Le prince de Talleyrand
vrai des actions de cette grande princesse la portera plus haut que ne le. saurait faire toute la pompe des panégyriques et des oraisons funèbres.
Il importe avant tout d’expliquer comment une aussi haute vertu que la sienne put se former dans une cour d’aussi mauvais renom que l’était celle des Deux-Siciles à la fin du dernier siècle. Une courte page d’histoire est en commençant ici nécessaire.
Ferdinand IV, laissé mineur par son père Charles III sur le trône de Naples, avec le duc de San-Nicandro pour gouverneur et Tanucci pour ministre, avait été victime d’une sorte d’entente établie entre ces deux personnages pour lui donner une très-imparfaite éducation. San-Nicandro, grand seigneur de peu de lumières dans l’esprit, s’était occupé presque uniquement du développement physique de son élève; il avait mis ses soins et son honneur h le rendre hardi cavalier, chasseur adroit et infatigable, habile à la pêche, supérieur à ceux de son âge dans tous les exercices du corps; mais il n’avait pris que peu de sôüci de cultiver chez lui les facultés de l’intelligence. Tanucci, de son côté, dans la pensée égoïste de perpétuer son absolu pouvoir, avait encouragé chez le jeune monarque l’inapplication et l’ignorance qui en était la suite, et Ferdinand IV était
ainsi parvenu à l’âge de dix-sept ans, fort épris des prérogatives de la royauté, mais incapable d’en remplir les devoirs. C’est à cette époque que l’archiduchesse Marie-Caroline1 lui fut donnée pour épouse.
Marie-Thérèse, en envoyant sa fille régner à Naples, savait bien à qui elle l’unissait. Il est curieux de la voir tracer pour une reine à peine âgée de quinze ans des instructions qui la préparent à l’exercice du pouvoir. Elle l’informe sans trop de déguisement du défaut d’éducation, de l’enfance prolongée de son futur époux, et de la mission qu’elle aura de le gouverner, en ayant toujours l’air de lui obéir. Et ce n’est pas seulement dans des lettres confidentielles qu’elle la dresse à ce rôle ; elle stipule formellement dans les conventions matrimoniales que Marie-Caroline prendra place au conseil d’Etat. Tanucci s'efforça vainement de mettre à néant cette stipulation, que n’autorisaient ni loi écrite ni coutume du royaume. Marie-Caroline sut en assurer l’exécution; en 1776, elle entra au conseil, et Tanucci en sortit. Un règne de trente-six ans commença alors pour l’ambitieuse princesse.
5. On l’appelait dans sa famille Charlotte, et c’est ainsi qu’elle signait. On lui donna à Naples le nom de Caroline, et c’est celui qui lui est resté dans l'Iiisloire.
Marie-Caroline avait des qualités qui la rendaient digne de gouverner1. A l’exemple de sa mère, et à la différence de son frivole et indolent époux, elle se faisait une sérieuse idée des devoirs de la royauté, et ce fut par conscience, autant peut-être que par passion du pouvoir, qu’elle s’appliqua à concentrer entre ses mains le maniement de toutes les affaires du royaume. Malheureusement, les inégalités et les défaillances de caractère, trop communes à son sexe, se joignaient chez elle à un fond d’énergie virile ; jalçuse de sa suprême autorité, altière et irritable, ardente dans ses ressentiments comme dans ses affections, elle ne s’inquiéta pas de faire aimer son gouvernement, et, quand l’esprit de la révolution française commença à agiter l’Italie, elle se jeta, pour le combattre, dans les excès du despotisme. De là les charges accablantes qui pèsent sur sa mémoire. Mais cette
1. Le ministre anglais Hugh Elliot, dont on vient de publier les Mémoires, écrivait d’elle à son gouvernement en 1 803 : « I acknowledge in lier Sicilian Majestv many great and prééminent endowments, infinité ability and aelivity, a degree of courage above her sex, and every quality whicli may enable ber to slruggle against difficulties, under whose load weaker minds would sink. » En 1812, lord William Bentinck, politique si habile et si résolu, disait de Marie-Caroline, au milieu de la lutte violente qu’il eut à soutenir contre elle : « She is an uncommonly clever woman. »
reine impérieuse et violente, qui ne reculait pas devant les dernières rigueurs du pouvoir, était en même temps une mère tendre, vigilante, éclairée, ne permettant pas au grave souci des affaires publiques de la distraire des soins, même matériels, qu’elle croyait devoir à ses enfants, et il y avait en elle quelque chose de grand lorsqu’on l’entendait, comme une matrone des- temps antiques, se faire gloire de sa fécondité. Si elle n’eut pas la joie de voir tous croître jusqu’à l’âge adulte les dix-sept enfants qu’elle donna à son époux, ceux qu’elle éleva- furent le constant objet de ses sollicitudes maternelles. Il ne dépendit pas d’elle que ses deux fils, le duc de Calabre et le prince de Salerne, ne devinssent des hommes d’un mérite supérieur; elle leur chercha de tous les côtés les meilleurs maîtres, et j’ai eu entre les mains un cahier d’instructions et de règlements en partie écrits, en partie dictés par elle, tous relatifs à l’éducation du prince héréditaire. Mais ses cinq filles 1 surtout recevaient d’elle les soins les plus atten-
1. 1° Marie-Thérèse, seconde femme de l’empereur François II; 2° Marie-Louiso, mariée à Ferdinand, grand-duc de Toscane; 3“ Marie-Christine, mariée à Charles-Félix, duc do Genevois, plus tard roi do Sardaigne; 4° Marie-Amélie, duchesse d’Orléans, puis reine des Français; 5° Marie-Antoinette, première femme du prince des Asturies, qui fut plus tard Ferdinand VII, roi d’Espagne.
tifs. Toujours on la vit veiller elle-même et de trèsprès au développement de leur esprit et de leur caractère. Elle avait l’œil aux détails de leur santé et à ceux même de leur toilette, à leurs jeux, à leurs travaux, à leurs pratiques religieuses, et les scrupules de la plus délicate conscience présidèrent au choix des personnes qu’elle chargea de les élever. Assez d’actes déplorables, qu’il est impossible de nier, accusent Marie-Caroline au tribunal de l’histoire; assez d’autres imputations ont été sans preuves suffisantes accréditées contre elle par l’esprit de parti; il n’y a que justice à rappeler ce qui dans sa vie fut à son honneur, et à signaler
parmi ses mérites celui qu’elle eut d’exercer dans
l’intérieur de sa jeune famille une active et bienfaisante influence. Il n’est personne qui ait approché la reine Marie-Amélie, et qui ne l’ait entendue rapporter ce qu’il y avait de bon en elle aux soins éclairés de sa mère.
La mort a emporté depuis bien des années tous ceux qui furent les témoins de son enfance, et l’on doit uniquement à ses propres conversations et à quelqees lignes écrites de sa main le peu que l’on «ait des premiers temps de sa vie. Elle naquit 1 extrêmement faible et délicate, et il fallut pendant
1. A Caserle, le 26 avril 1782. Elle fut appelée Marie- Amélie-Thérèse de Bourbon, infante des Deux-Siciles.
quelque temps l’envelopper dans du coton pour conserver sa frêle existence. Mais, si le développement physique se fit attendre chez elle, celui de l’intelligence fut au contraire très-hâtif. A l’âge de deux ans et demi, n’ayant point encore de dents, elle commençait à lire. Bien des fois ses enfants et ses petits-enfants l’ont entendue parler d’une lettre, que le roi Charles III, son aïeul, lui adressa en 1785, comme encouragement et récompense de son précoce savoir. Bien des fois aussi elle a rappelé devant eux le souvenir d’un vieux prêtre qui venait lui faire le catéchisme, et qui, émerveillé de sa facilité à saisir dès lors les vérités élémentaires de la foi, l’appelait ma fée, fa ta mia. A la même époque se rapporte la première des impressions religieuses dont sa jeune âme ait été fortement pénétrée. Naples et l’Italie entière étaient remplies du renom de sainteté du vénérable Alphonse de Liguori1. Marie-Caroline se persuada qu’en lui donnant ses enfants à bénir, elle ferait descendre sur eux la bénédiction du ciel même. Elle les lui présenta tous rassemblés autour d’elle, et l’on crut que les prières prononcées par le
1. Saint Alphonse de Liguori mourut en 1787, dans sa quatre-vingt-onzième année. Plusieurs miracles qu’il fit ont été attestés, dans le procès de sa canonisation laquelle a eu lieu en 1839.
saint évêque sur la tête de la petite Marie-Amélie eurent pour vertu de raffermir sa santé chancelante. Elle l’a toujours cru elle-même.
Suivant la coutume de la cour des Deûx-Sicilcs, elle avait été remise, à l’instant de sa naissance, entre les mains d’une dame dont les fonctions étaient désignées sous le nom d'asafatta, et à qui devait appartenir le soin réel de son éducation. Donna Vincenza Rizzi avait été mariée à don Bernardo d’Ambrosio, un des avocats les plus distingués de Naples, qui l’avait laissée veuve avec douze enfants. « Pour mon bonheur, a écrit son auguste élève, pleine pour elle jusqu’à son dernier jour de la plus respectueuse et de la plus tendre reconnaissance, pour mon bonheur, mon asafatta était la vraie femme forte dont Salomon fait le portrait. » C’était une personne d’habitudes austères, comme l’annonçait son extérieur, tenant en toute chose à l’ordre et à la régularité, plus indulgente dans le fond qu’elle ne l’était dans la forme envers l’enfance. Elle reconnut bien vite que la vive et intelligente nature de la prjncesse Amélie avait besoin d’être préservée des mouvements impétueux de la colère et des tentations de la vanité. Elle y mit toute son application, et, sous sa main ferme et habile, le caractère de l’enfant s’assouplit à ce point que la douceur et l’humilité fini-
rerit par en être les traits dominants. La reine, de son côté, par un motif qui n’était pas tout à fait le même, n’avait guère moins travaillé que l’institutrice à combattre chez sa fille le penchant naissant de l’orgueil. Elle avait pour la princesse Marie-Christine une préférence qu’elle cachait trop peu, et, comme celle-ci, de trois ans plus âgée que sa sœur, était dans ses études moins avancée qu’elle, la reine tenait beaucoup à ce que la cadette ne s’exaltât pas trop dans le sentiment de sa supériorité. C’était aller trop loin pour obtenir ce résultat que de chercher les occasions d’humilier l’enfant, même en public, et de lui faire sentir rudement le poids de l’autorité maternelle. La princesse Amélie en pleurait quelquefois, et elle se souvenait des rigueurs trop peu justes de sa mère, le jour où, à l’âge de vingt ans, elle traçait cette ligne de son journal : « Moi qui ai toujours payé pour tous leS’ autres *. » Mais, à l’époque même où lui échappait ce petit cri de mécontentement, non-seulement elle était la fille la plus tendre et la plus soumise, mais dans ce journal, dépositaire de ses sentiments et de ses pensées les plus intimes, elle aimait à reconnaître tout ce qu’il y
1. Io cbe ho sempro pagato le pene per tutti. (. tournai de la fin de iSOi.)
avait eu de salutaire pour elle dans cet apprentissage un peu dur de l’humilité. Mais n’anticipons pas.
Il y eut un parfait accord entre la reine et madame d’Ambrosio sur l’ordre à établir dans l’éducation de la jeune princesse. Nous voyons commencer dès lors pour celle-ci ce qui fut la pratique constante de sa longue vie, le retour aussi régulier que possible des mêmes occupations aux mêmes heures dans chacune de ses journées. Le travail, les repas, les récréations et le sommeil étaient, lorsqu’elle n’avait que sept ans, rigoureusement réglés pour elle, et le moment ne se fit pas beaucoup attendre où trois parts égales furent faites à chacun de ces différents emplois du temps. Soigneuse de ne rien perdre de son influence sur ses filles, la reine avait ordonné qu’elles ne manquassent jamais de venir passer une heure de la journée auprès d’elle. Il y avait à Caserte une certaine chambre bleue, théâtre ordinaire de ces réunions,redoutées quelquefois plutôt que recherchées. C’était là que Marie-Caroline, fort instruite comme elle l’était, jugeait, en interrogeant les princesses, du progrès de leurs études, là qu’elle leur adressait ses avis sur leur conduite, toujours plus exigeante pour la petite Amélie que pour les autres. De temps en temps, le roi venait y faire à ses filles
une courte visite, et, sans contrarier trop ouvertement la souveraineté maternelle, il aimait à couvrir de sa protection celle qü’il voyait n’être pas la préférée. C’était pour lui un bonheur autant que pour elle, lorsqu’il obtenait de l’emmener dans une de ses chasses aux environs de Caserte, ou dans les marais de Capoue. Nous avons vu l’auguste exilée, presque un pied dans la tombe, sourire avec un doux sentiment de joie à ce souvenir de son enfance.
Il en était d’autres de la même époque sur lesquels, tout différents qu’ils fussent, se reportait volontiers sa mémoire.
Le premier dauphin, fils de Louis XVI, était né en 1780. Lorsque deux années après naquit la princesse Amélie, il se forma entre la reine des Deux-Siciles et sa sœur Marie-Antoinette une sorte de convention de marier un jour ces deux enfants l’un à l’autre. On sait comment le jeune héritier du trône de France fut enlevé à ses parents en 1789, sous le coup des premiers événements de la Révolution, et comment ce deuil de famille vint aggraver leurs royales douleurs. Il se trouva, loin de Versailles, un cœur pour ressentir, à l’unisson des leurs, la perte qu’ils venaient de faire. « Je pleurai beaucoup mon petit cousin, » disait à Glaremont la fiancée de sept ans devenue octogénaire, et elle
ajoutait, avec une douce ironie : « Vous voyez que j’avais toujours été destinée à être reine de France. »
La révolution française, dans son cours formidable, apporta bientôt à la jeune princesse d’autres émotions plus poignantes. Le deuil de Louis XVI ne fut point porté à la cour de Naples comme un deuil ordinaire, et, quelques mois après, la mort de Marie-Antoinette y mit le comble à la consternation et à la douleur. Il y eut quelque chose de solennel dans la manière dont la reine Caroline fit connaître à ses enfants cette lamentable nouvelle. Elle les appela autour d’elle, et, le visage inondé de larmes, elle les conduisit à la chapelle du palais, afin que tous ensemble ils s’unissent dans une même prière pour l’âme de l’auguste victime. Dieu seul sait si, au pied de l’autel, des pensées de vengeance contre les bourreaux de sa sœur n’entrèrent point dans ce cœur si cruellement déchiré. Ces pensées n’étaient point de celles qui pouvaient trouver accès dans la jeune âme de sa fille. La princesse Amélie reçut toutefois de ces tragiques événements une impression plus profonde qu’il n’est ordinaire à son âge. Elle s’entendit reprocher d’être trop sérieuse; on n’aimait pas â voir que les distractions de l’enfance fissent trop tôt place chez elle au goût exclusif de l’étude
et aux exercices de piété. Sa première communion, qui se fit vers ce temps, marqua d’une manière décisive son entrée dans la seconde période de son éducation.
C’est ici surtout qu’il est h regretter pour celui qui écrit ces pages de n’avoir comme matériaux de son récit que d’imparfaites confidences, en partie même oubliées des personnes qui les ont reçues. Il est manifeste que ce fut pendant ces années critiques de l’adolescence que commença à s’opérer chez la princesse Amélie le grand travail de la vertu, et l’on aimerait à la suivre dans les efforts successifs qu’elle eut à faire pour apprendre à se posséder et à se vaincre. Ainsi que je l’ai déjà indiqué, elle y fut puissamment aidée par l’habile direction de madame d’Ambrosio. La sage gouvernante n’ignorait pas que, pour les femmes, et pour les princesses plus peut-être que pour d’autres, la science de la vie est la science du sacrifice, et elle ne négligea rien pour que sa jeune élève en fît un journalier apprentissage. Elle tenait à ce que la princesse renonçât h sa volonté propre, non pas seulement pour faire toujours celle de sa mère, mais même, à l’occasion, celle de ses sœurs. Notre vénérée reine citait entre autres l’exemple suivant d’une de ces petites victoires qu’elle était obligée de remporter sur elle-
même, et qui l’instruisirent à en remporter dans la suite de plus grandes. #
Elle avait commencé à broder pour elle une robe, et, outre le plaisir qu’elle trouvait dans ce genre de travail en lui-même, elle jouissait à l’avance de l’idée de se faire honneur de cette robe dans une réunion de famille. Madame d’Ambrosio lui vint rappeler que la fête de sa sœur Christine était proche, et que, pour lui faire le présent auquel elle l’avait accoutumée en cette circonstance, il fallait qu’elle se mît à un autre ouvrage. C’était lui demander un double acte d’abnégation : elle devait renoncer d’abord à une tâche qu’elle faisait pour elle-même et qui lui plaisait, puis prendre son aiguille pour un travail dans lequel elle réussissait moins bien, et qu’çlle eut plus d’une fois à défaire et à refaire. L’épreuve, qui dura plusieurs semaines, fut supportée au commencement d’assez mauvaise grâce ; mais la résignation et la patience prirent le dessus, l’ouvrage fut fini à l’époque voulue, le présent reçu avec reconnaissance, et l’effort de vertu récompensé par les plus vifs témoignages de la satisfaction maternelle.
Il n’y avait que la religion, madame d’ Ambrosio le sentait, qui pût faire pénétrer cet esprit de renoncement, comme aussi l’esprit d’humilité et de
charité, dans le plus intime fond de la conscience. Elle se garda bien de contrarier l’inclination d'une finie naturellement pieuse vers les pratiques multipliées de la dévotion napolitaine; mais elle s’appliqua à ce que cette dévotion s’éclaircît de la plus pure lumière de l’Evangile, et fût accompagnée de l’entière connaissance et de l’entier accomplissement des obligations morales de la vie chrétienne. Marie-Caroline aimait à, visiter les églises et à y recevoir la bénédiction avec scs filles; volontiers avec elles elle suivait le saint sacrement dans les rues ou au lit des malades de la maison royale ; elle ne manquait guère non plus de s’associer à, leurs dévotions aux jours de grandes fêtes ; pratiques exemplaires sans doute, mais qui n’eussent pas suffi à faire naître chez la princesse Amélie la sévère délicatesse de conscience et la rectitude invariable de principes qui dès quinze ans se faisaient remarquer en elle. Il fallait, pour seconder le travail intérieur de la grâce, l’action quotidienne de la vertueuse gouvernante, la puissance de sa parole et de son exemple. L’olïrande habituelle à Dieu des peines de la vie grandes ou petites, l’humble estime de soi-même dans la condition royale, la douceur et la patience tempérant les saillies d’une nature passionnée, la charité qui compatit aux souffrances et celle plus difficile et
plus rare qui supporte les défauts du prochain, devinrent ainsi dans l’âme de la jeune princesse les fruits précoces d’une éducation vraiment religieuse. Ainsi commença-t-elle à mériter le surnom de la Santa , qui lui fut donné plus tard dans sa famille.
J’ai à peine touché à l’autre partie de la tâche de l’habile institutrice, à, ce qu’elle fit pour développer chez son élève les facultés de l’intelligence. Ici encore elle eut le rare avantage que ses soins vinssent en aide à une très-heureuse nature. Elle trouva la princesse Amélie facile à l’obéissance, facile à la règle que son esprit grave et méthodique tenait à faire régner en toute chose. Point de petites industries chez la jeune fille pour échapper à la loi du travail, point de subterfuges pour abréger les leçons, point de négligence à remplir ceux des devoirs pour lesquels elle avait le moins de goût. L’ordre et la discipline lui allaient aussi bien qu’à celle qui les lui imposait. Elle avait la perception vive et prompte, et une mémoire d’une sûreté que nous admirions encore dans sa vieillesse. Il en résulta pour elle une aisance merveilleuse à saisir les objets très-divers d’enseignement auxquels son esprit fut appliqué. A la parfaite connaissance de sa langue maternelle elle joignit de bonne heure l’étude du français et de l’alle-
m&nd, qu’on l’exerçait à parler aussi bien qu’à lire et à écrire ; ce ne fut que plus tard qu’elle apprit l’ anglais et l’espagnol. J’ai sous les yeux quelques cahiers, écrits d’une main encore à demi enfantine, qui témoignent du cercle assez étendu de son instruction élémentaire; mais ce qui en témoigne bien plus fidèlement que tout le reste, c’est le souvenir de ceux à qui il a été donné d’avoir avec la reine Marie-Amélie de sérieuses conversations. Elle avait l’esprit meublé d’une foule de connaissances remontant à son éducation première. Les notions d’histoire qu’elle avait reçues à cette époque lui donnèrent un goût particulier pour cette étude, qu’elle continua avec régularité jusqu’au temps de son mariage, et qu’on pourrait presque dire qu’elle n’interrompit jamais.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que le dessin, la musique et les ouvrages de femme avaient leur place marquée dans l’emploi des journées. Je ne trouve point de trace de l’époque précise à laquelle la princesse reçut les leçons de la célèbre Angelica Kaulfmann ; ce qui est certain, c’est qu’elle en tira grand profit, et acquit un talent distingué d'ans l’aquarelle. Madame la princesse Auguste de Saxe -Cobourg possède un dessin, œuvre vraiment remarquable de sa mère, représentant Cornélie qui montre ses enfants, comme la
plus belle de ses parures, à une dame romaine. Le travail à l’aiguille avait pour la princesse Amélie un tel charme, qu’elle le préférait au jeu et s’en faisait une récréation. Nous la verrons bientôt, lorsqu’elle commencera, au terme de chaque année, à se rendre un compte exact de la manière dont elle l’aura remplie, enregistrer soigneusement le nombre des ouvrages qu’elle aura faits.
L’heure était venue où de redoutables événements allaient agiter son existence jusque-là si
tranquille. Marie-Caroline avait cru trouver dans
l’expédition du général Bonaparte en Egypte une occasion favorable de reprendre les armes contre la révolution française et d’affranchir l’Italie. Mais son illusion avait été de courte durée : ses troupes levées et armées à la hâte n’avaient pu tenir contre nos bandes républicaines; Championnet s’était mis en marche sur Naples, et, au premier bruit de son approche, Ferdinand IV, avec tous le3 moyens
de se défendre encore, avait pris la résolution
désespérée d’abandonner sa capitale. Ce fut un triste spectacle que celui de cette cour épeidue se transportant, avec une précipitation que rien ne rendait nécessaire, sur les bâtiments anglais et napolitains mouillés dans la rade. Le trésor tout entier de l’Etat, les joyaux de la couronne, les objets les plus précieux des musées avaient été
embarqués à l’avance pour accompagner en Sicile le roi fugitif. Le signal du départ fut donné dans la journée du 21 décembre 1798; mais, h peine l’ancre levée, une tempête telle que Nelson disait n’en avoir jamais essuyé de pareille dispersa les navires, jetant les uns sur les côtes de Sardaigne et de Corse, les autres sur celle de Calabre. Le vaisseau de l’amiral anglais, que montait la famille royale, eut un de ses mâts brisés, et resta cinq jours ballotté par la tourmente, avant de pouvoir gagner Palerme. Le cœur faillit à Marie- Caroline, en voyant mourir dans les convulsions du mal de mer le plus jeune de ses fils, le prince Albert, âgé de sept ans. « Nous allons tous le rejoindre tout à l’heure, » s’écria-t-elle dans l’angoisse de la crainte et de la douleur. Mais, bien plus que sa mère elle-même, la princesse Amélie eut le cœur déchiré par le spectacle de son frère qui venait d’expirer. Elle avait pour cet enfant une tendresse passionnée ; elle était, comme il arrive dans les familles nombreuses, sa protectrice attitrée et sa seconde mère. En le regardant mort, elle voulait mourir elle-même, et ce premier des grands chagrins de sa vie lui laissa une très-durable impression. La frayeur qu’elle eut toujours de la mer se liait dans son esprit au souvenir de cette affreuse tempête et de la perle de son jeune frère.
Les Siciliens accueillirent avec les transports d’un dévouement enthousiaste le monarque qui venait se jeter entre leurs bras. Tout annonçait pour lui d’ailleurs un prompt retour de fortune. Dès le mois d’avril 1799, Milan était retombé au pouvoir des Autrichiens, et peu après, Souworow avec une armée russe achevait d’enlever aux Français l’Italie septentrionale. Il fut facile dès lors à Marie-Caroline d’organiser d’abord dans les Calabres, puis dans l’Abruzze et successivement dans les autres provinces de terre ferme, un soulèvement qui, de proche en proche, ne laissa plus que la ville de Naples aux Français. Force leur fut bientôt de l’abandonner, et, livrée à elle-même, la république parthénopéenne, après quelques semaines d’une courageuse résistance, signa une capitulation qui devait assurer la vie de ses chefs, mais qui, sous l’inspiration de Marie-Caroline, fut traîtreusement déchirée par Nelson. Alors eurent lieu les odieuses procédures et les sanglantes exécutions qui ont laissé sur le nom de l’amiral anglais et sur celui de la reine une tache ineffaçable.
La cour fugitive n’avait point quitté Palerme pendant que s’accomplissaient ces sinistres événements. Il est. permis de croire que Marie-Caroline luisoiiit ignorer à ses filles les circonstances qui
accompagnaient à Naples le rétablissement de l’autorité légitime : peut-être ne savait-elle pas elle-même jusqu’où allaient pour la servir les abominables ministres de sa politique. Ce qui m’est démontré, c’est que la princesse Amélie n’acquit que bien plus tard, dans les récits de l’histoire, la pleine connaissance des horreurs dont Naples fut alors le théâtre. Le séjour de Palerme n’avait rien change du reste au train antérieur de sa vie de jeune fille. Même régularité d’habitudes, mêmes heures de travail, de récréation et de sommeil, mêmes pratiques de piété. Celles-ci seulement prenaient dans le cours des journées une place de plus en plus considérable, et nous avons entendu à Claremont notre vénérable reine gémir de ne plus retrouver les élans de dévotion fervente qui, aux jours de sa première jeunesse, ravissaient son âme dans la chapelle royale de Palerme. Dans la même mesure croissait sa charité envers les pauvres, et ce ne fut pas la faute de la princesse si, plus d’une fois, contre le vœu de son cœur, l’étiquette lui défendit d’aller de ses propres mains leur porter des secours. Du moins lui fut-il permis de s’acquitter envers une personne aimée d’un pieux ministère. Sa chère Vincenza (c’était le nom dont elle appelait madame d’Ambrosio) commençait à perdre la vue. Autant qu’elle le pouvait, elle déro-
bait quelques instants à ses heures de récréation pour aller lui faire la lecture, charmée de lui rendre de cette manière quelque chose de ce qu’elle avait reçu d’elle.
La princesse Amélie atteignit ainsi l’âge de dixhuit ans, époque où, par la nature même des choses, cessent d’ordinaire les assujettissements de l’éducation. Son existence commença dès ce moment à être mêlée de plus près à celle de sa mère.
Si les années de l’enfance et de l’adolescence doivent être considérées comme heureuses lorsqu’elles se sont écoulées tout entières dans une libre insouciance, sans contrainte, sans contrariété, sans l’ avant-goût amer d’aucune des peines de la vie, on peut dire que la princesse Amélie n’avait point connu ce bonheur. Son éducation avait été sévère, et les événements y avaient joint de dures leçons. Mais, si jeune qu’elle fût, sa raison était assez mûre pour qu’elle ne se plaignît pas de la précoce expérience qui lui était venue malgré elle, et pour que, au contraire, elle en appréciât le bienfait. Plus tard, elle remerciera Dieu, dans toute l’effusion de son âme, de l’avoir préparée de la sorte aux épreuves que lui réservait l’avenir»