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LES TUILEIUES.
offrent de fréquentes lacunes, sans compter les pages on ne sait pourquoi déchirées par les barbares dévastateurs des Tuileries le 24 février 1848. Je n’en suis que plus heureux de trouver et de pouvoir insérer ici les lignes que la reine a écrites le 1er janvier 1831.
« Rien n’est plus propre à faire connaître le néant des choses de ce monde que les circonstances actuelles. L’an passé, à pareil jour, tout brillait aux Tuileries de grandeur et de prospérité ; et maintenant les Tuileries sont tristes et désertes. La foule y accourait pour y porter ses vœux, ses souhaits et ses hommages, et cette année elle remplit le Palais-Royal. Dieu sait où elle se dirigera l’année prochaine! Combien j’étais plus heureuse, lorsque j’allais offrir mes hommages, qu’aujourd’hui où j’en reçois! Mais la Providence en a ainsi décidé, et il faut correspondre à ses divins décrets* il faut remplir les devoirs de l’état dans lequel elle m’a placée. »
Le poids de ces devoirs va s’aggraver chaque jour pour la vertueuse princesse, et chaque jour la verra plus fidèle à les remplir. Il n’y a plus pour elle de méprise sur le but réel de la vie; elle ne croit plus, elle n’aspire plus au bonheur; elle croit à la continuité de l’épreuve et du sacrifice, elle aspire uniquement aux jouissances sé-
vères d’une conscience tranquille et satisfaite. Trois semaines après qu’elle a écrit ces lignes, je la vois se rendre à un bal donné dans la salle de l’Opéra par la garde nationale. Elle n’affecte pas d’indifférence pour les acclamations vingt fois répétées qui accueillent le roi et sa famille; elle n’en affecte pas non plus pour la belle ordonnance et l’éclat de la fête; mais, si elle emporte de là un peu de joie, c’est pour s’être associée par sa présence à un acte de bienfaisance publique pour le soulagement des pauvres de la capitale.
Cet empressement de la richesse et du luxe à se mettre au service de la charité est une des gloires dont aime à se parer notre civilisation moderne ; il est triste de voir, au lendemain d’une fête de ce genre, Paris déshonoré par des scènes de la plus affligeante et la plus honteuse barbarie. Les néfastes journées du là et du 15 février virent s’accomplir sans obstacle la profanation de Saint- Germain l’Auxerrois, et la démolition de l’archevêché. Qu’on se figure l’émotion de la reine, lorsqu’au milieu de la réception d’une des députations envoyées par les départements, on lui vint annoncer que la messe célébrée avec une factieuse ostentation pour le repos de l’âme du duc de Berri était devenue le signal de l’envahissement et du pillage de l’ancienne paroisse des rois par
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une multitude ivre des joies de l’émeute et du carnaval, sous les yeux de la garde nationale, qui prenait part elle-même au scandale du vandalisme et de l’impiété! Qu’on se figure ce que la pieuse princesse ressentit dans la soirée, en voyant le préfet de pqlice entrer dans son salon pour l’informer de l’ordre donné par le maire du l\e arrondissement de jeter à bas la croix qui surmontait le faîte de l’église! Le lendemain, autres nouvelles de profanations et de destructions, auxquelles consent et coopère même la force publique, dont le devoir était de les empêcher. L’archevêché est envahi, saccagé; les objets du culte, les meubles, les tableaux, les livres sont jetés dans le ruisseau des rues ou flottent sur les eaux de la rivière ; une partie du peuple brise, détruit avec furie l’édifice sacré, une autre, affublée des habits pontificaux, fête le mardi gras par des danses licencieuses. Ces lamentables récits arrivent au Palais-Royal, en même temps que mille bruits confus de désordre, tentés sur d’autres points de la capitale, aux cris de à bas la calotte! à bas les jésuites! sq mêlant à ceux de vive la république! On apprend enfin que, partout où les fleurs de lis ont été soudées aux bras de la croix, la rage populaire brise impitoyablement ce symbole malheureux de l’union des intérêts passagers d’une dynastie aux éternels
intérêts de la religion. Une troisième journée compléta la victoire de l’anarchie et l’avilissement de l’autorité; une ordonnance, à laquelle le roi, à son grand tort et à son éternel regret , ne se crut pas assez fort pour refuser sa signature, supprima les fleurs de lis de l’écusson royal et du sceau de l’État. « En sortant sur la terrasse, écrit la reine, j’eus la douleur de voir abattre les fleurs de lis qui décoraient les balcons. Peut-être un premier mouvement d’orgueil m’a-t-il rendue trop sensible à cette destruction du blason de ma famille. Mais il m’était pénible de voir qu’on cédât ainsi à toutes les volontés populaires, et quand la croix était abattue, tout autre sentiment aurait dû se taire'. » Et sous le poids de l’immense douleur qui l’oppresse, elle se commande assez à elle-même pour contenir son indignation contre les hommes aussi coupables qu’insensés qui , en faisant de l’enceinte sacrée d’une église le théâtre d’une de leurs parades monarchiques , ont provoqué les vengeances impies de la multitude, et attiré sur la religion, dont ils se prétendent les amis exclusifs, les plus horribles des outrages.
Je n’ai pas à dire ici comment, en face de ces
1. « Mi era penoso di veder cedere a tutte le volonté populari, ed allora che la croce era stata abbattuta, ogni altro senti mento avrebbe dovuto tacere. »
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scènes déplorables, la rougeur de la honte et de la colère monta au front de quelques membres aussi énergiques qu’honnêtes de la Chambre des députés, et comment leur salutaire opposition fit tomber du pouvoir le ministre insouciant et léger qui n’avait su rien faire pour protéger l’ordre public dans le premier de ses intérêts, et pour épargner à la royauté une humiliante capitulation. Le roi trouva enfin chez M. Casimir Périer une politique d’accord avec la sienne et un bras vigoureux pour la faire triompher devant les Chambres et dans le pays. La reine, qui connaissait et estimait M. Périer, fut heureuse de voir la direction des affaires passer entre ses mains. L’ancien curé de la Madeleine, M. Gallard , évêque nommé de Meaux, l’avait mise en relation de charité avec madame Périer, sainte femme dont la vie tout entière était vouée aux pratiques de piété et aux bonnes œuvres. Unies dans une même pensée, ces deux grandes chrétiennes se tinrent pour assurées qu’avec le nouveau président du conseil, l’appui du pouvoir ne manquerait point désormais à la cause de la religion, et que, si les ruines du sanctuaire ne pouvaient être encore réparées, du moins ne s’en ajouterait-il plus à celles qui avaient été faites. L’âme pieuse de la reine, qui avait tellement
besoin d’être consolée, éprouva alors une satis-
faction très-douce en voyant le prince de Joinville, sous l’excellente direction de l’abbé Dupanloup, faire sa première communion, con una innocente pielà che faceva del bene. Un mois après, le jeune prince, qui n’avait pas encore treize ans, recevait les embrassements de sa mère, et allait à Toulon s’embarquer, comme élève de la marine, à bord de la frégate l'Artémise. Il n’y avait pas lieu dans cette séparation aux angoisses maternelles. Il en fut autrement quand le duc d’Orléans et le dup de Nemours partirent dans les rangs de l’armée française, qui marchait au secours du roi des Belges, forcé de reculer, dès le lendemain de son avènement, devant l’attaque des Hollandais. On ne se doutait point que cette démonstration militaire, qui risquait d’allumer la guerre en Europe, ne serait que de quelques jours, et il était permis à la reine do concevoir des alarmes, qui, pendant dix-sept ans, devaient se renouveler bien souvent pour elle.
Ici se présente un fait, que d’autres ont raconté en lui donnant place, comme il était juste, dans l’histoire du roi, mais qui n’est pas étranger non plus ci celle de la reine. C’était au mois d’avril 1831. Le brave colonel d’Houdetot, l’un des aides de camp du roi , vint lui annoncer la présence ti Paris d’une personne à qui la loi interdi-
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sait l’entrée de la France. Cette personne était la reine Hortense, que le colonel avait eu maintes fois l’occasion de voir, sous la Restauration, dans son château d’Arenenberg. Elle arrivait en fugitive des États romains, où ses deux fils avaient pris part à l’insurrection contre le gouvernement pontifical. L’aîné venait de mourir à Forli; elle amenait le second malade avec elle. Ce qu’elle réclamait du roi était qu’il voulût bien ignorer sa présence. Le cœur de Louis-Philippe était trop naturellement généreux pour ne pas accéder à cette demande. 11 jugea néanmoins convenable, comme c’était son usage en mainte chose, de consulter à ce sujet sa femme et sa sœur. La reine, quelques jours auparavant, avait peu goûté la résolution prise et publiquement proclamée par le cabinet de rétablir la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme. Elle n’aimait pas à voir le gouvernement encourager l’idolâtrie populaire pour un homme qui n’était et ne pouvait être à ses yeux qu’un de ces héros dont la grandeur malfaisante coûte trop cher à l’humanité. Mais il s’agissait ici d’une mère, d’une mère proscrite et malheureuse, avec son fils malade; elle se sentit émue jusqu’au fond des entrailles, et fut d’avis non pas seulement de respecter son asile, mais de lui olfrir tous les soulagements que pouvait réclamer
son infortune. Ainsi fut-il fait. Il fut même convenu que la princesse fugitive serait reçue secrètement par Leurs Majestés au Palais -Royal. Le colonel d’Houdetot l’introduisit dans la petite chambre habituellement occupée par l’aide de camp de service, et là le roi, la reine et Madame Adélaïde1 vinrent la visiter. Le roi et sa sœur prirent place sur les deux seules chaises qui meublassent la chambre. La reine s’assit sur le lit, côte à côte avec l’exilée, et lui prodigua toutes les marques d’une bienveillante sympathie. L’espoir de la rentrée en France ne lui fut pas refusé. M. Casimir Périer alla lui confirmer les promesses royales, mais il ne tarda pas à apprendre que, au milieu de l’agitation continuelle des rues, le prince soi-disant malade ne faisait pas un très-loyal usage de la grâce qui lui avait été accordée, et il envoya à la mère et au fils des passe-ports pour l’Angleterre.
La malveillance s’était plu à répandre dans Paris que le roi, se considérant comme détenteur provisoire et non comme possesseur légitime de la couronne, se refusait par ce motif à habiter les résidences de l’ancienne royauté. Il donna un
4 . J’ai omis de dire qu’une ordonnance rendue par !o roi dans un des premiers jours de son règne avait conféré co titre à mademoiselle d’Orléans.
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démenti à ce bruit en allant, aux premiers beaux jours du printemps1, s’établir au palais de Saint- Cloud. L’appartement adopté par la reine était celui qu’avait occupé la dauphine. En y entrant et s’y installant, elle ne put se défendre d’un serrement de cœur. « Il n’y a ici, écrit-elle, aucun endroit qui ne me rappelle le souvenir d’une chère personne que je plains et que je vénère. » On se tromperait toutefois de prendre dans ces lignes l’attendrissement d’un souvenir pour une inquiétude de conscience. En y réfléchissant chaque jour devant Dieu la reine en était venue à acquérir la pleine conviction de la mission providentielle assignée à son mari, du devoir et du droit qu’il y avait pour lui de faire ce qu’il avait fait*. Ainsi que je le disais tout h l’heure, elle se croyait vouée à l’épreuve et au sacrifice, nullement au remords. Le séjour de Saint-Cloud, loin d’être pour elle une cause de trouble et de malaise, lui procura les premiers jours de calme, au moins comparatif, qu’elle eût goûtés depuis son changement de 'fortune.
h . 5 mai.
2. Une parole dite alors par ia reine me revient à l’esprit. Elle exprimait son regret et son blâme des manœuvres odieuses du parti légitimiste devant un familier de la maison, ayant avec ce parti d’anciennes relations. « Il faut espérer, lui dit celuici, que les vertus de la reine triompheront de tout cela. — Dites les vertus du roi, » répliqua— t-elle avec vivacité.
Elle n’entendait plus le bruit des rues qui sans cesse lui faisait croire à l’émeute; elle ne se sentait plus gênée dans ses mouvements par les regards d’une curiosité importune, même lorsqu’elle est bienveillante-, elle avait de l’air, de l’espace et l’aspect d’une belle campagne, jouissance à laquelle elle était plus sensible encore pour ses enfants que pour elle-même. Ce qui se passait en ce temps-là à Paris contribuait à lui rendre plus précieux ces avantages. La faction républicaine, furieuse de l’avénement au pouvoir de M. Casimir Périer, tenait la ville dans un continuel état d’agitation. Tous les anniversaires, celui de la mort de Napoléon, comme celui de la prise de la Bastille, lui étaient bons pour essayer de mettre en mouvement la masse du peuple qui restait sourde à ses excitations. Il n’y avait pas de semaine, presque pas de jour, où le général Lobau n’eût à réprimer des tentatives partielles de désordre. C’était un véritable bonheur pour la reine de n’avoir pas sous les yeux les détails journaliers de cette triste lutte, et de n’en entendre que le bruit lointain. Elle n’en était que fort peu agitée, et trouvait d’ailleurs des motifs de sécurité dans les deux voyages faits alors par le roi, l’un en Normandie et en Picardie l, l’autre dans les départements
18 à 28 mai.
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de l’Est1, au milieu de l’accueil enthousiaste des populations.
Les agitateurs, qui cherchaient tous les moyens d’entretenir le trouble dans la capitale, s’efforcèrent vainement de faire de l’anniversaire des journées de juillet le signal d’une manifestation de l’opinion populaire en faveur de la république; le peuple ne donna que des marques de sincère adhésion à la royauté. Mais il ne se passa pas longtemps avant qu’il ne vînt du dehors une cause d’émotion sérieuse et profonde pour la nation française, et qu’une occasion ne s’olïrît par là aux factieux d’ameuter contre le gouvernement les passions de la multitude. La malheureuse Pologne venait de succomber dans son héroïque effort pour reconquérir son indépendance : Varsovie avait capitulé. Pendant quatre journées consécutives l’émeute rugit dans Paris; partout retentis* saicnt les cris mêlés de vive la Pologne ! à bas les ministres 2! Le roi avait à sa table lord Granville et d’autres Anglais de distinction, quand la voûte du passage situé au-dessous de la salle à manger fut ébranlée par les hurlements soudains d’unë bande qui envahissait le Palais-Royal. Elle fut à grand’peine dispersée. Ce fut chose plus grave