‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 49 sur 98 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Calme de l’année 1833 comparée aux précédentes. — Deux voyages de la reine à Bruxelles. — Klle accompagne le roi dans celui qu’il fait en Normandie. — Séjour à Fontainebleau. — Symptômes orageux dès les premiers jours de 1831. — Journées d’avril à Lyon et à Paris. — Angoisses de la reine. — Longue suite de tracasseries ministérielles, .dans lesquelles la reine s’associe aux ennuis du roi. — Elle cesse de pouvoir écrire son Journal. — Nouveaux complots : attentat de Ficschi ; déchirantes émotions do la reine dans les salons de la chancellerie. — Lugubre cérémonie des Invalides. — Séjour d’automne au château d’Eu. — Le duc d'Orléans à Mascara. — Premiers succès scolaires du duc d’Aumale : brillants examens du prince de Joinville à Brest, suivis de sa campagne â bord de la Sirène. — Voyage du duc d’Orléans et du duc de Nemours en Allemagne : projet de mariage du premier avec l’archiduchesse Thérèse; l’attentat d’Alibaud met fin aux négociations entamées. — Attentat de Meunier. — Tentative d’embauchage du prince Louis Bonaparte sur la garnison de Strasbourg. — M. Bresson négocie à Berlin le mariage du duc d’Orléans avec la princesse Hélène de Mecklcnbourg. — Célébration de ce mariage à Fontainebleau. — Ouverture des galeries de Versailles. — Mariage de la princesse Marie avec le duc Alexandre do Wurtemberg.

On comprendra que, pour retrouver mes souvenirs trop souvent effacés de la vie de la reine, j’aie besoin de me reporter vers ceux du règne de son mari. Si donc j’interroge ma mémoire sur les

événements de 1833, celte année se représente à mon esprit comme l’époque des premiers jours de calme et de prospérité qui aient recommencé à luire sur la France depuis le grand orage de 1830. Point de troubles sérieux qui éclatent sur aucun point du territoire; les débats parlementaires ont perdu quelque chose de leur extrême violence ; deux excellentes lois sont votées, celle sur les cent millions affectés à de grands travaux publics, ouvrage de M. Thicrs, celle sur l’instruction primaire, due à M. Guizot; on fait une chose peu prudente peut-être, mais flatteuse pour le sentiment général du pays,, en rétablissant la statue de Napoléon au sommet de sa colonne; la conquête d’Alger commence à s’affermir et à s’étendre ; l’influence française continue à être dominante en Belgique et à balancer celle de l’Autriche dans l’Italie méridionale, en même temps qu’elle prêle force en Espagne au testament de Ferdinand VII contre les prétentions de don Carlos ; la politique sagement constitutionnelle de Louis-Philippe est chaque jour mieux comprise de la nation, et la France libre et tranquille apparaît aux yeux de l’Europe en plein retour vers la vie normale des peuples civilisés.

Il va sans dire que dans tout cela il n’y a point de rôle pour la reine Marie-Amélie. Les événements agissent sur elle; elle n’agit point sur les

événements; mais s’il leur est donné si souvent, de la rendre malheureuse, il est bien naturel aussi que de temps en temps ils lui rapportent dans leur cours quelques débris du bonheur qu’elle a perdu. Ainsi arrive-t-il en 1833. Deux fois, laissant son mari aux travaux de la royauté, elle put, dans les mois de mars et de juillet, aller visiter sa bien-aimée fille à Bruxelles. Dans le second de ces voyages, elle eut la joie de la voir mettre heureusement au monde un fils, quelle ne devait pas longtemps conserver. La reine s’associa ensuite à une promenade véritablement triomphale que fit le roi dans les départements de la Normandie, accueilli par ces intelligentes et riches populations avec une sympathie qui témoignait de leur reconnaissance pour son dévouement aux intérêts du pays. Un peu plus tard la famille royale (j’allais dire la cour, si je ne me fusse souvenu que le roi Louis-Philippe avait proscrit ce mol) va jouir pour la première fois des splendeurs de la résidence de Fontainebleau, et la reine en fait les honneurs à quelques invités avec sa grâce accoutumée, %en même temps qu’elle se complaît dans les divertissements variés qu’elle y procure à ses enfants. Dans le cours de l’automne enfin, elle a l’inappréciable satisfaction de posséder aux Tuileries sa fille et son gendre venus auprès d’elle pour plusieurs semaines. Ainsi

voit-elle arriver le terme de cette année, sans qu’au milieu du régulier enchaînement de ses devoirs accomplis elle ait eu à ressentir d’autres grandes tristesses que celles-qui lui sont venues du château de Blaye.

Mais ce n’était là qu’une trêve et une trêve bien courte aux épreuves de la vie royale. Dès les premiers jours de 183/i, le calme n’était déjà plus qu’à la surface, et la menace de l’orage planait sur les belles fêtes des Tuileries. Peu s’en fallut que la reine, arrivée le 17 février à Bruxelles, n’en partît aussitôt, rappelée par les premiers symptômes de la grande insurrection lyonnaise; elle ne fut retenue que par les sages représentations de son gendre, qui lui fit craindre l’effet fâcheux que son retour précipité produirait sur l’opinion publique. Rentrée à Paris, elle n’eut pas longtemps à attendre l’explosion du vaste complot qui depuis quelque temps se préparait dans les conciliabules ténébreux des sociétés secrètes. Celle des Droits de l’homme , la plus formidable de toutes, à la veille d’être dissoute par le vote de la loi sur les associations, avait résolu d’engager la lutte sur les divers points du territoire qu’elle couvrait de ses affiliations, à Lyon, à Saint-Etienne, à Marseille, à Grenoble, à Lunéville, etc., en même temps qu’à Paris. 11 y avait prête à se lever toute

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une armée d’hommes provoqués chaque jour par des prédications incendiaires, non pas seulement au renversement de la monarchie, mais au nivel-! lement social et au plagiat sanglant de 1793. Munis d’armes, assujettis à une sorte de discipline, ces hommes devaient, au premier signal de leurs chefs locaux, déployer le drapeau de la république,. et par l’audace et la rapidité de leurs coups surprendre le gouvernement, qui ne pouvait être en mesure de les combattre en tant de lieux à la fois. Lyon, où avait déjà éclaté en 1831 une lutte violente entre les ouvriers et leurs patrons, voyait renaître à cette heure même dans ses murs cette guerre intestine des cités manufacturières; on en fit aisément une insurrection républicaine, et pendant cinq jours l’émeute y tint avec un indomptable acharnement contre quinze mille soldats. Elle y finissait quand elle commença à Paris, dans la soirée du 13 avril, au cri de vivent les Lyonnais.

« J’étais à ma toilette, raconte la reine, quand le roi est venu m’annoncer que l’on construisait des barricades, et qu’on tirait des coups de fusil dans la rue Saint-Denis. Chartres et Nemours sont arrivés, et, en apprenant cette nouvelle, sont allés aussitôt se mettre à la disposition du maréchal Lobau. Nous devions avoir à dîner soixante et dix

personnes, la plupart officiers appartenant aux

régiments que le roi avait passés en revue le matin; nous n’étions en tout que quinze, les militaires étant tous h leur poste... J’ai vu, en sortant de table, les grilles des Tuileries fermées, la cour occupée par des troupes et des canons en batterie.» Quel spectacle! quelles sinistres pensées à chaque moment éveillées par le bruit de la fusillade ! quel cri de douleur sympathique, en apprenant le sort du jeune Baillot, fils unique, enlevé h sa mère par un coup de pistolet reçu à bout portant, pendant qu’il portait un ordre du maréchal! « Le lendemain, à cinq heures du matin, continue la reine, on me dit que mes fils viennent de partir avec le maréchal pour aller à l’attaque des dernières positions des insurgés. Je les ai recommandés h la divine Providence, qui n’abandonne pas ceux qui ont confiance en elle. » Et cependant la nouvelle lui est apportée de la mort du capitaine Rey, officier de service qui dînait la veille à la table royale, puis de la blessure crue mortelle du capitaine de Pont de Gault, puis d’autres accidents de la lutte qui la font frémir, jusqu’au moment où elle voit revenir sains et saufs ses fils bien-aimés. Tout était fini, mais c’était une triste victoire, qui ne laissait après elle que des douleurs pour le présent et des anxiétés pour l’avenir.

Il y avait autre chose que des dangers, il y

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avait, des tracas et. des ennuis, contre lesquels l’âme du roi ne se trouvait pas toujours aussi ferme et aussi serein'e que contre les dangers. Il n’était de la mission ni du pouvoir de la reine de l’aider à sortir des embarras inhérents au gouvernement parlementaire; mais elle avait de douces paroles pour calmer ses petites impatiences, parfois d’insinuantes adresses pour donner à ses sentiments un autre cours, toujours une affectueuse sympathie pour le consoler. Il y eut alors toute une année de crises intérieures dans le cabinet, causées en partie par la difficulté des relations des ministres avec la Chambre des députés, en partie parcelle des relations des ministres entre eux; c’étaient, selon l’expression moitié sérieuse, moitié plaisante du roi, « des susceptibilités et des incompatibilités, qui créaient pour lui des impossibilités. » Au mois de juillet 183â, M. Thiers et M. Guizot poussent avec une obstination inconsidérée hors du cabinet la maréchal Soult, qu’ils accusent de les compromettre et de les gêner devant la Chambre; le vieux soldat quitte les Tuileries en pleurant, et les larmes de la reine, mêlées aux siennes, sont un baume pour sa blessure. Le roi a prédit à M. ThierS ■ et à M. Guizot qu’ils trouveront d’autres inconvénients et de plus graves chez le maréchal Gérard qu’ils ont mis à la tête du conseil, et sa prédiction

est justifiée au bout de trois mois par la démission du maréchal, plus amoureux de la popularité et surtout du repos que du pouvoir1. M. Dupin, trèsactif et très-habile à défaire les ministères et se rendant la justice de ne vouloir entrer dans aucun, imagine alors de tirer des entrailles du tiers parti l’incohérent assemblage d’hommes politiques qui a gardé dans l’histoire de ce temps le ridicule surnom de ministère des ti'ois jours. Force est au roi de se remettre à l’œuvre pour la fcjrmation d’un cabinet, et c’est l’ancien qui reprend la direction des affaires sous la présidence du maréchal Mortier2. Ce vaillant homme, rare exemple d’abnégation et de modestie, se reconnaît bientôt au-dessous de sa tâche, et c’est le signal d’une nouvelle et plus longue crise, dans laquelle il faut que la majorité de la Chambre des députés intervienne pour aider le roi à obtenir une solution. Celle-là du moins allait rendre au pouvoir près d’une année de stabilité 3. Le duc de Broglie devint président du conseil. Je ne me donne pas, en rappelant ces faits, le triste plaisir de décrier des hommes que je respecte, et encore moins des institutions qui, malgré leurs inconvénients, me paraissent les

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