‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 36 sur 98 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La reine est plutôt effrayée qu’éblouie du changement de sa fortune.

— État du Palais-Royal dans les premiers jours du règne : la reine triomphe de la difficulté d’y obtenir le respect. — Misères sans nombre soulagées par sa charité dans toute la France. — Les députations venues de toutes les parties du royaume emportent toutes une heureuse impression de son accueil. — Revue de la garde nationale du 29 août : enthousiasme universel, consécration populaire de la nouvelle royauté. — Péril réservé à cette royauté par le procès des ministres de Charles X. — Émeute du 18 octobre : envahissement nocturne du Palais-Royal; sombres appréhensions de la reine pour l’avenir. — Son cœur est soulagé en voyant les têtes des ministres et l'honneur de la révolution sauvés.

— Réflexions de la reine, dans son Journal, sur les événements de l’année qui vient de finir. — Assistance de la famille royale au bal donné à l’Opéra en faveur des indigents. — Le scandale légitimiste de Saint-Germain l’Auxerrois amène la profanation et le pillage de l’église, suivis de la démolition de l’archevêché. — Douleur et humiliation profondes ressenties par la reine. — Avènement de Casimir Périer au ministère : relations de charité entre la reine et la femme du premier ministre. — Première campagne de mer du prince de /oinville sur l’Arténuse : le duc d’Orléans et le duc de Nemours entrent en Belgique dans les rangs de l’armée

française, dont la présence amène la retraite des Hollandais. — La reine Hortense au Palais-Royal. — Le roi va avec sa famille s’établir à Saint-Cloud. — Émeute de la Pologne; le roi est insulté et menacé dans le Palais-Royal : translation du siège de la royauté aux Tuileries.

Il n’y avait pas à craindre pour la duchesse d’Orléans, devenue reine des Français, qu’elle se laissât éblouir par le changement de sa fortune. L’orgueil n’était guère dans sa nature; les illusions n’étaient plus de son âge; elle avait acquis dès sa jeunesse une expérience personnelle de l’instabilité des grandeurs humaines, et du jeu terrible des révolutions; celle même qui venait de l’associer aux honneurs de la royauté était faite pour l’effrayer bien plutôt que pour lui inspirer une confiance aveugle dans l’avenir. Sans qu’il lui fût donné de prévoir les épreuves que cet avenir réservait à elle et à son mari, une prompte et sûre intuition lui avait révélé toute la difficulté qu’il y aurait à réédifier la monarchie sur la ruine du principe monarchique ; le drapeau noir , déployé à ses yeux, avec des cris menaçants, par une bande républicaine, le jour de l'ouverture des Chambres, lui avait fait pressentir quelles luttes il y aurait à soutenir contre ce parti encore en armes ; elle ne croyait pas que , pour être alors muets de terreur, les partisans de la dynastie

LES TUILERIES

déchue acceptassent leur défaite et renonçassent à la vengeance; elle attendait d’eux, au contraire, parce qu’elle les connaissait, une guerre implacable. Attachée enfin, comme elle l’était, aux intérêts sacrés de la religion, elle ne pouvait pas ne pas redouter pour l’Église une révolution qui s’était accomplie au cri de à bas les jésuites. Elle savait que les prêtres n’osaient se montrer dans les rues qu’en déguisant leur caractère sous le vêtement laïque ; dans sa visite à l’Hôtel-Dieu, un inconnu lui avait glissé dans la main un billet qui recommandait à sa protection l’archevêque de Paris, tremblant dans l’asile où il se tenait caché ; elle sentait qu’un rien suffisait pour déchaîner les fureurs populaires contre le clergé qui avait si imprudemment mêlé la cause de l’autel à celle du trône. Et d’autre part, ce clergé si difficile à protéger, ne fallait-il pas s’attendre à son hostilité passionnée et dangereuse contre la révolution qui venait de s’accomplir et contre le gouvernement qui en était sorti? La reine voyait tout cela, et le fond de son âme en était douloureusement affecté. Ce qui était donc à craindre, c’était qu’elle laissât trop voir cette douleur, c’était que l’œil jaloux de quelques-uns des auteurs de la révolution ne la soupçonnât d’en désavouer la légitimité, c’était qu’on la crût trop malheureuse d’être reine. Il lui

fallut là pratiquer cet art de se taire et de composer son visage qu’elle avait appris sous l’empire de tout autres circonstances ; il lui fallut, tout en s’enfermant dans sa réserve, exercer sur la bourgeoisie parisienne le charme de son bienveillant sourire et de la haute dignité de ses manières, que naguère elle exerçait sur le monde titré du "faubourg Saint-Germain.

Ce n’était pas chose aisée que de faire respecter, au début de son établissement, une royauté assise sur les pavés des barricades. Plusieurs jours se passèrent durant lesquels le Palais-Royal resta à peu près ouvert à tout venant : point de livrée dans les antichambres, de peur d’offenser les susceptibilités de la démocratie aux bras nus ; point de gardes aux portes, sinon des hommes contre lesquels, en d’autres temps, il eût paru prudent de se garder ; il y avait des semaines à attendre avant que la garde nationale fût organisée, et un bien plus long temps encore avant que la troupe de ligne pût reprendre son service dans la capitale. Il ne manquait pas de gens qui, pour avoir reçu dans la rue des poignées de main du prince, le jour de sa visite à l’hôtel de. ville, se croyaient des droits au même accueil dans ses salons ; ce n’était pas pour rien qu’on l’avait salué du titre de « roi citoyen » ; il lui fallait payer les

LES TUILERIES

frais de sa popularité, et il n’était pas toujours libre de s’y refuser. Je mentirais si je disais que la reine fut entièrement à l’abri de ces hommages trop familiers; mais il était rare qu’elle eût à les subir. Il y avait dans son air de naturelle grandeur quelque chose qui commandait le respect à, ceux qui y étaient le moins disposés, et son inaltérable bienveillance les tenait à distance plutôt qu’elle ne les encourageait à se trop rapprocher d’elle. J’ai vu cet effet se produire en d’autres temps que celui-là, sur des personnes même qui vivaient dans l’intérieur de la maison royale, et je pourrais citer le nom d’un officier général , aux idées assez démocratiques, qui m’a dit plus d’une fois; « Moi, avec le roi, je n’éprouve pas du tout d’embarras, je lui parle comme s’il était mon égal. Mais avec la reine, c’est autre chose; quand il faut lui répondre, je ne sais que dire et je suis devant elle comme un imbécile. » Et c’était un homme pour qui la reine avait les meilleurs sentiments.

Les classes populaires cependant ne tardèrent pas à s’apercevoir que tout n’avait pas été profit pour elles dans leur victoire. S’il y avait quelques milliers d’individus, les uns aveuglés par le fanatisme politique, les autres seulement avides de désordre, qui ne quittaient point la rue, et conti-

nuaient d’y promener leur menaçante oisiveté, il y avait un nombre plus grand d’honnêtes ouvriers à qui manquaient le travail et le pain, et qui étaient forcés de recourir à, l’aumône pour faire subsister eux et leurs familles. Alors commencèrent pour la reine les grandes obligations, le grand ministère de charité qu’elle n’a pas cessé de remplir jusqu’au denier jour de sa royauté, c’est trop peu dire et je dois ajouter qu’elle a rempli, autant qu’elle l’a pu, jusqu’au dernier jour de sa vie. Ce qu’elle donna en 1830, à cette époque de détresse publique, est incalculable, et, malgré le secret dont elle s'efforcait d’envelopper ses œuvres de miséricorde, les pauvres, non-seulement de Paris, mais de la France entière, surent bientôt à quelle porte il fallait frapper pour faire entendre le cri de leur souffrance. Les vingt-deux ans qui se sont écoulés depuis la proscription de la maison d’Orléans n’ont pas fait oublier le nom de Marie- Amélie, ou plutôt le nom tout court de la reine, dans les humbles réduits de la misère.

Ceux qui vivaient à cette époque se souviennent d’un grand fait qui marqua le commencement du règne de Louis-Philippe, et qui donna au vote des Chambres par lequel il avait été fait roi l’incontestable ratification du suffrage universel *. Pen-

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