‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 69 sur 98 · Le prince Philippe de Saxe-Cobourg, né le 28 mars · texte numérisé non relu

Le prince Philippe de Saxe-Cobourg, né le 28 mars

Le duc d’Alençon, né le 12 juillet 1844;

La princesse Françoise (duchesse de Chartres), née le 44 août 1844;

Le duc Louis-Auguste de Saxe-Cobourg, né le 9 août 4845;

Le duc de Penthièvre, né le 4 novembre 1 845 ;

Le prince de Coudé, né le 15 novembre 1845;

La princesse Marguerite, fille de M. le duc de Nemours, née le 16 février 4 846;

i a princesse Clotilde de Saxe-Cobourg, née le 8 juillet 1846.

LES TUILERIES

pas, pour aimer ces innocentes créatures, qu’ellesmêmes eussent appris à la connaître et à l’aimer. Elle avait, pour lui emprunter son propre langage, elle avait l’amour du maillot. C’était un bonheur pour elle de prendre ces petits êtres des mains de leurs nourrices, de les remuer, de chercher dans leurs yeux un regard, sur leurs lèvres un sourire, d’épier le premier éveil de leur intelligence. Quand ils étaient devenus un peu plus grands, et qu’ils / commençaient à marcher, elle se faisait un plaisir de les conduire au roi, et le roi voulait que, sur les bras de leurs bonnes, ils vinssent, ne fût-ce que pour quelques minutes, prendre leur place au dîner de famille, le jour de sa fête, afin que la réunion fut complète. 11 va sans dire que les tendresses de la vénérable aïeule ne s’épuisaient pas toutes sur les babies. Chaque fois que la reine des Belges venait h Paris, elle savait qu’amener ses enfants avec elle était ce quelle pouvait faire de plus agréable pour sa mère. Et ces enfants, qui sont aujourd’hui des hommes et des pères de famille, ont gardé de la bonté affectueuse de la reine envers leurs premières années un souvenir qui ne s’effacera jamais. J’ai eu plus haut l’occasion de dire ce qu’elle était pour les deux fils du duc d’Orléans et comment elle doublait auprès d’eux leur mère. Mais je n’ai pas dit encore ce qu’elle était

pour un autre de ses petits-enfants, pour le fils de la princesse Marie, le jeune Philippe de Wurtemberg. Non-seulement elle l’aimait de tout son amour pour la fille qu’elle avait perdue, mais elle se croyait obligée envers lui à tous les devoirs de la maternité. Elle n’avait fait pour ses propres fils rien de plus que ce qu’elle fit pour cet enfant, veillant sans cesse sur sa santé, sur les premiers développements de son caractère, sur les commencements de son éducation religieuse, sur tout ce qui eût fait l’objet des sollicitudes de sa mère, si Dieu la lui eût conservée. Elle mit le comble à ses bienfaits maternels en lui donnant un excellent précepteur, qui tout d’abord exerça sur lui une trcs-hcureuse influence, mais à qui la grande catastrophe de cette époque ne permit malheureusement pas de mener jusqu’au bout sa tâche.

Je ne voudrais point faire honneur à la reine Marie-Amélie d’une clairvoyance politique dont elle n’a jamais recherché le mérite. Il est certain cependant qu’elle fut très-prompte en 1847 à pressentir l’orage qui approchait, et que les inquiétudes dont elle commença d’être agitée étaient mieux fondées que le confiant optimisme du 'roi et doses ministres. Les conversations de ses fils la troublaient, mais en même temps l’éclairaient en lui apportant les bruits du dehors. Elle avait été

les tuilbries.

frappée de la saisissante et triste vérité d’un mot qui fut prononcé alors, mot prophétique d’une révolution : « La France s’ennuie. » Elle avait timidement et inutilement insinué au roi la nécessité de changer le cabinet pour satisfaire au vœu du pays, qui demandait d’autres hommes et d’autres choses. L’agitation séditieuse des banquets et leur caractère de plus en plus révolutionnaire donnaient chaque jour plus raison à ses alarmes et à ses conseils, qu’elle s’abstenait toutefois de renouveler. Une autre circonstance enfin lui paraissait être du plus sinistre augure. L’opinion de la bourgeoisie parisienne, naguère encore si affectionnée, était à ce point égarée qu’elle cherchait des griefs contre le gouvernement dans des faits auxquels il était entièrement étranger; il ne survenait rien qui ne fût occasion d’insulte ou de mépris pour la royauté ; peu s’en fallait qu’on ne fît rejaillir sur elle l’horreur inspirée par le crime du duc de Praslin. La reine ne se méprenait pas à la gravité de tous ces symptômes; elle se taisait, mais elle était tristement préoccupée , comme si à chaque instant elle eût senti la terre trembler sous ses pas. Rien du reste'n’avait été changé aux habitudes royales : établissement à, Saint-Cloud vers la fin de juillet, séjour à Eu, visite au camp de Compiègne, et finalement voyage à la Ferté-Vidame. Il y eut dans

ce dernier voyage un incident digne d’une mention particulière. Le roi eut la pensée d’aller voir le monastère de la Grande Trappe, maison mère de ce saint institut. Cette visite, intéressante pour le roi et pour ceux qui l’accompagnaient, eut pour la reine un charme sans égal. La simple majesté de l’office des trappistes, leur pieux anéantissement au pied de l’autel, la magnifique harmonie de leur Salve Regina la touchèrent profondément ; elle eut ensuite l’édifiant spectacle de la procession de tous ces frères, avec leur maintien grave et recueilli et la calme sérénité de leur visage; elle parcourut avec une vive émotion de curiosité le goitre, les lieux réguliers et les vastes dépendances du monastère ; elle entendit de la bouche du Père abbé le récit des merveilles de patience et d’industrie qui, depuis vingt ans, avaient changé un désert en des champs et des prairies de la plus parfaite culture, et elle partit pleine de respect et d’admiration pour ces religieux, hommes de prière et de travail, ne vivant que pour le ciel, et ne s’en rendant pas moins utiles à la terre. La visite de la Trappe fit du bien à la reine; elle avait mo/nentanément oublié dans cet asile du silence et de la paix les agitations de la politique, elle s’était éloignée des hommes et rapprochée de Dieu.

Un événement douloureux pour la lamille royale.

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!a mort de Madame Adélaïde, suivit presque immédiatement le retour de Saint-Cloud aux Tuileries. Cette excellente princesse était depuis quelque temps dans un état de santé très-précaire; il y avait cinq ou six jours qu’elle n’avait paru au salon de la reine; mais rien de particulier ne semblait annoncer que sa fin fût imminente. Le soir du 31 décembre, dans un de ces affaissements qui lui étaient devenus habituels, elle s’endormit pour ne plus s’éveiller. Le roi, accompagné de toute sa famille, la conduisit à Dreux, et après qu’elle eut pris dans le caveau funèbre la place qui l’attendait, un triste adieu fut dit à ces chères sépultures, près desquelles une seule fois encore la reine devait venir prier; on verra dans quelle circonstance! Lorsque, quelques semaines après, la révolution de Février fut accomplie, il n’y eut aucun des augustes exilés qui ne se dît que c’avait été une faveur de la Providence envers Madame Adélaïde de l’avoir retirée de ce monde à l’heure où elle l’avait fait, et de lui avoir ainsi épargné un coup qu’elle n’aurait pas eu la force de supporter.

Je n’ai pas besoin de dire que la reine se fit un devoir, en redoublant auprès du roi l’assiduité de son dévouement, de lui adoucir la perte qu’il venait de faire. Elle se porta à ce devoir avec d’autant plus d’empressement qu’elle voyait les circon-

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stances s’aggraver et la crise se précipiter. La session des Chambres venait de s’ouvrir; la discussion de l’adresse dans celle des députés promettait d’être très -orageuse, et, ce qui ôtait plus grave encore, le parti républicain préparait dans le douzième arrondissement de Paris un banquet colossal, qui devait clore la campagne séditieuse que depuis six mois il poursuivait contre le gouvernement. La reine eût souhaité qu’en un tel état de choses on ne donnât pas suite à un projet de voyage antérieurement formé pour la princesse de Joinville, dont on croyait la poitrine menacée et que son mari allait conduire à Alger pour y passer l’hiver. Le prince lui-même hésitait fort à partir; mais il céda à l’autorité des conseils du roi et surtout aux instances de sa sœur la reine des Belges, qui exerçait sur son esprit un très-grand et très-légitime empire. 11 partit le 30 janvier. Malgré l'heure matinal# et le froid rigoureux de la saison, la reine voulut le conduire à la gare du chemin de fer d’Orléans. A voir la tristesse profonde empreinte sur son visage et son douloureux serrement de cœur que trahissaient ses continuels soupirs et ses larmes qui ruisselèrent lorsqu’elle serra son fils dans ses bras, on aurait pu croire que le secret de l’avenir lui était révélé tout entier.

Les jours qui suivirent furent pour elle des jours

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de grande agitation. Tous les récits qu’elle entendait lui montraient la fermentation populaire croissant de moment en moment. Le ministère était sorti victorieux de la discussion de l’adresse; mais it se sentait isolé et impuissant dans sa victoire. Les promoteurs du grand banquet réformiste le bravaient, et annonçaient la résolution de résister par la force, si la force était employée contre eux. Ce qui était plus grave que tout le reste, le cri de Vive la réforme 3 cri de guerre contre le gouvernement, se faisait entendre dans la plupart des légions de la garde nationale. « Les choses vont mal, disait la reine à une personne qui avait toute sa confiance : je m’attends au pis. Je voulais vous envoyer à Bruxelles avec mes diamants et des papiers; mais le roi n’a pas voulu. » Il n’eût pas voul u non plus se séparer de son ministère, il s’y résigna malheureusement trop tard. Trop tard, mot terrible, qui revient fatalement dans l’histoire de toutes les révolutions accomplies par l’élan emporté des multitudes !

Je n’étais pas aux Tuileries le 24 février, mais je n’ai vu personne qui s’y soit trouvé, et à qui l’attitude de la reine, dans cette journée, n’ait laissé un profond sentiment d’admiration. La grandeur de son âme se mit naturellement au niveau de la grandeur du péril ; elle était préparée à

tout, à la fois calme et exaltée, plus que jamais digne et imposante au milieu de l’étrange confusion qui régnait dans le cabinet du roi, où accouraient pêle-mêle amis et ennemis *. Les donneurs d’avis ne cessaient de crier: « Abdiquez, abdiquez ; vous n’avez pas un moment à perdre ! » et il y en avait qui allaient jusqu’à reprocher au vieux monarque la gravité réfléchie avec laquelle il rédigeait l’acte final de son règne. Lorsqu’il eut achevé d’écrire son nom, un inconnu qui, debout derrière lui, suivait de l’œil le mouvement de sa^ main, s’écria avec joie : « Enfin nous l’avons. — Qui êtes-vous, monsieur? lui dit vivement la reine en se levant. — Madame, je suis un magistrat de la province. — Eh bien, oui, vous l’avez, et vous vous en repentirez. » Et cette parole fut prononcée avec l’accent et le regard de la petite-fille de Marie-Thérèse.

11 ne fut pas donné à Louis-Philippe, tombé du trône, de prendre en roi le chemin de l’exil. Il lui fallut fuir, se cacher, se travestir comme un proscrit, pour échapper à l’insulte et à la violence.

Mon ami l’amiral Hernoux, qui se trouvait là, m’a dit vingt fois : « Tout le monde autour du roi avait perdu la tête. 11 n’y avait que deux personnes qui eussent conservé du sangfroid et de la dignité ; c’étaient deux vieilles femmes : la reine et madame de Montjoye. »

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La reine Marie-Amélie partagea les humiliations et les dangers de cette fuite, avec un courage que rien n’étonnait, n’ayant, au milieu d’un tel désastre, d’autre pensée que celle de n’être point séparée de son mari. Huit jours se passèrent avant que les augustes fugitifs fussent en sûreté.

L’histoire de ces huit jours a été racontée parle roi Louis-Philippe lui-même avec la plus minutieuse exactitude. Son récit, plein de détails intéressants, n’ayant pas été destiné à, la publicité, je ne me permettrai d’en emprunter que ce qui est strictement nécessaire au mien.

L’invasion populaire menaçait de très-près le palais des Tuileries, lorsque le roi, donnant le bras à la reine, descendit les marches du pavillon de l’Horloge, et traversa le jardin pour chercher ses voitures, qu’il comptait trouver à la grille du pont tournant. Il ignorait qu’elles venaient d’être brûlées sur la place du Carrousel par la multitude insurgée. Quelques minutes d’une fort pénible attente se passèrent au pied de l’obélisque, au milieu d’une foule qui n’était pas toute bienveillante, et dans laquelle se trouvaient même nombre de gens en blouse, armés de fusils. Enfin, au lieu des voitures attendues, parurent deux broughams et un cabriolet, envoyés par la prévoyante sollicitude de M. le duc de Nemours, resté aux Tuileries avec

madame la duchesse d’Orléans. Toutes les personnes royales que pouvaient contenir ces étroits véhicules s’y entassèrent à la hâte, et sous l’escorte des cuirassiers du colonel Rewbel et de la garde nationale à cheval que commandait M. de Montalivet, on gagna rapidement le palais de Saint-Cloud. Le séjour qu’on y fit ne pouvait être qu’une courte halte; on s’y arrêta le temps* nécessaire pour reconnaître qu’on était à peu près sans argent, qu’on ne pouvait songer à aller loin avec les voitures dans lesquelles on était venu, et qu’il fallait sans retard chercher à se mieux pourvoir à Versailles. Le général Dumas y fut envoyé, pendant que le roi et les siens allaient faire une seconde pause à Trianon. Le général arriva au bout de quelque temps, avec un peu d’argent et deux berlines de louage. Une de ces voitures fut mise à la disposition de madame la princesse Clémentine, pour la transporter à Eu, avec son mari et ses enfants. L’autre, avec un omnibus qu’on avait loué à Saint-Cloud, conduisit à Dreux le roi et. la reine, en même temps que le duc de Montpensier, la duchesse de Nemours et ses enfants.

La nuit du 2 II février se passa dans la maison voisine de la chapelle funéraire, nuit triste et suivie d’un réveil qui fut bien plus triste encore. Leroi fut comme foudroyé le 25 au matin, en apprenant l’hor-

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rible scène dont, après son départ, la Chambre des députés avait été le théâtre. Ayant abdiqué en faveur du comte de Paris, il se flattait, à l’ombre du nom de son petit-fils, d’achever tranquillement ses jours dans son château d’Eu, et voilà que la violente inauguration de la république faisait de lui et des siens de malheureux proscrits, dont le premier soin devait être de sauver leurs têtes. Gagner la côte, et passer au plus vite en Angleterre fut le parti auquel on se décida, sans avoir besoin d’en délibérer. Mais comment y parvenir? Le "général Dumas s’avisa d’une maisonnette, que M. de Perthuis, l’un des officiers d’-ordonnance du roi, possédait à Honfleur, sur le bord de la mer, et qui promettait aux augustes fugitifs un asile assuré, jusqu’au moment où ils trouveraient une occasion favorable de s’embarquer. Rien de mieux que cela ne pouvait se présenter dans la circonstance. Il fut donc résolu que le roi et la reine prendraient la route de Honfleur, pendant que la duchesse de Nemours, sous la conduite du duc de Montpensier, se dirigerait sur Granville, pour passer de là à Jersey.

Avant de partir pour un exil dont elle se tenait pour assurée de ne point voir le terme, la reine voulut faire une dernière visite, dans le caveau de la chapelle, aux morts chéris qu’elle allait laisser

derrière elle. Elle y descendit, dès l’aube du jour, pendant que le roi avec les généraux de Rumigny et Dumas discutait les arrangements de son triste voyage. Elle s’agenouilla et pria de toute son âme; puis elle alla dire un suprême adieu à chacune des tombes qui renfermaient un des objets de ses regrets. Comment, en une telle circonstance, quelques .sentiments humains ne se fussent-ils pas mêlés à la pieuse effusion de ses prières ! « Pauvre Marie! s’écria-t-elle, au pied de la sépulture de sa fille; j’aurais tant aimé à élever son enfant! C’est encore un sacrifice qu’il faut faire. » Et en déposant un dernier baiser sur la pierre qui couvrait les restes de son premier-né : « Sa mort, dit-elle avec un profond soupir, a été notre ruine. Je sentais bien, quand il nous a été enlevé, que c’était pour le malheur de la France, aussi bien que pour le nôtre. » J1 fallut que les instances réitérées du roi l’arrachassent au charme douloureux de cette visite, dans laquelle elle eût passé des heures entières. Mais le départ ne pouvait plus être retardé.

Heureusement on se trouvait dans une ville amie, où la veille les majestés déchues avaient été accueillies comme aux plus beaux jours de leur puissance. Heureusement aussi le sous-préfet de Dreux, M. Maréchal, était un homme de tête et de

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cœur, dont l’intelligence égalait le dévouement. Ce fut lui qui, assis sur le siège de la berline, prit la direction du voyage du roi et de la reine jusqu’aux portes d’Évreux. Il faisait encore jour quand on y arriva, et l’on courait grand risque, en traversant cette ville, d’y rencontrer des visages ennemis. M • Maréchal avisa, à peu de distance de la route, un petit château, et eut l’idée de demander à un cantonnier quel en était le propriétaire. Par une rencontre toute providentielle, il se trouva que Melleville appartenait à M. Dorvilliers, receveur du roi pour la forêt de Breteuil. M. Maréchal proposa aux voyageurs de s’arrêter, là, jusqu’au moment où la nuit leur viendrait offrir de meilleures chances de n’être point reconnus. M, Dorvilliers était à Évreux; mais son fermier n’hésita pas un instant à donner l’hospitalité à une dame âgée, qu’on lui disait très-fatiguée et incapable de supporter plus longtemps le mouvement de la voiture. Le langage et les manières de cet excellent homme prouvèrent bientôt qu’on pouvait s’ouvrir à lui sans réserve; et on lui apprit que monsieur et madame Lebrun qu’il avait devant lui n’étaient autres que le roi et la reine des Français. Renard (c’était son nom) faillit s’évanouir d’étonnement et de douleur. Revenu de son émotion, il se mit tout entier à la disposition de ses augustes

hôtes, et combina avec eux les moyens de les faire arriver sains et saufs à Honfleur.

Il fut convenu que le général Dumas, avec l’officier d’ordonnance, M. de Pauligne, gagneraient cette ville par Rouen et le chemin de fer du Havre ; que la reine, accompagnée de mademoiselle Müser, sa femme de chambre, et du général de Rumigny, s’y rendrait en poste avec la berline, et que Renard conduirait lui-même le roi de Melleville à Honneur dans un cabriolet attelé de ses chevaux. Le trajet était long (il n’était pas de moins de vingtquatre lieues) et l’obscurité de la nuit ne suffisait pas à garantir de toute chance fâcheuse les voyageurs, dont la présence à Melleville avait été signalée au chef-lieu du département. Mais les deux voitures, cheminant à distance l’une de l’autre, tournèrent la ville, sans y entrer, et échappèrent ainsi aux malveillants qui les y attendaient. Elles traversèrent de même, sans accident, malgré le clair de lune qui eût pu les trahir, les rues désertes et silencieuses de Pont-Audemer, et le samedi 26 février, à six heures du matin, le couple royal éprouva un de ces sentiments de joie qui consolent un moment l’infortune, en se trouvant réunis dans la petite maison de Notre-Dame de Grâce.

La colline au haut de laquelle cette maison est

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située couvre Honfleur du côté de la mer et ferme l’embouchure de la Seine à l’ouest, comme la pointe du Havre la ferme à l’est. On était là dans une situation entièrement isolée, à l’abri, autant qu’on pouvait l’être, des recherches de l’espionnage, et l’on avait la mer ouverte devant soi. Mais il fallait la traverser, et là commençait la plus grande des difficultés. Il se trouva bien des marins, confine M. Edmond de Perthuis1, comme l’ancien lieutenant de vaisseau M. lîesson, et le matelot Hallot, naguère patron du canot du prince de Joinville, cœurs généreux, prêts à se dévouer sans réserve à la cause sacrée du malheur; mais tous s’accordèrent à déclarer qu’il était impossible de s’embarquer à Hontleur, sans risquer d’être découvert, qu’il n’y avait quelque su reté à le tenter qu’à Trouville, et encore ne pouvait-ce être que sur un bateau de pêche. Le roi n’objecta rien, en ce qui le concernait, à cette sorte de navigation, que l’état affreux de la mer rendait très-hasardeuse ; mais à aucun prix il n’y voulut exposer la reine. « Mon excellente reine (je cite ici le manuscrit royal) en fut bien vivement agitée. Cependant sa jraison, toujours si supérieure, l’emporta sur ce que son cœur et son courage la portaient à bra-

1. Enseigne de vaisseau, second fils de 1 officier d’ordonnur.ee du roi.

ver. Elle comprit surtout que son départ avec moi ne pourrait qu’ajouter à mon péril, et que même il était nécessaire qu’elle restât sans moi à Grâce, pour que mon absence demeurât inaperçue, au moins jusqu’au moment où j’aurais été effectivement embarqué à Trouville. Elle se résigna donc à me laisser partir sans elle. Cependant elle mit pour condition absolue de son consentement que, si je venais h être arrêté, elle partirait à l’instant pour se joindre à moi, en quelque lieu que ce fut. Je le lui promis. »

Du lundi soir, 28 février, au jeudi 2 mars, la reine resta à Grâce, séparée du roi et n’ayant de lui aucune nouvelle. Le général Dumas et mademoiselle Müser étaient seuls auprès d’elle. Elle a dit souvent que ces trois journées furent des plus pénibles de sa vie; mais ce qu’elle n’a pas dit, et ce que le témoignage des deux personnes que je viens^ de nommer m’autorise à affirmer, c’est qu’au milieu ' de toutes ses anxiétés et de toutes ses douleurs, au milieu de toutes les privations, de toutes les gênes, de tous les malaises qu’elle ressentait dans une habitation étroite et partout ouverte au souffle glacial du vent de mer, il ne lui échappa point la plus légère plainte, et que non-seulement sa patience, mais aussi la sérénité de son âme, la hauteur de ses sentiments et de ses pensées ne se démentirent

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pas un seul instant. Le plus difficile h supporter pour elle était sans contredit le désoeuvrement, si contraire aux habitudes de toute sa vie. Rien à lire, sinon trois de ses livres de piété, entre autres le Recueil de prières de madame de Fcnoil, qu’elle s’était hâtée de mettre dans sa poche en partant des Tuileries. Écrire lui était impossible ; le roi s’était opposé à ce qu’elle s’en procurât lès moyens, et comment, d’ailleurs, expédier sûrement ses lettres? Ayant trouvé dans une trousse, emportée par sa femme de chambré, du fil et des aiguilles, elle s’essaya à coudre, mais, faute d’habitude, s’y fatigua sans succès. Elle n’avait donc que ses réflexions solitaires, que la prière et un peu de conversation avec les deux compagnons de sa réclusion pour remplir les heures si lentes à s’écouler. Mademoiselle Muser, qui aspirait dès ce temps à la vie religieuse, avait mis de côté tout projet de ce genre, lorsque, le 2/i février, la reine lui avait

demandé: « Etes-vous prête à me suivre? » et sur sa réponse affirmative, l’avait embrassée comme elle eût embrassé une amie qui se donnait à elle- Plus d’une fois, dans le cours de ces trois tristes journées, la reine monta à l’étage supérieur de la maison, dans la petite chambre occupée par cette fidèle servante de son infortune, pour s’y mettre avec elle en prière. Plus d’une fois aussi, chose qui

u’était guère dans ses habitudes, elle se prit à penser tout haut devant elle. Parlant, avec un sourire de désenchantement, des espérances de réaction politique dont l’excellent général de Rumigny l’avait peu auparavant entretenue : « Comment, disait-elle, peut-on en ce moment se bercer de pareilles chimères ? Je songe bien plutôt à la mort... Si je ne dois pas revoir mes enfants, ditesleur bien combien j’étais tourmentée pour eux, pour mon cher Nemours surtout... Peut-être au moins nous reverrons-nous au ciel. » Ses pensées ensuite se retournaient vers ceux de ses fils que le coup de foudre du 2 h février était allé frapper en Afrique : « Que feraient-ils? qu’allaient-ils devenir? » Et la duchesse d’Orléans, avec ses enfants, qu’était-il arrivé d’eux au milieu de l’cflïoyable bagarre de la Chambre des députés?... Et après un assez long silence : « Jamais, reprit-elle, je n’ai plus vivement senti que maintenant la peine que m’ont faite les journées de juillet 1830. Je viens de me retracer tout à l’heure ce que j’éprouvais dans ces jours-là et je me suis demandé si vraiment je suis plus malheureuse à présent que je l’étais alors... Et pourtant, quand je songe à l’avenir brisé de mes pauvres enfants, à l’exil qui les attend, et qu’ils ne connaissent pas, comme je l’ai déjà connu !... » Et elle retombait

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dans ses profondes et silencieuses réflexions, ou se remettait à genoux pour prier devant un petit crucifix qu’elle tirait de sa poche et posait sur la table de mademoiselle Müser.

Le roi, pendant ce temps, était arrivé à Trouville, mais il y avait trouvé la mer si furieuse que l’embarquement lui fut déclaré cette nuit-là impossible. Force lui fut, en attendant la nuit suivante, de se tenir caché dans la maison d’un ancien marin qui se montra très-empressé à lui offrir l’hospitalité. Mais, autre contre-temps, dans la soirée même où il comptait partir, on lui vient annoncer que le lieu de sa retraite est menacé d’une visite domiciliaire, et il n’a que le temps de se laisser mystérieusement entraîner chez M. Guétier, ancien maire de Trouville, dont la demeure lui prête un abri momentané. Regagner de nuit, et avec les plus grandes précautions, son asile de Grâce était le seul parti à prendre ; il le fit heureusement, non sans causer toutefois à la reine une émotion de surprise dont elle eut de la peine à se remettre. Elle fut quelques minutes tremblant, pleurant et ne cessant de répéter : « Mais enfin le voilà s'ain et sauf. C’est tout pour moi. Dieu ne nous abandonnera pas. »

Le salut vint à cet instant même d’où il n’était nullement attendu. M. Besson, dans l’ardeur de

son dévouement, avait hasardé auprès du capitaine Paul, commandant le paquebot anglais V Express; une demi-confidence que celui-ci ne lui avait pas permis d’achever, mais qu’il avait assez bien comprise pour se faire donner au plus vite par l’amirauté l’ordre de recueillir à, son bord les fugitifs de la famille royale de France. Le 2, au point du jour, peu après le retour du roi, un inconnu vint frapper à la porte de Notre-Dame de Grâce ; c’était M. Jones, vice-consul de la Grande-Bretagne au Havre, porteur d’une lettre de son chef, M. Featherstonhaugh, qui donnait avis au général Dumas que Y Express, était mis à la disposition du roi Louis-Philippe pour le transporter en Angleterre. En entendant la lecture de cette lettre, la reine tenait les mains levées au ciel dans un transport de joie et de reconnaissance; il lui paraissait impossible que Dieu, dont la protection était si manifeste, n’achevât pas en sauvant le roi l’œuvre de sa miséricorde. Il s’en fallait cependant que toute chance fâcheuse fut éloignée. Traverser la Seine et aller s’embarquer dans le port du Havre, sans être reconnu, n’était pas chose facile, et l’on passa la plus grande partie de- la journée à en discuter les moyens. Le plus simple et le plus hardi se trouva le meilleur, ou, pour parler plus exactement, le seul praticable. Entre cinq et six

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heures du soir, à la chute du jour, on descendit sous une pluie battante de la colline de Notre- Dame de Grâce sur le quai de Honfleur, pour y prendre passage à bord du bateau-poste qui, d’une rive à l’autre , traversait l’embouchure de la Seine. Le roi n’était plus M. Lebrun, mais William Smith, oncle du consul britannique, M. Featherstonhaugh; il ne devait parler qu’anglais, et, pour se mieux déguiser, avait fait subir une nouvelle modification à son accoutrement. La reine le suivait à quelque distance, donnant le bras à M. Edmond de Perthuis. Je laisse ici parler le roi lui-même :

« La nuit était obscure, et comme nous arrivâmes des premiers sur le bateau, je me plaçai à tribord entre M. Jones et Thuret % sur un banc adossé au bastingage. La reine s’assit de même

fl

à bâbord, et nous fûmes bien séparés par les passagers qui se promenaient des deux côtés du pont. Il y avait un homme qui allait et venait avec une lanterne, demandant aux passagers leurs billets et une rétribution pour la musique; car il y avait une bande de musique, avec des chanteurs et des chanteuses, pour qui l’on quêtait, comme de raison. Mais â chaque demande qui m’était adressée, je répondais invariablement, et toujours en anglais,

K. Valet de chambre du roi.

que je n’entendais pas le français, et je leur faisais signe de s’adresser à M. Jones, qui les satisferait tout de suite.

« En débarquant sur le quai du Havre, où il y avait du monde, je trouvai le consul, M. Featherstonhaugh, qui m’attendait et me dit en me secouant la main: « Well uncle, how are you? — « Quite weH, thank you, George, » lui répondis-je, et tout en continuant notre conversation en anglais nous nous dirigeâmes sur le' point peu éloigné où était Y Express, passant ù côté d’un gendarme, qui ne nous demanda point de passe-port et ne fit aucune attention ni à moi, ni à la reine qui me suivait d’assez près. Nous arrivâmes à un petit escalier couvert, que nous descendîmes et au bas duquel nous nous trouvâmes dans les cabines intérieures de Y Express, et aussitôt M. Featherstonhaugh me dit en me serrant la main : « Now, thank « God, you are safe, » et j’y répondis par la même expression de reconnaissance envers t)ieu et envers ceux qui avaient si efficacement contribué à me tirer de la cruelle position où je me trouvais depuis huit jours. La reine très-émue arriva presque en même temps, et se précipita dans mes bras. MM. Besson et Adolphe d’Houdetot 1 se

4. Receveur des finances au Havre, frère du comte d’Houdetol, aide de camp du roi.

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jetèrent à ses pieds, en s’unissant à nos actions de grâces envers la Providence. »

Il était temps pour les fugitifs de se trouver sous la protection du pavillon britannique. Leur présence à Grâce avait été signalée, et une heure après qu’ils en étaient partis, le procureur de la république, assisté de son greffier et de plusieurs gendarmes, s’était fait ouvrir la maison pour les y chercher. A ce moment même, au-dessus de leurs têtes, sur le pont de VExpress, le capitaine du port du Havre, à qui le roi reconnu avait été dénoncé, pressait inutilement de ses questions le capitaine Paul au sujet d’un passager mystérieux qu’il venait de recevoir, et tout aussi inutilement insistait pour qu’il lui fut permis de visiter l’intérieur du navire. M. Featherstonhaugh mit le comble à la satisfaction du roi et de la reine en les informant que le duc de Nemours, le duc de Montpensier, les princesses et leurs enfants étaient tous en Angleterre. La duchesse d’Orléans et ses fils restaient seuls un sujet d’inquiétude.

Lorsque l 'Express prit le large, la tempête qui régnait depuis plusieurs jours dans la Manche n’était point encore calmée : le vent était très-violent et la mer très-grosse. La reine, trempée jusqu’aux os par la pluie glaciale qu’elle n’avait cessé de

recevoir depuis son départ de Grâce, brisée par la fatigue physique et morale, n’en supporta pas avec moins de force et de courage huit ou neuf heures de la plus rude navigation. Elle, toujours malade et toujours effrayée en mer, ne ressentit aucune atteinte de l’un ni l’autre de ces deux maux. E’âme continuait à être maîtresse du corps; elle n’était point descendue de la hauteur héroïque où l’avaient fait monter les circonstances. Ainsi que je l’ai déjà dit, il y avait à la fois chez la reine Marie-Amélie la généreuse exaltation que le sentiment du danger donne aux grandes âmes, et le calme religieux qu’y entretient le sentiment habituel de la présence de Dieu.

On débarqua dans la matinée du 3 mars à Newhaven. Welcome to England fut le cri unanime de la foule, qui, pour voir les illustres exilés, se pressait sur le rivage; Welcome to England leur fut répété par les visiteurs sans nombre et’ de toutes les classes qui se succédèrent tout le jour dans l'auberge où ils s’étaient arrêtés. Avant la soirée, le roi, qui avait écrit à la reine Victoria pour lui annoncer que le comte de Neuilly venait demander à l’Angleterre l’hospitalité que le duc d’Orléans y avait trouvée autrefois, reçut en réponse à sa lettre l’offre du château de Claremont pour sa résidence et celle de sa famille, En s’y rendant le lendemain,

LES TUILERIES

la reine eut l’inexprimable contentement d’embrasser, à la station de Croydon, M. le duc de Nemours et madame la princesse Clémentine. Le duc de Montpensier et madame la duchesse de Nemours avaient précédé à Claremont leurs augustes parents. Je ne crois pas anticiper mal à propos sur le récit qui me reste à faire de la vie d’exil, en disant dès à présent la consolation que trouva la reine, le jour suivant qui fut un dimanche, à aller pour la première fois prier dans cette petite chapelle de Weybridge, qu’elle et les siens étaient destinés à trop bien connaître.

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