‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 66 sur 98 · Commissaire de police · texte numérisé non relu

Commissaire de police

LES TUILERIES

Notre voiture s’est arrêtée, nous sommes descendus précipitamment et nous sommes entrés dans l’auberge, où nous avons trouvé dans une petite chambre, sur un matelas étendu par tefre, Chartres qu’on saignait en ce moment... »

J’omets ici une longue suite de détails, la plupart relatifs aux efforts inutiles faits pour rappeler le mourant à la vie.

« Le râle venait de commencer. « Qu’est-ce

« que cela ? » me dit le roi. — Je lui ai répondu : « Mon ami, c’est le râle. De grâce, qu'on aille cher- « cher un prêtre, que mon pauvre enfant ne meure « pas comme un chien. » Et je suis allée un moment dans la petite chambre à droite, où je me suis jetée à genoux, et ai demandé à Dieu du fond de mon âme, s’il voulait une victime, de me prendre, et de conserver notre si cher enfant... Peu après, est arrivé le docteur Pasquier ; je lui ai dit : « Monsieur, vous êtes un homme d’honneur, si « vous croyez le danger imminent, je vous prie de « meledire, pour que mon enfant reçoive l’extrême « onction. » Il a baissé la tête et il m’a dit: « Ma- « dame, il en est temps. » Le curé de Neuilly est entré, et lui a administré le sacrement, pendant que nous étions tous à genoux , à l’entour de ce

grabat, pleurant et priant. J’ai détaché de mon cou une petite croix, contenant une parcelle de la vraie croix, et je l’ai mise dans la main de mon pauvre enfant, pour que ce Dieu sauveur ait pitié de lui dans son passage pour l’éternité... M. Pasquier s’est levé et est allé parler à. l’oreille du roi. Alors ce vénérable et infortuné père, le visage inondé de larmes, s’est agenouillé auprès de son aîné, et l’embrassant tendrement s’est écrié : « Ah ! « si c’était moi, au lieu de lui !... » Je me suis approchée aussi, et je l’ai embrassé trois fois, pour moi, pour Hélène, pour ses enfants. J’ai mis sur sa boucfie la petite croix, signe de notre rédemption, et je l’ai ensuite posée et laissée sur son cœur. Toute la famille l’a embrassé successivement, et chacun est retourné à sa place... Cependant la respiration est devenue inégale ; elle a été interrompue deux fois et a repris : j’ai demandé alors que le prêtre rentrât pour dire les prières des agonisants. A peine s’était-il mis à genoux et avait fait le signe de la croix, que mon cher enfant a fait une dernière et profonde inspiration, et que son âme belle, bonne, généreuse et noble a quitté son corps... Le prêtre, sur ma demande, a dit un De profundis ; le roi a voulu m’entraîner, mais je l’ai prié de me permettre d’embrasser une dernière fois ce fils chéri, objet de

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ma plus vive tendresse. J’ai pris dans mes mains cette tête si chère, j’ai baisé ses lèvres toutes froides et décolorées, j’ai posé dessus la petite croix, et je l’ai emportée, en disant un dernier adieu à celui que j’aimais tant, que j’avais peutêtre trop aimé. Le roi m’a emmenée dans la chambre voisine ; je me suis jetée à son cou ; nous étions malheureux ensemble; notre irréparable perte nous était commune, et je souffrais autant pour lui que pour moi. Il y avait foule dans cette petite chambre; je pleurais, je parlais, j’étais hors de moi. Je ne me souviens que du malheureux

maréchal Gérard, dont je comprenais alors toute l’infortune *.

« Au bout de quelques minutes, on a dit que tout était prêt. Le corps avait été placé sur un brancard couvert d’un drap blanc. Il était porté par quatre hommes de la maison, et soutenu par deux gendarmes. On est sorti par la porte cochèrc de l’écurie; il y avait en dehors une foule immense. Deux bataillons du 2ft et du 17e léger, qui naguère avaient passé avec lui les Portes de fer et forcé le col de Mouzaïa, bordaient la haie, et ont continué avec nous. Nous avons tous suivi à pied le corps inanimé de ce fils bien-aimé, qui peu d’heures

I. Le maréchal avait récemment perdu son fils aîné, le jeune Cyrus Gérard.

auparavant arrivait sur cette route, plein de santé, de force, de bonheur, d’espérance, pour embrasser ses parents, plongés à présent dans une immense douleur. Nous l’avons ainsi porté et déposé dans notre chère petite chapelle, où quatre jours auparavant il avait entendu la messe avec toute la famille. »

Le récit de la reine s’arrête là. Elle ne dit pas les longues heures qu’elle alla passer dans cette chapelle, à genoux, près du cher défunt, tout le temps qu’il put rester la face découverte ; elle ne dit pas cette dernière visite que le roi et elle lui firent au milieu de la nuit et le dernier baiser que . tous deux déposèrent sur le front glacé de leur fils, un instant avant que se fermât sur lui le cercueil; elle ne dit pas la psalmodie lugubre de l’office des morts, ne discontinuant ni jour ni nuit, pendant des semaines entières, et tous les membrés de la famille royale, ainsi que leurs amis et leurs serviteurs, se succédant là sans interruption pour prier et pleurer; elle ne dit pas (comment auraitelle pu le dire?) ce que fut le moment où il lui fallut se séparer de ce cercueil, auprès duquel elle s’était accoutumée à vivre, ses sanglots, ses cris, les emportements de son désespoir, scène déchirante à laquelle le roi seul parvint à l’arracher, quoi-

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qu’il fût abandonné de ses forces presque autant qu’elle l’était elle-même. Ce ne fut pas chose permise à la reine de voir le cortège funèbre s’acheminer lentement de Neuilly à Paris, au milieu des populations muettes et consternées ; elle n’assista pas au deuil de la grande cité, deuil universel, dans lequel les mauvaises passions se sentirent elles-mêmes obligées au silence; elle n’eut pas le spectacle triste et imposant de tous les corps de l’État rassemblés à Notre-Dame dans le sentiment d’une douleur commune. Elle resta à Neuilly avec le roi et ses fdles. Mais cinq jours après *, à Dreux, elle ne se refusa aucun des plus douloureux détails de la cérémonie, et tout étant consommé, seule, après tous, elle voulut encore aller dire un suprême adieu à la pierre sépulcrale qui couvrait les restes de son fils : dans cet autre monde, où ses pensées ne pouvaient pas ne pas le suivre, il n’y a point de témérité à supposer qu’elle le recommanda aux prières fraternelles de celle que trois ans auparavant elle avait déposée dans ce même caveau.

Je ne voudrais point placer ailleurs qu’à la suite de ce récit une parole de la reine 3Iarie-

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