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même, sans le dire, se sentit atteinte, et lorsque les deux reines arrivèrent successivement à Neuilly, l’une d’Eu, l’autre de Laeken, elles furent elfrayées du sinistre amaigrissement de la princesse Marie, et de l’altération profonde des traits de son visage. Il fut résolu qu’elle irait passer l’hiver en Italie. Le 3 novembre au matin, elle quitta le palais des Tuileries pour se rendre à Fontainebleau, où le roi l’avait précédée la veille, et ce fut là qu’elle dit à sa famille un adieu qui devait être le dernier.
Avant d’en venir au douloureux récit de sa fin, il faut que je fasse un pas en arrière pour rappeler un événement qui fut heureux alors pour la famille royale, et qu’on croyait devoir l’être pour la France. Le 24 août, madame la duchesse d’Orléans était accouchée d’un fils, et le roi s’était plu à donner au nouveau-né un titre que nul n’avait porté depuis le fondateur de la dynastie, le titre de comte de Paris. Paris, par l’organe de ses magistrats, applaudit à la pensée royale ; mais ce fut tout : la pensée populaire ne répondit point à celle du monarque; le temps n’était plus aux souvenirs de l’ancienne royauté. La bouderie dans laquelle s’obstinait M. de Quélen, depuis le pillage de l’archevêché , ne permit pas que le comte de Paris fût sur le moment baptisé en pompe à Notre-
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Dame, comme il appartenait au premier-né de l’héritier de la couronne. Le roi résolut d’attendre. Le conseil des ministres venait, à cette heure même, de décider l’envoi d’une expédition navale contre le Mexique pour demander raison au président Bustamente des torts répétés faits par son gouvernement aux intérêts français. Le prince de Joinville, revenu depuis quelques semaines d’une campagne de près d’une année, qu’il venait de faire, comme lieutenant de vaisseau, à bord de V Hercule, obtint de son père la faveur de prendre part à cette expédition. La corvette la Créole fut mise sous ses ordres. Il partit emportant la joyeuse émotion d’un premier commandement, et laissant à sa mère des alarmes qu’il plut à, la Providence de ne pas justifier.
C’était assez pour elle de la sollicitude douloureuse avec laquelle elle suivait la princesse Marie dans son voyage. Ce voyage se fit d’abord sans trop de souffrances; la malade, arrivée à Cannes, sembla même ressentir un heureux changement. Sous l’influence de ce ciel si pur et de cette tiède atmosphère, à la vue de toutes les magnificences qu’étale la nature dans la belle contrée des Alpes maritimes, ses forces se ranimèrent, son imagination se réchauffa, et elle écrivit à sa mère une lettre, dans laquelle, oubliant sa santé, elle ne par-
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lait que du ravissement qu’elle éprouvait. « Je n’ai rien vu, disait-elle, de magnifique comme la route de Cannes jusqu’au delà, de Nice. A droite, à. vingt pas, la mer; à gauche, des campagnes, des bois d’orangers, non pas chétifs et rabougris, mais de dix-sept à vingt pieds de haut, puis des montagnes boisées, et pour fond d’autres montagnes couvertes de neige, le tout éclairé par un soleil brûlant... Chaque pas, chaque coup d’œil, chaque respiration est une jouissance , et quand je pense qu’après-demain je serai fixée dans ce climat, dans ce pays, au milieu de cette végétation, pour me reposer et me guérir, il me semble que c’est déjà à moitié fait. » Cette illusion ne dura guère. A peine établie à la villa Albaro, près de Gcnes, la princesse y fut saisie si violemment par l’âpreté du vent de mer, qu’il fallut la transporter en toute hâte sous le ciel plus doux de Pise. Comme il est trop ordinaire en ces cruelles maladies, quoique mourante, elle supporta à merveille ce dernier voyage. Elle arriva à Pise dans un état qui rendit à elle et à son mari un rayon d’espérance. Ce mieux trompeur se soutint même plusieurs jours. Elle put sortir en voiture, et visiter la place où s’é lèvent les quatre illustres monuments de Pari italien au moyen âge, le Dôme, le Baptistère, la Tour penchée et le Campo-Santo. Elle eût bien
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désiré franchir le seuil de ce mausolée splendide de tant de générations, où, dans un des rêves poétiques de sa première jeunesse, elle avait placé sa sépulture; elle ne put que faire le tour extérieur des murailles. C’en était assez pour donner un dernier éveil à son imagination : inspirée par ta pensée des grandes fresques du Giotto et d’Orcagna, elle ressaisit ses crayons d’une main défaillante, et se mit à tracer deux idéales figures de la Vierge et de l’enfant Jésus. Saint et touchant adieu qu’elle disait à l’art! Le flambeau de la vie venait de jeter ses dernières lueurs et n’avait plus qu’à s’éteindre.
M. le duc de Nemours arriva le 22 décembre à Pise. Il était chargé de porter à la malade les dernières paroles et les embrassements de sa famille, et, s’il en était temps encore, de la préparer à la visite de sa mère et de ses soeurs. Il ne put qu’assister à sa fin. Ce fut lui qui eut à remplir l’austère devoir de lui annoncer que les médecins ne croyaient plus à sa guérison. Le 1er janvier, jour de fête solennelle, elle satisfit, en communiant, au plus cher besoin de son cœur; le lendemain, assurée qu’il ne lui restait plus que des heures à vivre, elle montra 'un pieux empressement à recevoir l’extrême onction. Il était quatre heures de
l’après-midi ; à cinq heures et demie elle eut un si
violent étouffement qu’on la crut morte. Ce n’était autour de son lit que larmes et sanglots. Tout à coup sa voix retentit avec une force qui fait très-
saillir les assistants. Epuisée et mourante il n’y a qu’un instant, elle a retrouvé une sorte d’énergie surnaturelle; sa parole est redevenue ferme et nettement accentuée ; ses yeux brillent de leur éclat le plus vif, et il y a sur son visage une expression de beauté tout idéale; Dieu lui donnait, à son heure dernière, une de ces extases qu’il envoie quelquefois aux âmes saintes, et qui marquent leur passage de la terre au ciel, du temps à l’immortalité. Ce qu’elle dit à cet instant solennel fut prononcé avec une onction si pénétrante et une si haute majesté, la foi donnait à son langage quelque chose de si inspiré , qu’on ne saurait le répéter sans l’affaiblir. Le moment vint cependant où elle fut tirée de sa céleste vision par le retour de ses souffrances. « Mon Dieu, dit-elle avec un accent étouffé, une troisième agonie ! Je ne pourrai plus la supporter... Je souffre trop. » Il fallut que le prêtre redoublât ses pieuses exhortations pour l’aider à soutenir cette suprême angoisse. Comme il s’était arrêté un instant : « Le prêtre, reprit-elle d’une voix entrecoupée, le prêtre, parlez!... » tant les discours de la religion en ce moment même avaient de puissance pour enchanter ses douleurs !
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Depuis lors on cessa d’entendre les sons affaiblis que de temps en temps elle essayait de murmurer. Seulement, vers huit heures, M. le duc de Nemours l’ayant embrassée au nom de la reine : « Oui, » dit-elle, et ce fut sa dernière parole. Elle avait plusieurs fois baisé le crucifix en y attachant amoureusement ses regards; comme le mouvement de ses lèvres semblait le redemander, on le lui offrit... ses lèvres glacées ne purent se serrer, et elle défaillit dans cet acte suprême de piété envers son Dieu. Ses yeux seuls disaient encore la religieuse extase où l’entretenaient les paroles du prêtre. Elle rendit ainsi sans effort et sans souffrance son dernier soupir... Et son noble frère écrivait à la reine : « Nous avons perdu un ange sur la terre, mais une sainte est au ciel. »
Je n’ai point h raconter ses funérailles; je n’ai point à rappeler le triste empressement avec lequel, de Toulon à Dreux, à travers une partie si grande du territoire français, les populations accoururent pour saluer de leurs regrets et accompagner de leurs prières les restes mortels de la fille du roi; je ne retracerai pas davantage les scènes de deuil que vit la chapelle de Dreux. Je ne dois parler ici que de la reine, et la reine ne fut pas à Dreux. Cette perte, quoique attendue, lui brisa le coeur; sa douleur fut immense; mais pour une âme reli-
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gieuse comme la sienne, une mort aussi sainte portait avec elle sa consolation. « Que je serais heureuse de mourir comme elle! » me dit-elle alors, et m’a-t-elle depuis répété plus d’une fois. Je vis, à son arrivée à Paris, la reine des Belges, qui, sur la fatale nouvelle, était accourue au sein de sa famille. Je lui parlai de sa mère. « Ma mère, me jépondit-elle, elle n’est plus sur la terre. Elle est dans le ciel. » Et je ne saurais dire quelle ineffable douceur se mêla à l’amertume des larmes maternelles lorsque, dix-huit mois après, Monsignor délia Fanteria, qui avait assisté la princesse Marie à ses derniers moments, dit à la reine ces propres paroles : « Je ne prie pas pour elle, je l’invoque comme une sainte. »
Les personnes royales ne s’appartiennent pas à elles-mêmes. Sous le coup des infortunes domestiques, elles n’ont pas la ressource, ordinairement permise aux conditions privées, de se dérober aux regards publics et de pleurer à l’écart. Le soin des affaires d’un Etat n’admet point d’intermittence ; quand on en porte le fardeau, il faut, avec la mort dans l’âme, faire bonne mine à des hommes qu’on aimerait à ne pas voir, à des choses dont on aimerait à ne pas entendre parler, et parfois, à force de tracas et d’ennuis, oublier malgré soi sa douleur : c’est ce qui arriva au roi le lendemain du jour où il
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venait de mettre sa fille au tombeau, et je n’ai pas besoin d’ajouter que le contre-coup de ce qu’éprouva le roi se fit ressentir nécessairement à la reine. Au moment même du retour de Dreux, la grande intrigue de la coalition triomphait dans la Chambre des députés, et le ministère de M . Molé était obligé de donner sa démission. Plutôt que de l’accepter, le roi se résigna à interroger le pays par de nouvelles élections, mesure hasardeuse^ après une dissolution faite trois mois auparavant1 2. Le résultat fut contraire au cabinet qui se retira, et l’on entra alors dans une crise ministérielle, la plus longue et la plus laborieuse d’un règne qui en vit tant d’autres. Elle dura plus de deux mois*.
Les détails n’en seraient pas ici à leur place; il est toutefois une circonstance que je suis obligé de mentionner. Cet interrègne du pouvoir parut à la reine un événement d’une si grave et si triste singularité, qu’elle entreprit d’en écrire jour pur jour l’histoire 3. Je vois dans ce récit à quel point les sentiments du roi se reflétaient dans son âme ; j’y vois combien elle gémissait de voir « un ministère faible, il est vrai, et servi par des agents sub-
1. La Chambre, dissoute le 2 février 1839, avait été élue au commencement de novembre 1838.