juin
moins des enchantements de Paris. Mais un accident qui lui survint dans un bal l’ayant condamné pendant plusieurs semaines à l’immobilité, il appartint tout ce temps à sa sœur, et ce fut alors que celle-ci eut le bonheur de repasser avec lui dans de longues conversations leprs souvenirs communs de Naples et de la Sicile. Ils se séparèrent à. leur grand regret vers la fin de l’été ; mais une compensation était promise pour l’année suivante à la duchesse d’Orléans : la seule de ses sœurs qui lui restât, celle qu’elle appelait encore du doux nom de Mimi, la reine de Sardaigne1, l’avait invitée à l’aller voir à Chambéry, et le duc était d’accord avec elle pour se rendre à cette invitation.
Il y avait environ cinq ans que Mademoiselle d’Orléans avait acheté du duc de Praslin le château de Randan, dans l’ancien duché de Montpensier. Elle l’avait agrandi, en avait fait une habitation aussi commode que belle, et assez spacieuse pour recevoir un nombre d’hôtes considérable. C’était de là qu’on était convenu de s’acheminer vers le rendez-vous donné par la reine de Sardaigne à sa
1. J’ai omis do dire plus haut comment, en 1821, lorsque éclata la courte révolution de Piémont, Victor-Emmanuel Ier abdiqua la couronne en faveur de son frère le duc de Genevois, qui lui succéda sous le nom de Charlos-Félix.
sœur. Les trois aînés des enfants devaient accompagner leurs parents dans ce voyage. Ici encore je rencontre un de ces souvenirs qui, jusque dans la vieillesse la plus avancée de la reine Marie- Amélie, avaient conservé pour elle tout leur charme et toute leur fraîcheur. Elle ne parlait jamais de son voyage de 1826 en Savoie que comme d’une des circonstances de sa vie les plus agréables; plaisir des yeux d’abord et ensuite plaisir du cœur. A travers les routes montueuses du Forez „ on gagna Lyon, et de là Genève; on reçut à Goppet l’aimable hospitalité de la duchesse de Broglie et de M. de Staël; puis on entra dans le Valais, dont on admira les magnifiques horreurs, et après avoir franchi le Simplon, on descendit sur les rives délicieuses du lac Majeur, où la duchesse éprouva la jouissance inexprimable de retrouver la nature et la langue de l’Italie. Les augustes voyageurs, après cette charmante excursion, repassèrent le Simplon, et, côtoyant le bord méridional du lac de Genève, entrèrent en Savoie.
Ce fut à Aix que la duchesse d’Orléans « eut le bonheur, après quinze ans, de revoir son excellente et bien-aimée sœur, venue à sa rencontre. » On se rendit le soir mémo à Chambéry, et dix jours se passèrent là, à la mutuelle satisfaction des deux princesses, dans une véritable intimité de
158 VIE DE MARJE-AMÉME.
famille. L’accueil du roi Charles-Félix eut quelque chose de simple et de patriarcal qui mit tout le monde à l’aise autour de lui; il n’y eut pas jusqu’à la petitesse de la ville de Chambéry et de son château qui fît disparaître de cette réunion une partie de la pompe et des gênes de l’étiquette, Le 1er août, Leurs Majestés sardes reconduisirent leurs hôtes jusqu’aux Échelles. « Nous pleurions tous en nous séparant, écrit la duchesse, et nous nous sommes promis de nous revoir. Mais Dieu sait ce qui en arrivera ! » Ses pressentiments ne la trompaient pas; non que les deux sœurs ne dussent vivre encore bien des années; mais il n’était pas de leur destinée de se retrouver jamais ensemble.
Les derniers jours de l’été et les mois de l’automne se passèrent tranquillement à Neuilly. Après l’agitation d'un voyage, quelque agréable qu’elle eût été, cette quiétude fit du bien à l’âme de la duchesse d’Orléans. Ses devoirs de piété accomplis avec une immuable fidélité, ses devoirs de charité envers les pauvres pour lesquels sa ponctualité n’était pas moindre1, se;s devoirs de cour assez rares et assez peu assujettissants à cette
1. J’aurai l’occasion do revenir plus tard et avec plus de détails sur ce travail des pétitions, qui tenait une telle place dans l’emploi du temp; de la princesse.
LE PALAIS-ROYAL
époque de l’année, et puis ses soins maternels, ses moments de promenade et de conversation avec son mari et ses enfants, ses longues lectures et ses écritures plus longues encore, ses travaux d’aiguille remplissaient, ou, pour parler comme elle, occupaient1 les heures de ses journées. L’orage qui commençait à s’amasser sur le gouvernement de Charles X ne faisait entendre que dans le lointain ses premiers grondements, et n’avait rien qui pût l’inquiéter encore. Plus que jamais d’ailleurs elle était fidèle à sa prudente règle du silence. Les déplorables lois du sacrilège et du droit d’aînesse, qui avaient soulevé une opposition si universélle et si violente, ne lui plaisaient pas plus qu’à son mari; mais elle se refusait le droit d’en parler. Le duc lui-même, au reste, comme je l’ai déjà dit, gardait avec la cour une attitude fort réservée; il n’émettait d’avis devant le roi que ceux qui lui étaient demandés, et le cas était fort rare. Ses rapports avec les ministres étaient d’une grande politesse; s’il ne faisait jamais de concessions, jamais non plus il ne faisait d’opposition directe à leur politique. La part qu’il avait prise à la souscription nationale en faveur des enfants du général Foy, le patronage patent qu’il accordait à
4 . Presque à chaque jour se lisent dans le journal ces mots i « Mi sono occupata. »
l’insurrection grecque, la distinction avec laquelle il avait accueilli M. Canning, quand celui-ci venait de déserter avec éclat les vieilles traditions du torysme, ses relations constamment entretenues avec les principaux membres de l’opposition constitutionnelle dans les deux chambres, témoignaienl hautement de sa fidélité à la cause libérale, sans pour cela le mettre en hostilité avec la cour.
Il y eut un jour cependant où il se trouva, et la duchesse avec lui, dans un assez grand embarras, par suite-d’une éclatante manifestation de l’opinion publique, qui se fit devant eux, en même temps que devant le roi et les autres membres de la famille royale. La fameuse loi sur la presse présentée par M. de Peyronnet, cette loi que, par une insolente dérision, il appelait dans le Moniteur une loi de justice et d’amour, venait d’échouer à la Chambre des pairs, et les rues de Paris s’étaient illuminées en réjouissance de cette défaite du gouvernement. Malgré cet indice trop évident des dispositions de la population parisienne, Charles X crut devoir passer la revue de la garde nationale, comme il l’avait fait à la même époque les deux années précédentes1. Le duc d’Orléans et le duc
1. Cette revue devait avoir lieu le 12 avril, jour anniversaire de l’entrée de Monsieur b Paris en 1814; mais le 12 avril 1827 étant le jeudi saint, elle fut remise au 29.
LE PALAIS-ROYAL. ICI
de Chartres étaient à cheval aux côtés du roi ; la duchesse d’Orléans et Mademoiselle dans la même calèche que la dauphine et Madame i. Les incidents de cette journée firent sur la duchesse d’Orléans une telle impression que, rentrée à Neuilly, elle en écrivit une narration très-circonstanciée. Charles X, soit dans son passage au milieu des rangs, soit dans le défilé des légions, n’entendit ou ne voulut entendre que les cris de vive le roi , qui étaient en effet de beaucoup les plus nombreux ; mais les cris de à bas les ministres, à bas les jésuites, ne frappèrent que trop distinctement les oreilles des princesses. « La dauphine était abattue, la duchesse de Berri ne disait mot, mais était d’une humeur terrible. Toutes les personnes de la cour étaient dans un mélange de frayeur et de fureur. M. de M... criait : C’est une jolie chose , c’est tout comme en 1792. » Le silence habitue! de la duchesse d’Orléans n’avait jamais été mieux de mise qu’en cette circonstance; mais sa situation n’en était pas moins délicate et pénible, comme le fut aussi celle du duc, quand il entendit le roi rentré aux Tuileries se féliciter plutôt que se plaindre du résultat de la journée. On sait ce qui arriva le lendemain : une ordonnance
4. Ce titre était devenu celui de ia duchesse de Berri depuis que la duchesse d’Angoulême avait pris celui de dauuhine
royale déclara la garde nationale de Paris licenciée. Quatre jours après, le duc et la duchesse allèrenl offrir leurs hommages au roi, qui était sur le point de partir pour Gompiègne. Charles X leur voulut donner tout aussitôt l’explication de ce qui s’était passé : « J’ai pris une grande mesure, leur dit-il, depuis que je ne vous ai vus : mais elle était nécessaire. Je vous dirai, moi, je suis un peu gourd ; ainsi, quand il y a du bruit, je suis étourdi, je n’entends plps rien. Je n’avais entendu que les cris de vive le roi; mais ces dames ont entendu bien d’autres cris. — Certainement, sire, dit le duc d’Orjéans, mais la masse criait vive le roi. — On ne peut pas se faire dicter la loi par la force armée, et si j’eusse eu l’envie de changer le ministère, ce que je n’avais pas, certainement je ne l’aurais pas fait pour cela. Si je cédais à de telles demandes, ce serait à moi à donner ma démission. — Sire, pour les rois ce n’est pas une démission, mais une abdication. — Oui, abdication , démission ; je me trompe sur le mol; ; mais c’est la même chose. — Cela a dû faire de la peine au roi. — Oui, cela m’a fait de la peine, car je les aimais, quoiqu’ils fussent une création de la Révolution , et ils y avaient fait beaucoup de mal. — Mais, sire, ils avaient fait beaucoup de bien à la Restauration. — A
LE PALAIS-ROYAL. 103
la Restauration, oui, mais à la Révolution ils avaient fait beaucoup de mal... » Le duc et la duchesse ne purent se défendre d’emporter de cette conversation de tristes pressentiments. Evidemment le monarque aveuglé ignorait toute la portée de la mesure qu’on lui avait fait prendre. Les élections de Paris ne tardèrent pas à l’en instruire.
Je ne touche aux événements publics qu’ autant que j’y aperçois, tout au moins sur le dernier plan, l’auguste figure de celle dont je raconte l’histoire. Je n’ai donc point à parler ici du grand fait de cette époque, de la dissolution de la Chambre des députés, de la retraite obligée de M. de Villèle et de la formation du ministère qui prit le nom de M. de Martignac. On apprit tout cela au Palais- Royal, comme l’apprit le public, par le Moniteur. Ce que j’ai seulement à, dire, c’est qu’on n’y partagea qu’à un faible degré le sentiment général de joie et de confiance causé par la chute d’un ministère si justement impopulaire. On n’y put croire à un changement de système sérieux et durable; on savait trop bien à quel point ce que voulait le roi était incompatible avec ce que voulait la France. Ce n’était pas une raison pour qu’on se refusât à la jouissance passagère d’un rayon de soleil qui venait éclaircir un horizon’ chargé de nuages. Le duc d’Orléans ne négligea aucune occasion de
donner à comprendre au roi combien il s’asociait de cœur et d’âme aux mesures réparatrices du nouveau ministère.
L’année 1828 vit des changements de quelque importance amenés par la marche du temps dans l’éducation de la jeune famille. Le duc de Chartres, accomplissant sa dix-huitième année, fut émancipé. On lui donna pour aide de camp un des officiers du génie les plus distingués, le général Baudrand, et pour instructeur militaire le colonel Marbot, qui s’était fait un nom dans les dernières guerres de l’Empire. En même temps qu’il se préparait par des études sérieuses au commandement effectif de son régiment, le jeune prince commença à se'répandre dans le monde, où l’attendait un rôle si brillant. Une modification analogue fut introduite par la duchesse d’Orléans dans la situation de ses deux filles aînées. Elles quittèrent la table des enfants pour aller s’asseoir chaque jour à celle de leurs augustes parents. C’était un premier pas hors des liens de l’éducation, c’était un acneminement vers la libre responsabilité de soimême, telle qu’elle peut appartenir à de jeunes filles et à de jeunes princesses. Au fond, le grand changement consistait à ce que l’influence dominante jusqu’alors de la gouvernante s’effaçait pour faire place à celle de la mère. La princesse Louise,
LE PALAIS-ROYAL
avec l’excès de sa timidité, avait besoin du bras maternel pour soutenir ses premiers pas dans le monde ; à la tète encore bien jeune et bien légère de la princesse Marie il fallait pour la fixer le poids d’une -autorité supérieure à l’autorité un peu usée de madame de Malet. Sous l’œil de leur mère, les deux princesses s’exercèrent à de nouveaux devoirs ; elles apprirent à porter avec grâce le fardeau de leur rang et à mettre leur conscience dans l’accomplissement journalier d’une foule d’obligations petites ou grandes, que ne soupçonnent guère ceuxjjui n’ont point à les remplir. On les vit dès lors associées à ce peu de gêne que l’étiquette imposait à leurs parents, comme aussi à tout ce que la vie privée leur permettait d’élégantes et commodes jouissances. On les vit, plus libres dans l’emploi de leur temps et le choix de leurs occupations, se porter de préférence là où chacune d’elles se sentait appelée par la pente naturelle de son esprit et de son caractère. Vers le même temps, le prince de Joinville fut, par forme d’essai, envoyé au . collège, essai que la santé de l’enfant obligea bientôt d’interrompre. On avait donné un peu auparavant au duc d’Aumale, qui n’avait guère plus de cinq ans, un précepteur1 destiné
M. Cuvillier-Fleury, aujourd’hui membre de l’Académie française.
à développer parfaitement en lui les heureuses qualités de sa précoce intelligence.
C’était aussi le moment de préparer la princesse Clémentine à sa première communion. La duchesse d’Orléans, en y regardant de plus près, s’était aperçue, dans le cours de l’enseignement religieux donné au duc de Nemours, que l’abbé Guillou, parmi ses incontestables mérites, n’avait pas celui d’un bon catéchiste. Elle s’en ouvrit à M. Gallard, son confesseur, prêtre d’une prudence consommée, et celui-ci lui parla d’un jeune ecclésiastique, attaché à sa paroisse de l’Assomption, qui depuis trois ans y faisait le catéchisme avec un succès merveilleux. Le bruit de ce succès était si grand que, sans nulle autre recommandation, la dauphine venait de nommer l’abbé Dupanloup un de ses aumôniers. Le duc d’Orléans n’eut aucune objection à ce que ses plus jeunes enfants reçussent les leçons de l’abbé Dupanloup, qui commença aussitôt son ministère auprès de la princesse Clémentine. 11 réussit avec elle, comme il réussissait avec le peuple nombreux de ses enfants de l’Assomption, et pendant les deux années que dura l’enseignement préparatoire à la première communion, la duchesse eut lieu de s’émerveiller des progrès de sa fille dans la piété et de la solidité de son instruction religieuse. La jeune
LE PALAIS-ROYAL
princesse de son côté prit autant de respect que de confiance pour celui dont les soins lui faisaient tant de bien. Je ne crains point d’être désavoué en me permettant de dire ici que madame la duchesse Auguste de Saxe-Cobourg conserve au pieux prêtre, qui est aujourd’hui l’évêque d’Orléans, un très-fidèle attachement et une profonde reconnaissance.
Il plut alors à Dieu de retirer de ce monde un des enfants de la duchesse d’Orléans, qui avait été pour elle le sujet constant d’une pénible sollicitude. J’ai dit dans quelles circonstances était né le duc de Penthièvre. 11 avait crû sans quç son intelligence reçût son complet développement; mais les affections du cœur étaient restées chez lui moins imparfaites, et il avait pour sa mère et pour l’aînée de ses sœurs un sentiment d’amour vraiment extraordipaire. La duchesse ne chérissait pas seulement en lui le fruit de ses entrailles; elle avait une tendre compassion pour son infirmité, qui ne semblait que le lui faire aimer davantage. Quoiqu’il eût les apparences d’une santé assez robuste, il y avait toujours eu dans son organisme défectueux quelque chose de périclitant, et vers la fin du mois de juin il tomba dans un état de langueur dont il ne devait point se relever. A mesure qu’augmentaientses souffrances,
lü» VIE DE MARIE-AMELIE.
une sorte de demi-jour sembla se faire dans les ténèbres de son entendement ; il eut le sentiment de sa fin, et prononça plusieurs fois le mot de « moi mourir, moi mourir », mot exprimant une idée qu’on n’eût jamais soupçonné être entrée dans son esprit. Son agonie fut des plus douloureuses : « Dieu seul sait, écrit la duchesse, ce que j’ai souffert, agenouillée auprès de son lit, et priant le Seigneur de rappeler à lui cette âme innocente... Peu à peu les étouffements ont diminué, les forces se sont éteintes, et M. Auvity m’a dit : C’est fini. J’ai alors embrassé mon cher ange, je lui ai fermé les yeux, je l’ai offert à Dieu, et je suis sortie de la chambre anéantie par la douleur. Plus cet être chéri était malheureux , plus je l’aimais, et il m’aimait tant! » Le pauvre enfant alla rejoindre dans le caveau funéraire de Dreux la vénérable aïeule, qui, avant de mourir, avait été si heureuse de l’espoir de voir revivre en lui le nom de Penthièvre1.
Une page manquerait à ce récit si je ne parlais en quelques mots des relations de la duchesse avec ceux qui élevaient ses enfants. La première chose que j’aie à en dire, c’est que, les tenant
I . lin considération de ce nom, elle lui avait légué ce qui lui restait des anciennes terres du duché de Penthièvre et celles du marquisat d’Albert eu Picardie.
LE PALAIS-150YAL. 169
pour honnêtes gens, elle leur accordait une confiance entière, ne contrariant jamais leur autorité, évitant avec le plus grand soin tout ce qui pouvait l'affaiblir, et ayant pour principe de donner toujours raison au maître, alors même qu’il ne lui était pas parfaitement démontré que le tort fût du côté de l’élève. C’était d’elle qu’était venu le nom collectif qui nous désignait tous, nom qui disait à merveille ce qu’on voulait que nous fussions pour les enfants confiés à nos soins; on nous appelait « les autorités ». Nous avions peu à faire avec le duc, qui ne s’occupait guère des détails de l’éducation, et n’y intervenait que dans les occasions de quelque importance; il lui suffisait qu’un cahier lui fût envoyé chaque soir, qui, pour chacun de ses fils, le tînt au courant du bon ou du mauvais emploi de la journée. C’était à la duchesse que nous avions à nous adresser pour les incidents si nombreux et si divers qui surviennent chaque jour dans le gouvernement de l’enfance; c’était devant elle que nous portions l’expression de notre satisfaction ou de notre mécontentement, nos propositions de récompense ou de punition, nos remarques sur la santé, sur les dispositions morales, etc. 11 y avait une heure particulière du jour où élèves et maîtres venaient
régulièrement se présenter chez la duchesse ,
c’était au sortir' du dîner *, avant la promenade ; chacun à notre tour, nous rendions alors un compte pas toujours • flatteur pour celle qui l’entendait, mais toujours écouté avec une sérieuse attention et parfois avec une patience méritoire. Il y avait nécessairement d’autres cas où ce n’était pas devant l’enfant et devant les frères et sœurs que les questions d’éducation pouvaient être traitées. Jamais il n’est arrivé que la duchesse d’Orléans se refusât à ces conversations, dans lesquelles je ne saurais affirmer que tous nous portassions toujours la mesure convenable. Nous avions quelquefois à nous plaindre de la faiblesse maternelle (quelle mère est entièrement exempte de ce défaut?), et notre langage risquait en certaines rencontres d’être un peu dur pour l’oreille d’une femme et d’une princesse. 11 fallait voir alors avec quelle grâce charmante elle s’humiliait sous nos reproches si elle les sentait mérités, et, si nos plaintes trop vives allaient jusqu’à froisser le haut sentiment de sa dignité, comme elle savait ne nous le laisser apercevoir que par son silence. Ma mémoire me rappelle deux circonstances dans lesquelles notre fierté roturière s’était révoltée contre de petits désagréments venus de l’étiquette des Tuileries
4. Dîner d’éducation, qui avait lieu à une heure de l’aprèsmidi.
LE PALAIS-ROYAL. 171
accidentellement imposée au Palais- Royal. J’eus à traiter avec la duchesse d’Orléans cette délicate question, et il m’est impossible de dire avec quelle patience elle me laissa répandre devant elle les flots d’amertume que j’avais sur le cœur. Elle m’écouta jusqu’au bout, sans m’interrompre, puis me répondit, aussi digne que j’avais été malséant, aussi douce que j’avais été emporté, versant sur la plaie de mon orgueil blessé des paroles de la bonté la plus affectueuse, tellement que de ces deux conversations, où j’étais entré aigri et irrité, je sortis les yeux pleins de larmes , résistant à grand’ peine au mouvement qui me portait à me jeter aux genoux de cette angélique princesse et à. lui baiser les pieds, dans la confusion où j’étais de mes sottes doléances et dans mon admiration pour sa vertu.
D’année en année l’habitation du château d’Eu acquérait plus de charmes pour le duc et la duchesse d’Orléans. Le duc y trouvait une belle résidence et un riche domaine à agrandir et à améliorer, ce qui était un de ses goûts favoris ; la duchesse y trouvait le plaisir de jouir mieux de ses enfants dans la liberté de leurs vacances et de se mêler davantage à leurs promenades, quelquefois même à leurs jeux. Le voisinage de la mer et d’une forêt magnifique offrait des moyens très-variés de di-
vertissements, dans lesquels les journées s’écoulaient avec une joyeuse rapidité. Le soir, où les réceptions n’étaient ni fréquentes ni jamais bien nombreuses, la grande galerie des Guises était livrée aux ébats de la jeunesse, qui s’y réjouissait à son aise dans le mouvement et le bruit. De temps en temps leur mère arrivait au milieu d’eux et prenait part h leurs amusements de tout son cœur et comme pour son propre compte. Dans l’aimable simplicité de son âme, elle redevenait enfant avec ses enfants, et en s’associant à leurs jeux elle retrouvait sa vivacité napolitaine, dont les échappées avaient tant de grâce, et que rien ne l’obligeait à contraindre. L’été de J 828 s’acheva ainsi, pendant que Charles X faisait dans les départements de l’est de la France une sorte de voyage triomphal. Les mesures libérales de son gouvernement lui avaient ramené les esprits des populations patriotes de l’Alsace et de la Lorraine. Il jouit de ce retour de popularité avec l’effusion naturelle à son caractère ; l’excellent prince eut seulement le tort de se persuader que les acclamations joyeuses des multitudes s’adressaient à sa personne et à sa dynastie, et non à une politique qu’il avait subie plutôt qu’acceptée volontairement et qu’il désavouait au fond de son cœur. Cette erreur allait lui coûter cher.
Plusieurs mois se passèrent encore dans l’attiédissement momentané des passions politiques qu’avait amené le ministère Martignac. L’hiver fut tranquille et gai même aux Tuileries et au Palais-Royal, comme dans les salons de Paris. La duchesse de Berri donna de nombreuses et charmantes fêtes auxquelles assistait toute la cour. La duchesse d’Orléans y mena ses tilles, qui y figurèrent fort à leur avantage. Elle eut la satisfaction de voir la grâce modeste de la princesse Louise particulièrement remarquée dans un quadrille napolitain qui eut le plus grand succès. Celui de la princesse Clémentine fut prodigieux dans un bal d’enfants, où elle parut avec le costume des dames de la cour de Louis XVI ; elle enchanta plus que personne Charles X, en lui rappelant ses plus chers souvenirs de Versailles. Le Palais-Royal eut aussi ses brillantes soirées, concerts, bals, spectacles, et il n’y eut qu’une voix pour rendre hommage au goût du prince qui présidait lui-même à l’ordonnance de ses fêtes, et â la grâce pleine de dignité de la princesse qui en faisait les honneurs.
Le duc d’Orléans, à qui les voyages avaient tant profité, les faisait entrer parmi les conditions nécessaires de l’éducation de ses fils. Il y avait mille
raisons pour qu’il tînt à ce que le duc de Chartres,
174 VI R DK MARIE-AMELIE.
avant tout autre pays, visitât l’Angleterre, et il résolutde l’y conduire lui-même. Aumois de mai! 829, il alla présenter son fils au roi George IV, l’introduisit dans plusieurs maisons seigneuriales où il avait été accueilli lui-même, et, après quelques courses faites en commun, laissa le jeune prince achever seul son voyage. Il revint en France pour voir clore la session des chambres, la dernière du règne de Charles X. Le cabinet Martignac, dont l’existence n’avait jamais été bien assurée, sortait de la lutte parlementaire encore affaibli. Une partie de l’opposition libérale, qui l’avait soutenu dans la session précédente, avait commis la faute très-grave de l’abandonner ; mais la cause principale de sa défaillance n’était pas là : il se sentait abandonné du roi lui-même. Charles X, qui reprochait à ses ministres leur faiblesse, ne voyait pas, ou plutôt feignait de ne pas voir que c’était lui qui les frappait d’impuissance en leur refusant de mettre de leur côté le poids de la prérogative royale. Au fond de son cœur, il les avait condamnés. La session fut close au milieu de juillet, et le 8 août il signait l’ordonnance qui plaçait le prince de Polignac à la tête de ses conseils.
Lorsque parut cette fatale ordonnance, le duc d’Orléans était depuis quelques jours dans sor. château d’Eu, où la dauphine, qui voyageait alors
LE PALAIS-ROYAL
en Normandie, avait promis à la duchesse de la visiter. Elle arriva le 11 août, dans la matinée, et peu après être entrée dans le salon, elle y aperçut sur la table le Moniteur. Le montrant du doigt au duc: « Il y a là du nouveau, » lui dit-elle, et elle s’arrêta comme si elle eût craint de rien ajouter. — Oui, madame, » répondit le duc, et lui aussi s’arrêta, ayant l’air d’interroger du regard son interlocutrice, qui continua à garder le silence. Il était évident que pas plus que lui elle n’approuvait ce qui venait de se faire. Elle fut aussi amicale qu’il était possible de l’être pour ses hôtes, et ni ce jour ni le lendemain, au milieu du château et de la ville en fête, il ne fut dit un mot de plus sur le grave événement auquel on ne pouvait pas ne pas penser. II n’en fut pas non plus question la première fois que le duc et la duchesse d’Orléans revirent le roi à Saint-Cloud. On ne toucha à ce sujet que quinze jours après, dans une autre visite où le duc de Chartres accompagna ses parents. Le jeune prince avait assisté au procès du Journal des Débats mis en cause et condamné pour le fameux article où se trouvaient ces mots : Malheureuse roi ! malheureuse France ! Charles X l’accueillit avec un visage sévère, et lui fit sur cet acte d’opposition à son gouvernement de vifs reproches, auxquels son père et lui répondirent avec
une parfaite convenance. La scène se passait devant témoins; dès qu’il n’y eut plus d’yeux pour le voir et d’oreilles pour l’entendre, le roi retrouva sa bonne humeur et sa bonne grâce; il avait pris un air et un langage de commande pour complaire à, ceux qui l’entouraient.
Les inquiétudes politiques n’étaient pas cependant telles encore qu’elles troublassent la duchesse d’Orléans dans ses joies de famille. Elle en attendait à, cette heure même une très-grande, celle de revoir son frère, le roi de Naples, qui allait traverser la France pour conduire à Madrid la princesse Christine, sa fille, fiancée à Ferdinand VII. Il était convenu qu’il s’arrêterait quelques jours à Grenoble, où sa sœur l’irait voir à son passage, et qu’ après être resté tout l’hiver en Espagne, il se rendrait pour le printemps à Paris. Un séjour de quelques semaines au château de Randan précéda le voyage de Grenoble, qui fut retardé jusque vers la fin d’octobre. La duchesse d’Orléans éprouva un véritable bonheur à embrasser son frère, qui, de son côté, lui prodigua les marques d’une extrême tendresse ; mais elle fut très-péniblement affectée en lui voyant à cinquante-deux ans toutes les apparences de la vieillesse la plus avancée. Un des sujets principaux de leurs longs entretiens fut le projet de marier la princesse Louise au duc
LE PALAIS-ROYAL
de Calabre, projet dès longtemps agité entre eux dans leur correspondance, que la vue de leur jeune et charmante nièce ne fit que rendre plus cher aux majestés napolitaines, mais qui allait être tout à l’heure emporté par le vent d’une révolution. Après quatre jours passés dans une douce intimité, il fallut se séparer, mais avec la consolante assurance de se revoir dans quelques mois.
Ces mois s’écoulèrent en France au milieu d’une vive agitation de l’opinion publique ; on était impatient de voir M. de Polignac devant )es Chambres. L’ouverture de la session fut retardée jusqu’au 2 mars 1830. Le roi n’était guère plus tranquille ce jour-là que les pairs et les députés qui allaient l’entendre ; on remarqua qu’il lut son discours d’un accent mal assuré; la voix surtout lui trembla en prononçant la dernière phrase trop haute et trop menaçante pour sa bouche. La Chambre des députés lui répondit par la fameuse adresse des 224 . Je vois encore, le 16 mars au soir, le baron Méchin traversant d’un pas rapide la galerie rouge du Palais-Royal, et arrivant à la table où était la duchesse d’Orléans pour lui apporter la première nouvelle de ce vote. Je doute qu’en la recevant la princesse ait ressenti plus de satisfaction que d’inquiétude. On sait comment le roi accueillit sans y
répondre la lecture de l’adresse, prononça immédiatement la prorogation, puis la dissolution de la Chambre des députés, et convoqua pour la fin de juin et le commencement de juillet les collèges électoraux.
Le roi de Naples arriva à Paris dans ce moment de crise. Charles X le reçut avec la cordialité d’un frère, la duchesse de Berri avec le tendre empressement d’une fille charmée de faire jouir son père de la haute fortune que son mariage lui avait faite. Quant à la duchesse d’Orléans, il n’y avait jour où elle ne fût à l’Elysée pour y voir ou le roi, ou la reine, ou le petit comte de Trapani, le seul des princes napolitains qui eût accompagné ses parents. Elle tint aussi à faire aux augustes voyageurs les honneurs du Palais- Royal, et le bal qui y fut donné le 31 mai est demeuré célèbre moins par sa rare magnificence que par le mot historique de M. deSalvandy. C’était un bal napolitain ; on y dansait sur un volcan. Charles X ne parut pas le tpoins du monde avoir ce sentiment; il fut de la gaieté la plus aimable et la plus expansive. Donnant le bras à la duchesse d’Orléans, avec laquelle il parcourait les appartements étincelants de lumière, je l’entends dire au duc : « Ah çh, monsieur, savez-vous que vous vous mêlez d’être mieux logé que moi? » Un moment
après, je l’entends sur la terrasse, qu’éclairaient des feux de mille couleurs, s’écrier, en admirant la beauté de la nuit : « Voilà un bien beau temps pour ma flotte d’Alger. » Il voyait juste en attendant de ce côté des nouvelles de victoire; mais, dans ^on aveuglement, il n’apercevait point le péril qui était sous ses pas. Dans un voyage à Rosny, où la duchesse de Berri donnait une fête à son père, le duc d’Orléans, qu’alarmaient les bruits de coup d’Etat déjà répandus dans l’air, ayant porté aux oreilles royales quelques respectueux avertissements, fut accueilli de manière à n’être pas tenté de les renouveler.
Il n’appartient pas à mon sujet de dire comment le résultat des élections détermina le malheureux monarque à l’exécution d’un funeste projet qu’il roulait depuis quelque temps dans sa tête. Je ne veux ni ne dois voir, dans le grand drame qui se préparait alors, d’autre personnage que celui de l’auguste princesse dont je raconte l’histoire. Je tiens seulement à affirmer qu’il n’y a pas une ligne dans toute cette partie de mon récit qui ne reproduise ce que j’ai vu et entendu moi-même, ou ce que je lis écrit jour par jour de la main de celle que les événements allaient faire reine des Français.
Le 26 juillet au matin, le duc d’Orléans entra
Vit: DE MAU1E-AMÉLIE.
dans le cabinet de toilette do sa femme, tenant à la main le Moniteur: « Eh bien! ma chère, lui dit-il, c’est fait; voilà le coup d’État, » et il lui remit le journal. C’était pour la duchesse l’annonce d’une des plus cruelles épreuves de sa vie. Alors s’échappa de son cœur le .mot que j’ai rapporté plus haut : « mon bonheur est fini. » Environ deux heures après, je me présentai au salon pour prier le duc de permettre que je prisse connaissance du texte des déplorables ordonnances. Ma lecture achevée, il me demanda ce que j’en pensais. Je lui répondis qu’heureusement la France n’était point prise au dépourvu; qu’on s’était organisé à l’avance pour le refus de l’impôt... Il m’interrompit très-vivemènt : «Non, non, ne croyez pas que les choses se passent ainsi, » et il ajouta avec l’accent d’une conviction douloureuse : « Le soufflet a été donné, il sera rendu. » La journée cependant se passa à Neuilly aussi paisiblement qu’à l’ordinaire; les jeunes princes furent conduits au collège, et le soir vinrent plusieurs personnes invitées à dîner, le comte Molé entre autres, qui parla longuement de l’effet des ordonnances et de la résistance légale qu’on se préparait à y opposer. Le lendemain, sachant que Paris commençait à s’agiter, j’allai demander à la duchesse si elle jugeait convenable que mon
LE PALAIS-ROYAL. 181
collègue et moi nous menassions le prince de Joinville et le duc d’Aumale à l’École de natation. Elle me renvoya au duc, qui, tout absorbé qu’il fût dans ses tristes réflexions, me répondit sans hésiter : « Pourquoi pas? mon frère Beaujolais y est bien allé le 10 août. » Nous y fûmes en conséquence dans l’après-midi , et nos jeunes élèves entendirent de loin en loin quelques-uns des premiers coups de feu de la bataille des rues; ce qui les frappa surtout fut la vue d’un bataillon de la garde se déployant sur le quai d’Orsay, et d’un autre des Suisses, avec une batterie d’artillerie, mèche allumée, sur la place Louis XV. Ce spectacle nous fit pâlir. La soirée se passa dans une morne anxiété : point de visiteurs, sinon trois ou quatre personnes attachées à la maison, apportant des nouvelles, comme toujours en pareil cas, fort exagérées, particulièrement de ce qui se passait aux environs du Palais-Royal. Tout le monde s’était assis sur les canapés rangés autour du billard ; personne n’osait parler : le duc laissait de temps en temps échapper un profond soupir; la duchesse recueillie dans sa douleur priait sans doute. Elle avait été informée de l’ordre reçu par le colonel commandant le régiment de Courbevoie d’arrêter le duc si les troubles continuaient. Le moindre bruit
qu’on entendait dans le lointain faisait tressaillir;
on le prenait pour celui du canon, qui cependant ne grondait pas encore.
On ne l’entendit que trop le lendemain, se mêlant à celui de la mousqueterie et du tocsin qu’on commençait à sonner jusque dans les campagnes. L’angoisse était continuelle; ce n’étaient que rumeurs contradictoires, selon le quartier d’où venaient, selon l’heure à laquelle étaient partie ceux qui les apportaient. Le silence se fit quand la nuit vint ; on sut que l’insurrection, sans être victorieuse, n’était point vaincue, ce qui mettait de son côté les chances du jour suivant. En effet, depuis le matin jusqu’au milieu de la journée du 29, arrivèrent nouvelles sur nouvelles annonçant la retraite des troupes, impuissantes k soutenir plus longtemps la lutte. De moment en moment le bruit du combat se rapprochait du château ; uil boulet venait de tomber dans le parc, six soldats blessés s’y étaient réfugiés, et l’on s’attendait k une attaque du bataillon caserné à Courbevoie contre le pont de Neuilly, que les habitants de ces deux villages et ceux de Puteaux avaient barricadé. Quand, un peu plus tard, on acquit la consolante assurance que l’effusion du sang avait cessé, alors apparurent au duc et k la duchesse les redoutables et inévitables conséquences de la victoire populaire. A quoi se résoudre pour le lendemain.
LE PALAIS-ROYAL
Qu’on juge de l’agitation de l’épouse, que des avis multipliés faisaient trembler pour la liberté et pour la vie môme de son mari ; de l’anxiété de la mère ignorant de quel côté le cours des événement emporterait son fils aîné, qui était alors à Joigny k la tête de son régiment. Mais c’était peu en comparaison des émotions que la journée suivante lui ' réservait.
Bien des récits ont été faits de ce qui se paSsà k Paris le 30 juillet, et de tout ce qu’il fallut d’efforts pour y prévenir la proclamation de la république et le déchaînement de l’anarchie qui en eût été la suite. Il était évident que le général Lafayette, s’il avait la très-sincère volonté, n’avait pas la force de contenir l’ardente jeunesse dont il était le chef plutôt nominal que réel. 11 n’y avait de popularité égale k la sienne que celle du duc d’Orléans, de royauté possible que celle de ce prince, et possible seulement k condition qu’elle apparût sans retard aux yeux du peuple comme la fin de la révolution qu’en trois jours il venait d’accomplir. Pairs et députés présents k Paris s’unirent presque tous dans ce sentiment, et le nom du duc fut jeté dans la multitude avant qu’on sût rien de ses dispositions. Il avait passé la nuit dans un coin retiré de son parc, et, sur l’avis que la duchesse lui avait transmis d’un coup de main
qui allait être tenté sur sa personne, il était monté à cheval et avait gagné, à travers champs, son parc du Raincy.-Si cette retraite ne servit pas à le protéger contre une tentative qui n’eut pas lieu, elle le mit à l’abri d’une violence populaire qui eût pu le porter tumultuairement sur le trône. Il fallait voir .l’animation fiévreuse de ces messagers, ruisselants de sueur et couverts de poussière, qui arrivaient coup sur coup, demandant à grands cris le duc d’Orléans, et se refusant à croire qu’il ne fût pas là pour leur répondre. Le capitaine Gérard, neveu du général, envoyé par son oncle, M. Jules de Lasteyrie, envoyé par le général Lafayette, MM. Ary Seheffer et Thiers, Langlois d’Amilly, Dupin, Casimir Dclavigne et je ne sais quel nombre d’autres se succédèrent pendant plusieurs heures auprès de la duchesse, la pressant, la menaçant en quelque sorte de leurs véhémentes sommations. M. Dupin ne craignit pas de lui dire que, si le duc ne se rendait pas au vœu national, lui et les siens seraient abandonnés au mépris. M. Thiers fut celui de tous qui lui fit le plus d’impression par la vivacité entraînante de son langage : elle convint de la puissance des raisons qu’il lui donnait; mais le visage inondé de pleurs, d’une voix sanglotante, elle lui remontrait tout ce que sa position avait de délicat, la bonté constante de Charles X envers elle et toute
sa famille, le reproche d’ingratitude dont on flétrirait son mari, les vues d’odieuse ambition qu’on lui prêterait. J’entends encore l’accent déchirant avec lequel elle s’écria : « Us l’appelleront usurpateur, lui le plus honnête des hommes. » A bout de forces cependant, et sentant les arguments qu’elle tirait de son cœur, faibles devant le suprême argument de la nécessité, poussée d’ailleurs par Mademoiselle, plus décidée qu’elle et plus touchée des raisons politiques, elle se détermina à envoyer dire au duc quel était l’état des choses, et combien il était urgent qu’il arrivât sans retard. Lorsque ensuite, à la chute du jour, il se mit en route pour le Palais-Royal, elle voulut l’accompagner jusqu’à la grille du parc, et lui fit des adieux pleins de larmes, comme à une victime qui allait se dévouer au salut de son pays.
Amis et ennemis s’accordèrent à dire alors que la cause de la monarchie fut gagnée par la résolution courageuse que prit le duc d’Orléans de se rendre à l’hôtel de ville, quartier général de la république, à travers les rues dépavées et au milieu du peuple en armes. De retour au Palais- Royal, il jugea qu’à cette marque de confiance donnée à la population parisienne il en devait joindre une autre, en appelant auprès de lui sa famille. lien écrivit à la duchesse, qui souffrait trop \
d’être séparée de lui en un tel moment pour ne pas répondre sur-le-champ à son appel. Le secrétaire de ses commandements, M. Oudard, qui avait déployé pour elle un zèle aussi intelligent qu’actif dans les dernières journées, amena de Paris un omnibus, dans lequel, vers neuf heures du soir, monta la duchçsse, avec sa belle-sœur et ses sept enfants; étrange équipage pour aller prendre possession d’une couronne ! On chemina sans obstacle jusqu’à la barrière de l’Étoile ; mais là, défense rigoureuse de laisser entrer aucune voiture , à une heure aussi tardive , et les baïonnettes croisées contre l’omnibus appuient cette défense. « J’eus un peu peur, » avoue la duchesse, sensation fort naturelle à la vue des bras nusy seuls dépositaires de la force publique. « Il y a eu, continue-t-elle, quelques minutes de pourparlers; M. Oudard a fini par descendre, et leur a dit à l’oreille qui nous étions : on nous a alors laissés passer. Rien de plus triste que ces beaux Champs-Élysées, couverts de barricades faites avec des pavés et des arbres coupés. Un peu avant la rue Castiglione, nous sommes descendus et allés à pied au Palais-Royal. Plusieurs maisons étaient illuminées; on tirait des coups de fusil en l’air, et l’on chantait la Marseillaise ou d’autres chansons du même genre. On ne nous a pas reconnus, et
LE PALAIS-ROYAL
nous sommes entrés par la cour des remises. Nous avons trouvé mon mari avec M. Dupin et le général Sébastian! . Les deux salons de son appartement étaient remplis de toute sorte de personnes; partout des drapeaux tricolores; les fenêtres et les muraijles perpées de balles; sur la place, des chants et des danses ; de tous côtés, un air de désordre et de confusion qui faisait mal. On nous a amené une jeune femme, habillée en homme, appelée Césarine Qodeau, qui s’était exposée partout pour soigner les blessés. » Il fallut que la duphesse, encore toute bouleversée de ce qu’elle venait d’entendre et de voir, trouvât de bonnes paroles pour complimenter l’héroïne populaire,
Autres émotions je 1er août. Dès le matin , une série non interrompue de visiteurs, pairs et députés pour la plupart, se succède auprès de la princesse, la pressant tous d’obtenir de son mari qu’après avoir accepté la lieutenance générale du royaume, il complète son sacrifice en acceptant la couronne. Ce ne sont pas seulement des hommes tels que MM. Molé, de Montalivet, de Prasljn, d’Argout, de Sémonville, c’est avec eux M. de Pastoret, c’est après eux le puré de la Madeleine, c’est le prince Paul de Wurtemberg, qui tiennent ce langage, tant le sentimenldu danger public préoccupe
encore tous les esprits! Ce fut seulement quelques jours plus tard que M. de Chateaubriand se présenta en avocat de la cause désespérée du duc de Bordeaux. Le caractère dont étaient revêtus sir Charles Stuart et le comte Pozzo di Borgo ne leur permettait pas de paraître au Palais-Royal; mais ils transmirent à la duchesse, l’un par l’intermédiaire du vicomte de Chabot, l’autre par celui de madame de Boigne, l’avis confidentiel de l’urgence qu’il y avait à ce que le duc se saisît au plus vite du pouvoir pour fermer la porte à l’anarchie.
Survinrent dans la nuit du 1er au 2 août les messages de Rambouillet, relations dernières entre le monarque qui avait déjà fait son premier pas vers l’exil et celui qui allait être obligé de prendre sa place. Ces relations furent douloureuses pour le duc d’Orléans, plus douloureuses peut-être encore pour son épouse désolée. Elle voyait bien dans les événements qui portaient, malgré lui, son mari sur le trône l’ordre souverain de la Providence, et elle s’y soumettait; mais comment, avec le sang de Louis XIV et de Marie-Thérèse dans les veines, eût-elle pu du jour au lendemain abjurer sa foi au droit héréditaire des couronnes, et embrasser notre dogme de la souveraineté nationale; comment eût-elle pu surtout ne pas compatir, du plus profond de son âme, à la destinée
LE PALAIS-ROYAL
lamentable réservée à des parents qui lui étaient chers? C’était une couronne d’épines qu’on lui allait mettre sur la tête : j’ai recueilli ce mot de sa bouche. Cependant, dès ce jour même, elle accepta les devoirs que sa nouvelle position lui imposait. Accompagnée du préfet provisoire de la Seine, le comte Alexandre de la Borde, elle alla visiter à l’Hôtel-Dieu les blessés, qui s’y trouvaient au nombre de deux cent cinquante , et les douces paroles de compassion pour la souffrance qui coulaient si naturellement de ses lèvres commencèrent à lui acquérir cette popularité qu’elle n’a jamais cherchée et jamais perdue parmi les malheureux.
Lorsque, le 3 août, le lieutenant général du royaume alla faire l’ouverture des Chambres, la duchesse d’Orléans, au moment où elle parut, entourée de ses trois filles et de ses trois plus jeunes fils, fut accueillie par une longue acclamation, avant-courrière de la royauté qui l’attendait.
; Six jours après, un cri, qui retentit par toute la France, la salua du nom de reine, dans la simple et auguste solennité où Louis-Philippe se lia à la nation française par le contrat qui le fit roi.