août
coûte tant de quitter pour rentrer à la ville, et le mot qui termine son résumé final de l'année est celui-ci : « Temo d’esser troppo felice , je crains d’être trop heureuse. »
J’ai laissé entendre plus haut que quelques tracasseries de cour vinrent alors agiter à la surface l’existence au fond si paisible de la duchesse d’Orléans. G’estici le lieu de dire comment Louis XYIII fut le constant auteur pour elle et pour son mari de ces petits déboires, ou, pour s’exprimer comme elle, de ces petites humiliations auxquelles elle se reprochait d’être trop sensible. C’était une pensée fixe dans l’esprit du monarque d’élever entre les princes de la famille royale et les princes du sang une barrière aussi haute et aussi apparente que possible aux yeux de sa cour. Un soir qu’il y avait spectacle aux Tuileries, le duc d’Orléans, avec sa mère, sa femme et sa sœur, aussi bien que le duc et la duchesse de Bourbon, reçurent l’invitation d’y assister. Leur étonnement fut grand lorsque, au lieu de les introduire dans la loge royale, où Louis XYIII avait donné place à des princes étrangers en même temps qu’à sa famille, le premier gentilhomme de la chambre les fit entrer dans une autre loge, où ils se trouvaient confondus avec les ambassadeurs et d’autres invités d’un rang inférieur. Ce qui se faisait là n’exis-
LE PALAIS-ROYAL
tait pas autrefois à Versailles; on s’en plaignit, et l’on ne fut pas écouté. A quelque temps de là, autre spectacle donné à l’occasion de la visite du duc de Glocester; l’invitation est renouvelée, et cette fois il y a accord entre tous les princes du sang pour ne pas s’y rendre. Dès le lendemain, la duchesse d’Orléans alla expliquer le motif de cette commune absence à Madame , qui l’approuva : ce fut aussi l’avis de Monsieur. Mais le roi n’en persévéra pas moins dans son système, et ne tarda pas à le faire voir avec plus d’éclat encore. La cérémonie n’était point la même : c’était celle du baptême de la petite Mademoiselle, fille du duc de Berri i. L’acte venait d’être signé sur le registre de la paroisse par toute la famille royale, et le cardinal grand aumônier, qui officiait, présentait la plume au duc d’Orléans, lorsque le roi cria, de ce ton de voix impérieux qui lui était familier : « Laissez la plume, et faites-la présenter par le clerc de la chapelle. » La scène était aussi publique et aussi mortifiante qu’elle pouvait l’être, et ce fut chose à offrir à Dieu pour la duchesse d’Orléans. Cette fois encore elle fut consolée par l’amitié de Madame, de la bonne Madame \ comme
1. Née le 21 septembre, baptisée le 16 décembre 1819. î. La buona madama, et plus lard, la buona Del [ma.
elle ne manque jamais de l’appeler, qui non-seulement. désapprouva le mauvais procédé de son oncle, mais s’appliqua désormais avec la plus délicate attention h épargner à sa cousine^ et aux siens les moindres désagréments que pouvaient j leur causer les dispositions peu bienveillantes de Louis XVIII.
Une circonstance se présenta cependant dans laquelle l’orgueil de la couronne fut obligé de reculer devant la ferme détermination du duc et de la duchesse d’Orléans. Ce fut contre le gré de Louis XVIII qu’ils envoyèrent le duc de Chartres au collège.
Le jeune prince venait d’accomplir sa neuvième I année. Sa mère, dès qu’elle l’eut mis au» monde, s’était pénétrée de la sérieuse pensée d’en faire un homme. Témoin de l’influence trop prolongée des femmes dans la première éducation des princes, elle avait confié son fils, au sortir des bras de sa nourrice, à un valet de chambre honnête et sûr, et, à Palerme d’abord, puis à Paris, elle avait trouvé deux hommes d’un vrai mérite 1 pour le diriger jusqu’au moment où, h Twickenham, il avait passé sous le gouvernement définitif d’un
1 . M. de Lossieux, Français, qui avait été attaché à l’éducation du duc de Calabre, et le comte de Grave,
LE PALAIS-ROYAL
précepteur. Dès cette même époque, il fut convenu entre le duc et la duchesse qu’à peine rentrés en France, un de leurs premiers soins serait de s’occuper des moyens de faire participer l’aîné de leur race, et ses frères après lui, aux avantages de l’éducation publique.
Les motifs de cette résolution se présentent trop naturellement pour qu’il soit besoin de les développer; pas davantage n’expliquerai-je ceux qui firent préférer le collège de Henri IV aux autres collèges : il suffit de dire que, verslafin de l’été de 1819, des arrangements furent pris avec le proviseur de cet établissement pour que le duc de Chartres en suivît les classes, à l’époque où elles se rouvriraient. Le duc d’Orléans n’avait pas jugé nécessaire d’informer Louis XVIII de ce projet; c’était affaire purement domestique, qu’il ne se fût regardé comme obligé de porter à la connaissance du monarque que si celui-ci lui eût témoigné, ce qu’il n’avait jamais fait, quelque intérêt pour sa famille. Ce fut par l’indiscrétion des journaux, libres alors, et par leurs commentaires en sens divers, que le roi apprit cette nouvelle qui lui causa un vif déplaisir. 11 était trop avisé pour faire un acte d’autorité, tel qu’on l’eût fait sous l'ancien égime; il se contenta de faire parvenir à Neuilly, par l’intermédiaire du comte Decazes, l’expression
de son mécontentement. Le duc d’Orléans n’hésita pas un instant à se rendre aux Tuileries pour y porter au roi la respectueuse explication de sa conduite. Il y eut entre eux un long entretien, mené de part et d’autre avec autant d’habileté que de mesure, le roi feignant de n’avoir de l’affaire qu’une vague connaissance et en demandant les détails, le duc s’empressant de tout lui expliquer par le menu; le roi éludant la discussion de principe, sur laquelle il pressentait l’inflexibilité de son interlocuteur, et semblant n’avoir d’objection que contre la communauté des repas et des récréations, le duc insistant sur toutes les précautions prises pour que cette communauté fut sans inconvénients. On fut conduit cependant par l’inévitable mouvement de la conversation à toucher le fond de la question même, et il y eut échange d’arguments pour prouver d’un côté combien il importait au duc de Chartres de ne cesser jamais d’être prince, de l’autre combien il lui importait de devenir un homme. Après quelques paroles assez fortement accentuées contre ce qu’il appelait la populacerie : « J’ai entendu vos raisons, dit Louis XVIII, elles ne m’ont pas persuadé, Je persiste dans mon opinion. Écoutez-moi donc. Si vous êtes venu me demander conseil, je vous conseille de ne pas mettre votre fils au collège. Si
LE PALAIS-ROYAL
vous êtes venu me demander une permission, je vous permets seulement de l’y mettre comme simple externe. Je ne veux ni réfectoire, ni récréations, ni aucune communication avec les internes. Si vous êtes venu me faire une simple notification, vous ferez ce que vous voudrez; mais vous vous ressouviendrez de ce que je viens de vous dire, et vous pourrez vous repentir de n’y avoir pas déféré. C’est à vous à y réfléchir, et cela en vaut la peine... Vous ne me dites rien. » Le duc d’Orléans, en effet, gardait le silence, et ne le rompit que pour demander au roi la permission de persister respectueusement dans son projet. « Mais pourquoi, reprit Louis XVIII, vous décider si vite ? Ce que je viens de vous dire mérite, ce me semble, un peu plus de réflexion. Prenez du temps pour y penser. » — La réponse du duc fut celleci : « La réflexion ne peut plus changer mon opinion à cet égard. La conviction de toute ma vie a été qu’il est nécessaire h mon fils de passer par l’éducation publique. Je suis père, .Sire, et par conséquent c’est un devoir pour moi d’agir d’après cette conviction. — Vous êtes père, il est vrai, mais madame la duchesse d’Orléans est mère et vous devez la consulter. » — Et comme le duc l’assurait que sa femme était sur ce point en parfait accord avec lui : « Oui, repartit le roi, mais il est
impossible qu’elle sache déjà tout ce que je viens de vous dire, et je veux qu’elle le sache. Je vous demande donc de le lui répéter bien exactement, puis vous en causerez ensemble, vous réfléchirez mûrement à toutes les conséquences que peut entraîner le parti auquel vous vous arrêterez, et ensuite vous vous déciderez en pleine connaissance de cause. » Le duc d’Orléans ne pouvait sur ce point que s’incliner devant la volonté royale, et il promit de s’y conformer. La duchesse, par suite de cette conversation, crut devoir écrire au roi la lettre suivante :
« Sire,
« Mon mari s’est empressé de me communiquer les bontés 1 de Votre Majesté envers lui, l’intérêt qu’elle a daigné lui témoigner pour notre fils, et son désir que je fusse instruite des objec- , tions qu’elle lui avait faites au sujet de notre projet de faire suivre à cet enfant les cours du collège Henri IV. Pénétrée de reconnaissance de cette marque de bonté du roi, je crois ne pouvoir mieux y répondre qu’en lui soumettant moi-même mon
4. La conversation s’était terminée par une effusion de sensibilité de Louis XVIII, qui avait embrassé le duc d’Orléans en lui disant qu’il l’aimait beaucoup.
LK PALAIS-ROYAL
opinion à ce sujet aussi franchement que respectueusement.
« Dans toutes les occasions je déférerai aux désirs de mon mari autant par devoir que par sentiment, mais jamais je ne trahirai pour cela ma propre opinion, sûre que cette manière d’agir est la base de l’estime et de l’amitié réciproques qui forment le bonheur de notre union. Ainsi c’est ma conviction, résultat de l’expérience et des observations que les différentes circonstances où je me • suis trouvée m’ont fait faire, qui me porte à désirer que mon fils participât pendant quelque temps à l’éducation publique. Ce n’est pas le projet du moment, c’est celui formé depuis la naissance de cet enfant si cher. Car, dès l’instant que Dieu a daigné bénir notre union en nous donnant des enfants qui forment notre bonheur, nous nous sommes imposé le devoir aussi cher que sacré de veiller sur eux et de diriger tous nos soins, toutes nos actions à les rendre bons, vertueux, dignes du rang où Dieu les a fait naître, et à leur procurer le bonheur spirituel et temporel, en tâchant d’éloigner d’eux, autant qu’il est possible, les dangers qui entourent les princes dès leur plus tendre enfance, et qui rendent souvent leur éducation imparfaite. Je ne fatiguerai pas le roi des détails du plan qu’ après de mûres réflexions nous
avons formé pour notre fils dans l’espoir de parvenir à ce but; car je sais que mon mari le lui a exposé entièrement. Mais j’ose seulement faire observer au roi que, pour ce qui regarde le réfectoire, c’est l’endroit où il peut se passer le moins d’inconvénients ; les enfants étant toujours surveillés et partagés par six, l’instituteur de mon fils sera une des six personnes qui composeront sa division. A l’égard de la récréation, elle n’est que d’une demi-heure par jour ; ainsi cinq demiheures par semaine , c’est-à-dire moins de temps que ce que mon fils emploie par semaine à la leçon d’équitation qu’il prend en commun avec toutes les autres personnes qui se trouvent au manège. Et encore elle se passera souvent dans le jardin particulier du proviseur, où il a l’habitude de réunir des élèves distingués par leurs bonnes qualités, auxquels il permet ces réunions par motif de récompense pour leur conduite.
« D’après cet exposé sincère de mon opinion sur cet objet si intéressant pour mon cœur, le roi sentira que toute autre modification serait destructive du projet, sans l’exécution duquel je crois que mon fils resterait inférieur à ce que j’espère qu’il deviendra en le suivant. Le roi est trop bon et trop juste pour ne pas sentir le poids d’ùn tel motif pour le cœur d’une mère qui ne vit que pour
LK PAL AIS-HO YAL. 43l
ses enfants. Mais d’ailleurs, si, dans la pratique de ces arrangements, il survenait quelque chose qui ne fût pas dans nos vues, nous sommes certains d’en être instruits promptement, d’autant qu’en voyant mon fils tous les jours, nous pourrons en juger par nous-mêmes, et par conséquent je suis sans inquiétude sur ce point.
« Votre Majesté a désiré connaître mon opinion sur cet objet. J’espère qu’elle me pardonnera la franchise avec laquelle je la lui ai exposée. Mais j’ai aimé de pratiquer avec elle l’habitude que j’ai contractée avec mes chers et révérés parents, de dire sincèrement ce que je pense. Je la regarde comme le meilleur moyen de remplir tous mes devoirs et de mériter et d’obtenir la conservation de vos bontés si chères à mon cœur et si précieuses pour tous les miens.
« Daignez agréer l’hommage de mon profond respect, Sire, etc.
« Marie-Amélie. »
Pari,®, co 4 novembre 1819.
Louis XVII 1 se déclara satisfait de cette lettre, et il ne vint plus de la cour au duc et à la duchesse d’Orléans aucune parole relative au parti qu’ils avaient pris. Les déclamations calomnieuses
des salons et de la presse ultra-royaliste n’étaient point faites, après cela, pour les émouvoir. Le duc de Chartres commença le 9 novembre au collège de Henri IV le cours d’études qu’il devait suivre pendant six ans, et que devaient suivre après lui ses frères.
La duchesse d’Orléans fut surprise le 1er janvier 1820 par un accouchement prématuré. Elle avait reçu debout, pendant toute la matinée, les hommages officiels dus à son rang : elle était allée ensuite dans l’après-midi porter les siens aux Tuileries. Quoique très-fatiguée, elle ne voulut pas se refuser le plaisir de s’asseoir à table avec toute sa famille; mais elle n’y put rester longtemps, et avant la fin de la journée elle avait mis au monde un fils à qui fut donné le nom de duc de Penthièvre. On ne pouvait .prévoir l’imperfection intellectuelle réservée à ce pauvre enfant par suite de la circonstance défavorable qui avait avancé sa naissance.
La princesse, à peine relevée, se fit une fête de mener le dimanche gras à l’Opéra sa petite famille1. C’était le 1.8 février, jour de néfaste mémoire. Il n’est pas de mon sujet de raconter
t. « Finanche Clementina. » Elle avait un peu plus de deux ans et demi.
LE PALAIS-ROYAL
l’horrible tragédie qui ensanglanta une des entrées du théâtre, pendant qu’on dansait encore sur la scène. Qujon juge du coup qui frappa la duchesse d’Orléans avec son mari et sa belle-sœur % lorsqu’on leur vint annoncer que le duc de Berri, dont ils avaient reçu une heure auparavant la visite dans leur loge, venait d’ctre blessé par le poignard d’un assassin! Le prince se porta aussitôt auprès de son infortuné parent, dont il ne connaissait pas tout le danger. 11 avait défendu à sa femme de le suivre ; mais lorsque celle-ci apprit que la blessure était mortelle, elle n’eut de pensée que pour sa nièce % et courut à elle pour la soutenir dans cette lamentable épreuve. J’ai lu dans les gazettes alu temps et dans les histoires bien des récits de la mort du duc de Berri, âme héroïque qui attendit pour se révéler son heure dernière; je n’en ai lu aucun qui m’ait ému à l’égal des pages écrites par la duchesse d’Orléans dans
1. Les enfants avaient été renvoyés après le ballet du Car- , naval de Venise.
2. « Pensando alla povera Carolina.» — Nousavons entendu à Claremont la reine Marie-Amélie dire que jamais la matinée du
février n’était revenue pour elle sans qu’elle éprouvât une sorte de frissonnement, en se rappelant que c’était l’heure où elle était rentrée au Palais-Royal avec sa robe tachée du sang do la victime. Habituellement elle communiait ce matin-là à 1 intention particulière du malheureux prince.
son journal sous le coup même de l’événement; après cinquante ans j’ai le cœur serré par cette lecture, comme si la chose était d’hier. Les consolations affectueuses de Madame et de sa tante suivirent l’infortunée veuve d’abord au palais de l’Elysée, puis à celui de Saint-Cloud, où elle alla pendant plusieurs jours enfermer sa douleur. La duchesse d’Orléans ne la voulut quitter que lors-' que cette douleur fut devenue plus calme et plus résignée : « Nous avons reçu ensemble, écrit-elle, les cendres de la main de l’évêque d’Amiens, cérémonie bien en rapport avec le triste spectacle dont nous avions été témoins. »
Il y eut un moment en 1820 où l’on eût pu croire que l’Europe allait entrer en révolution. En France, l’opinion publique était vivement émue
par le changement de la loi électorale, prélude de
la réaction ultra-royaliste, et pendant tout le mois de juin les rues de Paris furent livrées à une agitation menaçante. Les idées qui venaient d’armer le bras fanatique de Sand contre Kotzebue fermentaient toujours dans les têtes de la jeunesse allemande, et, malgré les mesures qu’ils avaient adoptées à Garlsbad, continuaient d’inquiéter les trois souverains signataires du traité de la Sainte- Alliance. Les événements en Espagne avaient pris un caractère plus grave et plus décisif ; l’insur-
rection triomphante de l’île de L^on avait finalement réduit à capituler le despotisme stupide et violent de Ferdinand VII, et la constitution de 1812 avait été exhumée pour régir la Péninsule. A Naples, une révolution s’était accomplie, plagiat militaire et politique de celle d’Espagne,- et le roi, ainsi que son alter ego le prince héréditaire, avaient pris avec cette révolution des engagements qu’ils désavouaient au fond de leur cœur. La duchesse d’Orléans ne sympathisa pas plus avec les emportements du parlement napolitain que son. mari, tout libéral qu’il fût, n’avait sympathisé avec les émeutes de Paris; mais en voyant son père et son frère liés par des serments qu’elle se tenait pour assurée qu’ils ne tiendraient pas, elle en souffrit à l’avance pour leur honneur, comme plus tard, en voyant la révolution écrasée sous le pied brutal des Autrichiens, « elle souffrit du déshonneur de ses compatriotes et de l’oppression de sa patrie *. » Plus d’un de ceux qui furent contraints de fuir alors Naples asservie durent à son âme compatissante les moyens de subsister dans leur exil.
\ . « L’onore è un gran punlo per me... Se da un lato ho goduto di veder terminata una guerra cosi penosa al mio cuore: dall’altra parte ho veramente soflerto del disonore de’ miei compatriotti e dell’ oppressione delta mia patria. »
Survint la naissance du duc de Bordeaux qui sans doute n’excita pas au Palais-Royal les mêmes transports d’enthousiasme qu’aux Tuileries, mais qui n’y causa pas non plus, comme on l’a prétendu, l’amer chagrin des espérances trompées. Pas un mot ne trahit l’existence d’un sentiment pareil dans les longs détails que le journal de la princesse donne au récit de cet événement. Ses visites à sa nièce, tout le temps que celle-ci garde le lit ou la chambre, sont journalières, et elle en rapporte la satisfaction très -naturellement exprimée d’avoir vu la mère reprendre promptement ses forces et l’enfant prospérer. Je ne pense pas me hasarder beaucoup en affirmant que la duchesse d’Orléans n’ambitionnait pas pour le duc de Chartres d’autre couronne que celle que le jeune collégien venait de remporter alors même, au terme de l’année scolaire. Ce trophée universitaire fut le premier de ceux dont les fils de la duchesse d’Orléans, les uns après les autres, décorèrent li Neuilly le cabinet de toilette de leur mère. Il ne paraît pas que, dans les scrupules de son admirable humilité , elle se soit jamais reproché la jouissance que cette décoration procurait à son orgueil maternel .
L’occasion ne s’est point présentée de ramener dans mon récit la duchesse douairière depuis le
LE I*A LAI S-RO Y AL. 137
retour en France de son fils et de sa Belle-fille. Rien ne vint, durant tout ce temps, troubler la continuité de leurs bonnes relations ; elle ne se sépara d’eux dans aucune de leurs difficultés d'étiquette avec la cour. Elle les voyait assez fréquemment chez eux, plus souvent chez elle à l’hôtel de Nivernais ou dans sa maison d’Ivry. Elle avait pour ses petits-enfants toutes les tendresses, pourquoi ne le dirais-je pas> toutes les gâteries d’une grand’mère. Une seule fois elle revint sur les souvenirs fâcheux de Palerme; ce fut à l’occasion de la mort de M. de Folmont, son chancelier, .dont elle reprochait à ses enfants d’avoir méconnu les mérites. Cette perte lui fut très-sensible, et contribua peut-être à l’altération qui survint alors dans sa santé. Elle passa près de six mois dans des souffrances continuelles qu’elle supporta avec beaucoup de courage, tenant à ce qu’on ne la crût point malade. La sœur Louise de Coudé, qui de sa pieuse retraite du Temple suivait avec un affectueux intérêt le déclin de la santé de sa parente, craignait qu’à ses derniers instants celle-ci n’ofirît à Dieu « qu’une piété faible et languissante, une de ces piétés de princesse, que je connais si bien », ce sont ses propres expressions. Elle se trompait. La mort de l’excellente princesse fut aussi édifiante que sa vie avait été res-
pectahle. Pendant, toute une semaine que le duc et la duchesse d’Orléans, avec .Mademoiselle, passèrent dans une* maisonnette d’Ivry, voisine du château, ils reçurent d’elle les témoignages de la plus tendre affection; elle les bénit, et voulut bénir aussi ses petits-enfants. Après une longue agonie, bien douloureuse pour ceux qui en furent les témoins, elle expira le 23 juin 1821, laissant une mémoire digne de la fille du duc de Penthièvre. La mort tarda peu à mettre un autre deuil dans la maison d’Orléans. La duchesse de Bourbon tomba frappée d’apoplexie dans l’église de Sainte-Geneviève, en suivant la procession. On la transporta dans une des salles de l’Ecole de droit, où d’inutiles efforts furent faits pour la rappeler à la vie. Le duc d’Orléans s’empressa de courir auprès des restes inanimés de sa tante ; la duchesse ne put l’y suivre, retenue par le malaise que lui causait le terme prochain d’une laborieuse grossesse *.
Il ne saurait entrer dans les convenances de mon sujet de dresser chaque année la liste funéraire des personnes qui furent chères à la reine M arie- Amélie , et que pendant le cours de sa longue vie elle vit descendre au tombeau. Il m’est
1. La duchesse de Bourbon mourut le 10 janvier 1822. Co fut le IG que la duchesse d’Orléans accoucha d’un fils, qui reçut le nom de duc d’Aumale.
LE PÀLAIS-ROYAl*
impossible ici cependant de passer sous silence la perte qu’elle fit d’une amie tendre et dévouée, dont elle admira et dont je pourrais presque dire qu’elle envia la sainte mort. Atteinte d’un horrible mal, qui ne lui laissait aucun repos et qui la rendait un objet repoussant pour les autres et pour elle-même, madame de Vérac dut à sa fervente piété de conserver, pendant plusieurs mois des plus affreuses tortures, une inaltérable sérénité. Chaque fois que la duchesse d’Orléans l’allait visiter au Palais-Royal, elle la trouvait le sourire sur les lèvres.
« Il faut souffrir poqr être belle, » lui dit-elle encore avec sa douce expression de gaieté quelques heures avant de rendre l’àme, et l’impression de cette mort resta au cœur de la princesse, comme , celle d’un exemple et d’une leçon qui lui étaient donnés.
11 fallut remplacer madame de Vérac dans les fonctions qu’elle avait remplies pendant quatorze ans avec tant de dévouement; il fallut remplacer en même temps le comte de Grave dans celles de chevalier d’honneur. Ce fut l’occasion de donner à la maison de la duchesse une organisation plus complète qu’elle ne l’avait été jusque-là. La dame d’honneur fut la sœur de madame de Montjoye, la marquise de Dolomieu, personne bonne et aimable, excellant dans l’art de tenir un salon ; les
dames pour accompagner furent la marquise de Chantérac, naguère attachée à la duchesse douairière et que le duc d’Orléans appelait un héritage, la marquise du Roure, aussi distinguée par l’originalité de son esprit que par le charme de son caractère, et la comtesse de Celles, petite-fille de madame de Genlis, âme élevée et vive intelligence, qui ne se montra au Palais-Royal que pour y être bientôt regrettée. Le chevalier d’honneur fut le comte Anatole de Montesquiou, qui, dans sa fidèle et verte vieillesse, s’honore encore aujourd’hui de ce titre. Un peu auparavant avait eu lieu dans l’intérieur de la maison un changement d’assez grande importance. Il y avait eu obligation de se séparer du précepteur qui depuis dix ans dirigeait les études du duc de Chartres. Le duc d’Orléans se détermina à emprunter à l’Université les hommes chargés de l’éducation de ses enfants. M. de Boismilon, professeur des plus distingués, fut le premier sur qui tomba le choix du prince. J’allais oublier un autre choix qui se fit alors, celui de l'abbé Guillou, comme aumônier de la duchesse et instituteur religieux de sa jeune famille. C’était un prêtre pieux, instruit, ayant un certain talent d’écrire plutôt que de parler, très-apte à bien disserter sur la religion, beaucoup moins à la faire aimer et pratiquer. En ce temps où commençait à
LE PALAIS-NO YA L. 141
s’élever la clameur contre les jésuites, ses opinions gallicanes bien connues avaient été une de ses principales recommandations auprès du duc d’Orléans. Il débuta dans son ministère en préparant le duc de Chartres à sa première communion.
Au milieu de ces soins domestiques, et de ceux que le duc donnait à l’arrangement de sa fortune accrue par l’héritage maternel, ni lui ni la duchesse ne voyaient sans inquiétude la santé de Louis XVIII décliner chaque jour, et le pouvoir tomber de plus en plus de ses mains défaillantes dans celles de Monsieur. Malgré les répugnances personnelles du roi et la prudente résistance de M. de Villèle, la guerre d’Espagne avait été entreprise, et, il est juste de l’avouer, avec un profit immédiat, sinon durable, pour le gouvernement de la Restauration. Le parti ultra-royaliste, enhardi par ce grand succès, ne mettait plus de bornes à ses espérances et marchait résolument à, ses fins, quoique avec moins d’emportement qu’en 1815. La situation du duc d’Orléans redevint fort difficile ; il ne changea rien toutefois à son attitude, toujours loyale et respectueuse devant le monarque, toujours mesurée, mais ferme dans son opposition h l’esprit contre-révolutionnaire. Il ne fallait pas moins de discrète réserve chez la duchesse, pour ne rien dire ni faire qui fut en
142 VIE DK MARIE-AMELIE.
désaccord avec !a conduite de son mari, et pour conserver en môme temps ses affectueuses relations avec Madame et avec sa nièce, pour ne pas perdre surtout les respects du clergé, malheureusement engage dans la politique des ultras , bien au delà de ce que lui commandait la prudence *.
La duchesse d’Orléans venait d’accoucher du dernier de ses enfants, le duc de Montpensier*, et le jeune prince avait été tenu sur les fonts de baptême, dans la chapelle des Tuileries, par le duc et la duchesse d’Angoulême. Au sortir de la cérémonie, le duc d’Orléans s’informa auprès de Monsieur si, dans l’état du roi, qui s’était fort
1 . Pour ne point faire de mon récit un nécrologe, je suis obligé de mentionner ici en note deux pertes, très-rapprochées l’une de l’autre, qui furent alors très-sensibles au cœur de la duchesse d’Orléans. Le 1 6 mai 1 824, mourut à l’âge de quatrevingt-deux ans celle qu’elle appelait sa seconde mère, madame d’Ambrosio, et le 18 juin, le grand-duc de Toscane, Ferdinand III, qu’elle avait toujours aimé comme un véritable frère.
Dans son coup d’œil rétrospectif sur l’année 1824 qui vient de finir, elle ajoute à ces deux pertes celle de la princesse Louise de Condé, qu’elle ressentit moins vivement, mais qui, dit-elle, « lui suggéra de sérieuses réflexions. Si, après avoir mené pendant tant d’années la vie la plus pure et la plus sainte, elle a eu a subir les plus grandes souffrances et la lutte la plus longue et la plus douloureuse pour sortir de ce monde, que sera-ce de moi, misérable pécheresse, dans ce terrible moment ? »