CHAPITRE IV
Satisfaction causée à la reine par la réouverture de Saint-Germain l'Auxcrrois. — Motifs qui la laissent attachée à la paroisse de Saint-Roch : l’abbé Olivier. — Refus constant de la reine de permettre la publicité de ses œuvres de charité. — Incendie de la maison de la princesse Marie il Gotha. Les alarmos de sa mère sont dissipées par son arrivée à Paris. Elles renaissent après ses couches. — Naissance du comte de Paris. — Expédition contre le Mexique; le prince de Joinville reçoit le commandement de la Créole. — Départ de la princesse Marie pour l’Italie ; sa mort à Pise : ses funérailles à Dreux. — La coalition : tristes réflexions inspirées à la reine par cette manœuvre parlementaire. — Émeute du 12 mai : elle met fin à un long interrègne ministériel. — Clémence du roi envers Barbés. — La mort de M. Gallard affecte douloureusement la reine. — Rejet de la dotation demandée à la Chambre des députés pour M. le duc de Nemours : la reine en est profondément attristée et humiliée. — Chute du ministère du 12 mai : ministère du 1” mars 1 840. — Mariage du duc de Nemours avec la princesse Victoire de Saxc-Cohourg. — Le duc d’Orléans et le duc d’Aumale prennent part à l’attaque du Toniah de Mouzaîa. — Départ du prince de Joinville pour Sainte-Hélène. — La question d’Orient devient menaçante pour la paix de l’Europe. — Débarquement et arrestation du prince Louis Bonaparte à Boulogne. — Coup de vent essuyé par le roi sur le Véloc». — Attentat de Darmès. — Retraite de M. Thiers : formation du ministère du 29 octobre. — Naissance du duc de Chartres. — Le prince de Joinville conduit les restes de Napoléon aux Invalides : maladie prise par la reine à cette cérémonie. — Tranquillité de l’année 1841 : baptême du comte de Paris à Notre-Dame. — Élections de 1842. — Mort fatale du duc d’Orléans. — Récit de cette mort écrit par la reine elle-même.
L’administration de M. Molé plaisait à la reine. Non qu’avec lui, plus qu’avec aucun des minis-
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très qui l’avaient précédé, elle exerçât aucune influence dans les affaires : j’ai dit assez de fois que sa conscience repoussait cette prétention. Mais il y avait dans l’attitude et le langage de ce chef du cabinet quelque chose de digne et de grave qui lui semblait augmenter la considération du pouvoir; elle aimait en outre ses premiers actes, dans lesquels elle croyait voir un favorable augure pour l’avenir. C’était lui qui avait attaché son nom à l’événement heureux du mariage du prince royal ; c’était lui qui avait conseillé l’amnistie, et par cette mesure tempéré momentanément l’effervescence des passions révolutionnaires; il pouvait même, comme ministre dirigeant, réclamer sa part d’honneur dans la seconde expédition de Constantine, qui venait de réparer si glôrieusement le mauvais succès delà précédente. M. Molé s’était donné un autre mérite aux yeux de la reine en faisant les premiers pas dans une voie de réaction salutaire contre les excès impies qui avaient fait tache à la révolution de Juillet. Il avait rétabli dans la salle des audiences de la cour d’assises l’image du Christ., qui en avait été bannie par la victoire populaire de 1830. Il avait, avec plus d’éclat encore, vengé l’honneur de la religion, en rouvrant à la piété des fidèles l’église profanée et dévastée de Saint-Germain l’Àuxerrois.
J’ai besoin d’expliquer ici pourquoi la reine, si exacte en tout ce qui touchait aux observances religieuses, resta étrangère à cette ancienne paroisse des rois, qui était devenue la sienne depuis qu’elle résidait aux Tuileries. Dès son arrivée à Paris, en 1814, elle avait commencé à suivre les offices de Saint - Roch ; Saint - Germain l’Auxerrois étant fermé lorsqu’elle avait quitté le Palais-Royal, ses habitudes paroissiales étaient par la force des choses restées les mêmes, et bientôt un lien plus puissant que celui de l’habitude était venu l’attacher à l’église qu’elle fréquentait depuis vingt ans : l’abbé Olivier avait été nommé curé de Saint- Roch. Je ne fais entrer dans mon récit le nom de cet ecclésiastique que parce que je sais tout le bien que sa parole fit pendant huit ans à la reine et l’impression profonde qu’elle en a conservée toute sa vie. L’abbé Olivier ne lui avait pas plu tout d’abord; elle lui trouvait une vivacité d’allures et parfois une inconsidération de langage peu en accord avec l’habit sacerdotal. Mais quand elle vit par les efforts de son infatigable activité la paroisse entièrement transformée, les offices ayant pris un caractère de grandeur qu’ils n’avaient nulle part ailleurs dans Paris, les ressources spirituelles prodiguées aux fidèles, et la ferveur des ouailles répondant au zèle du pasteur; quand elle eut subi
pour sa part l’inconcevable empire qu’il exerçait du haut de la chaire sur le nombreux auditoire rassemblé pour l’entendre, elle compta parmi les meilleures chances de sa vie celle d’avoir rencontré un enseignement aussi solide et aussi fructueux pour son âme que l’était celui du curé de Saint- Roch. L’abbé Olivier a été de nos jours le modèle le plus accompli que j’aie connu de l’éloquence pastorale. 11 gouvernait son troupeau par la parole, parole facile, abondante, nourrie de l’Ecriture sainte, et s’élevant sans effort, quand le sujet le commandait, aux plus grandes hauteurs du dogme, pour redescendre avec la même aisance aux détails les plus familiers de la pratique. Il excellait dans l’homélie, expliquant l’évangile selon la méthode des Pères, avec une richesse de développement et un bonheur d’expression également merveilleux. Ce qui en faisait un prédicateur selon le cœur de la reine, c’est que dans ses discours il n’y avait rien qui visât à l’effet, rien qui sentît la pompe oratoire; il instruisait, il émouvait simplement, naturellement; sa parole était véritablement le ~>ain quotidien rompu à son auditoire, et de ce qu’il avait dit il y avait toujours quelque chose d’excellent à emporter. Chaque fois qu’elle le pouvait, la reine, en rentrant chez elle, rédigeait les analyses des sermons de l’abbé Olivier, de ceux
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surtout qu’il prêchait pendant les retraites, et dans lesquels son éloquence était plus que jamais pénétrante. Bien souvent dans l’exil, alors que la parole de Dieu lui manquait sur la terre étrangère, il est arrivé à l’auguste bannie de relire ces analyses, avec les réflexions dont elle les avait accompagnées, et il y avait quelque chose qui tantôt la charmait, tantôt l’attristait, mais toujours lui profitait dans cette lecture.
Parmi les personnes qui entouraient la reine, beaucoup vers ce temps lui reprochaient de manquer de ce savoir-faire royal, de ce charlatanisme de bon aloi, qui se fait honneur devant le public des largesses de la charité. On eût désiré qu’elle fît aux convenances de la politique le sacrifice de l’humilité chrétienne, et qu’en laissant publier tout ce qu’elle répandait de bienfaits parmi les pauvres, elle vengeât la royauté des calomnies dont on empoisonnait l’esprit des classes inférieures. La reine s’y refusa toujours; elle ne connaissait pas vieux manières d’être humble et charitable ; elle ne voulut jamais l’être que selon l’Évangile. Pas davantage ne consentit-elle à faire parade de philanthropie, en acceptant le patronage officiel de certaines institutions de bienfaisance publique, qui eussent aimé à se parer de son nom. Je ne sache que la Société maternelle dont elle ait accepté et
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exercé réellement la présidence. Les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, qu’elle avait établies à Neuilly, étaient les seules confidentes des aumônes et du bien de tout genre que sa compatissante bonté faisait dans cette commune. Quelque infortune qu’elle ait soulagée, jamais le secret n’en a été trahi par elle. C’est par M. Andryanne, le compagnon de captivité de Silvio Pellico, qu’on a appris qu’il lui était redevable de sa délivrance.
Il en coûta de longs et patients efforts à la reine pour arracher cette grâce à l’empereur, son beaufrère, qui croyait devoir à sa conscience et à l’intérêt de ses peuples d’être sans miséricorde pour les coupables de menées révolutionnaires. Elle ne travailla pas moins activement en faveur , d’un de ses compatriotes proscrits, le commandant Poerio, frère de celui dont les souffrances ont si tristement accusé Ferdinand IT devant l’Europe. Non-seulement cet officier dut à la reine son grade dans la légion étrangère, mais il n’y a sorte de bontés dont elle n’ait été prodigue envers lui et sa famille. J’en dirais bien plus long sur ce chapitre, si je pouvais tout dire et si je n’avais beaucoup oublié.
L’an 1838 fut peu fertile en émotions politiques. L’administration de M. Molé vécut d’une vie précaire, mais assez tranquille; elle eut seulement le
Ion de préparer elle-même sa chute en recourant, pour se fortifier, à des élections qui n’eurent pour résultat que de l’affaiblir. C’était beaucoup pour la reine que toute une année de bonace , .après les agitations de la plupart de celles qui avaient précédé : malheureusement il ne lui fut pas donné d’en jouir sans trouble; les inquiétudes lui vinrent du sein de sa famille. Elle apprit, vers la fin du mois de janvier, qu’un incendie avait détruit à Gotha la maison de sa fille, et qu’on n’avait eu que le temps de l’enlever de son lit et de la transporter, à demi nue, par un très-grand froid, dans une habitation voisine. Cette nouvelle laissa pour quelque temps la reine dans une vive anxiété. Elle se rassura en voyant six semaines après la princesse Marie arriver aux Tuileries, sans que l’état de sa poitrine parût aggravé. Elle trouva seulement sa fil le non pas changée pour elle, bien au contraire, mais pour le monde, auquel elle ne savait montrer qu’un visage triste et une sorte de morosité silencieuse. Cette sombre teinte de mélancolie s’éclaircit toutefois lorsque, sous un brillant soleil du mois de mai, elle alla prendre possession à Neuilly du pavillon de Würtemberg, que son père avait fait, rranger pour elle avec un goût et une élégance, qui la charmèrent. Elle se sentit à l’aise au milieu de la bienfaisante tranquillité de la campagne, et
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attendit là, calme et recueillie, le terme de sa grossesse. La reine aussi attendait ce terme, mais son expérience ne lui permettait pas l’entière sécurité qu’elle voyait à sa fille et à son gendre. Les couches, quoique heureuses', furent suivies d’un sentiment de faiblesse qui allait presque à l’anéantissement, et qui ne dura pas moins de trois semaines. On en conçut quelque alarme. Vers la fin du mois d’août cependant les forces revinrent si subitement et si complètement à la jeune accouchée, que la reine n’eut plus d’ objection au départ pour le château d’Eu, où le roi était toujours pressé d’aller prendre ses vacances. Restée à Neuilly avec son mari, la princesse se trouva assez forte pour se faire relever le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge, et jour aussi de sa propre fête. Elle raconta à sa mère, avec l’effusion de la joie la plus pure, toutes les sensations qu’elle avait éprouvées dans cette pieuse cérémonie, aimant à y mêler le souvenir qui lui était revenu de la prière faite en commun avec sa sœur, dans cette même chapelle, au pied du même autel , le jour de leur première communion. Courte jouissance, hélas! car bientôt les germes du mal qu’elle recélait dans son sein se développèrent avec une triste évidence; elle-