Ce morceau d’histoire a plus de cinquante grandes pages
alternes corrompus, mais honnête et ayant rendu la France au dedans heureuse et tranquille et fait au dehors des choses honorables, culbuté par une union monstrueuse d’amours-propres, de vanités et d’ambitions déçues. » J’y lis enfin ces mots remarquables : « Je voudrais pouvoir couvrir d’un voile, pour l’honneur de mon pays, les manœuvres et les intrigues auxquelles ont donné lieu des deux côtés les élections. » Au fond, ce qui domine dans ces pages, c’est le dégoût et la tristesse qu’inspire à la reine la tâche imposée à son mari de traiter avec les calculs étroits des convenances personnelles, là où elle eût voulu qu’il n’eût à traiter qu’avec le patriotisme et le désintéressement. Une émeute insensée, qui éclata dans les rues de Paris, encouragée par la vacance prolongée du pouvoir, mit fin, comme par rencontre, à cette crise interminable. La tentative révolutionnaire de Barbés donna naissance au ministère du 12 mai 1839.
Il se passa alors à Neuilly une scène d’un trèsgrand intérêt. L’audacieux chef républicain ayant été condamné à mort 1 par la cour des pairs, sa sœur vint en larmes se jeter aux pieds du roi, et lui demander sa grâce. Le roi, toujours facile à pardonner, la lui promit « s’il pouvait l’obtenir ».
I. Le 13 juillet, comme un des auteurs du meurtre du lieutenant Drouineau.
C’était le langage d’un monarque constitutionnel, et ce ne fut pas en effet sans beaucoup de peine qu’il obtint de pouvoir suivre le mouvement de son cœur. Deux jours se passèrent durant lesquels ses ministres réunis en conseil persistèrent unanimement à combattre sa volonté, en même temps qu’ autour de lui, dans sa maison, ses plus fidèles serviteurs, les uns tout haut, les autres à voix basse, protestaient contre la clémence, comme contre une des fautes politiques les plus désastreuses. Le roi, pour commettre cette faute, si c’en fut une, eut le bonheur de trouver des complices dahs sa famille, et le premier de tous fut la reine.
Après tant de pénibles secousses qui duraient depuis plus dô sept mois, l’âme et le corps avaient besoin chez elle d’un peu de repos ; elle alla le chercher d’abord au château d’Eu, ensuite dans celui de Fontainebleau. La perte récente et douloureuse qu’on avait faite dispensait de l’assujettissement et de la fatigue des fêtes et des grandes réceptions. Il y avait seulement à Fontainebleau un camp de manœuvres que commandait le duc de Nemours, et dont les officiers durent de temps en temps être reçus au château. Ce fut dans ce camp que le duc d’Aumale, qui venait d’achever avec grand éclat ses études classiques, commença sa vit militaire ; il passa sans intervalle
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des bancs du collège sous la tente du capilaine d’infanterie. Il ne fut pas donné cependant à la reine de goûter là jusqu’au bout la paix qui lui était si nécessaire ; elle reçut à Fontainebleau le dernier jour de septembre une nouvelle qui lui causa un profond chagrin. M. Gallard venait de mourir. C était pour elle une très-grande perte. M. Gallard n’était pas seulement depuis plus de quinze ans le dépositaire des secrets de sa conscience, c’était un ami, un conseiller éclairé et sûr à qui, dans mainte circonstance difficile, elle était heureuse de recourir. Ce sage prélat n’était pas moins apprécié du roi, qui, ayant reconnu chez lui un rare esprit de discernement, s’abandonnait presque exclusivement à ses conseils pour le choix des évêques. De là l’excellence du plus grand nombre de ces choix. M. Gallard avait été récemment promu à la coadjutorerie de Reims, et le siège de Paris lui était destiné. M. de Quélen, qui depuis assez longtemps était très-malade et qui voyait sa fin s’approcher, témoigna un vif regret de la mort de son vénérable confrère. « C’était lui, dit-il, qui devait me succéder; je le savais, et j’étais heureux de cette espérance. » M. de Quélen ne lui survécut que de trois mois.
Ni le départ du prince de Joinville pour le Levant, où commençaient à se passer de très-graves
LES TUILERIES
événements, ni la promenade militaire du duc d’Orléans aux Portes de fer n’agitèrent beaucoup la reine accoutumée désormais à se priver de ses fils pour le service du pays; il lui survint une tout autre souffrance, une de celles contre lesquelles elle se sentait le moins de courage. La Chambre des députés rejeta le projet de loi par lequel une dotation lui était demandée pour M. le duc de Nemours1. Il y avait eu mauvais vouloir, sinon mauvaise foi, dans l’appréciation, faite au sein de la commission de la Chambre, des revenus de la liste civile et du domaine privé : il y eut insulte à la couronne dans le refus de délibérer sur les articles de la proposition qui émanait d’elle. On donnait raison par ce silence dédaigneux aux bruits calomnieux répandus sur l’insatiable a-varice du roi ; on lui imprimait sur le front une véritable flétrissure. Les ministres tombèrent les yeux fermés dans un piège tendu sur leurs pas. Je ne saurais trouver de termes pour dire à quel point la reine se sentit blessée au cœur : c’était, à ses yeux, une des plus mortelles atteintes que pût recevoir la royauté, et son sentiment ne la trompait pas. L’événement qui avait donné lieu à la demande de dotation ne s’en accomplit pas moins. Le 27 avril 1840, M. le duc de Nemours épousa au