivain, ce n’ait été

4. J’ai sous les yeux de? notes historiques écrites par un personnage des plus haut placés à fa cour de Louis XVIII et de Charles X, et des moins affectionnés à la branche cadette de la maison de Bourbon. Faisant en 1829 un portrait du duc de Chartres adolescent, « comment, dit-il, n’aurait-il pas des manières polies, ayant pour mère la princesse la plus polie qui existe en Europe ! »

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le premier en date de ses griefs contre le Palais- Royal.

Il n’est pas de mon sujet de raconter l’enchaînement de fautes par lequel le gouvernement de Louis XVIII facilita l’audacieux coup de main qui ramena triomphalement Napoléon du golfe Juan aux Tuileries sur les bras de son armée. Le duc d’Orléans voyait bien depuis quelque temps s’amasser un orage ; mais il n’imaginait pas qu’il fût si proche ni si fatal. Appelé mystérieusement le 5 mars au soir dans le cabinet du roi, il y apprit le débarquement de Bonaparte, et y reçut l’ordre de partir le lendemain pour Lyon, afin de s’y joindre à Monsieur, chargé d’y organiser la résistance. Il fut bientôt démontré qu’elle était impossible, et le prince, revenu le 12 à Paris, alla s’offrir au roi pour le servir ailleurs, et, s’il se pouvait, plus utilement. Avant de se remettre en campagne, il voulut toutefois pourvoir h la sûreté de sa femme et de ses quatre enfants, qu’il ne pouvait se résoudre à laisser dans Paris exposés à tous les hasards, d’une fuite précipitée. Comme il ne doutait pas de l’opposition de Louis XVIII à leur départ, il fut obligé d’en préparer les moyens avec le plus grand secret. A deux heures et demie du matin une voilure de place emmena furtivement du Palais-Royal la duchesse et ses enfants,

avec le comte de Grave, qui s’était chargé de les conduire en Angleterre. Dans la cour d’une maison, où la famille fugitive n’était connue pour avoir aucune relation, se trouvait une berline avec des chevaux de poste, qui emitfenèrent rapidement la princesse sur la route de Calais. Elle avait, avant de partir, écrit au roi la lettre suivante :

« Sire,

« Je suis partie emportant dans mon cœur le souvenir de vos bontés pour moi. Croyez que le seul amour maternel a pu me faire décider à ce sacrifice si cruel de laisser un mari bien-aimé, une sœur, des parents chéris exposés h tous les dangers, et vous. Sire, que je chéris comme un père, à qui je souhaite tant de succès et de prospérités. Mon cœur est navré, tourmenté, déchiré; mais j’ai cru que mon devoir, même envers votre Majesté, était de sauver ces chers, ces innocents enfants, unique rejeton de notre famille. Puisse Dieu exaucer mes vœux, vous soutenir sur votre trône, au pied duquel je serai si heureuse de vous renouveler l’hommage de mon tendre et respectueux attachement,

« Sire, etc.

« Marie-Amélie.»

Î2 mars 1815*

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Dans sa longue vie, semée de tant d’épreuves, la duchesse d’Orléans a toujours compté parmi les plus cruelles ce départ nocturne, ce voyage de Paris à Calais plein de transes continuelles, cette traversée du détroit, si rude au mois de mars pour des enfants en bas âge, la grave maladie de la princesse Louise qui en fut la suite immédiate, tout cela réuni à l’anxiété où elle était sur le sort de son mari, qu’elle laissait dans le plus grand peutêtre de tous des périls. Débarquée à Douvres, elle alla- s’établir dans une auberge, où ses regards ne cessaient de se porter du lit de son enfant au port, où entraient de moment en moment des fugitifs qui n’étaient pas ceux qu’elle attendait. La comtesse de Yérac, qui lui amenait sa femme de chambre, la rejoignit dans la nuit du 18; mais dix mortelles journées se passèrent encore avant qu’elle sût rien de son mari ni de sa belle-sœur. La nouvelle de la fuite du roi et de l’entrée à Paris de Napoléon, qui lui était parvenue, avec mille autres rumeurs / vraies ou fausses sur ce qui se passait en France, n’était pas faite pour la rassurer. Ce fut seulement le 28, à Londres, où elle venait d’arriver, qu’une lettre du duc d’Orléans l’informa qu’avec Mademoiselle et la comtesse de Montjoye, il avait franchi la frontière belge et allait partir pour

l’Angleterre. Le 8 avril, en effet, il la surprit

par son arrivée matinale, et, dans le saisissement de sa joie, elle oublia toutes ses autres douleurs1.

Le duc d’Orléans n’était pas un hôte nouveau pour l’Angleterre; l’estime dont il y jouissait fit que la princesse son épouse n’y fut pas non plus longtemps une étrangère. La reine, le prince régent et les autres membres de la famille royale la comblèrent d’égards, et le modeste appartement qu’elle occupait à Grillion’s Hôtel, Albemarle Street, vit affluer pendant un mois l’élite de l’aristocratie britannique. Elle y reçut aussi la visite de deux augustes compagnes de son infortune, la duchesse d’Angoulême et la princesse Louise de Condé. Elle avait vu celle-ci à Paris, à l’hôtel Monaco, chez la duchesse de Bourbon; elle s’était liée avec elle, autant que le permettait la vie recluse de la sainte religieuse, fidèle à ses vœux dans le monde, en attendant que les portes du cloître pussent se fermer irrévocablement sur elle. Il avait été impossible à la princesse Louise de quitter Paris avant le 20 mars ; obligée de se tenir cachée pendant huit jours, elle avait enfin obtenu, par la secrète entremise de Fouché, des chevaux de poste, et était allée chercher dans le

<. « In questo momento, ho dimenlicato tutti gli altri guai. »

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faubourg de Chelsea une humble et tranquille retraite.

Il ne pouvait convenir au duc d’Orléans d’établir sa famille au milieu des brouillards et des fumées de Londres. A peine arrivé, il s’occupa de lui choisir une demeure dans la partie la plus riante des environs de la grande métropole, là où il avait habité pendant plusieurs années avec ses frères. Dès le 2 mai, avant qu’eût été trouvée la résidence cherchée sur les bords de la Tamise, on quitta l’hôtel d’Albemarle Street pour celui du Star and Carter, situé sur le point le plus élevé de la jolie ville de Richmond. On tarda peu à se transporter de là à Twickenham, dans la charmante maison qui portait alors le nom de M. Pocock, son propriétaire, et qui, agrandie depuis lors et embellie, a pris celui d ’Orleanshouse 1. C’était là que devaient s’écouler pour la duchesse d’Orléans deux années , pendant lesquelles elle eût été, selon ses paroles, parfaitement heureuse, si elle eût pu oublier qu’elle était épouse et mère, et que cette maison n’était pas la sienne *.

C’çst celle qui est aujourd’hui habitée par M. le ducd’Au-

male.

2. « Se io potessi dimenticare che jsono moglie e madré, e che questa casa non è la nostra. »

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Il lui vint cependant du dehors plus d’une pénible émotion. La première lui fut causée par la nouvelle de la sanglante journée de Waterloo. Quoiqu’elle entrevît tout d’abord que la défaite de Napoléon devait finir son exil, elle eut le cœur glacé par l’horrible étendue du désastre que venait d’essuyer l’armée française. Les cris de joie et de triomphe du peuple anglais lui faisaient mal. Elle eut bientôt à gémir des calamités sans nombre infligées à la France par l’invasion étrangère; elle eut à entendre les calomnies prodiguées à son mari par le parti de l’émigration pour s’être tenu à l’écart de la cour réfugiée à Gand ; peu s’en fallait qu’on ne l’accusât de trahison dans son court commandement de l’armée du Nord, et l’on se refusait à croire qu’il fût étranger à la pensée qu’avaient eue quelques-uns des patriotes des cent-jours de le porter sur le trône de France à la place des Bourbons de la branche aînée. Ce ne fut pas sans un sentiment de douloureuse anxiété que la duchesse le vit, vers la fin du mois de juillet, aller s’aventurer « dans un volcan de misères et d’horreurs, tel que l’était la chère et malheureuse France1. » Ce voyage ne dura que

4. a Per un volcano di miserie ed orrori, quai è noslra cara ed infelice Francia. »

quatre semaines, et le duc d’Orléans en rapporta la résolution d’attendre d’autres circonstances pour ramener sa famille au Palais-Royal.

Tout se prépara donc pour un séjour de quelque durée en Angleterre. Un cours régulier de service s’établit, comme à Paris, auprès du prince, entre MM. de Chabot, Atthalin, de Sainte-Aldegonde et Raoul de Montmorency. On pourvut à la grande affaire de l’éducation des enfants, pour laquelle n’avaient été pris jusque-là que des arrangements provisoires. Un précepteur, dont on eut plus tard à regretter le choix, fut donné au duc de Chartres; une gouvernante, madame de Malet, aux jeunes princesses. Le service d’honneur auprès de la duchesse et de Mademoiselle continua d’appartenir à madame de Vérac et à madame de Montjoye, fidèles amies à Twickenham, comme elles l’avaient été à Païenne.

Après une courte promenade dans les comtés, où elle visita la studieuse ville d’Oxford, ainsi que les résidences seigneuriales de Blenheim, de Stowe et de Hatfield, la duchesse d’Orléans, les jours d’automne étant venus, recommença cette vie régulièrement ordonnée, qui était un besoin pour elle et dont j’ai déjà parlé plus d’une fois. Les soins maternels y eurent la part très- grande qui leur appartenait, et jamais mère ne les pro-

digua à ses enfants avec plus d’amour, mais ce ne fut point aux dépens de ce qu’elle était accoutumée à faire pour la culture de son intelligence et surtout pour celle de son âme. Je n’ai pas à revenir sur son assiduité h la lecture, attestée par le dénombrement annuel des livres qu’elle avait lus ; mais il m’est impossible de ne pas dire avec quelle sérieuse application elle reprit le travail de son perfectionnement, dont elle avait été un peu distraite depuis plus d’un an par le cours précipité des événements. Le 31 décembre 1815, elle porte, selon son usage, le regard en arrière sur l’année qui vient de s’écouler, et elle craint que, comme cela lui était arrivé à Vienne dans les jours de sa première jeunesse et de ses premières joies mondaines, « les prospérités dont elle jouissait et les vanités qui l’entouraient â Paris ne l’aient éloignée de Dieu et de ses devoirs. » Mais, ajoute-t-elle, le coup de foudre inattendu qui l’a jetée hors de France est venu lui faire sentir plus que jamais le néant des choses de ce monde, et « dans sa vie retirée de Twickenham » elle a trouvé une heureuse facilité de revenir avec plus de suite au soin des grands intérêts de son âme.

Qu’on rapproche, en effet, des lignes que je viens de citer celles qu’elle a écrites le dernier jour de 1816 : « Il y a bien des années, dit-elle, que je

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n’en ai passé une aussi paisible que celle qui vient de finir. Sans doute mes inquiétudes sur l’état de notre pauvre France et sur celui de l’Europe ont été continuelles, et le mariage de Caroline 1 a été accompagné pour moi de plus d’une amertume ; mais en général mes jours se sont écoulés tranquillement dans notre vie uniforme, et il n’y a eu pour moi ni grands plaisirs, ni grands déplaisirs... J’en remercie Dieu et je lui demande de.bien employer pour son service l’année où nous allons entrer. » Comment ne pas reconnaître dans ces simples et courtes paroles l’accent recueilli d’une âme qui, loin du monde, s’est retrouvée elle-même devant Dieu? Je ne voudrais pas laisser croire par là que le monde n’eût aucun accès dans l’existence qu’on menait à Orleans-house , et qu’on y fut entièrement étranger aux choses du dehors. Il ne pouvait, il ne devait pas en être ainsi ; c’était seulement une vie retirée, « vita ritirata , » suivant la parole même de celle qui savait en goûtêr les sérieuses jouissances. Unie, du reste, comme elle l’était, aux sentiments et aux intérêts de son mari, elle ne pouvait pas ne pas suivre avec une préoccupation très-vive le cours des événements dont sa nouvelle patrie était le théâtre; elle ne

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