Madame la duchesse de Berri
pouvait pas ne pas voir avec autant de tristesse que d’elTroi les nouveaux périls dont les violences insensées de la Chambre de 1815 menaçaient la France. Quelque royaliste qu’elle fut, pour parler le langage du temps, quelque attachement qu’elle eût pour la sainte cause de la religion, elle avait dans le cœur trop d’humanité et trop de lumières dans l’esprit pour ne pas détester les persécutions et en pressentir les résultats toujours funestes aux
persécuteurs. Le supplice de Ney lui avait serré le cœur; l’évasion de Lavalette l’avait remplie de joie, en même temps que d’admiration pour la noble femme qui s’était courageusement dévouée au salut de son époux.
Je dois ajouter que ce sentiment français, je dirais volontiers ce sentiment patriotique, qui transportait si souvent les regards et les pensées de la duchesse d’Orléans de l’autre côté du détroit, n’empêchait pas que pour elle, comme pour le duc, il n’y eût en Angleterre des affections privées qui leur tenaient au cœur, et ne permettaient pas que leur vie retirée fût une vie d’isolement. Les principales de ces affections étaient dans la famille royale. La reine, dont les vertus étaient si universellement respectées, s’était sentie bien vite attirée vers celles de la duchesse d’Orléans, et ne manquait aucune occasion de lui témoigner toute son
LE PALAIS-ROYAL
estime. Le prince Léopold de Saxe-Coboarg, qui venait de se marier à la princesse Charlotte d’Angleterre, était devenu promptement l’ami de ceux qui lui devaient donner plus tard leur fille pour seconde épouse. Je lis ces lignes écrites par Ja duchesse, à son retour de la première visite qu’elle fit au couple royal dans leur résidence de Claremont : « Ce château est l’habitation de campagne donnée par le Parlement au prince de Cobourg sa vie durant. Il est dans une belle situation, à gauche et au-dessus du village d’Esher. Le parc, qui a une étendue de trois cents acres, est grand et beau et contient beaucoup de chasse. Au milieu est la maison, grande et commode, située sur une hauteur. » Elle ne se doutait guère que le lieu qu’elle décrivait ainsi était celui où, après une série de vicissitudes, elle était destinée à finir son existence. Il y avait entre Oatlands, séjour de la duchesse d’York, et Orleans-house de continuelles relations, qui n’étaient pas affaire de pure politesse, mais de sincère et mutuelle cordialité. Le duc de Kent et la princesse Elisabeth n’avaient pas pu ne pas reporter sur la duchesse d’Orléans quelque 'chose de leur ancien et fidèle attachement pour son mari. Le prince régent lui-même, malgré les inégalités de sa nature capricieuse, était constant dans les témoignages d’amitié qu’il leur
donnait, et, le jour oü fut baptisée la petite Mademoiselle de Montpensier *, il se fit un plaisir de se mêler, avec trois de ses frères1 2, à l’assistance convoquée pour cette cérémonie.
Les eaux de Cheltenham ayant été ordonnées, vers la fin de l’été, à Mademoiselle, dont la santé était sujette à de fréquentes altérations, le duc d’Orléans profita de cette circonstance pour faire parcourir à sa femme quelques-uns des comtés occidentaux de l’Angleterre. Nous l’avons entendue plus d’une fois redire le plaisir avec lequel elle visita l’antique manoir des comtes de Warwick, les ruines du château de Kenilworth, la ville et la maison natale de Shakspeare, et la grande cité de Bristol ; nous l’avons entendue en 1858, passant l’été à Malvern, nous rappeler les souvenirs datant de plus de quarante ans qu’elle en avait conservés; elle n’avait pas oublié non plus son passage en poste dans la petite ville d’Evesham, qui ne se recommandait alors à son attention que pour avoir été le théâtre d’une des batailles mémorables de l’histoire d’Angleterre3.
1. Nce la 28 mars 1816. Elle reçut le nom de Françoise, ayant pour parrain le prince héréditaire des Deux-Siciles.
2. Le duc de Clarence, le duc de Kent et le duc de Cambridge.